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Fantastique/Merveilleux
Jean-Claude : Bansidh
 Publié le 20/05/18  -  6 commentaires  -  64895 caractères  -  69 lectures    Autres textes du même auteur

Quel est le rapport entre une disparue, la Toussaint, une messagère du Sidh, Gilles de Rais et les réservoirs d'eau de Paris ? L'inspecteur spécial Alexandre Cantovella qui va enfin résoudre l'affaire qui l'a mené à entrer dans la police.
Les personnages ont un passé, parfois douloureux.


Bansidh


Mardi 31 octobre 1893



Une étrange procession déboucha dans la rue de la Vanne à peine éclairée par la demi-lune et les lointains réverbères de l’avenue Montsouris. Un homme muni d’une lampe à pétrole ouvrait la marche et un autre, pareillement équipé, la fermait. Entre eux, marchant l’un derrière l’autre, deux individus transportaient un chaudron suspendu par son anse à deux barres posées sur leurs épaules. Sans précaution particulière hormis un rapide examen des alentours plongés dans les ténèbres, le groupe entra dans le réservoir. Comme l’avait prédit Cantovella, ils avaient utilisé l’accès secondaire le plus discret.


Thiébaut Brincol, tapi dans l’ombre, n’en revenait toujours pas. La veille avait été signalée la disparition d’Émerence Dourzeau, jeune femme de bonne famille, et l’inspecteur spécial Alexandre Cantovella, son supérieur, avait rapproché l’affaire d’une série de disparitions, toutes liées à la Toussaint, sur laquelle il enquêtait avant même d’appartenir à la Sûreté générale. Cantovella avait eu l’étrange idée de faire surveiller le réservoir de la Vanne, près du parc Montsouris, par Brincol et Jaquelin Allandet, son collègue. Pourtant, lui-même s’était attribué, avec le reste de l’équipe, le réservoir de Ménilmontant, preuve que, pour lui, la cible principale n’était pas Montsouris. Si l’inspecteur spécial avait des talents divinatoires, ceux-ci avaient donc des limites.


Un bon quart d’heure plus tard, les quatre hommes, délestés du chaudron, ressortirent pour ensuite disparaître après avoir laissé l’un des leurs en faction devant la porte. Abandonnant Allandet sur place, Brincol n’attendit pas l’arrivée du second groupe, celui censé amener la victime, une autre « prédiction » de son supérieur, pour partir chercher ce dernier et ses collègues. Trois heures furent nécessaires, le retour avec un fourgon hippomobile étant plus long que l’aller sur une simple monture, pour que la petite troupe arrivât enfin au bout de la rue de la Vanne.


— Pour une intuition, marmonna Brincol, c’est une intuition.


Cantovella évita de regarder son subordonné et fixa son attention sur la silhouette, plus loin dans la rue. Il ne pouvait pas avouer que cette intuition était la conséquence logique d’une vendetta personnelle initiée sept ans plus tôt.


C’était la première fois qu’il trouvait le lieu de la cérémonie, mais aussi la première fois qu’il menait une enquête officielle. Avant, inspecteur de la Police des chemins de fer, comme le commissaire Hennion qui l’avait invité pour créer la Brigade spéciale, il ne pouvait mener une enquête sortant du cadre imposé par sa hiérarchie. Toutefois, depuis cette terrible nuit de la Toussaint 1886, il avait eu sept ans pour se documenter et se préparer, même si beaucoup de points lui échappaient encore. La Toussaint correspondait à Samain, cette période des jours perméables entre les mondes. Quant au réservoir de la Vanne, la « cathédrale de l’eau », un des lieux probables pour la cérémonie, il avait eu une certaine chance, jusqu’ici.


— Alors, on y va ? lança Barthélémy Bazoche.


Cantovella ignora son massif adjoint. Celui-ci manifestait, chose rare chez lui, une certaine impatience, sans doute parce qu’il avait rechigné à quitter, en cette veille de Toussaint, son épouse très croyante. L’inspecteur spécial scruta la rue perdue dans la pénombre. Il dut se concentrer pour reconnaître l’inspecteur Allandet qui avait donc apparemment résolu le problème du guetteur. Une petite équipe. Il n’avait pas eu le temps de mettre en place un dispositif plus lourd. Sans « gros cas » épinglé à son tableau de chasse, la Brigade spéciale, dédiée aux affaires extraordinaires mais risée de la Sûreté générale, manquait de crédibilité pour mobiliser des forces plus importantes.


— Et eux, ils viennent aussi ? demanda Brincol en désignant la jeune femme engoncée dans un épais manteau et le jeune homme aux allures de dandy souffreteux restés en retrait.

— Oui, répondit sèchement Cantovella à son subordonné hermétique aux consultants extérieurs à la police. En étudiant la scène que nous allons découvrir, mademoiselle Lobbia trouvera peut-être des éléments de preuve, et, de toute façon, cela lui sera une expérience profitable. Et un médecin sera nécessaire, en espérant que ce ne soit pas du légiste dont nous ayons besoin. Ils resteront en arrière, c’est tout.


L’inspecteur s’en voulut brièvement de rudoyer son collègue, mais il était convaincu, comme le commissaire Hennion, de la nécessité d’user de méthodes modernes. À la décharge de Brincol, c’était la deuxième sortie sur le terrain des deux « détachés », la précédente n’ayant été qu’une simple analyse de scène de crime qui avait débouché nulle part… Ils n’étaient associés à la Brigade que depuis le début du mois…



***



Lundi 2 octobre 1893



Cantovella, Bazoche, Brincol et Allandet, anciens de la Police des chemins de fer comme Hennion qui les avaient recrutés pour « sa » Brigade spéciale, créée au sein de la Sûreté générale en mars de la même année, se demandaient pourquoi le commissaire les avait convoqués. Ce dernier était sorti de la pièce sans explication, dix minutes plus tôt. Les six chaises placées devant le bureau, dont deux vacantes, suggéraient la venue de deux invités.


Hennion ouvrit enfin la porte pour introduire une femme et un homme. Cantovella se leva, constatant avec ironie la « mauvaise influence » d’Allandet sur Brincol resté assis comme son compère alors que Bazoche se levait lui aussi. L’inspecteur examina la jeune femme brune, plutôt jolie, qui lui rendit un regard bleu translucide plutôt glacial. Du caractère assurément. Ce qui le fit sourire. La jeune femme se détendit et ses yeux s’attardèrent sur l’accoutrement insolite de l’inspecteur spécial : une redingote très premier Empire, un curieux pantalon de toile bleue et un Deerstalker à deux visières qu’il tenait à la main. L’homme, quant à lui, parut cacochyme à Cantovella. Maigre à faire peur, il arborait une longue chevelure de dandy.


Le commissaire, après un regard appuyé aux policiers restés assis jusqu’à ce qu’ils fussent debout, tendit la main vers les deux inconnus.


— Je vous présente mademoiselle Giuliana Lobbia, qui, pour l’instant, étudie et travaille avec monsieur Girard au laboratoire de chimie de la ville de Paris. En tant que scientifique détachée auprès de la Brigade, elle contribuera à l’analyse des scènes et des indices.

— Enchanté mademoiselle, intervint Cantovella, coupant la parole à son supérieur. Lobbia sonne italien et ce nom me semble vaguement familier.


Giuliana n’attendit pas que le commissaire lui donnât la parole.


— Sans doute parce que mon père, Cristiano Lobbia, commandait en 1870 une des brigades de l'armée des Vosges qui, sous les ordres de Garibaldi, a eu quelques succès contre les Prussiens.

— Vous êtes donc italienne.

— Non. J’avais cinq ans quand ma mère, après le décès de mon père, m’a ramenée à Dijon, sa ville natale.

— Je n’avais pas terminé, reprit Hennion agacé par l’intermède. Monsieur Girard m’a vanté l’ingénieux mécanisme conçu par mademoiselle Lobbia, un retardateur pour les bombes.


Cantovella haussa un sourcil.


— Nous avons donc la chance que mademoiselle Lobbia n’ait pas choisi la voie anarchiste.


Il n’imaginait pas que ce talent particulier lui servirait un mois plus tard. La jeune femme ne put s’empêcher de sourire alors qu’Hennion levait la main pour pouvoir présenter Hilarion Combes qui étudiait la médecine légale à l’Hôpital de La Pitié, sous la direction du docteur Brouardel. Juste avant la discussion sur les modalités d’intervention des deux « détachés » auprès de la Brigade, Cantovella put glisser une suggestion. Il serait pertinent que mademoiselle Lobbia fît un stage chez monsieur Bertillon pour ajouter l’anthropométrie judiciaire et la dactyloscopie à ses compétences.



***



Mercredi 1 novembre 1893



Peu après les douze coups de minuit, l’équipe rejoignit Jaquelin Allandet. Un individu ligoté et bâillonné gisait près de la porte du réservoir. Le guetteur.


— N’était-ce pas un peu prématuré ? demanda Cantovella en le désignant.

— Ils sont déjà dedans, répartit Allandet en haussant les épaules. Et ils trimballaient la grosse malle dont tu nous avais causé.

— Combien sont-ils ?

— Quatre et un bourgeois.


