Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
Jean-Claude : Le hameau maudit
 Publié le 03/08/18  -  7 commentaires  -  38326 caractères  -  43 lectures    Autres textes du même auteur

Nous nous demandons parfois où les écrivains vont chercher leurs idées. Alors, penchons-nous sur le cas d'un célèbre auteur américain du début du XXe siècle.
Quant à Elisabeth Bisland, elle a bien existé, mais elle a été battue de quatre jours par sa rivale.
L'histoire se mêle à la fiction.


Le hameau maudit


Elisabeth Bisland s’étonna que le courrier lui soit adressé. Peu se souvenaient de son tour du monde en soixante-seize jours terminé début 1890. Pourtant, quatre ans après, c’était la seule raison pour qu’une lectrice du Cosmopolitan écrive plus particulièrement à l’une de ses chroniqueuses littéraires. Sur le pli posté à Dannemora, comté de Clinton, l’adresse de l’expéditrice avait été omise et la signature se résumait à un prénom : Meredith. Le choix de l’anonymat pouvait s’expliquer par la concentration de méthodistes dans la région, une communauté où lire un magazine familial et littéraire n’était pas de bon ton. D’ailleurs, la tonalité de la lettre plaidait en ce sens.


Un hameau perdu sur le versant du mont Lyon descendant vers le lac Chazy se serait placé en quarantaine de sa propre initiative, une pancarte déconseillant d’emprunter l’unique chemin y menant : « Peste écarlate. Péril mortel. » Meredith suppliait mademoiselle Bisland de révéler au monde entier ce qu’elle assimilait au premier fléau de l’Apocalypse. En outre, elle lui associait un événement diabolique survenu un ou deux mois auparavant à la prison de Dannemora : un détenu nommé Darrel Standing aurait disparu de sa geôle comme par magie.


Elisabeth ne tergiversa pas longtemps avant de passer outre sa décision de ne plus jamais se lancer dans l’aventure. Se consacrer à la littérature signifiait aussi s’intéresser à des histoires extraordinaires.


Meredith n’indiquait pas d’où elle tenait ces informations. Pour l’évasion, il ne pouvait s’agir que d’une indiscrétion du personnel de la prison, l’administration préférant sûrement passer l’affaire sous silence. Cependant, ce qui intéressait vraiment Elisabeth était la peste écarlate. Comme il était peu probable qu’elle rencontre sa correspondante anonyme, elle devrait se débrouiller seule pour trouver le fameux hameau. Après avoir consulté une carte, elle décida, même si les deux événements ne semblaient pas liés, de prendre ses quartiers à Dannemora, la ville la plus proche du lac Chazy susceptible de proposer un hôtel décent.


Elisabeth convainquit sans difficulté John Brisben Walker, le rédacteur en chef du mensuel. Celui-ci assumerait les frais inhérents à l’investigation. Il eut toutefois une exigence incontournable : un garde du corps Pinkerton accompagnerait la journaliste.


* * *


Une semaine plus tard…


Devant le panneau mentionnant la peste écarlate, Tom Longabaugh tira sur les rênes de sa monture. Le solide agent Pinkerton tourna sa trogne épaisse barrée d’une moustache vers le véhicule hippomobile à deux roues qui le rattrapait. Jusqu’ici, sa mission d’escorte avait été de tout repos, y compris à Dannemora, mais la région n’était pas réputée pour ses troubles. La maladie, manifestement contagieuse puisqu’elle était signalée, ne faisait pas partie des risques contre lesquels il pouvait quelque chose. Il en avait même peur.


Néanmoins, quand le cabriolet tracté par une seule jument passa devant lui sans même s’arrêter, Longabaugh grommela un juron à l’encontre de la satanée bonne femme qui le pilotait avant de claquer des talons pour faire avancer son cheval. Il fallait dire que, depuis le départ, Elisabeth Bisland lui battait froid, comme si la présence du garde du corps lui était désagréable. Une journaliste ! Quel excentrique fortuné pouvait avoir la lubie de financer une femme exerçant le dangereux métier de journaliste ? Longabaugh haussa les épaules. La paie valait bien plus que l’effort et la demoiselle était agréable à regarder même s’il savait qu’il n’avait aucune chance de la séduire.


Regardant une dernière fois le panneau, Longabaugh soupira. Il n’avait pas le choix. Sa mission était de suivre Elisabeth Bisland où qu’elle aille.


Quelques instants plus tard, l’inquiétude du Pinkerton monta d’un cran. Le hameau que la journaliste voulait visiter se résumait à une petite maison en bois encore debout entourée des restes calcinés d’une demi-douzaine d’autres. Circonspect, il descendit de sa monture en intimant d’un geste sec l’ordre de ne pas bouger à la journaliste. Pendant son examen attentif des cendres et des alentours immédiats, il ne décela aucune trace de lutte ni d’attaque. Comme pour une épidémie combattue par le feu. Grimaçant à cette pensée, il attacha son cheval au cabriolet puis invita Elisabeth Bisland à en descendre.


Bien sûr, celle-ci n’eut qu’une idée. Parler aux éventuels habitants de la bicoque. Ce fut donc à contrecœur que Longabaugh, dans son rôle de protecteur, passa devant pour frapper à la porte. Personne ne répondit. Il tourna la poignée. La porte n’étant pas verrouillée, il dégaina son pistolet avant d’entrer.


Assailli par un effluve de pétrole, il s’étonna du spectacle. Un homme aux cheveux gris filasse gisait face contre terre, les bras écartés, dans une flaque d’un liquide que l’agent Pinkerton supposa être le pétrole, impression confirmée par un briquet sur le parquet tout près de la main droite. Selon toute vraisemblance, l’homme avait perdu connaissance avant de mettre le feu, ou était mort.


