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Fantastique/Merveilleux
Jean-Claude : Agrippa
 Publié le 04/09/18  -  8 commentaires  -  11909 caractères  -  41 lectures    Autres textes du même auteur

Il y a des livres qu'il vaut mieux ne pas ouvrir.


Agrippa


Un bouquin peut-il être masochiste ? Vincent se pose encore une fois la question alors que sa main effleure le précieux ouvrage. Sous ses doigts le cuir carmin de la couverture est doux et chaud comme l’épiderme humain. Vincent a parfois l’impression que cette « peau » palpite d’une vie contenue. Son index parcourt les crevasses sombres laissées par la cravache. Certaines ne sont plus que de subtils sillons comme si les plus anciennes plaies dans le cuir rouge avaient cicatrisé.


Oui, Vincent s’interroge, et ce depuis le début. Comment qualifier ce livre épais comme un volume d’encyclopédie qui refuse obstinément de s’ouvrir tant qu’il n’a pas été abondamment fouetté ? Rebelle peut-être. Agrippa. Tel est son nom. Ce livre aurait été signé par le Diable. Mais seul celui qui le soumet peut accéder à ses pages.


Vincent se baisse pour humer l’Agrippa posé sur le plan incliné d’un lutrin de chêne, assez lourd pour résister à la violence précédant l’ouverture du livre. Il flaire comme une odeur de sang, pas celui du livre dont les blessures restent sèches, mais le sien. Sans doute illusoire, ce parfum reflète cependant une vérité. C’est avec son propre sang que Vincent a inscrit le nom de ses victimes sur les pages de cet ouvrage.


La main de Vincent caresse avec tendresse la couverture. Il en est venu à aimer ce bouquin qui a exaucé ses souhaits et dont la tâche est désormais terminée. Toutefois, il ne peut résister à l’envie de l’ouvrir à nouveau, comme pour retrouver une certaine communion. Mais si la vérité était autre ? N’a-t-il pas pris goût à l’immense pouvoir que lui procure l’Agrippa ?


Commence alors un rituel maintenant bien établi. Après avoir fermé les rideaux, Vincent allume la lampe conique qui surplombe le lutrin, plongeant la pièce dans une lumière rouge digne des laboratoires photographiques du siècle dernier. Il ôte son pull et sa chemise car il va transpirer. Après avoir décroché la cravache du mur, il se campe devant l’Agrippa puis inspire profondément avant de frapper, encore et encore.


Au bout d’un quart d’heure d’une débauche de coups, le livre s’ouvre enfin devant un Vincent essoufflé mais heureux. Selon la légende, des incantations, connues de certains initiés, lui auraient donné accès à la liste des défunts des deux jours à venir. Mais, comme d’habitude, ce ne sont que deux pages blanches qu’il a sous les yeux. Ou presque. La luminosité pourpre troublant les perceptions, il n’a pas tout de suite vu la trace plus sombre en haut à gauche : deux mots. Il se penche pour les lire. Un nom et un prénom. Les siens !


Éberlué, Vincent s’appuie sur le lutrin pour reprendre ses esprits. Comment est-ce possible ? Gagné par la panique, il tente de se remémorer les événements depuis le dernier nom qu’il avait écrit deux jours plus tôt, celui de son grand-père. Hier matin, la police est venue l’avertir qu’une voiture avait renversé son aïeul et l’a invité à se rendre à la morgue pour reconnaître le corps. Ce qu’il a fait. Après, il est tout de suite rentré chez lui pour une petite fête, bien arrosée, en tête à tête avec lui-même. Il ne pouvait décemment pas célébrer en public l’aboutissement de son plan.


Le plan ! Hériter de la fortune du grand-père après avoir éliminé tous les ayants droit et les ascendants intermédiaires. Tout a commencé par un oncle célibataire et sans enfant. Puis ce fut le tour de son unique cousine et, ensuite, de sa veuve de mère. Le plus difficile a été la grand-mère que Vincent aimait bien, mais le processus était lancé. En avant-dernier, pour ne pas laisser de piste trop évidente, son père. Une chance que la famille ne soit pas trop grande.


L’arme du crime ? L’Agrippa. Il suffisait à Vincent d’écrire un nom avec son sang et de refermer le livre. Un jour ou deux après, la personne concernée décédait d’un simple accident. Aucune trace et nul lien avec le commanditaire. Et il valait mieux avec cette épidémie de morts forcément suspecte. L’arme du crime ? Non. Ce livre était l’exécuteur des basses œuvres, son âme damnée.


