Il est concentré sur sa ligne, les vaguelettes donnant à son bouchon le mal de mer, petite mer verte, couleur olive offerte par les roseaux et les aulnes de la rive.
Une bonne fois, il a soufflé fort pour chasser de son esprit, de chacune de ses fibres musculaires, le toxique de ce stress engendré par une nouvelle dispute qui a encore éclaté hier soir, avant le coucher, à propos de tout et de rien. Il en mâchouille le souvenir depuis son réveil. Une dernière fois, il a pesté intérieurement contre lui-même, s’efforçant à la pureté du vide, laissant enfin son regard suivre le fil de nylon jusqu’à l’eau.
Des éclats transparents, un insaisissable reflet de lui ondulant au souffle du vent, un petit rien de bleu du ciel, sur tout cela flotte sa plume légère qui, il n’en doute pas, lui transmettra bientôt une précieuse information : un poisson mord à l’hameçon.
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Elle s’est toujours trouvée trop petite. Et il n’est pas là ce bon à rien, parti elle ne sait où. Sans rien lui dire, bien sûr. De toute façon, avec lui, on ne sait jamais rien. Bon, tant pis, elle se débrouillera toute seule, une fois de plus. Ce n’est pas une idiote d’ampoule grillée qui va lui gâcher la matinée. Ah si seulement elle était un chouïa plus grande, une chaise suffirait. Oh non, il lui manque si peu ! Il va lui falloir monter sur la table. Voilà, ça y est. Ouf… par chance ce n’est pas une ampoule à vis, elle n’en a plus qu’une et elle est à baïonnette… Michael Jackson, super ! Elle a toujours été folle de lui. Depuis sa disparition, toutes les radios ne passent pas une heure sans diffuser un de ses tubes. Quels hypocrites ces médias ! Avant sa mort, il était devenu le monstre de tous les scandales, et maintenant c’est l’artiste du siècle. Qu’importe, les vrais fans se reconnaissent et elle en fait partie. « Billie Jean », elle en sait chaque parole, c’est sa préférée. Bon, il faut changer cette ampoule. Et le déjeuner qui n’est pas prêt, elle n’est pas en avance ce matin. « Billie Jean’s not my lover… » Un petit pas de danse sur la table, rien que pour elle, oh comme c’est bon, quel délice. Si son inutile de mari la voyait !
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Des lois définissent l’infini de l’Espace, le mouvement des astres, le tourbillon du Temps. Mais rien, jamais, n’est vraiment déterminé. Qui peut voir dans le lent froissement des jours l’écriture d’un destin ? Du Néant, peut-être, sont nés quelques infimes éléments de matière et des règles immuables les régissant, mais cette belle association, sans doute, fut-elle jetée ensuite dans le flou gris du Hasard. Car, en dehors du cadre de ces données invisibles, tout apparaît comme étant totalement libre, soumis au gré des vents, chaque être semblant décider, avec plus ou moins de discernement, de la suite à donner à son existence. Point de destinée donc, tout entier offert aux choix inconnus d’un Dieu silencieux, point de chemin sur lequel marcher en toute inconscience. Inconscience et conscience, ténèbres et lumières. La conscience, justement, voilà où tout se joue, où le Néant s’efface, où les Lois s’apprivoisent, où le Hasard, enfin, perd un peu de son impitoyable pouvoir.
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Deux libellules se poursuivent effleurant l’eau. Deux insectes sans grande importance cherchent à se reproduire. Celle de couleur bleue est le mâle, ses yeux volumineux composés de milliers d’ommatidies lui donnent une vision très précise. Mû par un instinct puissant, il ne perd pas de vue cet autre lui-même, à peine différent. Un instant de repos au-dessus de l’eau, cette longue branche dénuée de feuilles fait parfaitement son affaire. Ce début juin est lumineux, d’une douce chaleur, les conditions sont bonnes, mais l’insecte est inconscient de chaque instant, de ces faveurs du printemps pour une reproduction réussie. La Vie en lui est totalement vouée à son idéal : se perpétuer de toutes les manières possibles. Alors qu’importe qu’il sache ou non pourquoi il poursuit sa congénère, le Hasard l’a placée devant lui et une seule chose compte maintenant : la crocheter pour lui permettre de transmettre ses gènes.
