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Fantastique/Merveilleux
Jean-Claude : Le noyé du deuxième étage
 Publié le 09/02/18  -  6 commentaires  -  37379 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Comment peut-on, au deuxième étage d'un immeuble parisien, se noyer dans de l'eau de mer ? C'est l'objet de l'enquête qui se penchera sur un certain Dorian... Black.
Et il y a un invité surprise qui, selon sa « biographie », a vingt ans lors de ces péripéties.


Le noyé du deuxième étage


Tout le monde ne parlait plus que des fontaines pétrifiées de glace et de la Seine gelée que l’on pouvait traverser à pied. Certains incriminaient la chape de nuages noirs qui pesait sur Paris et le tourbillon chargé d’orage qui surplombait le Champ-de-Mars, mais force était d’admettre que, en ce mois de février 1895, toute la France endurait la même vague de froid.


Malgré la température, la Compagnie Générale des Omnibus maintenait, grâce à ses motrices à vapeur sans chaudière, la liaison « Louvres-Pont de Charenton ». Un tramway de cette ligne quitta la rue de Rivoli pour s’engager rue Saint-Antoine en direction de la place de la Bastille. À bord, les passagers, concentrés pour échapper au raffut insupportable de la machinerie, ne virent pas ce que vit le conducteur.


Un torrent jaillit d’une grande fenêtre du deuxième étage d’un immeuble bordant la rue et s’écrasa avec fracas sur le trottoir, charriant des meubles qui explosèrent au contact du sol. Le conducteur discerna un homme emporté par le flot et grimaça quand celui-ci heurta le pavé. Il en oublia la conduite et freina un peu trop tard. Son véhicule sur rails percuta un omnibus hippomobile qui fit une embardée. La cascade cessa aussi soudainement qu’elle avait commencé. Les badauds s’approchèrent de l’énorme flaque, presque une mare. Des sifflets de police retentissaient déjà pour discipliner les curieux.


* * *


Le fiacre se rangea devant le cordon des policiers qui interdisaient toute circulation rue Saint-Antoine. Quand il sortit de la voiture, l’inspecteur spécial Alexandre Cantovella repéra le tramway encastré dans un véhicule hippomobile. Un jeune homme à la barbe diffuse descendit à son tour. Les plantons reconnurent l’inspecteur provisoire Valentin Pesquier qui avait quitté l’endroit une heure plus tôt. Ils s’écartèrent, tout en s’interrogeant sur le chapeau noir à deux visières du nouveau venu, un Deerstalker, et ses bottes cavalières. Ils se seraient posé plus de questions s’ils avaient vu les poches rivetées du pantalon de toile bleue et la redingote noire masquées par l’épais manteau sans manche surmonté d’une courte cape, un Macfarlane. Pesquier montra une façade maculée d’eau sous une fenêtre grande ouverte.


— C’est cet immeuble-là, monsieur.


Cantovella sourit à l’usage du « monsieur » peu conforme à son rang.


— Ainsi, c’est le lieu de notre éphémère cascade.

— Selon ce qu’a décrit le principal témoin, Jozef Benda, un ressortissant polonais. Il conduisait le tramway que vous voyez là-bas.


Une jeune femme brune aux yeux bleu translucide, transie malgré son lourd manteau carmin qui descendait jusqu'à ses bottines, les rejoignit, ainsi qu’un homme massif aux denses favoris blonds coiffé d’une casquette irlandaise. Engoncé dans un costume gris à carreaux ocre, ce dernier ne semblait pas ressentir le froid.


L’inspecteur provisoire précéda ses trois compagnons dans le périmètre préservé. Deux policiers en tenue et un civil contemplaient un homme accroupi à la chevelure ébouriffée qui observait un corps sur le sol. La jeune femme s’intéressa au tramway immobilisé.


— Je suis bien contente que ces machins bruyants ne roulent pas pendant que nous travaillons. Avec ce froid, je n’ai pas envie d’être couverte de givre.


Cantovella s’amusa de la remarque.