L’Agrippa ! Un mois plus tôt, Vincent ignorait son existence, jusqu’à ce jour où le vieil homme hirsute frappa à sa porte. Ce dernier se présenta sous le nom de Howard… Vincent ne fit pas répéter le nom inintelligible. Howard avait un livre très ancien à vendre. Selon lui, cet ouvrage était capable de prédire les décès à court terme mais ne délivrait ces informations qu’à son maître. Intrigué par l’emploi de ce mot au lieu de « propriétaire », Vincent examina le bouquin. Malgré les curieux sillons dans sa couverture carmin dépourvue d’inscriptions, celui-ci paraissait neuf. Et, bien que surpris par l’impossibilité de l’ouvrir, quand son visiteur en demanda mille euros, Vincent décida de l’éconduire. Mais ce fut alors que Joël intervint.


Joël. L’ami proche depuis la faculté. L’ami que sa compagne, la dernière en date, avait définitivement expulsé de son appartement. Joël n’avait jamais été stable ni fidèle, hormis dans son amitié pour Vincent, peut-être en partie à cause de la chambre, et du réfrigérateur, qu’il squattait cycliquement chez Vincent. Il n’avait jamais connu d’autre logement que celui de l’élue du moment.


Déplorant l’ignorance de son ami, Joël retint le vieil homme et l’invita à patienter dans un fauteuil du salon, le temps pour lui de faire comprendre à Vincent de quoi il s’agissait. Recherche sur Internet à l’appui, il expliqua à son hôte que l’Agrippa existait réellement et que celui-ci refusait habituellement de s’ouvrir, ce qui contraignait son possesseur à le dompter au fouet. Une fois ouvert, cet ouvrage avait la particularité, s’il était de bonne humeur, de révéler les noms de certains défunts des lendemains et surlendemains. Il passa toutefois assez vite sur les incantations nécessaires et le fait que l’Église en avait interdit l’usage par le passé car elle l’estimait incontrôlable.


Cependant, dans tout ce discours, une seule chose retint l’attention de Vincent. Une légende obscure et invérifiée, sur laquelle s’attarda Joël avant de la déclarer improbable. Si le propriétaire de l’Agrippa écrivait un nom avec son propre sang et sur une page de gauche vierge, il provoquait le décès de son détenteur dans un délai de deux jours.


Sans trop y croire, Vincent décida d’acheter l’Agrippa. Comme il s’en était plaint auprès de son ami, les affaires allaient mal et ses finances personnelles ne tiendraient guère plus d’un an. La seule solution résidait dans la fortune de son grand-père, mais, s’il décédait, l’héritage s’arrêterait à son père et se disperserait entre le frère et la sœur de ce dernier. Sans compter la cousine. L’Agrippa lui donnait un espoir complètement fou, le seul cependant. Des meurtres par magie interposée, des crimes parfaits.


Oui, ils ont été parfaits. Seulement voilà, Vincent a son nom sous les yeux. Interloqué, il tente de réfléchir, tout en tapotant nerveusement le lutrin que Joël a déniché pour lui dans une brocante. Son ami ! Son ami qui a la clé de l’appartement depuis le premier de ses innombrables squats. Le seul à posséder une telle clé. Le seul qui aurait pu pénétrer dans l’appartement pendant qu’il était à la morgue. Le seul au courant pour l’Agrippa. Mais pourquoi Joël aurait-il écrit le nom de Vincent ? Qu’aurait-il à y gagner ?


Levant un regard accusateur vers la lampe, Vincent peste contre la lumière rouge qui altère autant ses pensées que sa vue. La lumière ! Encore une idée de Joël. En fait, sans Joël, il n’y aurait ni Agrippa, ni lutrin, ni cérémonial… Pourtant, cela n’explique pas les décès.


Oppressé, Vincent fouille le porte-plume creusé en bas du plan incliné du lutrin puis il en sort un coupe-papier avec lequel inciser sa paume. Sans perdre de temps, il déplace sa main au-dessus de l’encrier pour y recueillir les gouttes de sang dont la source se tarit vite. Enfin, il attrape la plume d’oie mais interrompt son geste. Que faire ?