L’inspecteur spécial, amusé par la distinction du bourgeois, se tourna vers Barthélémy Bazoche qui descendit de son dos un havresac chargé de six lampes à pétrole. Chacun en prit une pour l’allumer. Cantovella dégaina son revolver, immédiatement imité par les policiers.


— Messieurs, nous n’avons pas le temps de tergiverser.


D’un grand coup de pied, Cantovella ouvrit la porte pour entrer le premier et se mettre à courir sans s’inquiéter d’être suivi. Durant les six ans passés, il avait visité tous les réservoirs parisiens jusqu’à en connaître le moindre couloir. Et maintenant, le plus probable était que la cérémonie se tînt dans le bassin principal du premier niveau.


Derrière les policiers, Giuliana Lobbia, passant dans la grotte du réservoir, s’intéressa brièvement à la série d’aquariums en escalier, le fameux truitomètre testant la qualité de l’eau, puis aux énormes tuyaux de la chambre des vannes. Mais elle fut surtout saisie par l’immensité quand elle surgit de l’escalier en haut de la rampe surplombant l’immense bassin turquoise. La « cathédrale de l’eau » portait bien son nom.


Personne ne les attendait. Sans doute avaient-ils été entendus.


Hilarion Combes, sur un geste de Cantovella, se précipita vers une malle ouverte, certainement là où gisait la présumée victime. Quand le médecin légiste se releva en secouant la tête d’un air désolé, Giuliana s’attrista mais, fascinée, fut happée par l’atmosphère. Elle remarqua à peine que l’inspecteur spécial lançait Brincol et Allandet à la recherche de l’autre issue par laquelle étaient partis les criminels pour, si possible, les rattraper et entamer une filature.


Deux vasques, réceptacles de feux blafards d’une luminosité surnaturelle, flottaient devant les premiers piliers d’une longue série d’arches plus profonde que Notre Dame. Ces arches se multipliaient à droite et à gauche telles des travées. Giuliana dut descendre les dernières marches qui la séparaient de la rambarde pour en apprécier la largeur. Elle constata alors qu’un tablier de bois, à l’air très récent, avait été construit pour recouvrir d’un ponton plat les escaliers perpendiculaires plongeant de chaque côté dans l’eau si bleue.


La jeune femme entrevit, dans la malle, le frêle corps féminin, si pâle et vêtu d’une chemise légère. Horrifiée, elle préféra se tourner vers le chaudron, de cuivre probablement, pour s’intéresser à la frise en relief qui le ceinturait : une véritable ménagerie entourant un homme coiffé de bois de cerf qui, assis en tailleur, brandissait un serpent. Alors que Giuliana s’interrogeait sur le sens de la représentation, son attention fut attirée par l’étrange brume occultant l’extrémité opposée du bassin. Quelque chose de brillant en sortait.


— Que faites-vous là, mademoiselle Lobbia ? Je vous avais dit de rester dans la galerie.


La jeune femme ne put répondre à Cantovella qui venait de s’apercevoir de sa présence. Aspirée par un irrésistible étourdissement, ses jambes se dérobant sous elle, elle ne sentit pas les bras de l’inspecteur spécial qui la rattrapa, ni ne l’entendit prononcer son prénom d’un ton inquiet.


— Barthélémy, héla Cantovella. Emmène-la dehors. Vite !


Sans discuter, le colosse prit délicatement la jeune femme des bras de l’inspecteur spécial puis remonta l’escalier en courant. Son supérieur semblait au courant de certaines choses qu’il ignorait, mais il poserait des questions plus tard. D’ailleurs, Cantovella ordonnait déjà au médecin légiste de le suivre. Il y avait sans aucun doute urgence.


L’inspecteur spécial, préoccupé par l’état de la jeune scientifique, se tourna vers l’embarcation surgie de la brume qui glissait sur l’eau comme propulsée par un vent dont le souffle ne parvenait pas jusqu’à lui. Une barque de cristal. Et à son bord, tranquillement assise, une femme d’une beauté exceptionnelle, bien qu’elle ressemblât à une statue d’albâtre. Sa tunique immaculée était à peine plus blanche que sa peau, ses cheveux, et même ses yeux qui ne cillaient pas. La barque s’immobilisa jusque sous la rambarde. Cantovella dégaina son revolver pour mettre en joue la nouvelle venue.


— Libérez la jeune femme qui vient d’être emmenée dehors.

— Ainsi nous nous retrouvons, Noble héros, répartit l’apparition d’un ton envoûtant tout en secouant légèrement la tête.

— Libérez-la ! Ou je tire.

— Allons, allons. Ne sais-tu pas que je suis immortelle et que je ne crains pas ces armes ridicules ?

— Je n’ai pas eu l’occasion de le vérifier, Niamh.

— Ainsi, tu te rappelles mon nom, Noble héros. – Elle eut un sourire en coin. – Et ne t’inquiète pas pour la jeune femme. Tu l’as éloignée de moi et du chaudron. Elle ne risque plus rien. – Cantovella se détendit mais ne baissa pas son arme. – Combien d’années se sont écoulées depuis notre première rencontre ? Le temps qui passe m’échappe complètement.

— Sept, ne put s’empêcher de répondre l’inspecteur spécial.

— Et qu’as-tu fait de la pomme que je t’avais offerte ?


La question renvoya Cantovella sept ans en arrière.



***



Nuit du 31 octobre au 1 novembre 1886



— Tu as vraiment des talents intéressants, Alexandre.


Cantovella fixa Cléore d’un air faussement sévère pour l’inviter à ne pas rire, ce qui risquerait d’attirer l’attention. La jeune femme, portant la main devant la bouche, pouffa. Il ne put s’empêcher de sourire. La lampe à pétrole posée sur le sol soulignait les courbes adorables du visage de Cléore, auréolé par sa chevelure blonde aux boucles savamment sauvages, et, même dans l’ombre, ses yeux pétillaient de malice. Il venait de crocheter l’entrée du réservoir de Ménilmontant, suite à une idée un peu folle de Cléore, sans doute la personne la plus fantaisiste qu’il connût, en tout cas plus excentrique que lui. Ils s’étaient bien trouvés, aurait-on dit.


La porte ouverte, après avoir ramassé la lampe, il scruta la nuit noire mais, entre la nouvelle lune, les nuages et l’absence de réverbère, la visibilité dépassait à peine le halo de son éclairage portatif. Poussant le battant, il s’écarta.


— Après vous, gente dame.

— Que nenni beau sire, minauda la jeune femme, mon chevalier servant doit passer devant pour m’ouvrir la voie.


Cantovella s’esclaffa mais, obéissant au doux ordre, entra le premier, lampe en avant. Il sentit Cléore attraper sa main libre pour le suivre dans le bâtiment et dans la galerie s’enfonçant vers les bassins.


Passionnée d’ésotérisme, folklore et mythologie, Cléore s’était intéressée à la Toussaint ou, plus exactement, aux anciennes fêtes et antiques rites qu’elle avait supplantés. Elle avait découvert qu’à cette date les relations avec un autre monde étaient possibles, à condition de se trouver en présence d’eau. Elle aurait, bien sûr, pu se contenter de la Seine ou des lacs et étangs des parcs parisiens, mais elle avait imaginé que le lieu devait être secret et, bien sûr, que cela devait se passer à minuit. Elle avait donc jeté son dévolu sur le réservoir le plus proche de leur domicile, celui de Ménilmontant. Et Cantovella, attendri par sa joie exubérante, avait accepté de l’accompagner. En fait, il acceptait toujours, heureux de partager les petites aventures conçues par sa fantasque épouse.


Arrivé en haut de l’escalier menant au bassin, Cantovella s’immobilisa. Une lumière anormale venait d’en bas.


— Pourquoi t’arrêtes-tu ? murmura Cléore à son oreille.

— Quelque chose éclaire le bassin, répondit Cantovella, tendu.

— Et alors ? répartit la jeune femme en posant la main sur l’épaule de son mari dont elle percevait la tension. N’es-tu pas curieux ? Il s’agit peut-être d’une cérémonie païenne.

— Où nous ne serions pas les bienvenus.

— Moi, je n’entends personne.

— Cléore…


Peine perdue. Elle avait déjà dépassé Cantovella pour descendre et il ne put que la suivre en espérant qu’il n’y aurait pas de mauvaise rencontre. Il la rattrapa en bas des marches, inquiet de la luminosité proche de celle du jour alors qu’ils se trouvaient dans un espace clos et sans fenêtre. Il rejoignit Cléore près de la rambarde du ponton surplombant le bassin dans lequel plongeaient des piliers qui se rejoignaient en voûtes d’ogive évoquant les églises romanes.


Deux vasques flottaient sur l’eau, berceaux de feux blancs si intenses que le couple dut plisser les yeux, ce qui n’empêchait pas de distinguer l’étrange brume masquant l’extrémité du bassin. Alarmé, Cantovella se tourna vers sa compagne pour négocier leur départ mais celle-ci s’était approchée d’un immense chaudron qu’ils avaient jusqu’ici ignoré, attirés comme des phalènes par la lumière. Elle caressait la fresque ceinturant l’immense récipient de cuivre et, devinant la présence de son époux juste derrière elle, lui montra un personnage, humain, assis en tailleur et coiffé de bois de cerf.


— Cernunnos, je crois.


Malgré son fort désir de partir, Cantovella ne résista pas à la discussion qui s’amorçait.


— Es-tu sûre de ne pas tout mélanger ?