— Il est vrai, Giuliana, que les automotrices Rowan arrosent les passants avec leur condensation. Il n’y a pas ce problème avec les Mékarski.

— Et pourquoi donc ? s’enquit le colosse.

— Parce qu’elles sont à air comprimé, Barthélémy.


Le civil remarqua leur présence et s’approcha. Sous son melon, il affichait un air faussement débonnaire teinté de contrariété, sentiment fréquent chez les policiers qui devaient transmettre une enquête à la Sûreté générale. Il toisa la jeune femme dont, ostensiblement, il trouvait la présence déplacée, puis, comme à regret, il tendit la main à Cantovella.


— Commissaire Charles Saussert.

— Enchanté Commissaire. Inspecteur spécial Cantovella. Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Lobbia, qui nous vient du laboratoire de chimie de la ville et collabore aussi avec monsieur Bertillon, et l’inspecteur adjoint de deuxième classe Bazoche.


La jeune femme esquissa une génuflexion, ravie de l’introduction appuyée. Saussert opina par politesse mais ne daigna pas serrer la main du colosse.


— Je vois que la médecine légale a été prévenue avant la Brigade spéciale, lâcha d’un ton narquois l’inspecteur spécial.


Le commissaire se renfrogna. Cantovella l’ignora et leva la tête vers la fenêtre éventrée. Les battants avaient été arrachés de l’intérieur. Des restes de menuiserie pendaient aux gonds. Il s’intéressa à la scène qui ressemblait à un naufrage après la tempête. Les vitres avaient constellé les pavés de multiples fragments. Des débris de meubles jonchaient la chaussée. Tout à coup, il fronça les sourcils. L’eau ne gelait pas encore. Il se baissa pour tremper le doigt dans une flaque et le porta à ses lèvres.


— Mais elle est salée ! s’exclama l’inspecteur. On dirait de l’eau de mer.


Saussert plissa le nez mais s’abstint de commenter. Cantovella examina plus attentivement le sol. Il nota la présence de sable, de coquillages et d’algues, comme abandonnés par le ressac. Giuliana s’approcha de lui.


— Des algues et des coquillages. Comme c’est étrange.

— L’étrange n’est-il pas notre métier ? rétorqua Cantovella en souriant.


Le médecin légiste se releva. Le commissaire se sentit obligé de faire les présentations.


— Docteur Combes…

— Nous nous connaissons, coupa l’inspecteur spécial en tendant la main alors que le légiste s’éloignait du corps. Bonjour Hilarion, comment allez-vous ?

— Bien inspecteur, répondit l’homme dont la maigreur s’effaçait sous les couches de draps de laine que laissait entrevoir le pardessus. Et vous ?


Cantovella éluda d’un geste et, après que Bazoche et Giuliana eurent échangé quelques courtoisies avec le médecin, il désigna le cadavre.


— Le décès de notre victime est-il dû à la chute depuis l’étage ?

— Je ne crois pas, répondit Combes. Les yeux exorbités, les paupières boursouflées, la cyanose des lèvres, la spume dans la bouche et le nez… Il faut dire que deux heures se sont écoulées entre l'événement et mon arrivée, d’où le champignon de mousse. Bref, tous ces symptômes indiquent une mort par noyade.

— Je crains que notre victime n’ait mis trop d’enthousiasme à concurrencer les aquariums du jardin d’acclimatation avec son propre domicile. Pourrez-vous me dire si ses poumons contiennent de l’eau de mer ?

— De l’eau de mer ? s’étonna Combes qui balaya les pavés du regard puis fixa ce qu’il reconnut comme une algue tout en marmottant. Oui, assurément.

— Parfait. Giuliana, tu écopes d’une scène que je ne peux encore qualifier de crime.


La jeune femme haussa les épaules. L’inspecteur fit un signe à Bazoche.


— Je te laisse à tes jeux de plage, Giuliana. Je monte avec Barthélémy.