Sans atermoyer, Vincent raie son nom, en espérant que ce soit efficace, mais il hésite avant de tracer celui de Joël. Il ressent le besoin impérieux d’écrire un nom, n’importe lequel. Il résiste cependant à cette impulsion, parce que Joël est son ami. Son ami ? Ce bonimenteur qui s’est joué de lui et dont les motivations sont troubles ? Un témoin gênant, l’ultime témoin quant à l’Agrippa. Sauf peut-être Howard. Mais le patronyme de ce dernier est inconnu de Vincent qui se décide enfin à inscrire le nom de sa prochaine victime : Joël.


Comme à chaque fois, le papier refuse de boire le sang et ce dernier s’étale autour des lettres comme si la plume bavait. L’inscription est néanmoins lisible et c’est soulagé que Vincent referme l’Agrippa.


Soudain, la porte de la pièce s’ouvre sur Joël, révolver au poing et sourire triomphant aux lèvres, alors qu’il regarde le smartphone dans son autre main.


— Amusant, non ? lance le nouvel arrivant.


Vincent, abasourdi, plus surpris par le téléphone que par l’arme, balbutie la première question qui lui vient à l’esprit :


— C’est toi qui as écrit mon nom ?

— Oui c’est moi, s’esclaffe Joël. Le plus drôle est que tu crois encore à cette histoire débile.

— Histoire débile, ânonne Vincent en se ressaisissant.

— Ben oui. Le vioque, je l’ai payé. C’est une mise en scène, mon grand.

— Mais les morts…

— Je m’en suis chargé moi-même.


Livide, Vincent essaie de raisonner mais il est sous le choc. Joël aurait commis autant de meurtres que de noms écrits. Mais comment a-t-il pu savoir qui éliminer et quand ?


— J’imagine que tu te demandes comment j’ai su ? anticipe Joël avant de lever les yeux. C’est si simple. Il suffit d’une caméra.


Vincent fixe la lampe rouge. Oui, c’est tout bête. Et il a été si naïf. En ce cas, le fait que Joël ait inscrit son nom ne signifie rien. La faucheuse ne passera pas. Quoique… Vincent grimace quand son regard tombe sur le révolver, ce que remarque Joël.


— Eh oui, s’exclame ce dernier d’un ton sarcastique, tu vas bien crever.

— Mais pourquoi ? s’insurge mollement Vincent. Tu es mon ami.

— Ton ami ? Mais tu es trop con pour que je sois ton ami. Oui. Je me suis rapproché de toi. J’ai patienté longtemps. Il me fallait un plan, une opportunité. Comme tu restes sans voix, je vais te dire pourquoi. Tu vois, le tonton dézingué, c’était mon géniteur. Mais il ne m’a reconnu que le mois dernier. L’opportunité, enfin. Tu ne comprends toujours pas ? Comme toi, je fais ça pour l’héritage. Finie la comédie. Tu as été si facile à manipuler.


— Mais la cravache ? parvient à s’étonner Vincent.

— Ah, ça ! Je tiens ce bouquin de ma mère. Il ne s’ouvre effectivement que sous le fouet, mais c’est bien le seul truc magique en lui. Quant au nom, je l’ai trouvé sur Internet. Et maintenant… Tu sais ? C’est dingue le nombre de cambriolages qu’il y a dans ce quartier.


Joël part d’un grand rire avant de presser la détente. Cramponné par réflexe au lutrin, Vincent ne tombe pas malgré l’impact sur sa poitrine suivi d’une douleur fulgurante.


— J’ai choisi de te laisser le temps de méditer avant de clamser, ironise Joël.


Ignorant le sarcasme, Vincent se concentre pour ne pas vaciller.


— J’ai écrit ton nom, articule-t-il.

— Je sais, dit Joël en brandissant son smartphone, j’ai vu ton dernier acte.

— Tu as servi d’agent à l’Agrippa, mais tu vas quand même mourir.


Cette conviction éclaire d’une pâle lueur le visage de Vincent.


— Ridicule, s’écrie un Joël hilare. Tu n’as pas encore compris que c’était du pipeau ?


Vincent sent qu’il ne tiendra plus longtemps. À bout, il reprend son souffle malgré le gargouillis au goût de fer qui inonde peu à peu sa gorge. Il jette un dernier regard vers son ami. Joël fronce soudain les sourcils et se met à palper frénétiquement sa poitrine. Ce n’est pas de la comédie. Joël a l’air totalement affolé. Il vacille, tombe un genou à terre. C’est en souriant que Vincent s’avachit sur le lutrin pour mourir.