Cléore éclata de rire.


— Non. Je ne suis pas sûre. Cernunnos présiderait aux cycles de la vie et, peut-être, de la mort, mais les folkloristes ne sont pas vraiment fiables.

— Si tu le dis…


Cantovella se tut soudain et Cléore, ayant perçu son changement d’attitude, regarda dans la même direction que lui. Une barque, transparente comme du cristal, sortait de la brume, avançant vers eux sans mode de propulsion apparent. Une femme d’une blancheur surnaturelle, se tenait assise, immobile, sur le banc de nage. Cléore, tout à coup très faible, vacilla, mais, rassurée, se sentit rattrapée par les bras de son mari.


— Éloigne-la du chaudron, Noble héros, dit la femme blanche d’une voix claire avant de hausser le ton pour forcer Cantovella à réagir. Pars avec elle si tu veux la sauver !


Interloqué mais enfin lucide, Cantovella souleva la jeune femme dans ses bras. Alors qu’il posait le pied sur la première marche, un homme en costume noir apparut en haut de l’escalier.


— Où tu crois aller mon mignon ? lança le nouvel arrivant en brandissant une matraque avant de descendre.


Cantovella évalua vite la situation. L’homme, sûr de lui, ne le laisserait pas passer et un affrontement risquait fort de tourner en sa faveur. Cantovella n’avait pas le temps de discuter ni le choix. Il posa délicatement Cléore sur le sol, juste assez rapidement pour se relever et dévier le premier coup de matraque.


— Mais c’est que ça va être drôle, ricana l’homme avant de faire volte-face et porter une nouvelle attaque que Cantovella esquiva.


S’éloignant de Cléore pour éviter qu’elle fût piétinée, Cantovella recula lentement vers la rambarde, sous l’œil attentif de son agresseur qui, estimant tenir une ouverture, s’élança. Au dernier moment Cantovella bascula, une main au sol et un pied soudainement détendu cueillant au menton son assaillant qui, renversé par le choc, ne se releva pas. Cantovella, remerciant mentalement ceux qui l’avaient initié au chausson marseillais, se précipita vers son épouse.


La trouvant affreusement pâle, il palpa la jugulaire puis, désespéré, chercha le pouls. En vain.


— Je suis désolée, lui parvint une voix féminine.


Bien que terrassé par la douleur, Cantovella, encore à genoux au chevet de Cléore, se tourna vers le visage de gypse encadré de longs cheveux blancs qui dépassait à peine du ponton. Alors, il ressentit une colère inextinguible dont il eut l’impression qu’elle lui consumait les yeux. Néanmoins, malgré la flambée de pulsions meurtrières, il ne put se résoudre à abandonner son épouse.


— Je comprends ta colère, Noble héros. – Cantovella se crispa. – Mais nous sommes tous les deux les jouets d’un autre. En d’autres circonstances, je t’aurais invité à m’accompagner sur la Terre des Vivants, le Sidh.


Cantovella ne desserra pas les dents. La rage et la douleur ruisselaient en lui comme un flot sans fin, mais la dame blanche avait dit quelque chose qui méritait peut-être son intérêt.


— Je m’appelle Niamh, commença celle-ci. Je suis une messagère entre les mondes, une bansidh. Et je suis captive d’un Geis dont je ne peux me libérer.


Cantovella regarda brièvement Cléore, si pâle, et dut fermer les yeux pour se ressaisir. La dame blanche employait un jargon qui aurait été familier à sa compagne. Il s’aperçut qu’elle avait continué à parler mais, d’un coup, elle se tut pour scruter le haut de l’escalier. Craignant une tentative de diversion, il refusa de se retourner. Pourtant, il fut tellement surpris quand la bansidh lui lança une boule rouge et or qu’il l’attrapa machinalement. Une pomme, constata-t-il.


— Garde cette pomme précieusement. – La voix avait quelque chose de si impératif que Cantovella ne se rendit pas compte qu’il glissait le fruit dans la poche de sa chaude veste. – Celui qui vient croit que la lente agonie de la faim contribue à sa longévité. Idée stupide, à moins qu’elle ne lui soit un alibi pour qu’il puisse s’adonner à un jeu cruel.


Cantovella, toujours déterminé, envisagea de poser une question mais il n’en eut pas le loisir. Du bruit le força à tourner la tête. Découvrant le groupe d’individus surgis en haut de l’escalier, prostré et toujours incapable de lâcher Cléore, il ne bougea pas. Que pouvait-il faire contre cinq hommes, même si les deux derniers traînaient une lourde malle ? Ils avaient tous le même aspect que son assaillant, hormis celui de tête qui balançait une canne à pommeau comme un chef d’orchestre sa baguette tout en descendant d’un pas assuré.


— Ainsi, nous avons le bonheur d’avoir un invité.


Cantovella frémit de la voix gutturale et sifflante à la fois. Il leva les yeux vers l’individu maintenant près de lui et fixa le regard noir à peine visible dans l’ombre du haut de forme. Le cuir, ou une autre matière, couvrait le visage et le cou, ne laissant aucune peau visible. L’homme leva sa canne. Curieusement, Cantovella, privé de tout instinct de survie, ne se rebella pas. N’aspirant plus vraiment à vivre alors que sa colère n’avait pas reflué, il savait évidemment qu’une hypothétique vengeance ne lui rendrait jamais son aimée. Ce fut résigné qu’il reçut le coup sur la tempe, au moment même où il remarquait l’épaisseur inhabituelle des semelles de l’homme au haut de forme.



***



Lundi 1 novembre 1886 et au-delà



Quand Cantovella se réveilla dans la pénombre, ses narines furent assaillies par l’odeur rance d’une atmosphère confinée, et ses pensées par le décès de Cléore. Le parfum de la mort. Tourmenté, il resta immobile jusqu’à ce que son regard, enfin accommodé, captât une ligne grise légèrement plus claire au-dessus de lui, comme une meurtrière dans un mur de ténèbres. Intrigué et ignorant la douleur qui lui vrillait le crâne, il se leva pour observer cette unique source d’éclairage diffus qui lui permettait à peine d’entrevoir la silhouette de ses mains. Une fente dans un mur de pierre de laquelle suintait de l’air, une faible ventilation qui devait traverser une distance telle que le jour ne parvenait ici qu’affaibli. Pas d’asphyxie à craindre, apparemment. Cette réflexion fut une révélation. Il était prisonnier.


Cantovella accueillit avec indifférence cette conviction spontanée. Peu lui importait désormais. Pourtant, une sourde colère se réveilla, insufflant une volonté de vivre. Ses ravisseurs étaient aussi coupables de la mort de Cléore. Il décida alors d’explorer sa présumée geôle. Une entrée d’air présupposant une sortie, il marcha dans la direction opposée au mur fendu. Trébuchant sur un obstacle qu’il n’avait pu voir, il se baissa pour en découvrir la nature au toucher et comprit vite qu’il s’agissait d’un squelette. Mauvais présage. Ce fut accroupi qu’il reprit une lente progression, découvrant à tâtons des ossements, des tissus rêches et même un cadavre desséché. Combien de victimes ? Mais la question s’évanouit quand Cantovella atteignit une paroi en bois. La porte.


Il cogna du poing dessus. Au son renvoyé, il sut que le panneau était très épais. L’examen tactile de la porte, encastrée dans un chambranle de pierre, révéla que, gonds à l’extérieur et serrure absente, celle-ci serait impossible à forcer. Une barre ou un loquet devait la condamner de l’autre côté mais rien ne permettait de confirmer cette plausible hypothèse.


Deux ou trois heures plus tard, voire plus, Cantovella fit le point. Au moins une vingtaine de crânes, mais il avait perdu le compte. Donc, autant de défunts. Il n’avait a priori trouvé trace d’aucun vêtement ou atour féminin, mais sans certitude. Les cadavres seraient-ils exclusivement masculins ? Cléore avait été victime d’un phénomène lié à la bansidh, au chaudron ou aux deux. Lui, non.


Évoquer son épouse le tétanisa. Ses pensées se perdirent dans un vide sans fond alors qu’il s’abandonnait enfin à quelques pleurs. Les larmes avaient séché depuis longtemps quand sa raison, aiguillonnée par la colère, le sauva de la nuit intérieure.


Pourquoi était-il là ? Selon Niamh, son ravisseur aurait comme projet de le laisser mourir de faim pour accroître sa longévité, mais elle n’avait pas précisé quelle relation cette lente agonie entretenait avec les événements du réservoir.


En toute logique, ses geôliers ne reviendraient pas de sitôt et il trépasserait, de soif certainement car il n’y avait d’eau nulle part. Des murs qui ne sonnaient pas creux, comme ceux d’une cave enterrée. Une seule issue obstruée par une porte indestructible. Cantovella ricana. Sa colère pouvait toujours flamber, elle s’éteindrait bientôt avec lui. Ce fut alors qu’il s’aperçut que ses ravisseurs, sans doute par pure perversion, avaient laissé la pomme dans sa poche.