* * *


Les deux hommes grimpèrent l’unique escalier qui semblait avoir survécu à la fureur éphémère d’un torrent. Au premier étage, ils croisèrent un policier qui écoutait stoïquement les récriminations de la voisine habitant sous l’appartement inondé. La femme, richement vêtue, se plaignait de la pluie qui tombait de son plafond. Cantovella préféra passer rapidement avant d’être interpellé. Il eut juste le temps de remarquer un collier qui avait dû dépeupler un banc d'huîtres.


Un planton anxieux salua les deux inspecteurs. Il se sentait coupable d’avoir forcé la porte de l’appartement sans attendre les ordres, libérant dans un ruisseau tumultueux ce qui n’était pas sorti en cascade par la fenêtre. Il bafouilla des excuses à ce propos mais les hommes de la Brigade spéciale se contentèrent de le saluer aimablement et de le rassurer.


Dans le couloir jonché d’algues, les coquillages craquèrent sous les pieds des deux policiers. Quand ces derniers arrivèrent dans la pièce principale dont la fenêtre béait, ils ne trouvèrent qu’un buffet renversé, un canapé détrempé sur lequel trônait une coupe dorée, probablement un trophée sportif, des bris de vaisselle et des morceaux de bois dont ils n’identifièrent pas l’origine. Pourtant, cette marée basse dans le salon dévasté ne retint pas leur attention. D'un même élan, ils se statufièrent devant une toile qui couvrait le mur face à la fenêtre. D'un réalisme saisissant, elle ne paraissait pas avoir souffert de l’immersion qui avait imprimé sa marque humide sur le plafond blanc et arraché quelques-unes de ses cornières. Sous un ciel anthracite, une mer sombre et démontée assaillait une plage de lourds rouleaux voilés d’écume. Les vagues donnaient l’impression qu’elles allaient se briser sur le parquet.


— Mazette ! souffla Bazoche, ébahi. On se croirait en pleine tempête.

— Ce n’est assurément pas une toile nabi, commenta Cantovella. Cette représentation est digne d’Henri Biva.

— Henri Biva ?

— Un peintre naturaliste.

— Ah… Mais je peux te dire que ce n’est pas lui qui l’a faite.

— Effectivement. Il n’aurait pas signé « DB ». Le problème est que je ne connais aucun peintre à qui attribuer cette signature.

— Dorian Black, lança une voix féminine.


Les deux inspecteurs se retournèrent.


— Déjà fini, Giuliana ? s’étonna Cantovella.


La jeune femme leva les yeux au ciel.


— Franchement, Alexandre, crois-tu qu’il y avait grand-chose à récupérer en bas ?

— C’est toi qui vois. Et comment se fait-il que tu connaisses ce peintre ?

— La culture artistique fait aussi partie de mes attributions, minauda la jeune femme.

— Peux-tu partager avec nous cette culture ?


Giuliana s’approcha du tableau. Son regard se perdit dans l’agonie de l’eau.


— Saisissant.


Elle reprit son souffle.


— Eh bien… Dorian Black est un peintre anglais. Il ne fait pas partie des réfugiés qui ont fui la Grande-Bretagne, l’année dernière, juste après l’invasion – Les Martiens avaient conquis les îles britanniques pendant l’été 1894 et nul ne savait s’il y avait des survivants outre-Manche. Il était déjà installé à Paris quand il a présenté ses expériences relatives à la photographie lors de l’Exposition universelle de 1878.


Elle sortit une loupe de son cartable et examina la toile.


— C’est bien de la peinture. Je vois les traces de pinceau.

— Il ne me semble pas porté sur le portrait, glissa Cantovella.

— En effet. Il est essentiellement connu pour ses diptyques miroirs, de grandes toiles, parfois très grandes comme ici, très réalistes, dont l’une des deux est l’exact reflet inverse de l’autre, comme dans un miroir. La légende veut que Dorian Black cède l’original à ses clients et conserve pour lui la copie miroir.


L’inspecteur spécial se pinça machinalement le menton.


— Nous rendrons donc visite à ce Dorian Black. Il faudra qu’il m’explique comment ses tableaux peuvent déborder et inonder un appartement.