Accroupi, Longabaugh plongea un doigt dans le liquide pour le humer. C’était bien du pétrole. Il posa ensuite la main sur le dos de l’homme. Un faible mouvement témoignait d’une respiration. Vivant, donc. Un évanouissement ? L’œil exercé de l’agent Pinkerton, habitué à mener des enquêtes, repéra un flacon posé sur la table. Après s’être relevé, il s’en empara pour le déboucher et en renifler avec précaution le contenu. Reconnaissant le parfum piquant du chloral, il l’éloigna de son nez. Un sédatif efficace. Longabaugh eut un rictus sarcastique. L’homme s’était endormi avant d’allumer l’incendie censé l’emporter dans l’au-delà.


— Comment va-t-il ? demanda une voix féminine derrière lui.


La journaliste. Il l’avait presque oubliée.


— Il vit, maugréa-t-il sans se retourner.

— Eh bien qu’attendez-vous pour le porter jusqu’à son lit ?


Tom Longabaugh se retint de répartir sèchement pour obéir à l’injonction agacée de la journaliste. Une fois qu’il l’eut allongé sur le dos, il l’entendit se rapprocher.


— Laissez-moi passer s’il vous plaît, dit-elle d’une voix plus posée, j’ai appris comment réanimer.

— Moi aussi, rétorqua-t-il d’un ton sans appel. Je vais m’en occuper.


Elisabeth Bisland ne bougeant plus, il se détendit. Il assumerait sa mission jusqu’au bout. Comme il avait déjà touché l’homme, peut-être malade, il n’était pas utile que sa cliente s’expose. Il pratiqua donc le bouche-à-bouche, rendu désagréable par l’odeur de moisi émise depuis la barbe de la victime. Sans qu’il sache si cela venait de son action, l’homme s’éveilla et son premier réflexe fut de crier :


— Oh non !


Longabaugh se redressa, outré de ne pas avoir été remercié, mais se radoucit en croisant le regard d’Elisabeth Bisland empli d’une gratitude non feinte. Soudain, une effroyable démangeaison lui parcourut le torse à tel point qu’il eut une envie furieuse de se gratter. Il n’en eut pas le temps, l’inflammation envahit son cou puis son visage avant de se répandre sur la totalité de sa peau. Un spasme violent secoua son thorax et il décéda instantanément.


Elisabeth, horrifiée, fit un pas en avant.


— Ne le touchez pas ! cria l’homme sur le lit. Il est mort. Vous ne pouvez plus rien pour lui.

— Mais comment… balbutia la journaliste.

— Sûrement une variante encore plus foudroyante de la peste écarlate. Jamais personne n’a été aussi intime avec moi depuis que je suis atteint. Ou peut-être que la maladie a eu le temps d’évoluer.


Elisabeth récapitula mentalement ce qu’elle avait observé en arrivant dans le hameau. Il n’y avait qu’une conclusion possible.


— Je présume que tous les habitants du hameau sont morts eux aussi et que vous êtes le dernier survivant.


L’homme, maintenant assis, inclina la tête tristement.


— Oui, et tout est de ma faute.

— Comment est-ce possible ?


Il soupira.


— Je crains que l’urgence ne m’empêche de vous expliquer. Vous devriez sortir. Avec un peu de chance, les miasmes flottant dans l’air ne vous ont pas contaminée.


Elisabeth recula avant de s’arrêter sur le seuil.


— Sortez aussi. Vous pourrez ainsi me raconter votre histoire sans que je risque quoi que soit.


L’homme hésita mais, devant l’air buté de la demoiselle, il se résigna.


— D’accord. Mais vous devrez vous écarter de la maison. J’espère que vous n’avez rien touché. En outre, cela nous permettra de vérifier que les premiers symptômes, qui sont assez rapides, ne se manifestent pas chez vous.


Une fois dehors, Elisabeth releva légèrement sa jupe cavalière pour s’asseoir en tailleur sur le sol terreux, devant l’homme lui-même assis sur le palier en bois. Elle tenait la pointe de son crayon sur la première page du carnet acheté pour l’occasion.


— Je vous écoute, dit-elle avec un sourire affable.

— Je vous préviens. Vous risquez de me croire fou.

— Je suis là pour vous écouter. Et si nous commencions par vous ?

— Je suis le professeur Darrel Standing.

— Le fameux évadé de Dannemora ! s’exclama Elizabeth.

— Ah ? Cela s’est su ?

— Oui, mais je vous en prie, continuez.

— Je suis à l’origine de cette épidémie, heureusement très localisée.

— Pourquoi avez-vous survécu ?

— Peut-être parce que j’ai contracté cette maladie d’une manière assez particulière. Peu importe. Je comptais disparaître dans les flammes pour l’emporter avec moi, mais j’aurais dû allumer le feu avant de boire le sédatif.


Standing marqua une pause, comme pour méditer ses erreurs passées. Respectueuse, Elisabeth attendit patiemment jusqu’à ce qu’il lui adresse un sourire contrit.


— Je crois que vous devriez commencer par le début, dit-elle doucement.


Darrel Standing opina.


* * *


En 1886, injustement accusé de pratiques médicales monstrueuses, j’ai été condamné à mort. Incarcéré à Dannemora dans l’attente de mon exécution, j’ai été enfermé dans un cachot sans fenêtre ni lumière que les autres détenus avaient baptisé la « mort vivante ». Le motif ? Ma rébellion. Si l’on peut nommer ainsi le fait de clamer mon innocence et réclamer la révision de mon procès. J’y ai passé de longues années, presque tout mon temps en fait. Mais cela ne suffisait pas au directeur de la prison. J’ai subi le supplice de la camisole de force. Ainsi immobilisé, sans personne à qui parler, plongé dans une obscurité permanente, j’aurais dû devenir fou, mais j’ai trouvé une échappatoire.