Désabusé, Cantovella contempla le fruit, ou plutôt son ombre, jusqu’à ce qu’il ressentît la faim et la soif. Alors, il décida ironiquement de festoyer d’un dernier repas. Il croqua la pomme qui s’avéra juteuse et d’un goût agréable. Quand il voulut la mordre à nouveau, il ne trouva pas le creux libéré par le morceau qu’il avait mangé. Surpris, il manipula le fruit pour constater que celui-ci avait repris son intégrité. Cantovella mangea une autre bouchée, puis une autre, mais la pomme demeura entière. Plus tard, rassasié et soif étanchée, il médita sur le cadeau de Niamh. Il avait apparemment une chance de survie. Ses prédécesseurs avaient-ils rencontré la bansidh ? Probablement pas. Sa présence sur le lieu de cérémonie était imprévue. Une question restait en suspens. Quelles étaient les motivations de Niamh ?


Cantovella ferma les yeux en se disant que Cléore aurait aimé partager avec lui cette découverte extraordinaire.


Après avoir longuement ressassé, il conçut le projet fou de s’évader. Une unique issue, la lourde porte. Pour seuls outils, en quantité mais fragiles, les os des précédents occupants. Le bois épais résisterait des semaines, des mois, ou plus, mais la pomme lui offrait, peut-être, un temps illimité.


La vie de Cantovella s’organisa au rythme d’un travail acharné jusqu’à l’abrutissement, de sommeils agités de cauchemars, de douloureux rêves éveillés lors des pauses rendues nécessaires par ses mains à vif... La pomme remplissant son office, jamais il ne faiblit. Parfois, il s’étonnait de ne pas maigrir, de rester vigoureux, de ses plaies qui guérissaient, en se demandant quelle magie était à l’œuvre, mais ces interrogations s’évanouirent peu à peu dans son labeur sans fin. Alternaient « jours », d’une pénombre à peine atténuée par la fente dans le mur, et « nuits », phases d’obscurité absolue, mais Cantovella ne s’en préoccupa guère. Plus le temps passait, plus il sombrait dans l’oubli jusqu’à ne devenir qu’un simple mais immuable objectif : sortir.



***



Mardi 1 novembre 1887



Alexandre Cantovella avait enfin réussi à percer l’épaisse porte. Au fond du creux arraché au bois écharde par écharde avec des os brisés pour tous outils, il put passer un doigt à travers le trou. Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé mais il en restait au moins autant avant de ménager un passage pour son bras afin d’atteindre le loquet, ou tout autre moyen de verrouillage, si celui-ci s’avérait accessible comme il l’avait supposé.


Tandis qu’il s’offrait un bref repos pour célébrer cette minuscule avancée, Cantovella entendit du bruit. Des pas, lourds. Des voix. Deux hommes, qui discutaient d’un ton égrillard, approchaient. Seuls ? Ils parlaient d’un troisième individu qu’ils allaient bazarder dans l’oubliette de « l’autre déguisé », surnom probable de l’homme à la peau couverte de cuir. Certainement seuls, donc. Avec une victime, comme lui-même. À tâtons, il trouva un grand morceau d’os brisé, très pointu et presque acéré, un poignard de fortune. Incapable de savoir s’il aurait la force d’agir, il ne pouvait compter que sur l’effet de surprise. Après tout, il était censé être mort depuis longtemps. Les arrivants devraient tirer la porte vers eux pour ouvrir, ce qu’ils firent.


Cantovella bondit avant que le premier homme réagît et, sans hésitation, lui planta son arme improvisée sous les côtes. Pendant que sa proie s’effondrait, étonné mais ravi de ne ressentir aucune faiblesse, il se campa face au second larron qui, ébahi par le spectre hirsute surgi de la prison, lâcha l’homme qu’il tenait par l’épaule. Malheureusement pour Cantovella, son regard tomba sur une des deux lampes à pétrole posées par terre et, alors qu’ébloui il reculait par réflexe, il reçut un coup de poing au menton. Par chance, sa barbe, très épaisse, amortit le choc et il put se ressaisir. Le combat fut bref. Une esquive, un coup de genou dans le foie, le coude s’abattant sur la nuque. L’autre en aurait pour un bon moment avant de se réveiller.


Abasourdi de posséder tant de vigueur et d’avoir facilement terrassé deux adversaires, Cantovella contempla sans les voir ses mains crasseuses. Il savait grâce à sa pilosité faciale que de nombreux mois s’étaient écoulés. La pomme avait fait mieux que le nourrir, elle l’avait conservé en forme. Plus surprenant, il avait gardé toute sa tête. Un autre effet du fruit ? Il avait en quelque sorte cessé de penser et s’était totalement concentré sur la porte à creuser. Un espoir, un but et une tâche abrutissante aux lents progrès. Voilà peut-être ce qui avait préservé sa santé mentale.


Ces pensées offrirent à Cantovella le temps nécessaire à l’accommodation de ses yeux. Ensuite, ignorant le blessé qui gémissait, il se pencha sur la victime des deux malfrats. Un homme, un peu plus âgé que lui, vêtu d’un costume de bonne facture. Une belle bosse violacée sur le front. Quel concours de circonstances l’avait amené ici ? Le hasard ? Bien que pressé de vider les lieux, Cantovella ne pouvait se résoudre à l’abandonner, même si son poids, a priori proche du sien, ne rendrait pas aisé le déplacement d’un corps inerte. Au-delà de quelques mètres, la galerie se transformait en escalier dont il ne voyait pas le sommet.


Après une exploration où, débouchant dans une sorte de temple carré à colonnes, il identifia des stèles fermant des tombes, un caveau de famille sans doute, Cantovella redescendit chercher la victime, une bonne vingtaine de mètres plus bas. Lors de la lente et difficile montée, il espéra de pas trop meurtrir l’homme inconscient qu’il était obligé de traîner en le tenant sous les aisselles.


Exténué mais surtout prudent, Cantovella allongea délicatement l’homme sur le dallage avant d’ouvrir la porte, non verrouillée, du petit mausolée. Jetant un œil à l’extérieur, il ne vit personne et décida de sortir avec la lampe à pétrole. Curieux, il s’intéressa au nom gravé au-dessus de l’entrée du caveau : « de Montmorency-Laval ». Un nom à particule qui ne lui évoquait rien mais lui semblait toutefois familier.


Après une courte exploration qui lui permit d’identifier le cimetière du Père Lachaise, il revint tracter l’homme, toujours inconscient, dans l’ombre d’un bosquet, à bonne distance du caveau. Il décida d’y attendre son réveil. Ayant conscience que son odeur et son aspect, une jungle de barbe et cheveux, un costume usé, le tout noyé sous un tombereau de crasse, ne placeraient pas les autorités dans de bonnes dispositions à son égard, Cantovella jugea inopportun de quérir lui-même les forces de l’ordre.


La victime émergea de son évanouissement et eut un mouvement de recul quand, en se redressant, elle vit le mendiant soulever une lampe pour l’observer mais se rasséréna quand celui-ci lui adressa la parole.


— Bonjour monsieur. Comment allez-vous ?


L’homme porta la main à la bosse sur son front qui le lançait.


— Assez bien, j’imagine.

— Vous souvenez-vous d’avoir été agressé ?

— Oui.

— Eh bien, vous êtes tiré d’affaire.

— Que voulez-vous dire ?

— Que vos ravisseurs sont hors d’état de nuire et que vous êtes libre.

— Des ravisseurs ?

— Je le crains. Auriez-vous une idée de ce qui a motivé votre agression ?


Considérant ce curieux mendiant visiblement intelligent au langage châtié, l’homme réfléchit un instant.


— Je l’ignore. Mais vous, qui êtes-vous ?

— Leur précédent otage, si je puis dire. C’est grâce à votre venue que j’ai pu m’échapper et, par extension, vous délivrer.

— Vous avez dû rester captif fort longtemps, dit l’homme en désignant le visage étouffé par la masse pileuse.

— Depuis le premier novembre 1886, mais j’ai totalement perdu la notion du temps.

— Un an pile ! s’exclama l’homme, horrifié.

— Un an, murmura Cantovella, consterné.


Compatissant, l’homme tendit la main vers l’épaule de son sauveur mais un effluve malodorant suspendit son geste. Embarrassé, il préféra parler, ignorant le sourire amer de son interlocuteur auquel le manège n’avait pas échappé.


— Je vous suis redevable, monsieur. Je m’appelle Auguste Blanchet.

— Alexandre Cantovella, pour vous servir.


Un bref silence s’installa, vite rompu par le pragmatisme de Cantovella.


— Nous ne devrions pas nous attarder, monsieur. Nos ravisseurs opèrent en bande. Ils pourraient s’inquiéter de l’absence de leurs complices.

— Vous avez sans doute raison. De plus, j’imagine que vous avez hâte de rassurer vos proches.


Cantovella s’assombrit d’un coup et Blanchet se demanda quel impair il avait commis. Devant le mutisme de son sauveur, il risqua un timide :


— Personne ne vous attend ?


Cantovella ne répondit pas. Un an depuis le décès de Cléore. Il n’avait pas envie de remettre les pieds dans leur appartement qui devait être confit de poussière. Trop de souvenirs. Et, de toute façon, un an après la disparition du couple, leur logeuse, même si elle était charmante, avait dû reprendre possession de son bien pour le louer. Dans le meilleur des cas, elle avait conservé leurs effets personnels à la cave. Cantovella pensa à son père, quelque part en Galicie, ou ailleurs, et à sa mère qu’il avait perdue quelques années auparavant. Sa vie se résumait à Cléore. Nulle part et personne.