Bazoche s’intéressa à la coupe qu’il prit sur le canapé. Au-dessus d’une des faces du socle de marbre, un médaillon représentait une ancre enserrée de corde et deux drapeaux croisés. L’inspecteur adjoint lut le nom et la date gravés sur la pierre et réagit.


— C’est un trophée décerné en 1892 à un certain Edmond Foulquier par l’Union des Yachts français, pour une victoire lors d’une régate en mer.

— Merci Barthélemy, dit Cantovella. Je présume qu’il s’agit de notre victime. Quelle ironie, pour un marin émérite, de mourir en mer dans son propre appartement, mais aussi quelle coïncidence.


Bazoche sourit. Son supérieur ne croyait pas aux coïncidences.


* * *


— Je l’aurais plutôt imaginé place du Tertre avec d’autres peintres, fit Bazoche.

— Vu la taille de ses œuvres, ce Dorian Black a plus besoin d’un hangar que d’un atelier exigu, à moins qu’il ne soit amateur de vins frelatés.


L’inspecteur Cantovella faisait allusion à la halle aux vins de l’autre côté de la rue des Fossés Saint-Bernard. L’inspecteur Bazoche sourit et tira la cloche de la lourde porte cochère devant laquelle ils attendirent une longue minute. Elle s’ouvrit sur un homme blond émacié au front haut dont les yeux oscillaient entre gris cendre et vert profond, simplement vêtu d’un bleu de chauffe, transformé en palette de couleurs plus ou moins passées, qui s’ouvrait légèrement sur un épais chandail.


— Bonjour monsieur, dit Cantovella convaincu d’être en face du peintre. Nous souhaiterions nous entretenir avec monsieur Black.

— Bonjour messieurs, répondit l’homme avec un léger accent britannique. Pour quel motif souhaitez-vous me parler ?

— Permettez-moi de nous présenter. Inspecteur spécial Cantovella et voici l’inspecteur adjoint de deuxième classe Bazoche.

— En quoi puis-je aider la police ? s’enquit Black, flegmatique.

— Nous enquêtons sur le décès de monsieur Foulquier.


Black cilla imperceptiblement, ce qui n’échappa cependant pas à l’inspecteur spécial.


— Monsieur Foulquier possédait une de vos œuvres, magistrale il faut dire, et nous nous interrogeons sur la relation qu’elle pourrait avoir avec son décès.


Le peintre regarda dans la rue. Déjà, convergeaient vers eux quelques curieux, sans doute à cause du chapeau à deux visières de l’un des deux visiteurs ou peut-être parce que quelqu'un avait compris que la police intervenait. Il s’écarta pour laisser entrer les hommes de la Sûreté générale et referma le lourd battant derrière eux.


Black guida les policiers à travers une cour pavée enserrée entre deux immeubles pour les mener à l’opposé, vers un grand hangar dont la double porte était ouverte. Une courte bâtisse de plain-pied s’adossait à l’un des grands murs verticaux. Ils pénétrèrent dans un gigantesque atelier.


Symétriquement placées de chaque côté d’une grande vitre bleutée, deux toiles perpendiculaires se faisaient presque face. Chacune était l’exact reflet miroir de sa jumelle inversée. Malgré le panneau de verre, deux ours bruns en colère semblaient prêts à fondre l’un sur l’autre. Bazoche frémit. D'un réalisme inquiétant, les bêtes féroces étaient peintes en taille réelle. Cantovella constata que le plan de travail portant tout l’attirail pictural et les pots de pigments se trouvaient à droite de la vitre, comme si seule la toile de ce côté était peinte. Outre les chevalets, les tables et meubles couverts d’objets hétéroclites, il nota la présence d’un grand bac rempli d’un liquide sombre et de plusieurs couples de toiles plus larges que celles en chantier dont il ne put admirer que le premier, une montagne enneigée. Il repéra une ouverture dans la paroi du fond, probablement un accès à une seconde salle.