La première fois où je suis sorti de cette nouvelle forme d’oubliette, un codétenu m’a suggéré une évasion intérieure par autohypnose. Il a à peine eu le temps de m’en expliquer les principes que j’ai été ré-enfermé. Peut-être aurais-je dû surseoir quelque temps à ma quête de justice.


Toutefois, mes vaines tentatives m’évitèrent de sombrer. Il me fallut presque un mois, si je me fie au nombre de repas que l’on m’a dispensés, pour arriver à un résultat. J’eus alors l’impression fugitive de voir le monde extérieur, un paysage inconnu. Réitérer cet exploit me prit un autre mois, mais, après avoir enfin compris les mécanismes afférant, je pus partir à volonté. Pour chaque périple, la seule chose que je ne maîtrisais pas était ma destination, le plus curieux n’étant pas les lieux, mais les époques. Oui. Je voyageais aussi dans le temps.


Je me suis par exemple incarné en bourgeois sous le règne de Louis XIII en France, en enfant témoin du massacre de Mountain Meadows, en naufragé anglais époux de la princesse de Corée, en matelot viking, et même en légionnaire rencontrant Ponce Pilate. Une sorte de vagabond des étoiles, de l’Histoire plutôt, sans jamais quitter ma cellule. Le temps a passé. Je n’ai pas tenu le compte des années. Mon exécution ne sembla jamais à l’ordre du jour. Je ne sais pas si le directeur jouait à un jeu pervers. Qu’importe. Revenons à mes voyages et surtout au seul qui nous importe aujourd’hui, le dernier que j’ai effectué. Il se trouve que c’est aussi le seul qui m’a propulsé vers le futur. En 2073 très exactement.


Je dois d’abord préciser que ce voyage fut fort différent des précédents, à tel point que j’ai cru être remonté assez loin dans le passé pour m’incarner en homme préhistorique. Un corps massif, des muscles noueux, un visage grossier, une langue épaisse qui à l’évidence n’avait jamais parlé… Grâce au soleil pénétrant la grotte où j’étais arrivé, je parvins à cette conclusion en comparant ce que je voyais de mon corps vêtu de peaux de bête aux deux autres humains à demi simiesques qui me tenaient compagnie. Même le cerveau était désespérément vide. Je n’y trouvais nulle trace de raisonnement ni de communication construite. Je décidai toutefois d’explorer cette caverne, attiré par la luminosité dansante de flammes au fond de l’unique galerie.


Alors que je partais dans cette direction, mes deux compagnons poussèrent des cris étranges, semblables à des ahanements. Je me retournai en me demandant si j’avais commis une faute, mais leurs regards vides d’expression ne m’apportèrent aucun éclairage, d’autant plus qu’ils finirent par m’oublier, comme si je n’existais plus au-delà de quelques mètres. Je repris donc mon exploration.


Quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant près du feu, d’entendre converser en anglais. Enfin, un anglais compréhensible malgré les mots déformés et l’horrible accent du locuteur. Découvrant un vieil homme qui expliquait quelque chose à deux enfants pieusement attentifs, j’en déduisis que ma supposition initiale était erronée. Je n’avais pas rejoint la préhistoire. Curieusement, ni le vieillard ni les enfants ne s’intéressèrent à moi, pas plus qu’ils ne l’auraient fait d‘un animal familier vaquant à ses occupations. Ignorant où et quand je me trouvais, je résolus toutefois de les déranger afin d’obtenir ces renseignements. En premier lieu, je tentai une formulation courtoise qui se perdit dans un infâme gargouillis. Ma phrase avortée attirant l’attention du vieil homme, celui-ci me dévisagea comme si j’étais une poule essayant de lui parler.


— Ponchour, finis-je par articuler après plusieurs essais.

— Bonjour, répondit le vieillard sans se lever mais en m’observant avec un étonnement non dissimulé.


L’être grossier dans lequel j’étais incarné n’usait évidemment pas de langage, comme je l’avais présumé dès le départ, mais pour de mauvaises raisons. Je m’aventurai alors dans une série de gammes vocales pour apprendre à maîtriser ma bouche, ce sous le regard ébahi du vieil homme. Quand je me sentis prêt, je me lançai, non sans chuintements, dans un discours à peu près acceptable.


— Bonjour. Permettez-moi de me présenter. Professeur Darrel Standing.


Le vieillard écarquilla les yeux et je réalisai alors que je ne m’étais pas fondu dans l’identité de mon incarnation. Puisque celle-ci n’en avait apparemment pas, la mienne s’était imposée. Je décidai d’éclairer mon interlocuteur éberlué.


— Je voyage dans le temps et j’occupe provisoirement cette enveloppe.


Après cette affirmation, je me dis que celle-ci pouvait paraître absurde et ne clarifiait par forcément la situation. Ne sachant quelle contenance adopter, je jetai un œil aux enfants bizarrement impassibles. Des poupées grandeur nature. Surpris et craignant d’avoir affaire à un fou, je demeurai stoïque. Le vieil homme finit par s’exprimer.


— Bonjour. Professeur James Howard Smith. Ex-professeur devrais-je dire, car il y a bien longtemps que je n’ai plus exercé. Enchanté.

— Enchanté, dis-je en espérant malgré tout satisfaire ma curiosité. Pourriez-vous me dire où nous sommes et, si possible, en quelle année ?