Un frôlement d’ailes fragiles et translucides en une danse nuptiale aérienne, une valse d’insectes dans le doré des reflets de l’eau, un mouvement subtil est apparu une infime seconde devant son regard. La plus bleue des deux libellules s’est bientôt installée sur le scion de sa canne. Il a suivi des yeux cet insignifiant événement de la Nature, lui faisant perdre le fil, et sa conscience. Une courte seconde d’inattention. Durant cet instant un autre mouvement, entre les vaguelettes, mais qu’il ne perçoit pas. Son bouchon a plongé, un gardon de la taille d’une main est venu goûter à l’asticot. La ligne n’ayant pas été ferrée, le poisson a tranquillement titillé la larve jusqu’à sentir ce goût d’acier inconnu et effrayant qui l’a incité à fuir. À la surface la plume est ressortie, reprenant son monotone balancement.
Il ne sait pas trop pourquoi ça ne marche pas. Pourquoi une telle incompétence ? Laisse-t-il une trop grande part à la chance ? Le vent d’est, lui disait son grand-père, est très mauvais, et les poissons à certaines périodes de l’année profitent d’un biotope généreux, dédaignant les fades appâts qu’il s’entête à leur servir. Mais tout cela est trop technique, il ne sait et ne veut rien savoir de la direction des vents, des bonnes époques où ces proies insaisissables seront affamées, ni des bestioles qu’elles apprécient, et il manque sans doute également de concentration soutenue. N’est-il pas là juste pour se détendre, échanger des pensées noires contre des flots de particules lumineuses, quelques brises caressantes et des effluves humides ; il adore plus particulièrement celle de la menthe sauvage. Mais quand même, malgré ce temps de farniente et de plénitude douce, cette pêche invariablement infructueuse finit par le lasser, d’autant plus qu’elle ne peut justifier en rien ses longues matinées d’absence. Une heure plus tard donc, une fois de plus bredouille, désenchanté, il range son matériel et prend le chemin du retour.
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La musique l’emporte loin de son quotidien de femme au foyer. Elle ne s’invente pas une autre vie - pourquoi faire ? - elle n’a jamais rêvé de participer à la « Star’Ac ». Elle se laisse pénétrer par le rythme, les mots de Michael qui frappent, sa voix comme un instrument de percussion aux infinies nuances, cette mélodie mille fois entendue mais dont elle ne sera jamais blasée. Une merveille ! Debout sur la table de sa cuisine, elle danse, elle a tout oublié, concentrée sur ces sons qui l’envoûtent, et son corps est parfait, il se colle à cette musique comme il ne l’a jamais fait. Consciente de sa douce folie, bouleversée par une joie profonde, coupant le souffle, elle en rirait presque, intensément vivante, et ce sont des larmes qui lui viennent aux yeux. Dans le trouble de ces larmes, elle voit du haut de son délire chaque objet de sa cuisine et chaque objet lui apparaît éblouissant. Par ce laisser-aller inattendu, son esprit, un instant, s’est grand ouvert, et le bonheur s’y engouffre sans retenue, opérant une métamorphose de chaque chose, offrant à son insipide existence une revigorante lumière.
Est-ce la lumière du dehors, la chaleur, les exquis frétillements, donnant tant d’informations, de ces autres elle-même qu’elle perçoit parfaitement dans l’obscurité grâce à sa vision qui s’étend jusque dans l’ultraviolet, les phéromones entêtants, tournoyant depuis l’aube aux abords de la ruche, qui les obligent tous à cette explosion d’activité ? L’abeille butineuse ne sait rien de tout cela, n’ayant aucune possibilité de question en elle, mais elle reprend son vol, guidée vers des régions lointaines par le souvenir de ces danses, cartes de mouvements complexes inscrites pour un instant en sa courte mémoire. Son voyage est interminable, aléatoire, une halte sur un cerisier, une autre sur le pommier voisin, des distances si grandes, récoltant sur les étamines de leurs fleurs le précieux pollen. Mais d’où lui vient cette étrange curiosité ? Sur la façade crème d’un pavillon de banlieue, un gigantesque espace d’ombre l’attire.
Les parfums du lilas pénètrent par la fenêtre ouverte, ainsi que les milliards de photons nés quelques instants plus tôt au cœur du Soleil, le bruissement des feuilles nouvelles qu’agite une brise légère, et l’insecte inoffensif, mais indésirable car trop vite confondu avec sa lointaine cousine : la guêpe.