Black ne ralentit pas son allure. Il mena directement les deux policiers dans cette salle, plus vaste que la précédente. Dépourvue de toute autre ouverture, elle ne recevait de lumière que des lucarnes ménagées dans le toit. Une lourde charpente soutenait un plafond horizontal sillonné de multiples rails creux parallèles. À l’extrémité de chacun pendait un cadre vertical, visible uniquement par la tranche. Cantovella ne douta pas un instant qu’il avait devant les yeux la collection des miroirs des diptyques réalisés par le peintre. Il nota distraitement qu’un diptyque de portes fermées était accroché au mur latéral.


Le peintre s’approcha du râtelier de toiles, en observa brièvement plusieurs, puis, finalement, en tira une sur son rail. Les trois hommes se retrouvèrent devant l’exacte copie inversée de la toile représentant la tempête. Bazoche ne put retenir un sifflement admiratif et Dorian Black un demi-sourire. Cantovella leva un sourcil étonné. L’artiste avait déduit de leur venue qu’ils s’intéressaient à cette copie miroir. Il s’était même octroyé le luxe d’anticiper leur souhait de la contempler.


— Vous avez bonne mémoire, commenta l’inspecteur spécial. Je n’ai pas précisé de quelle œuvre il s’agissait.

— Je ne vends pas tant d’œuvres que cela, répartit Black d’un ton teinté de dérision. Il me faut beaucoup de temps pour les réaliser.

— J’imagine. Et, n’en prenez pas ombrage, je suppose que ces toiles ne sont pas accessibles au premier venu.

— Je ne peux prendre ombrage de ce qui est vrai.

— L’appartement de monsieur Foulquier n’était pas modeste. Toutefois…


Black leva la main. Cantovella lui céda la parole d’un hochement de tête.


— Pardonnez mon interruption, inspecteur, mais La mer déchaînée a été offerte à monsieur Foulquier pour son grand mérite en compétition maritime.

— Ah ? Et par qui ?

— L’Union des Yachts français.


L’inspecteur spécial s’étonna du thème de la tempête pour cette célébration puis il se figea, ses pensées lancées à la recherche d’un souvenir qui aurait déjà dû se manifester, mais celui-ci ne vint pas. Il capta le regard perplexe de Bazoche et l’impatience qui couvait sous l’impassibilité du peintre dont il scruta le visage alors qu’il jetait une nouvelle question.


— Pourriez-vous nous expliquer comment une tempête maritime, comme celle de votre tableau, a pu se déclencher dans l’appartement, où justement était votre tableau, au point de le remplir d’eau de mer jusqu'à noyer son locataire ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit Black, imperturbable.

— Pratiquez-vous la sorcellerie ?


Black ricana puis s’aperçut que l’inspecteur était sérieux.


— Vous semblez croire cela possible.

— L’impossible n’est rien d’autre qu’une possibilité. Bien sûr, vous n’avez pas de balai, juste des brosses et des pinceaux. Et de la peinture.


Black devint brièvement pensif.


— Maintenant que vous en parlez… J’ai un unique fournisseur pour mes pigments, un colporteur italien qui passe chez moi une fois par an.

— Quel est son nom ?

— Balsamo. Giuseppe Balsamo.


Cantovella se ferma. Il douta de l’existence du fournisseur, à moins que Cagliostro, décédé depuis un siècle, eût ressuscité. Il examina le visage énigmatique du peintre, immobile sur un sourire voilé. Soudain, une idée jaillit dans son esprit. Il désigna les toiles suspendues.


— M’autorisez-vous à regarder vos œuvres miroirs ?


Black se rembrunit mais rangea La mer déchaînée puis tendit la main.


— Je vous en prie.


Cantovella tira brièvement une première toile puis la repoussa après l’avoir vue. Il renouvela l’opération une douzaine de fois. Enfin, il s’arrêta et sortit complètement l’objet de sa quête.


— Je la connais, s’exclama Bazoche.

— Moi aussi, Barthélémy, et j’aurais dû m’en souvenir.