— Non, lâcha-t-il comme à regret.


Blanchet prit alors une décision et, s’il lui en coûtait, il n’en laissa rien paraître.


— Je propose que vous veniez chez moi.

— Je vous remercie, monsieur, mais…

— Pas de mais, répartit Blanchet d’un ton autoritaire. Vous êtes seul, vous avez besoin de soin et… d’une bonne toilette.


Cantovella, sans attache ni but, se laissa faire. Le trajet fut long jusqu’au domicile de Blanchet et eut même un moment cocasse. Lors d’une rencontre avec une patrouille de la police municipale, Blanchet dut expliquer avec forces arguments qu’il n’était pas sous la menace du mendiant hirsute et puant qui l’accompagnait.


Madame Blanchet eut quelque peine à accueillir l’invité surprise de son mari mais, quand elle comprit le rôle que celui-ci avait joué, elle devint la plus empressée des hôtesses. Plus tard dans la nuit, lavé, barbe et cheveux taillés grossièrement mais coiffés et propres, vêtu d’un costume donné par madame Blanchet, Cantovella retrouva son hôte fumant un cigare dans le salon.


— Ne comptez-vous pas dormir ? s’enquit ce dernier.

— Après tant de temps dans la nuit, je n’en ressens pas le besoin.


Blanchet désigna le fauteuil en face de lui.


— Prendrez-vous quelque chose ? demanda-t-il alors que Cantovella s’asseyait.

— Non merci.

— Vous avez peut-être besoin de parler, suggéra Blanchet, compatissant.


Cantovella, baissant les yeux, faillit se murer dans le silence mais le besoin irrépressible de s’épancher le submergea.


Raconter les événements fut un exercice pénible pour Cantovella, mais le sentiment de culpabilité né de son impuissance passée lui parut moins lourd. Ne cachant ni sa souffrance ni sa colère, il ponctua plusieurs fois la narration de son envie irrépressible de poursuivre les assassins, si extraordinaires qu’ils fussent, de sa vindicte personnelle. Il se tétanisa à l’évocation du décès de Cléore, avant de continuer, voix chargée de sanglots secs, par l’arrivée de l’homme à la peau couverte de cuir. Enfin, il éluda son long séjour dans sa « prison » et n’évoqua à aucun moment la pomme miraculeuse qu’il avait laissée sur la commode de sa chambre.


À la fin du récit, Blanchet parut méditer quelques instants avant de lancer tout à trac :


— Il se trouve que j’ai un ami qui est inspecteur de la Police des chemins de fer.


Cantovella fixa son interlocuteur sans comprendre.


— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Eh bien, vous semblez déterminé à pourchasser les criminels à l’origine du décès de votre épouse. Et de nos rapts respectifs. Autant le faire dans un cadre légal et disposer de moyens. Selon Célestin, pardon, mon ami, la Police des chemins de fer est de loin la mieux dotée.


Le regard de Cantovella se perdit dans le vague. Un avenir sans Cléore. Un avenir où les responsables de sa mort vivraient tranquilles. Inacceptable.


Les jours heureux ne se conjugueraient plus qu’au passé. Le couple avait vécu une douce vie, un peu bohème, en partie grâce à la petite rente dont avait hérité Cléore. Elle vendait quelques toiles, il écrivait à la pige des articles sur les milieux nocturnes, et un premier roman inspiré de ses recherches avait été publié en feuilleton. Pour mieux s’imprégner des personnages, il était allé jusqu’à s’initier à la cambriole, y trouvant une certaine griserie quand il avait volé de riches personnes qu’il estimait malhonnêtes. Il ne lui aurait pas déplu d’être un gentleman cambrioleur mais, sur l’insistance de son épouse, il s’était arrêté, tout en gardant un petit pécule dont ils ne se servaient qu’en cas de vaches maigres. Cléore l’avait beaucoup taquiné pour ses talents de mauvais garçon. Curieux des méthodes de combat et soucieux de précision dans ses écrits, il avait appris l’escrime, le tir et diverses formes de boxe ou de lutte. Mais à quoi cela avait-il servi ? Cléore était morte. Tout était fini.


— J’y réfléchirai, répartit Cantovella d’un ton involontairement dur alors qu’il avait déjà pris sa décision.


Compréhensif, Blanchet hocha la tête puis la conversation glissa vers des banalités. Il ne consentit à aller se coucher qu’après avoir obtenu de Cantovella qu’il acceptât d’être hébergé le temps qu’il lui faudrait pour reprendre pied et la promesse qu’après le déjeuner ils iraient ensemble raconter leurs mésaventures à l’inspecteur Célestin Hennion, l’ami de Blanchet.


Isolé dans sa chambre, allongé mains sous la tête et yeux rivés au plafond, Cantovella ne trouva pas le sommeil et, quand le jour vint, il se redressa pour fixer la pomme rouge et dorée qui lui avait sauvé la vie. Remercier une pomme. L’idée le fit sourire, tristement. Mais ce fruit était le témoignage d’un passé qu’il honnissait. Ses pensées dérivèrent ensuite sur le cimetière du Père Lachaise et, pris d’une soudaine inspiration, il se leva. Après avoir fourré la pomme dans la poche de sa veste qu’il n’avait pas quittée, il descendit l’escalier pour tomber sur son hôtesse.


— Bonjour madame.

— Bonjour monsieur. Vous sortez ? demanda celle-ci.

— Oui. J’ai besoin de me dégourdir les jambes. – Madame Blanchet fronça les sourcils. – Mais je serai de retour pour déjeuner. Votre mari et moi-même avons quelqu’un à rencontrer cet après-midi.


L’hôtesse se détendit et désigna un macfarlane accroché dans l’entrée.


— Je vous suggère de vous couvrir. Il fait froid ce matin.


Dehors, Cantovella s’aperçut que l’immeuble, tout neuf, dans lequel il était hébergé, donnait sur la place du château d’eau, actuellement en plein chantier de modernisation. Il n’eut aucun mal à s’orienter pour trouver le chemin du Père Lachaise qu’il atteignit après une demi-heure de marche.


Pensant avoir pris de solides points de repères, Cantovella parcourut le cimetière durant une heure, puis une autre. En vain. Le caveau de la famille « de Montmorency-Laval » demeura introuvable. Cantovella réalisa alors que, même s’il trouvait le petit mausolée, les malfrats avaient sûrement déserté l’endroit et effacé leurs traces. Dépité, il donna un coup de pied dans une pierre, s’attirant le regard de reproche des gens venus déposer des fleurs sur les tombes. Il préféra s’éclipser. De toute façon, il devait rentrer.


Ayant choisi de sortir du cimetière par le nord, Cantovella s’attarda dans le square longeant l’avenue de la République. Presque désert, l’endroit lui procura un semblant de paix qui cessa quand son poignet heurta le renflement de la pomme dans sa poche. Il n’eut alors plus qu’une envie : s’en débarrasser. Il savait que c’était stupide et qu’un jour il le regretterait, mais il ne pouvait plus supporter sa présence. Il attrapa le fruit rouge et doré d’une main et le lança au loin dans l’allée. Les quelques personnes sur les bancs ne remarquèrent rien. Seul un enfant, abandonnant son jeu, suivit des yeux le projectile.


Plus loin sur le gravier, la pomme avait cessé de rebondir et rouler. Elle semblait narguer Cantovella mais, avant qu’il ne se demandât quoi faire, un aigle gigantesque tomba du ciel pour atterrir près du fruit. Cantovella comprit vite qu’il ne s’agissait pas d’un oiseau mais d’un homme, ou presque. Repliant ses ailes sur ses bras comme des manches bouffantes, l’homme-oiseau, couvert de plumes des pieds au torse, ramassa le fruit pour l’enfourner dans une besace accrochée à son épaule puis se tourna vers Cantovella. Sa coiffure ressemblait à une couronne de plumes dressées et son nez plongeait vers l’avant comme le bec d’un faucon, mais le plus surprenant était son œil gauche dont le flamboiement rouge était perceptible malgré la distance. Après un bref salut, l’homme-oiseau déploya les ailes autour de ses bras, pas vraiment l’image d’un ange, et s’envola.


Ignorant les badauds qui s’étaient tous levés pour suivre l’homme-oiseau dans le ciel, Cantovella s’interrogea. Quel était le rapport entre l’étrange volatile et Niamh, la bansidh ? Avait-elle su qu’il allait rejeter la pomme ? Pourtant, se souvenant d’avoir discuté avec Cléore de rumeurs selon lesquelles un certain docteur Moreau aurait créé des créatures mi-bêtes mi-humaines, il pressentit que la réponse était peut-être ailleurs. La rumeur, cependant, n’attribuait aucun talent prémonitoire à ces créatures alors que, sans doute possible, l’homme-oiseau était venu prendre la pomme au moment même où Cantovella s’en débarrassait. Ce dernier haussa les épaules et cessa de se poser des questions.



***



Mercredi 1 novembre 1893



Devant l’air absent d’Alexandre Cantovella, la bansidh réitéra sa question :


— Allons, réponds-moi. Qu’as-tu fait de la pomme que je t’avais offerte ?