« Billie Jean » n’a pas fini de harceler ce pauvre Michael, elle est encore toute à sa danse improvisée quand elle aperçoit l’abeille curieuse, cette « guêpe » qui s’approche de son visage. D’un coup, c’est la panique. Ancré tout au fond d’elle, l’instinct de survie de sa race déclenche une brusque sécrétion d’adrénaline qui noie sa conscience et qui lui fait perdre soudain tout sens de la réalité de ce danger pourtant bien infime. Ses mains battent l’air, sa gorge s’emplit d’un cri d’hystérie qui jaillit irrépressiblement, couvrant le volume de la radio et le dernier souffle de Michael qui s’éteint définitivement. Elle ne sait plus où elle est. Ses muscles lui transmettent une unique information : fuir. Une courte seconde d’inattention. Un de ses pieds marche en dehors de la table, se pose un instant sur le vide. Son cerveau n’a pas le temps d’analyser cette nouvelle donnée. La force de gravité, une loi physique implacable, qu’elle a pourtant bien su contrôler depuis son enfance, l’attire vers le bas. C’est la chute. Elle tombe, la poitrine offerte au plan de travail où est posé, parmi divers autres ustensiles, un porte-couteaux en forme de cœur, le sympathique design d’un objet bien mal équilibré. Après avoir heurté le rebord des éléments carrelés, sa descente se poursuit, ses bras impuissants à la retenir entraînant avec elle la boîte ridicule et les couteaux qui se libèrent un à un. Puis enfin le sol cruel la reçoit, mais en même temps qu’une longue lame dressée, en équilibre un infime instant, tenue verticalement par le poids de son manche, et qui la pénètre irrémédiablement au milieu du thorax, lui arrachant un second cri effroyable, lui retirant la vie.
L’abeille a fait le tour de la pièce et, n’ayant trouvé aucune bonne information à danser à ses sœurs, est ressortie de l’ombre, disparaissant dans la lumière.
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Il va doucement sur son vélo. Pourquoi rouler vite, le temps est si doux et rentrer chez lui ne le réjouit guère. Il s’aperçoit qu’il n’a pas encore digéré la scène d’hier soir. Ces disputes sont de plus en plus violentes, ça ne peut plus durer. Mais bon sang, est-ce sa faute s’il ne trouve pas de boulot ? La région est sinistrée, la production industrielle n’a pu s’adapter au nouveau siècle et ce qui tenait encore debout s’est délocalisé pour faire trimer à des milliers de kilomètres de vrais esclaves. Elle regarde pourtant assez la télé, c’est partout pareil, elle devrait bien le savoir. Et Pôle emploi avec ces stupides ateliers dont tout le monde se fout, ces propositions de contrat à durée déterminée de dix jours à cent bornes d’ici. De quoi être plus que découragé. Il faudrait vendre, repartir de zéro, tout quitter pour un inconnu angoissant. Tout cela lui semble des épreuves bien insurmontables. Bon, cet après-midi, promis, pour calmer le jeu, il fera le tour des boîtes d’intérim. Cela la rassurera peut-être.
Il dépose son matériel de pêche sur l’établi de son garage. Il rangera tout cela plus tard. Il pénètre à l’intérieur de la maison, appelle doucement sa femme pour lui signaler son retour. Pas de réponse. À cette heure elle est sans doute à la cuisine à préparer le repas. Ou partie à l’école récupérer la petite. C’est vrai qu’il n’a vraiment rien à lui reprocher, maman parfaite, bonne ménagère et cuisinière, c’est une femme d’une autre époque qui tient à demeurer à la maison pour mieux élever son enfant. Elle a sans doute raison et c’est bien à lui de se remuer, de songer sérieusement à faire des efforts.
Dans la cuisine, un liquide rouge sur le carrelage. Mais qu’a-t-elle donc renversé ?
Il en est encore à chercher la cause de la présence de ce liquide quand il voit soudain derrière la table le corps recroquevillé de son épouse gisant sur le sol.