— Nous somme au pied du Molio dans lequel s’enfonce cette grotte, répondit Smith sans paraître surpris de ma provenance avant de désigner l’ouverture donnant sur l’extérieur. Là-bas, de ce côté, c’est la plaine de Chaz. Bienvenue en 2073. Si toutefois bienvenue est le terme approprié.


J’en restai coi. Mon premier voyage vers le futur. Néanmoins, les interrogations vinrent vite bousculer mon hébétude. D’où provenaient ces humanoïdes grossiers ? D’une expérience comme celles qui, selon la rumeur, se pratiquaient sur une île perdue de l’océan Indien ? Pourquoi une caverne ? Je me faisais une autre idée de l’évolution de l’humanité, mais le sous-entendu de Smith laissait craindre le pire. Les noms de lieux ne m’évoquant strictement rien, je m’enquis du pays dans lequel nous nous situions, mais la réponse ne m’avança guère. Les pays n’existaient plus. Voyant ma perplexité, Smith m’invita à m’asseoir près du feu et entreprit de me raconter son histoire.


Conséquence des folies humaines ou catastrophe indépendante, un fléau s’était abattu sur l’humanité, une pandémie la décimant en totalité, ou presque : la peste écarlate. Celle-ci se manifestait en premier par une apparition de plaques rouges sur la peau et de démangeaisons qui se propageaient ensuite sur tout le corps à une vitesse fulgurante. Au stade final, la victime décédait dans un ou plusieurs spasmes. Le monde régressa et revint à l’état de nature sauvage. Sans raison apparente, quelques individus, immunisés, survécurent pour s’éteindre peu à peu de vieillesse. Smith avait pu sauver ses petits-enfants.


Je me gardai bien d’intervenir quand il me montra les poupées. La folie lui avait-elle permis de garder un semblant d’équilibre ?


En bon grand-père, il leur parlait du passé, du temps merveilleux où l’homme contrôlait le monde. Tous les trois seuls dans la grotte depuis longtemps, Smith s’inquiéta de ne plus jamais rencontrer quiconque jusqu’à ce qu’une tribu d’humanoïdes grossiers, comme l’hôte de mon esprit, englobe la caverne dans son territoire. Smith souffrit d’être soumis à ces êtres dépourvus d’intelligence qu’il nomma Chauffeurs parce qu’ils aimaient bien la chaleur du feu tout en la redoutant, mais ceux-ci finirent par l’ignorer, comme s’il faisait partie du décor.


Malgré cela, un espoir persistait. Au fond de la galerie, Smith avait entreposé des livres, de nombreux livres, conservant ainsi le savoir de l’humanité qui pourrait un jour puiser à cette source sauvegardée. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait ouvert un livre, mais il préférait ne pas risquer de les abîmer.


Smith avait réfléchi à l’origine du fléau. Constatant le décès d’un Chauffeur victime de la peste écarlate sans qu’il y ait contagion vers ses congénères, il en chercha la cause. Après de longues observations, il s’aperçut que seuls les Chauffeurs qui s’aventuraient au sommet du Molio contractaient la maladie. Il en conclut qu’en haut de la montagne quelque chose détruisait les défenses naturelles des Chauffeurs pour leur transmettre la peste écarlate contre laquelle ils étaient en principe immunisés.


Malgré les aspects périlleux d’une telle excursion, Smith décida de monter. Quand il atteignit la limite de la forêt qui recouvrait toute la région et le bas de la montagne, il n’en dépassa pas la lisière. Au-delà, la végétation cédait le pas au minéral pour entourer d’un espace vierge de vie le sommet sur lequel Smith devina des formes qui ne pouvaient être qu’artificielles. Les ruines de constructions humaines. L’origine de la pandémie.


Soucieux de préserver un avenir pour l’humanité, je remerciai Smith de ses explications avant de partir pour les hauteurs du Molio. Il fallait que je sache ce qui s’était passé pour pouvoir l’empêcher une fois de retour, oubliant alors l’impossibilité de cette mission du fait de mon incarcération. Smith tenta bien de m’en dissuader. Je le soupçonne d’avoir voulu conserver un compagnon avec qui discuter. Il n’insista cependant pas quand je lui précisai que de toute façon je regagnerais mon époque.


Effectivement, le végétal cédait la place au minéral. Après une brève escalade dans cet espace stérile, je vis distinctement des pans de murs encore debout et des éléments de charpente métallique soutenant les restes d’un dôme effondré. Très humain tout cela. Soudain, une résistance invisible s’opposa à ma progression, comme un champ électromagnétique qui m’aurait repoussé. Hors de question de rebrousser chemin. Mon avancée devint cependant de plus en plus difficile, jusqu’au moment où je fus bloqué, près du sommet et de la construction en ruines, mais pas assez pour ne pas en être frustré.


Alors que je résistais à la répulsion invisible pour ne pas redescendre du mont, je ressentis quelque chose d’étrange. J’eus l’impression que ma peau se transformait en buvard pour absorber l’énergie induite par le champ magnétique. Cela peut paraître incongru, mais je me sentis de plus en plus puissant, presque omnipotent. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à L’homme sans corps, une fantaisie imaginaire d'Edward Page Mitchell que j’avais lue, mais j’acquis la conviction que je ne retournerais pas dans ma geôle. Je dois avouer que je n'aurais jamais cru le transfert de matière possible, et encore moins sans machine. Mais je dus attendre de me réveiller, nu et allongé le nez dans l’humus, puis de découvrir en me retournant trois hommes vêtus comme des amish penchés sur moi, pour envisager cette possibilité.