— Je ne l’ai pas gardée. – L’inspecteur soupira à l’évocation du fruit rouge et doré qui l’avait nourri un an durant, puis il agita nerveusement son revolver en direction de Niamh qui, visiblement attristée, se taisait. – Pourquoi ma survie vous tenait-elle tant à cœur ?

— Parce que tu es le Noble héros qui me libérera, murmura la bansidh d’un ton timide avant de continuer devant l’incompréhension affichée de l’inspecteur spécial. Moi aussi, je suis une victime.

— Une victime ? rauqua Cantovella.

— Je suis captive d’un Geis, un charme si tu préfères, tissé autour de moi, une obligation à laquelle je ne peux me soustraire.

— Qui est le geôlier ? demanda le policier, tout à coup inspiré. Gilles de Montmorency-Laval ?

— Il est connu sous ce nom, en effet.


De Montmorency-Laval. Le nom sur le caveau. Un seul homme de ce nom était « célèbre », bien que plus connu comme Gilles de Rais et condamné à mort en 1440 pour, notamment, le meurtre d’au moins cent quarante enfants. Qu’il fût encore vivant paraissait improbable mais, sept ans auparavant, Cantovella avait douloureusement appris que les hypothèses les plus délirantes pouvaient prendre forme. Alors pourquoi pas une sorte de Faust ?


— S’agit-il vraiment de celui qui a massacré des enfants ? risqua-t-il.

— Malheureusement, souffla Niamh. C’est en s’appuyant sur ces sacrifices en nombre qu’il a pu forcer le passage vers la Terre des Vivants et, par la suite, m’asservir.


Cantovella, dubitatif, dodelina de la tête. Il ne voyait pas, ou pas encore, le rapport avec ce qu’il avait vécu et cette « intrusion » ne correspondait en rien à ce qu’il avait lu.


— Une fois sur la Terre des Vivants, on n’en repart plus, non ?

— Normalement, non, répondit Niamh. Le temps s’y écoule beaucoup plus vite et, quand un « invité » remet le pied sur ce monde, sa temporalité le rattrape et il tombe en poussière.

— Ce qui explique les épaisses semelles et la peau totalement recouverte de ce Gilles de Rais, commenta l’inspecteur spécial pour lui-même.

— En effet. Cet homme connaissait les risques quand il a choisi de quitter la Terre des Vivants.

— Pourquoi l’a-t-il quittée ?

— Il voulait participer à cette époque qu’il trouvait fascinante.


Cantovella pensa au nombre de crânes qu’il avait trouvés.


— Depuis vingt ans environ ?


Il s’aperçut qu’il n’avait pas compté les sept dernières années.


— La prochaine cérémonie sera la trentième, confirma Niamh.


L’inspecteur spécial frémit en repensant à Cléore. Il désigna le chaudron.


— En quoi consiste réellement la cérémonie ?

— Le chaudron est le réceptacle d’une vie extraite à une jeune femme que Gilles de Rais absorbe ensuite pour prolonger sa propre longévité d’un an. Je ne suis que l’intermédiaire nécessaire à l’opération.

— L’intermédiaire ?

— Je suis celle qui invite dans l’autre monde et mon invitation peut extraire la part immatérielle de l’être qui répond à mon appel, la force vitale. Le rôle du chaudron est de capturer toute force vitale libérée dans son voisinage et de la conserver jusqu’à ce que son maître s’en nourrisse.

— Ne pouvez-vous vous y soustraire ?

— Non, soupira la bansidh.

— Le Geis ?

— Le Geis.

— Je comprends mieux la cérémonie annuelle située à Samain, durant les jours dits perméables. – Niamh acquiesça. – Mais je ne vois pas pourquoi ce rituel ne concerne que des jeunes femmes ?

— Jeune pour l’énergie vitale. Femme, je suppose que Gilles de Rais n’a pas voulu prendre le risque que son sort se retourne contre lui.

— Et pourquoi capture-t-il des hommes pour les laisser mourir de faim ?


Niamh fit une moue embarrassée.


— Une croyance de sa part ou une pure perversion ? J’avoue que je ne sais pas. Si je me fie à la seule fois où il m’en a parlé, il y verrait une offrande pour compenser les vies qu’il vole.


Toutes ces explications ne satisfaisaient pas l’inspecteur spécial, d’autant plus que cette conversation avait ré-ouvert une plaie qui, malgré le temps, n’avait pas encore cicatrisé, mais il s’en contenta.


— Donc, si j’interprète bien vos propos. Il faut mettre Gilles de Rais hors d’état de nuire. Libérée, vous ne serviriez plus d’intermédiaire.

— Ce n’est pas aussi simple, répartit tristement Niamh. Gilles de Rais doit mourir pour que le Geis soit annulé.

— Qu’à cela ne tienne, rétorqua Cantovella en proie au désir grandissant de vengeance.

— Gilles de Rais n’est pas mortel.

— Ah oui ? Mais il me semblait que le contact avec notre monde devrait lui être fatal.

— C’est le cas. Mais il ne boit ni ne mange. La cérémonie pourvoit à tous ses besoins. Et le cuir dont il est totalement recouvert provient de bêtes élevées sur la Terre des Vivants.

— Bah, fit Cantovella en brandissant son revolver, j’ai une autre solution.

— Le métal de vos armes est plus ancien que Gilles de Rais. Il ne peut rien contre lui. Mais je te fais confiance, Noble héros. Tu trouveras une solution.


L’inspecteur spécial se mura dans un silence plein de ressentiment. Gilles de Rais, le chaudron. Assurément des problèmes à traiter. Mais la bansidh ? Ne devrait-il pas la mettre hors d’état de nuire elle aussi ? Après tout, c’était en sa présence qu’était morte Cléore. Niamh, percevant le malaise sous-jacent, essaya d’amadouer son interlocuteur.


— Quand tu auras accompli ta tâche, Noble héros, tu auras mérité ta place sur la Terre des Vivants.

— Ce n’est pas pour gagner une place sur la Terre des Vivants que je vais m’occuper du cas de Gilles de Rais, maugréa Cantovella. Et de toute façon je n’ai rien à faire sur cette foutue Terre.

— Si tu viens avec moi, Noble héros, tu pourras retrouver ton aimée.


Niamh avait commis une erreur d’appréciation. Lors de ses recherches, Cantovella s’était intéressé aux invitations, parfois perfides, des bansidhs que les textes présentaient rarement sous un jour favorable. Quant à retrouver dans cet autre monde la Cléore qu’il avait aimée, et qu’il aimait encore, Cantovella n’y croyait guère. Le seul résultat de cette proposition fut de raviver sa douleur, et sa rancœur se mua peu à peu en haine confuse. S’apercevant de sa méprise, Niamh comprit qu’elle devait s’en aller. La barque commença à reculer.


— Adieu Noble héros, dit-elle avec un pâle sourire.


Un voile de colère tomba brutalement sur l’esprit de l’inspecteur spécial.


— Je vous interdis de partir !


Comme l’embarcation s’éloignait toujours, son doigt pressa la gâchette. Au moment exact de la détonation, Niamh disparut, cédant la place à un cygne qui s’envola vers la brume au fond du bassin avant de s’y engouffrer. La barque de cristal, vide, se liquéfia pour se dissoudre dans l’eau aux reflets turquoise.


Hébété, Cantovella réalisa son geste. Une terrible impulsion qu’il n’aurait jamais crue possible. Choqué d’avoir tiré avec la volonté de tuer, il contempla son arme comme un serpent venimeux. Son passé le transformait-il ?


— Ça va ?


L’inspecteur spécial sursauta au cri de Bazoche qui, revolver au poing, le rejoignit près de la rambarde puis, amer, il contempla la brume qui se dissipait. Son adjoint avait dû entendre le coup de feu.


— Je chasse une chimère, Barthélémy. Et elle s’est envolée.


Perplexe, le massif policier regarda son supérieur en coin mais se garda bien d’interpréter ses propos étranges. Cantovella, quant à lui, ne s’attarda pas au bord du bassin et ramassa les barres qui avaient servi au transport du chaudron qu’il ne pouvait évidemment pas abandonner en ce lieu. Après avoir installé dedans les lampes à pétrole pour disposer d’un éclairage dans la galerie qui les mènerait dehors, les deux policiers prirent les barres sur leurs épaules pour soulever le chaudron par son anse.


Quelques minutes plus tard, sortis rue de la Vanne, ils posèrent leur fardeau pour souffler mais surtout pour prendre des nouvelles de Giuliana Lobbia au chevet de laquelle se tenait Hilarion Combes. Assise et adossée au mur, elle se remettait de l’affaiblissement qui l’avait prise quand le chaudron avait cherché à absorber sa vie. En voyant arriver les deux policiers, elle se leva, chancelante, sans autre aide que le mur.


— Comment vas-tu, Giuliana ? s’enquit Cantovella, inquiet.

— Bien, Alexandre, je te remercie, répondit la jeune femme du tac au tac avant d’arrondir la bouche de confusion à cause du tutoiement inopiné.


Bazoche s’étonna que son supérieur se laissât aller à une familiarité qui, il ne le savait pas encore, allait s’installer durablement. Depuis qu’il connaissait Cantovella, c’était la première fois que celui-ci franchissait le mur invisible l’isolant de la gent féminine. Toutefois, à y regarder de plus près, le ton et l’attitude de l’inspecteur spécial ressemblaient fort à l’expression d’un sentiment paternel. Le mur invisible n’était donc pas tombé et Bazoche, captant un coup d’œil évaluateur de Giuliana, espéra que la jeune femme ne s’enticherait pas d’une inaccessible illusion. D’ailleurs, comme s’il n’avait rien dit de particulier, Cantovella ramassa les barres de transport, estimant sans doute que Giuliana pourrait marcher jusqu’au fourgon hippomobile garé deux rues plus loin.