Aucun son ne sort de sa bouche, aucune pensée ne naît en son esprit. Une grimace monstrueuse lui crispe brusquement, douloureusement, le visage. Ses rétines sont saturées d’horreur, elles s’accaparent les images sans que son cerveau n’en comprenne aucun sens. De la poitrine transpercée au sang répandu, de ce couteau irréel planté dans ce corps sans vie, son regard halluciné ne veut plus rien saisir. Il tombe à genoux, les mains dans le liquide rouge, les yeux dans les yeux éteints de sa femme.
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Inattention, rêverie que rien ne semble commander, perte momentanée des sens : ces trous dans le profond des âmes sont des abîmes dans lesquels flottent et rôdent des monstres qui paraissent endormis. Frapperont-ils sans désir de mal ou, prédateurs impitoyables, traqueront-ils le malheureux distrait tout ce temps que durera sa chute ? Être un court instant déchu et le risque de plonger vers un enfer est grand.
Outre les lois immuables qui bâtissent l’Univers, d’autres règles s’ajoutent à cette diversité menaçante des forces invisibles, celles issues des expériences multiples des civilisations, créées pour protéger l’homme de lui-même, toutes aussi impalpables mais combien plus fragiles car totalement soumises à la conscience humaine et à son absence.
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- Gendarmerie nationale ! Ouvrez ! Gendarmerie nationale, vous entendez ! Ouvrez cette porte ! - Ah, messieurs les gendarmes, vous êtes là, vous en avez mis du temps. J’espère qu’il n’est pas arrivé un drame. - Veuillez rentrer chez vous, madame, laissez-nous faire notre travail ! - Mais je suis la voisine, c’est moi qui vous ai appelés quand j’ai entendu les hurlements de cette pauvre Charlotte. - Euh… Oui, oui, bon… En effet. Euh… Ça ne répond pas, vous connaissez peut-être un autre moyen pour entrer chez ces gens. - Oui, oui, bien sûr, par la porte de derrière, c’est comme ça qu’ils font tout le temps. Je peux vous accompagner si vous voulez. Vous savez, ils se disputent presque tous les jours. - Merci, madame, mais pour le moment il vaut mieux que vous rentriez chez vous. On vous fera signe si on a besoin de vous pour de plus amples informations. Merci encore.
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- De toute façon, il vous faudra bien vous expliquer devant monsieur le juge, alors maintenant s’il vous plaît, arrêtez de nier les faits. Avouez que tout est contre vous. Nous vous avons surpris prostré devant votre épouse poignardée, les mains pleines de sang, et vous persistez à dire que vous n’êtes pas son meurtrier. Soulagez votre conscience, mon vieux, votre voisine est prête à témoigner de vos querelles incessantes. Avouez, mais avouez donc, nous gagnerons du temps ! - Mais comment as-tu pu faire une telle boucherie, sale enfoiré ? Ah si je ne me retenais pas ! Salopard ! - Bon, je t’en prie, Julien, reste un peu professionnel. Ce n’est pas en l’insultant que les choses vont avancer. - Oui peut-être, mais en tous cas, ça soulage. Les mecs qui traitent leur femme comme ça, je suis désolé mais je ne supporte pas. - Je n’ai pas tué ma femme. Mais puisque je vous dis que j’étais à la pêche et que, quand je suis revenu, je l’ai trouvée comme ça. - Et tu t’es empressé de te rouler dans son sang, sale fu… - Ça suffit maintenant, Julien, calme-toi. Va jeter un coup d’œil dans le garage, pour vérifier si le moteur de sa voiture est encore chaud, par exemple. Bouge-toi, rends-toi utile. - Je n’ai pas utilisé la voiture ce matin, j’ai pris mon vélo. - Bon, chef, je vérifie quoi alors. Son alibi ne tient pas debout. Ce n’est pas la peine de s’échiner pour un pourri pareil. - Arrêtez de m’insulter ! JE N’AI PAS TUÉ MA FEMME ! - Oh, oh, ne hurle pas, s’il te plaît. Quelqu’un t’a vu au bord de la rivière ? Ou sur la route ? T’as ramené du poisson, au moins ? - Non ! Je n’ai pas eu cette chance, pas une touche. Je suis trop nul. Oh mais quel dommage, quel dommage ! Si seulement un simple gardon avait pu mordre à l’hameçon, vous m’auriez cru. - Oui, sans doute, peut-être ? Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas, votre histoire de pêche nous paraît un peu fantaisiste. Et ce n’est pas la première fois qu’on nous la fait. Votre version des faits est bien fragile, mon vieux, il va vous falloir être plus convaincant. Bon, Julien, en attendant, par acquis de conscience, va quand même jeter un œil dans ce garage. - Ok, ok, c’est toi le chef !