L’un d’entre eux me jeta sans commentaire un pantalon usé et trop grand pour moi. Je contemplai bêtement l’habit jusqu’à ce que des rires d’enfants et des murmures féminins me rappellent une nudité que je n’avais pas eu le loisir d’appréhender. Après m’être assis et tant bien que mal vêtu, je détaillai les trois gaillards, dont deux armés de fusils, que je présumais méthodistes, ce qui serait par la suite confirmé. J’étais apparemment revenu à mon époque, ou peu s’en fallait.


Mon arrivée n’était pas passée inaperçue et je les imaginais bien en train d’hésiter entre une manifestation miraculeuse et une œuvre diabolique. Je me levai mais chancelai tout de suite, heureusement rattrapé par celui qui m’avait lancé le pantalon. Le devoir d’hospitalité prenant le pas, il me guida vers une maison pour m’allonger dans un lit où je sombrai dans une sorte de coma. Nous n’avions pas échangé un mot.


Le transfert avait dû m’épuiser car je ne sortis du sommeil que le lendemain au matin, selon ce que m’a affirmé l’homme au pantalon que je découvris à mon chevet. Abraham, se présenta-t-il, guide de la petite communauté qui occupait le hameau où nous sommes, localisé sur le flan du mont Lyon descendant vers le lac Chazy, m’apprit-il. Je ne pus m’empêcher de penser au Molio et à la plaine de Chaz. Aurais-je connu le futur de cet endroit ? Il annonça que j’avais surgi de nulle part au milieu des maisons, la veille au soir, au moment du retour des champs. Circonstance heureuse s’il en était.


Ce fut alors que je vis, horrifié, les plaques rouges sur la peau libérée par ses manches de chemise relevées. Alors qu’Abraham remarquait mon regard, je m’aperçus que nous étions seuls dans la pièce. J’avais importé du futur la peste écarlate.


Abraham me demanda si j’étais l’annonciateur et, devant mon incompréhension, fronça les sourcils. Toute la population du hameau avait été emportée par une épidémie foudroyante de ce qu’il nommait l’ulcère malin. Par chance, le mal était circonscrit au hameau puisque personne n’en était parti.


Convaincu d’avoir survécu pour entendre mon témoignage avant de mourir, Abraham assimilait les plaques rouges, symptôme de la maladie, au premier fléau de l’Apocalypse. Il en avait déduit que j’étais un ange porteur de la bonne nouvelle. Je crois qu’il ne m’en voulait pas d’avoir, par mon inconséquence, décimé ses ouailles. Pour lui, la fin des temps arrivait et précédait de peu leur résurrection. Abraham décéda vite et je crains, qu’à cause de mon ignorance des choses religieuses, il ne soit parti avec plus de doute que de foi.


Ensuite… J’avais suffisamment récupéré pour me lever et visiter chaque maison. Je n’ai pas tenu le compte des cadavres. La seule chose qui m’importait était d’éradiquer la maladie. J’ai commencé par le plus urgent à mes yeux : interdire l’accès au hameau. Heureusement, il n’y avait qu’un unique chemin qui y menait depuis la route longeant le lac. Je plaçai donc au carrefour une pancarte que j’espérais dissuasive. Toutefois, je savais que cela ne suffisait pas.


Revenu au village, je pris possession de la bicoque où j’avais été accueilli. J’ai traîné vers une autre maison Abraham et une femme que j’ai trouvée dans l’unique chambre. J’ai fouillé les différentes demeures pour rassembler dans la mienne la nourriture, les armes, les vêtements, la pharmacopée et le pétrole que j’ai trouvés. De quoi tenir un siège. Le pétrole s’avéra utile. Je mis le feu à toutes les maisons, incinérant les victimes de la peste écarlate.


Ayant trouvé un sédatif, j’envisageai d’en boire avant de m’immoler pareillement, mais ma volonté connut une défaillance. Aucun symptôme de la maladie ne m’affectant, je ne me sentis pas prêt à me suicider. Il était pourtant évident que, si je ne souffrais pas de cette affection, je représentais une terrible menace, peut-être bien pour l’humanité toute entière. Mais voilà, les bonnes résolutions s’effacent devant la peur de mourir.


Il me fallut deux mois pour épuiser les provisions et retrouver une certaine force d’esprit. Même si je n’avais que des démangeaisons supportables, je ne pouvais décemment pas prendre le risque de quitter le hameau pour m’approvisionner. Et puis, bien que je ne veuille pas l’admettre, mes forces avaient décliné. La maladie œuvrait en moi d’une autre façon. Fort opportunément, réalisai-je, aucun visiteur n’était venu. J’ai donc répandu du pétrole sur le parquet, avalé le sédatif, attrapé mon briquet. Et je me suis réveillé devant vous.


* * *


Darrel Standing eut un geste pour signifier que le récit se terminait là. Elisabeth Bisland ferma son carnet pour le ranger, avec le crayon, dans la poche de sa veste. Le professeur, courbé sur ses genoux, lui parut exténué. Elle se leva tout en époussetant sa longue jupe cavalière. Avoir été assise en tailleur durant toute la narration lui donnait l’envie de se dégourdir les jambes. Machinalement, elle se gratta le bras.


— Je crains que vous ne soyez contaminée, jeta Darrel en redressant la tête.


Plutôt que de discuter, Elisabeth souleva sa manche. Une plaque rouge recouvrait le derme de son avant-bras, entourait son poignet pour s’élancer à l’assaut du dos de la main. Tout à coup plus attentive, elle s’aperçut que les démangeaisons bourgeonnaient déjà dans son dos et sur ses cuisses.