***



Thiébaut Brincol et Jaquelin Allandet avaient fini par rattraper le bourgeois et ses quatre sbires, suffisamment pour entamer une filature. Celle-ci les avait menés rue Dareau, juste en face de l’immeuble dans lequel étaient entrées leurs proies, de l’autre côté du boulevard Saint-Jacques. Brincol connaissait bien le quartier à cause du terminus de la ligne de Sceaux qu’il empruntait chaque dimanche, si le devoir ne le retenait pas dans la capitale. Il s’empressa de noter l’adresse dans le petit carnet qui ne le quittait jamais. Il ne possédait pas, comme son supérieur, un de ces coûteux livres-mémoires vendus par la Compagnie des Intelligences Botaniques. Le carnet lui convenait mieux et, surtout, lui paraissait moins diabolique. Alors qu’il le fermait, Allandet traversa le boulevard pour approcher de l’immeuble qui faisait l’objet de leur attention.


— L’imbécile, grogna Brincol qui aimait bien son collègue mais trouvait que celui-ci dépassait parfois les bornes.


La porte s’ouvrit brusquement, libérant trois hommes qui se ruèrent sur Allandet pour l’assommer promptement sans qu’il pût réagir, puis le traîner à l’intérieur. Tout s’était passé si vite que Brincol en resta pantois. Choqué, il lui fallut quelques secondes avant de relater succinctement le rapt. Rangeant ensuite le carnet dans sa poche intérieure, il se demanda ce qu’il devait faire. De combien de temps disposait son collègue avant d’être molesté ou tué ? Agir seul serait stupide. Quérir des renforts laisserait le bâtiment sans surveillance. Il tergiversait encore quand il entendit un bruit derrière lui.



***



Jeudi 2 novembre 1893



— Strangulation avec un câble genre… corde de piano.


Le docteur Combes n’était pas encore habitué à la médecine légale mais le diagnostic ne posait malheureusement pas de problème. La difficulté venait du fait qu’il connaissait la victime, l’inspecteur Brincol en l’occurrence, même s’il ne l’avait croisé que trois ou quatre fois.


— Merci Hilarion, dit Cantovella d’un ton lourd. Je ne crois pas nécessaire d’approfondir.


L’inspecteur Bazoche l’avait accompagné quand ils avaient appris que le corps de Brincol, trouvé sur les voies de la ligne de Sceaux, avait été transféré à la morgue de l’Île de la Cité. Le colosse bougeait d’un pied sur l’autre comme un fauve en cage. Il venait de lire, comme son supérieur, le carnet de Brincol. Ils connaissaient donc les coupables, qui détenaient Allandet, ainsi que leur adresse. Il n’y avait plus qu’à lancer une vaste opération de police.


— Je sais à quoi tu penses, Barthélémy, souffla Cantovella. Mais je peux te garantir que Jaquelin n’est pas boulevard Saint-Jacques. Donc, une intervention là-bas ne permettrait pas de le sauver.

— Comment peux-tu le savoir ? s’insurgea Bazoche.

— Je te raconterai ça une autre fois. – Seule deux personnes connaissaient l’histoire de Cantovella : Auguste Blanchet en totalité, et Célestin Hennion à travers des morceaux choisis. – Nous allons devoir procéder à un échange.

— Un échange ?

— Nous possédons quelque chose d’important pour ce Gilles de Rais. Son chaudron.

— Tu comptes monter une souricière ?

— En quelque sorte. Mais nous devons d’abord passer au laboratoire de chimie pour voir Giuliana.

— Pour quoi faire ? s’étonna Bazoche.

— Je t’expliquerai en chemin. J’espère qu’il restera quelqu’un boulevard Saint-Jacques pour recevoir mon message et que Giuliana est aussi talentueuse que le prétend le commissaire Hennion.



***



— Tu crois vraiment que la terre va servir à quelque chose ? demanda Bazoche.

— Oui, si Niamh ne m’a pas raconté n’importe quoi, répondit Cantovella en souriant malgré lui au souvenir d’une Giuliana Lobbia étonnée par la lubie de l’inspecteur spécial qui lui demandait de remplir la valise noire qu’elle avait préparée avec de la terre, de l’herbe et des copeaux de bois.


La valise noire qui attendait son heure sous le chaudron, lui-même posé sur un socle improvisé pour qu’il n’écrasât pas le bagage sous son poids. Un sinistre craquement inquiéta Cantovella mais le bois tint bon.


Si un observateur extérieur était venu cette nuit dans le parc Montsouris, il se serait étonné de la scène près du lac. Au cœur d’un carré délimité par quatre lampes à pétrole, deux hommes, dont l’un particulièrement immense, attendaient devant ce qui ressemblait, de loin, à une grosse marmite. Mais il n’aurait pu voir la ficelle nouée autour de la cheville du plus petit et qui se prolongeait jusque dans la malle de voyage.


— Ah, les voilà, fit Cantovella.


Un groupe venait d’apparaître. Deux hommes portaient des lampes, deux autres soutenaient quelqu’un qui semblait avoir du mal à marcher et, devant, un homme coiffé d’un haut de forme avançait d’un pas décidé. Gilles de Rais sans aucun doute. Celui-ci s’arrêta à une trentaine de mètres des policiers et ses sbires se placèrent derrière lui.


— Je ne vois pas si c’est Jaquelin, commenta Bazoche essayant de deviner qui était l’individu maintenu.

— Il n’y aucune raison que ce ne soit pas lui.

— Pourquoi donc ?

— Parce que le chaudron est précieux pour Gilles de Rais. Il ne prendra donc aucun risque. D’ailleurs, je suis sûr qu’ils ont pris le temps de vérifier que nous sommes effectivement seuls.

— Ce n’est peut-être pas très malin, marmotta Bazoche.

— Il fallait qu’ils aient la certitude de pouvoir nous éliminer, Barthélémy. Sinon, ils n’auraient pas amené Jaquelin.

— Hum.


Un homme se détacha du groupe.


— C’est à toi de jouer Barthélémy.


Bazoche avança à la rencontre du malfrat. Ils échangèrent quelques mots à la mi-parcours puis revinrent dans leurs camps respectifs.


— Alors ? s’enquit Cantovella.

— Cela va se passer comme tu l’avais imaginé. Gilles de Rais viendra voir le chaudron et nous pourrons, dans le même temps, rejoindre Jaquelin. Si tout se passe bien, ils nous laisseront partir avec lui.

— Je n’en doute pas un instant, ironisa Cantovella.

— Et tu ne crains pas qu’ils nous tirent comme des lapins avant que nous soyons avec Jaquelin ?

— Je pense que Gilles de Rais voudra d’abord vérifier qu’il s’agit bien de son chaudron.


Du moins, c’était ce qu’espérait l’inspecteur spécial qui savait son pari risqué. Il regretta d’avoir dû emmener son collègue mais, seul, il n’aurait eu aucune chance.


Gilles de Rais fit un geste de la main et commença à marcher.


— Allons-y, dit simplement Cantovella.


Dès son premier pas la ficelle nouée à sa cheville se tendit et, au second, se relâcha soudainement. Le mécanisme d’horloge du retardateur de la valise était, en principe, activé.


Les policiers croisèrent Gilles de Rais sans lui prêter attention, bien que Bazoche essayât discrètement de voir le visage dans l’ombre du haut de forme, en vain. Ils arrivèrent au même moment à destination. Cantovella se retourna et vit Gilles de Rais caresser le chaudron. Il ne faudrait pas longtemps avant qu’il ne donnât l’ordre de tuer les policiers. Bazoche s’approcha de l’homme soutenu. Il s’agissait bien d’Allandet mais celui-ci semblait mal en point.


Il y a théoriquement un avantage à savoir ce qu’il va se passer mais, quand la bombe explosa, surprenant les ravisseurs, la violence de la déflagration fut telle que les policiers eux-mêmes mirent du temps à se ressaisir. Tout en pensant que Giuliana avait forcé sur la lyddite, Cantovella dégaina son revolver à peine plus rapidement que ses adversaires.


Tandis que Bazoche assommait les hommes qui, pour se défendre, avaient lâché Allandet, Cantovella atteignit d’un tir précis l’un des deux bandits restant. Malheureusement, son complice mit en joue l’inspecteur spécial. Alors que ce dernier, résigné, se tournait vers sa prochaine mort, une masse blanche tomba du ciel pour battre frénétiquement des ailes devant le malfrat qui le visait. Quand le cygne s’éleva, Cantovella était assez près pour asséner un coup de crosse sur la nuque de son antagoniste.


L’inspecteur spécial scruta le lac. Le cygne qui lui avait sauvé la vie était invisible. Niamh ? Perplexe, il rejoignit Bazoche qui, penché sur Allandet affalé comme un pantin désarticulé, cherchait obstinément le pouls de la jugulaire. Ne sachant pas vraiment comment réanimer quelqu’un dans le coma, Cantovella se promit de se renseigner auprès du médecin légiste. De guerre lasse, le solide policier finit par se relever en secouant la tête.