Lors d’une enquête, les premières constatations sont bien souvent déterminantes et rien ne doit être ignoré. Le gendarme, retrouvant sa conscience professionnelle, relève sur son calepin la présence du matériel de pêche trouvé sur l’établi : une vieille canne en fibre de mauvaise qualité, un ancien sac à main de l’épouse assassinée, rafistolé, dans lequel se perdent quelques malheureux hameçons, des lignes entortillées sur des palettes de bois, des plumes défraîchies ou cassées, une bobine de fil nylon et tout un assortiment de plombs baignant dans des restes d’amorce, une bourriche en mailles de fer rouillées qui n’a retenu aucune trace d’humidité et, pour finir, une boîte d’asticots en plastique vert. « Un bien piètre pêcheur », ironise Julien.
La porte basculante du garage est restée grande ouverte et donne sur la rue. Le gendarme examine avec soin les divers objets. Après avoir remis en place le vieux fourre-tout innommable, il saisit le petit récipient au couvercle perforé pour en inspecter l’intérieur. Quand soudain, à l’extrême bord de son champ de vision, une forme blanche. Ou plutôt une robe blanche. Il est jeune encore et c’est un prédateur. Son tableau de chasse est déjà bien satisfaisant mais il n’est jamais rassasié. Le serait-il un jour ? Pourrait-il un jour se passer de cette collection de femmes ? Dans l’encadrement de la porte, baignée de lumière, la robe blanche, légèrement transparente, est une apparition si délicieuse. Son appétit de mâle lui bâillonne la raison. Alors il regarde franchement la passante qui ralentit un bref instant et lui rend son sourire. Une courte seconde d’inattention. Il en oublie la boîte de plastique vert et la repose à sa place.
La jeune femme a continué son chemin, petite fée fugace. L’esprit malmené du gendarme replonge d’un coup dans les relents d’essence et de poubelles du garage.
« Bon, bon, ça suffit comme ça. Rien ici ne prouve qu’il dise la vérité. Tout ce fatras a pu être déposé là il y a des jours. Allez, assez tergiversé, c’est bien lui le coupable, on va pouvoir le coffrer ! » Une larve de mouche, un asticot, gesticule et ondule sur le bois sale de l’établi. Il est sorti de sa prison, il est le seul à être libre. Mais pour lui rien n’a de sens, il mesure simplement inconsciemment que cette clarté soudaine est un danger, alors il se met en quête de l’obscurité perdue qui le protégera. Bientôt tous ses congénères suivront ce premier évadé que le bouillant gendarme n’aura pas su voir.
En fin de matinée, au bord de la rivière, avant d’enfourcher son VTT, le pêcheur a jeté son vieux sac en bandoulière sur son épaule, il a lié par un tendeur sa canne à pêche au cadre de sa bicyclette. La boîte de plastique vert accrochée à sa ceinture, négligemment laissée entrouverte le temps de la pêche, est restée là durant tout le trajet de retour. Arrivé dans son garage, il s’est débarrassé de son matériel sur son établi et il a omis de refermer cette fameuse boîte d’asticots que Julien, le gendarme, près d’une heure plus tard, a manipulé quelques secondes avant de la redéposer, l’esprit enfui dans un abîme aux délices prometteurs. Si ce peu digne représentant des lois humaines avait su garder sa concentration, ces minuscules appâts sans grande valeur auraient pu devenir très importants. Si, comme il s’est empressé de le penser, ce matériel de pêche était là depuis des jours, aucun asticot ne serait resté présent dans cette boîte entrouverte. Il fallait bien que le malheureux pêcheur rentre de sa pêche peu de temps avant son inspection pour que les asticots commencent juste à s’en échapper, et cette larve à l’existence dérisoire ondulant sur l’établi constituait bien une preuve, aussi infime soit-elle, qui serait venue étayer les dires de ce pauvre mari accusé de meurtre, le disculpant sans doute définitivement.
Quand le Hasard crée le revolver d’un crime, l’Inconscience de l’homme appuie sur la détente.
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