— Oh mon Dieu ! lâcha-t-elle, effarée, main devant la bouche.

— Je suis désolé, mais nous allons devoir accomplir ensemble le dernier voyage.


Elisabeth regarda Darrel sans comprendre jusqu’à ce qu’elle saisisse l’allusion. Il l’invitait à s’endormir avec lui dans la maison en flammes.


— Il reste bien assez de sédatif, ajouta-t-il avant de continuer en voyant la journaliste en pleine confusion. Je ne suis plus en état de vous empêcher de partir, mais vous êtes une femme intelligente. Vous prendrez la bonne décision.


Elisabeth n’en était pas si sûre mais, quand elle chancela d’une soudaine faiblesse, elle commença à envisager qu’elle ne pouvait se dérober. Déjà l’inflammation attaquait son cou et ses chevilles. C’était si rapide. Aurait-elle le temps de faire ce qu’il y avait à faire ? Elle se posait la question, comme si elle avait déjà pris sa décision. Elle n’avait pas envie de mourir, elle avait peur, mais certaines situations nous obligent à nous transcender, comme l’amour, les enfants, la survie, l’intérêt général… Ce furent le fourmillement atteignant ses orteils et le souvenir du décès de Tom Longabaugh qui gagnèrent finalement la partie. Elisabeth rejoignit Darrel pour l’aider à se relever et entrer avec lui dans la maison.


Le professeur, affaibli, accepta de se placer sur le lit et boire sa part de sédatif avant la journaliste, la laissant ainsi seule à la manœuvre. Après avoir répandu une seconde vasque de pétrole sur le parquet, Elisabeth contempla Longabaugh recroquevillé près de la couche. Le décès de l’agent Pinkerton avait été foudroyant. Victime, comme elle-même, de sa stupide curiosité. Le fait que quelqu’un d’autre aurait pu trouver Darrel nuança cette pensée amère. Palpant le carnet dans sa poche, elle salua la cruelle ironie qui faisait que ses notes ne seraient jamais lues. De toute façon, il était vain de se lamenter. Elle attrapa le briquet. Une fois les flammes lancées, elle s’endormirait.


On frappa à la porte.


Interdite, Elisabeth n’alluma pas le feu. Après avoir hésité quelques secondes, elle posa le briquet puis alla vers le défunt Longabaugh pour lui prendre son pistolet. L’intrus risquait de vouloir secourir les personnes prises dans l’incendie. Ce n’était pas envisageable.


* * *


Dix-huit ans guère tassés et déjà une vie bien remplie. John, ou Jack – Il souhaitait abandonner son prénom de naissance pour ce dernier mais ne s’y résolvait pas encore. – avait marché sur Washington avec les chômeurs de « l’armée de Coxey ». Le premier mai 1894, il avait échappé à l’arrestation des leaders, dont Jacob Coxey, pour violation de propriété publique. On ne foulait pas impunément les pelouses du Capitole. Depuis presque deux mois, John errait. Il ne savait pas depuis combien de temps il se trouvait dans l’État de New York, mais il rencontrait beaucoup de méthodistes, partagés entre la charité – John ne mourrait pas de faim. – et la rigidité qui les incitait à chasser les vagabonds indésirables.


Depuis quelques heures, dans un espace forestier à l’habitat clairsemé, John, que ses godillots éculés blessaient sans cesse, contournait un lac pour se rapprocher d’une montagne qui semblait être le point culminant de la région.


Quand John tomba sur le panneau « Peste écarlate. Péril mortel. » en travers du chemin grimpant sur le flan du mont, il crut à une supercherie destinée à écarter les importuns, voire les bandits. Il douta toutefois de son efficacité puisque ceux qui ne savaient pas lire étaient nombreux. Cependant, après avoir atteint le hameau et vu les restes calcinés de tous les bâtiments, sauf un, il commença à croire qu’une lutte acharnée contre une épidémie avait bien eu lieu en cet endroit.


L’unique maison encore debout intrigua John. Quelqu’un avait survécu, avait peut-être besoin d’aide, ou était décédé sans personne pour incendier sa demeure. Mais la voiture attelée et le cheval de monte attaché par la bride au cabriolet l’étonnèrent encore plus. Deux ou trois personnes étaient arrivées récemment dont peut-être un médecin. À y regarder de plus près, la nervosité des chevaux indiquait qu’ils étaient ainsi depuis trop longtemps à leur goût. Leurs maîtres auraient-ils eu des problèmes ?


Sans réfléchir, il alla frapper à la porte. Il entendit du bruit, preuve de vie, et, au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit sur une femme brandissant un pistolet. Sachant de quoi il avait l’air, John recula d’un pas tout en détaillant l’hôtesse des lieux. La trentaine, elle était certainement jolie mais des plaques rouges mangeaient son visage émacié. Malgré une fatigue évidente, ses yeux vifs examinèrent le nouveau venu.


Un vagabond. Malgré la crasse maculant ses traits, Elisabeth estima qu’il n’avait pas atteint les vingt ans. Un vagabond mais pas un voleur. En effet, il aurait pu fouiller les fontes de la monture de Longabaugh, ou la malle du cabriolet, puis partir avec leur contenu. Elle ne s’en serait même pas aperçue. Le panneau au début du chemin ne l’avait pas arrêté, ce qui ne signifiait rien. Bien qu’en haillons, il avait l’air intelligent, mais rien ne prouvait qu’il sache lire. Venait-il pour quémander ou, infime possibilité, offrir son assistance ? Peu importait. Ce jeune homme, guère impressionné par l’arme et qui attendait patiemment qu’elle parle, serait peut-être la solution à l’un de ses problèmes : comment informer le monde du péril futur de la peste écarlate alors qu’elle ne pouvait plus quitter le hameau.