 
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   Sylvaine   
17/8/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'ai vraiment beaucoup aimé l'idée initiale, la conduite du récit, très maîtrisée, l'atmosphère gothique, l'aisance de l'écriture, l'ambiguïté, maintenue jusqu'au bout, entre naturel et surnaturel, ce qui est la marque du vrai fantastique. C'est de la très belle ouvrage. Une question, tout de même : si Joël a commis les meurtres lui-même, que lui apporte concrètement la comédie qu'il a jouée à son "ami"? Mais je pinaille : ce qui compte, c'est d'entraîner le lecteur dans les sinuosités d'une fiction subtile. Vous y avez pleinement réussi.

   Thimul   
19/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime beaucoup l'idée du livre qu'il faut frapper pour qu''il s'ouvre.
J'aime aussi le développement d'abord fantastique puis la révélation qui transforme le tout en intrigue policière qui pourrait être décevante si ce n'était la pirouette finale qui remet tout en place.
Le seul bémol, c'est que ça ne sent pas assez le souffre.
Il me manque une pointe d'atmosphère dans ce texte par ailleurs bien écrit.
Merci pour cette lecture.

   Donaldo75   
4/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jean-Claude,

L'idée de départ est vraiment bien trouvée. Je pensais que la suite allait verser dans le fantastique, voire la terreur. Je voyais déjà le Diable intervenir, la dernière ex petite copine de Vincent se révéler une implacable sorcière venue des ages profonds, Joël travailler pour l'archange Gabriel, enfin plein de trucs presque gore tellement ils sentent le soufre et la religion mal digérée.

Tu as choisi l'option sage, l'explication logique, presque à la Hercule Poirot qui donnerait à Hastings les clés de l'énigme parce que ce dernier est juste trop stupide pour relier des points entre eux.

C'est un choix mais c'est moins marrant, je trouve. La chute ne permet pas un point d'orgue délirant. Elle est sage elle aussi.

J'ai quand même bien aimé, parce que ton écriture est agréable et que l'histoire est bien construite.

Bravo !

A bientôt,

Donaldo

   hersen   
4/9/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'ai carrément aimé jusqu'à l'apparition de Joël.
Ensuite, j'ai été moins captivée, dès lors que j'ai compris plus ou moins comment cela aboutirait.

Je crois que cette histoire mériterait une fin moins conventionnelle; je me suis dit, encore une histoire d'héritage. C'est un peu dommage, cela enlève de la grandeur à l'histoire et le sentiment qu'il reste à la fin est faible, en comparant avec les promesses du début;

D'autant plus que l'écriture est vraiment adaptée à l'ambiance du début. pourquoi n'avoir pas amplifié cette ambiance, opéré un crescendo ?

Donc, un peu déçue quand même :(

Merci de cette lecture

   Tailme   
4/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Dès le premier paragraphe, j'ai décelé la ressemblance avec Death Note (si vous ne connaissez pas, il s'agit d'un manga japonais qui est basé sur le même principe : un nom écrit dans un livre amène la mort de la personne).
L'écriture est très agréable et l'histoire se suit avec intérêt. L'ambiance est prenante et, la nouvelle obligeant, n'a pas vraiment le temps de nous emporter totalement.
Contrairement aux commentaires précédents, j'ai beaucoup aimé la fin. A moins que j'ai raté quelque chose, il s'agit d'une fin ouverte, n'est-ce pas ? Ce livre apporte-t-il réellement la mort ?

   izabouille   
4/9/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je ne suis pas une habituée du genre fantastique, mais je m'y suis plongée et j'ai tout de suite été happée par ce livre qu'il faut fouetter, c'est assez intrigant.
Mais je trouve dommage qu'on retombe dans du "pas fantastique" à la fin, et désolée, mais cette fin m'a déçue. J'aurais aim quelque chose de moins convenu. Tant qu'à être dans le fantastique, autant y rester, et d'autre part, j'aurais utilisé l'imparfait pour ce genre de récit, je trouve que ça collerait un peu plus à l'ambiance, mais ce n'est que mon humble avis.

   Jean-Claude   
4/9/2018

   Jano   
21/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Tout d'abord au niveau du style il n'y a rien à dire. C'est propre, fluide, aucun écueil ne vient troubler le fil de la lecture. On sent une maitrise certaine.
Ensuite au niveau du thème le début est très intrigant, l'idée du livre qui ne s'ouvre qu'à coups de cravache excellente. Là où je rejoins d'autres avis c'est le final un peu décevant, trop sage, comme si vous n'aviez pas osé porter le fantastique plus loin. Un tel sujet aurait pourtant mérité davantage de divagations dans le surnaturel.


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