— Il a vomi de la mousse. Je parierais pour un empoisonnement.

— Et merde ! s’exclama Cantovella en serrant les poings.


Il n’avait pu sauver Allandet et craignit tout à coup que Gilles de Rais s’en fût sorti. Presque affolé, il partit en courant vers le lieu de l’explosion.


Bien que le souffle eut renversé les quatre lampes, deux brillaient encore, suffisamment pour voir le cratère et une masse informe à son bord. Accroupi, l’inspecteur spécial fouilla des mains ce qui s’avéra être un tas de cendres sur lequel s’étaient avachis les lambeaux de tissu. Ainsi, la terre et les éléments organiques qui avaient atteint le corps de Gilles de Rais avaient eu raison de ce dernier. Niamh n’avait pas menti.


L’inspecteur spécial se demandait où était passé le chaudron quand un cygne le survola pour ensuite se perdre au-dessus du lac. Illusion d’optique ou pas, l’oiseau s’évapora. Cantovella s’aperçut alors qu’à ses pieds gisait une grande plume blanche. Méditatif, il la ramassa. Quel sens pouvait-elle avoir ? Le chaudron avait disparu. Niamh avait-elle retrouvé sa liberté ? Et où était la vérité ? Son regard tomba sur le tas de cendres qui avait été Gilles de Rais. Une victoire. Cléore était plus ou moins vengée mais l’inspecteur spécial avait toujours su que cela ne le soulagerait pas. La douleur ne meurt pas si facilement. Néanmoins, il ressentait la satisfaction du devoir accompli, même si celle-ci ne s’accompagnait pas d’un sentiment de liberté retrouvée. De toute façon, libre, pour quoi faire ?



***



Vendredi 3 novembre 1893



Célestin Hennion, pensif, posa le rapport sur son bureau. Il considéra un instant Alexandre Cantovella et Barthélémy Bazoche assis face à lui. Sa Brigade spéciale était désormais réduite à sa plus simple expression, et elle ne pourrait à l’avenir revendiquer l’aide que de deux consultants externes.


— Je crains que nos effectifs ne soient durablement réduits, annonça-t-il. Monsieur Fournier, notre actuel directeur de la Sûreté générale, n’a, selon ses propres termes, guère apprécié le gaspillage d’effectif. Et comme vous n’avez pas apporté la preuve qu’il s’agissait d’une affaire réellement extraordinaire…

— Le propre de ce genre d’affaire est justement la difficulté de produire des preuves, répartit Cantovella, fâché que les regrettés Brincol et Allandet ne fussent qu’une quantité statistique anonyme aux yeux de Fournier.

— Certes. Mais qu’est devenu ce damné chaudron ?

— Je l’ignore, Commissaire. L’explosion l’a projeté dans le ciel et il n’en est jamais retombé.

— Hum. À propos d’explosion. Notre directeur croira difficilement en une tentative avortée d’attentat dans le parc Montsouris, surtout de nuit alors que celui-ci est désert. Et je ne parle pas des anarchistes qui, miraculeusement, ont tous été victimes de leur propre bombe.


L’inspecteur spécial prit un air faussement innocent.


— Pensez-vous que cela passerait mieux si notre intervention était liée à un mauvais cygne ?



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Cette nouvelle fait partie d'une série à épisodes indépendants dont « Funeste Caprice », « Le noyé du deuxième étage » et « Les lois du temps ».


 
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   Alcirion   
24/5/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Jean-Claude,

J'avais lu Le Noyé... et j'ai retrouvé la même ambiance agréable qui m'a fait penser pêle-mêle aux Brigades du Tigre, à Arthur Conan Doyle et à certains écrivains français qui maniaient le suspens au XXème siècle comme Maurice Leblanc.

L'ambiance est bien rendue, on est dans la modernité scientiste de la fin XIXe et le texte se lit facilement pour ce qui concerne le style, sobre et efficace.

La difficulté principale réside dans la complexité de l'intrigue et le nombre important de personnages pour une nouvelle, il faut vraiment se laisser faire et entrer dans le texte. Au final, je reste assez admiratif de votre imagination et la bonne construction du texte.

A une prochaine lecture !

   Cat   
23/5/2018
Rue de la Vanne, le ton est donné, je crois. :))

Mais je me suis frottée au plaisir un peu trop vite. Faut dire que j'avais l'eau à la bouche et l'impatience qui va avec depuis ton texte précédent.

Même si j'aime l'ambiance surannée qui se dessine - du genre Brigades du Tigre que j'ai l'impression de retrouver ici - je m'emmêle vite la comprenette.

Il me semble que ma difficulté à lire vient du fait que c'est trop. Des phrases trop longues, qui veulent en dire un maximum mais qui n'aboutissent qu'à perdre le chaland. Trop de personnages d'un coup, trop de détails, de tenants et d'aboutissants pour expliquer...

Bref, je me perds et je perds l'envie de continuer à chercher de comprendre. Et puis le texte est tellement long...

Vraiment désolée, Jean-Claude.
J'aurais pourtant bien aimé apprécier davantage.
Une prochaine fois, sans doute.

PS : n'ayant pas lu jusqu'au bout, je ne noterais pas.


Cat

EDIT : oups ! Je viens de lire le com de Alcirion. Il conseille de se laisser faire pour entrer dans le texte. Alors je reviendrai sûrement, peut-être dans de meilleures dispositions et l'esprit moins fatigué, pour apprécier toute cette imagination que j'aime beaucoup chez toi.

   Jean-Claude   
23/5/2018

   BlaseSaintLuc   
25/5/2018
D'accord avec CAT, je me suis perdu, dans une ruelle ou dans un réservoir, en 1893 ou dans une autre dimension, dans un polar ou en SF, gilles de rais, thé ou café ? (rhétais habitants de l'île de Ré)
n'étant point détective, j'en ai perdu mon latin, et un peu le fil, il y a une somme d'informations tel que mon algorithme lui en à perdu le nord, dans les corridors labyrinthiques du récit, j'aime l'atmosphère brigade du tigre, j'aime les personnages, mais un bandeau sur les yeux ils jouent à colin Maillard avec ma pauvre tête.

   Shepard   
25/5/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Salut J.C,

Bon, moi j'ai lu le texte, deux fois...! Une fois en EL, une fois ici après les modifications. Voilà mon avis, d'abord sur la forme :

-> J'ai trouvé cet épisode en dessous des trois autres concernant l'écriture, beaucoup moins dynamique (un texte plus ancien, peut-être ?), avec des longueurs et des phrases épuisantes (beaucoup de virgules et d'insistances, ex : passionnée d'ésotérisme, folklore et mythologie, Cléore s'était intéressée à la Toussaint, ou, plus exactement, aux anciennes fêtes antiques...') Ces 'petites' incises de 'et' et de 'ou' m'ont personnellement fatigué à la longue, cassant le rythme. Ajouté à ça le côté 'insistant' (ou, plus exactement... l'un ou l'autre mais pas les deux...). Et il y en a partout. Bien sûr, le ressenti du style est subjectif, mais sur un format comme celui-ci (assez long sur de la nouvelle) il faut éviter de ramer et aller un peu plus à l'essentiel - à mon avis.

Sur l'intrigue :

-> L'histoire elle-même est intéressante, je ne l'ai pas trouvé spécialement difficile à suivre mais quelques diables (pardonnable sur un récit plus court, un peu dommageable ici, surtout pour une intrigue 'policière') :
- Mais bon sang d'où sort Blanchet ?? Personnage important puisqu'il débloque l'intrigue après la sortie de Cantovella, mais il ignore lui-même le pourquoi de sa capture ? Un parachute un peu facile...
- Je ne comprends pas comment Cantovella déduis le moyen de tuer Gille de Rais par rapport aux paroles de Niamh.
- Vous avez ajouté une forme d'explication pour la captivité de Cantovella, même si un peu légère, pourquoi pas, mais je ne suis pas vraiment convaincu.

La résolution finale de l'intrigue est satisfaisante, je pense.
Mon problème principal avec cette histoire se trouve dans l'aspect 'statique' de Cantovella. Entre le début et la fin, le personnage n'a pas changé d'un iota. Il ne paraît même pas tirer une quelconque satisfaction (ou déception) de sa vengeance après des années d'enquête, un peu anti-climatique. Le côté complètement stoïque du personnage fait que son histoire manque de souffle, en plus du manque visible de défauts (c'est un bon héro, bon à tout) diminue la portée des épreuves qu'il doit surmonter.

Ce que j'ai le plus aimé : le background, l'époque et les moments de léger humour, des décors assez bien plantés.

En espérant que cela vous soit utile, bonne continuation !

   Donaldo75   
18/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,

Je suis complètement rentré dans le récit, en dépit du saut de période amené par le flash-back. La période, que j'ai déjà lue dans les précédents épisodes des aventure de l'inspecteur Cantovella, prend du corps ici, du fait de la longueur de la nouvelle, du soin que tu apportes aux descriptions et aux personnages. Le style est en phase avec cet ensemble et la tonalité de l'histoire. C'est bien écrit, agréable à lire, pas trop chargé de détails inutiles, et surtout le lecteur reste en haleine.


Bravo !

Don


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