— Reculez un peu plus, dit-elle. Je suis contagieuse.


John, inquiet malgré son air sûr de lui, s’exécuta.


— Bien, reprit-elle. Pouvez-vous me rendre un service ?

— Ça dépend, m’dame.


Elisabeth ne put s’empêcher de sourire. Prudent et pas trop bête, ce jeune homme. Elle espéra qu’il accepterait.


— Il y a à manger dans la malle du cabriolet. Vous pourrez partir avec le cheval, son harnachement, les vêtements et tout ce que vous pourrez emporter.


John regarda fugitivement vers la voiture puis fixa son attention sur la femme, qui avait baissé son arme. Il fronça les sourcils.


— Je comprends vos hésitations, continua Elisabeth. Sachez que je vais bientôt mourir et que vous pourriez simplement attendre cette fin inévitable pour vous emparer de ce que je vous offre. – Elle s’amusa de l’indignation qui enflamma le visage du jeune homme mais n’eut pas la force d’en rire. – Savez-vous lire ?

— Oui m’dame, répondit John, surpris par la question.

— Bien ?

— Je lis très bien, répartit John d’un ton offusqué. J’écris aussi.


Au ton appuyé de la dernière phrase, Elisabeth supposa qu’il ne parlait pas que d’une simple pratique de l’écriture. Une chance inespérée ? Elle se lança donc.


— J’ai rédigé de précieuses notes sur ce qu’il vient de se passer ici et, je le crains, sur ce qu’il se passera dans un futur lointain.

— Futur ? coupa John.

— Laissez-moi terminer. Merci. Ce carnet est sûrement contaminé et donc dangereux à manipuler. Il faudra donc le lire avec des gants puis le brûler pour faire disparaître le risque de contagion, ainsi que tout ce qui aura été en contact avec lui. Avez-vous une bonne mémoire ?

— Je crois, m’dame.

— Tant mieux. Vous devrez, quand vous jugerez le moment opportun, écrire et publier ce que vous aurez lu. Vous en sentez-vous capable ?

— Oh oui ! m’dame.


Rassérénée par ce soudain enthousiasme, Elisabeth réfléchit rapidement à la manière de procéder avant de la communiquer au jeune homme.


Après avoir décroché et vidé une sacoche de la selle de feu Longabaugh, John la posa, grande ouverte, sur le sol terreux devant la maison puis se recula de quelques mètres. Ensuite, Elisabeth sortit le carnet de la poche de sa veste. Un soupçon de méfiance perdurant, elle garda son pistolet pointé tandis qu’elle glissait les précieuses notes dans la sacoche en évitant d’en toucher l’extérieur. Une fois qu’elle eut regagné le pas de porte, John revint ramasser la sacoche avant de la fermer, puis il s’immobilisa pour scruter d’un air compatissant le visage de la femme qui, vacillant, se retint au chambranle.


— Qu’allez-vous faire ? s’inquiéta-t-il.

— Il est trop tard pour moi. Je vais simplement incendier cette bicoque et flamber avec.

— Mais vous allez…


La voix de John s’étrangla.


— Ne vous tracassez pas, répliqua Elisabeth. J’ai assez de sédatif pour endormir un régiment. Je ne souffrirai pas.


Un long moment de silence s’installa. John, tétanisé, ne se résolvait pas à abandonner la femme aux abois. Ce fut une dernière requête de celle-ci qui le libéra.


— J’ai oublié. Pourrez-vous, s’il vous plaît, écrire à monsieur Walker, le directeur du Cosmopolitan, que j’ai trouvé la mort et dans quelles circonstances ? Je m’appelle Elisabeth Bisland et je suis une de ses journalistes.


John opina, sachant qu’il était vain de rester. La journaliste voudrait certainement vivre ses derniers instants seule et sans témoin. Après un bref et timide salut, il se tourna, tout en se fermant aux émotions contradictoires qui l’assaillaient.


Satisfaite, Elisabeth regarda s’éloigner vers le cabriolet le jeune homme auquel elle venait de confier son carnet. Celui-ci lui avait semblé sincère et intéressé et elle ne doutait pas qu’il trouverait le moyen d’avertir le monde, fût-ce dans de nombreuses années puisqu’il n’était pas assez mature pour être crédible. De toute façon, la peste écarlate ne sévirait que dans un futur lointain.


Une démangeaison sur le ventre rappela la journaliste à l’ordre. Elle allait jouer son dernier acte. Après avoir lancé l’incendie qui consumerait la petite maison et ses occupants, elle boirait la totalité du flacon de sédatif qui avait déjà emporté Darrel Standing dans le sommeil. Alors qu’elle poussait la porte pour rentrer, elle s’aperçut qu’elle ne savait pas comment s’appelait le jeune homme. Elle le héla et celui-ci lâcha la bride du cheval qu’il allait dénouer pour se retourner.


— Quel est votre nom ? cria-t-elle.

— Jo... commença-t-il avant de se reprendre à voix forte. Jack London, m’dame.


* * *


Quelques heures plus tard, John, ou plutôt Jack London qui assumait définitivement ce prénom, jeta le carnet dans le feu qu’il avait allumé pour son bivouac nocturne. La sacoche qui avait servi à son transport le rejoignit. Après avoir tiré ses gants, il secoua les mains pour que ceux-ci tombent à leur tour dans le brasier. Il fallait éviter tout contact.


Comme promis, il écrirait une lettre au directeur du Cosmopolitan, mais il lui faudrait du temps avant de pouvoir partager les informations recueillies par Elisabeth Bisland. Présenter les faits sous forme romanesque suffirait-il ? Il ne jouissait actuellement d’aucune notoriété. C’était sans doute par là qu’il fallait commencer. Il se souvint du panache de fumée noire s’élevant au-dessus du hameau, du moins selon son estimation. Que la journaliste se soit sacrifiée pour éviter une contagion et entraîner avec elle l’homme à l’origine de la maladie donnait une terrible vraisemblance aux notes qu’il venait de lire.


Tout à ses pensées, London n’entendit pas les craquements de branches derrière lui. Un coup sur le crâne le plongea dans les ténèbres.


Quand London se réveilla, il constata qu’il avait été dépouillé de tout, du cheval aux sacoches, des bottes, et aussi de la gourde posée à côté de lui. Il se retrouvait dans la même situation qu’avant son arrivée au hameau. Vagabond il redevenait.


Encore nauséeux de son évanouissement, London décida de reprendre la route. Mal lui en prit car, en sortant du bosquet dans lequel il avait passé la nuit, il tomba sur deux marshals fort désireux de réprimer le vagabondage. Il ignorait alors que, suite à cette malencontreuse rencontre, il passerait un mois au pénitencier du comté d’Érié, à Buffalo, d’où il ne pourrait émettre aucun courrier. Le magazine d’Elisabeth Bisland ne serait pas averti avant longtemps.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Alcirion   
24/7/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour,

j'ai trouvé l'histoire bien écrite, dans un style ancien. J'ai eu quelques réminiscences de textes d'aventure (Jules verne, Arthur Conan Doyle, Edgar Rice Burrough), et à ce titre, le choix de Jack London colle parfaitement.

Au-delà, l'histoire m'a semblé décousue, je n'ai pas été convaincu par le voyage dans le futur et l'apparition d'un dernier personnage en conclusion. On reste un peu sur sa fin, j'attendais des éléments, des rebondissements fantastiques qui ne viennent pas.

Au final, il y a du travail, de la recherche de documentation sur l'époque, mais le scénario aurait sans doute gagné à être plus simple et plus organisé.

A une prochaine fois !

   SQUEEN   
3/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Jean-Claude,
Je ne sais pas comment j'ai fait pour ne pas reconnaître votre plume en EL, c'est évident ce style un peu trop suranné à mon goût, vous le maîtriser. Donc oui, du beau boulot, la scène dans le futur me semble un peu plus faible, et il y a peut-être un peu moins de rigueur (que d'habitude) dans la structure surtout. Une bonne lecture pour moi, même si il me manque la dimension émotionnelle. Votre style me fait rester un peu à l'extérieur de cette histoire. Merci.

   Donaldo75   
4/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,

Cette histoire est facile à lire, tellement elle est bien racontée, un peu à la manière de Jules Verne. Il y a aussi un peu de HG Wells dans le style. Bref, on sent que certains grands maîtres de la littérature d'anticipation de l'époque du début du siècle ont nourri tes lectures.

Ce que j'aime particulièrement, c'est qu'il n'y a pas de place pour du remplissage, des digressions inutiles comme tant d'auteurs aiment en tartiner leurs nouvelles pour habiller le vide de creux. Ici, tout a un sens, au service de l'histoire, de son ressort dramatique, de son corpus logique, afin de donner au lecteur soucieux de cohérence un ensemble parfaitement huilé, cartésien, même si c'est profondément irréaliste à l'aune de nos maigres connaissances scientifiques et de notre technologie balbutiante.

Bravo !

Donaldo

   Jean-Claude   
4/8/2018

   matcauth   
5/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour,

je trouve votre histoire remarquablement bien écrite et structurée. Cela se lit agréablement, et les thèmes abordés sont nombreux. Peut-être trop. J'ai été perdu par cette histoire de voyage dans le temps, ses raisons, la manière de procéder, comme s'il s'agissait d'une partie du texte nécessaire mais sur laquelle il vaut mieux ne pas s'attarder, au risque de ne plus rien comprendre. Le fait est qu'on se pose des questions et que la cohérence de l'ensemble se trouve, à un moment, mise à mal.

Mais pour le reste, je trouve ce genre de travail sur l'imagination remarquable, car riche, ouvrant des perspectives qui pourraient plaire à tous, aux petits comme aux grands. L'imagination part loin, et ce que je retiendrai surtout.

Le texte gagnerait peut-être à être un peu resserré, raccourci, sans qu'il perde en qualité. Mais c'est juste un avis.

à vous lire.

   Robot   
7/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Que de choses sont rassemblés dans ce récit. Pour bien en retrouver tous les contours je l'ai relu (avec plaisir) pour, une seconde fois, entrer dans l'histoire mais cette fois-ci sans être dérouté par mon propre questionnement sur ce vers quoi vous m'emmeniez.
Mystère style Allan Poë, aventure, suspens, beaucoup d'ingrédients qui m'ont retenu. Mais aussi en dehors de l'histoire, j'ai apprécié le style assez fluide même quand il tente de nous perdre dans les aléas de l'aventure.

   Sylvaine   
8/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,
Décidément, je goûte beaucoup votre style que certains jugent suranné, et auquel je trouve l'élégance du classicisme. L'histoire est assez bien racontée pour tenir le lecteur en haleine, et joue habilement sur le double registre du fantastique et de la science-fiction.On perçoit des références littéraires parfaitement assimilées - je n'ai pu m'empêcher de penser au Masque de la Mort rouge - et l'introduction du jeune Jack London réalise une sorte de mise en abyme très réussie.


Oniris Copyright © 2007-2018