Des bouleaux, dont seuls étaient visibles les troncs et les branches basses nues, masquaient partiellement un mur. Un chemin terreux couvert de feuilles mortes menait depuis la base du tableau vers une porte au centre du mur.


— C’était l’année dernière, reprit Bazoche.


— Un peu avant, Barthélémy.


En été 1893, ils avaient tous deux été envoyés sur le lieu d’un étrange cambriolage. La victime de ce vol était le vice-amiral Amet, un homme influent. Aussi, la Brigade spéciale avait été sollicitée. Les enquêteurs avaient observé, sur le parquet, des feuilles mortes qu’aucun vent n’avait pu apporter en cette saison. Ils avaient suivi le trajet de traces de pas terreuses, comme sorties du tableau, jusqu'au bureau de l’officier, où elles s’étaient attardées, puis vers une fenêtre au garde-corps de laquelle avait été nouée une corde. Cantovella avait formulé l’hypothèse que le cambrioleur était sorti par la porte peinte. Toutefois, il avait buté sur le fait que celui-ci était descendu de l’étage dans la rue, comme s’il lui avait été impossible de rebrousser chemin dans la toile. L’affaire, non élucidée, leur avait été retirée au motif que le vice-amiral avait récupéré ses biens. Cantovella n’y avait pas cru mais, peu préoccupé d’un simple larcin, n’avait pas insisté.


L’inspecteur spécial envisagea tout à coup que seuls les miroirs dans ce hangar permettaient une action quelconque sur les tableaux distants, ne serait-ce que pour éviter un écho désastreux en retour. Il s’aperçut que le peintre, lèvres pincées en rictus inquiet, avait perdu de sa superbe. Il soupesa Black des yeux. Celui-ci lui rendit un regard vert de gris. Son tour viendrait mais, au préalable, certains points devaient être éclaircis.


Le vice-amiral Amet, président de l’Union des Yachts français, avait probablement joué un rôle dans l’acquisition de La mer déchaînée et son attribution au défunt Foulquier, membre important de l’association en question. Cantovella requalifia mentalement l’affaire en meurtre avec préméditation. Il restait à en découvrir le mobile. En outre, il ne pouvait se contenter de soupçons pour incriminer Dorian Black et, ainsi, prendre les mesures appropriées.


* * *


La grande toile automnale représentant la porte dans un mur derrière les bouleaux avait disparu du salon cossu où les avait introduits la gouvernante qui les avait accueillis. Bazoche s’était pesamment assis dans un fauteuil de style consulat et détaillait le conglomérat hétéroclite de meubles précieux qui rendait pesant ce luxe ostentatoire. Cantovella, debout, s’intéressait à un portrait encadré dont l’angle était traversé d’un ruban noir. Sur la photographie, un jeune homme au sourire crispé fixait un horizon bien au-delà de l’objectif. Il portait un blazer, une de ces vestes de club nautique, au revers de laquelle il arborait une broche, une ancre enserrée de corde et deux drapeaux croisés. L’inspecteur spécial reconnut l’emblème de l’Union des Yachts Français.


— Je croyais que l’affaire avait été close, lança une voix éraillée.


Bazoche se leva. Cantovella fit volte-face et inclina la tête : l’officier était peu porté sur les effusions de politesses.


— Amiral. Je suis désolé de vous importuner mais nous sommes ici pour une autre affaire.


Le vice-amiral Amet, dans un uniforme qui tenait plus de l’Académie française que de la Marine, toisa les deux policiers de sa petite et grêle stature. Son visage allongé, prisonnier d’épais favoris gris, accentuait l’âge qui sillonnait sa peau. L’inspecteur spécial et l’inspecteur adjoint de seconde classe ne se présentèrent pas. L’officier les connaissait et il n’aimait pas qu’on lui assénât des phrases inutiles. Il n’invita pas ses indésirables invités à s’asseoir et, d’un geste sec, somma Cantovella de s’expliquer.


— Je constate que vous vous êtes séparé de cette porte au milieu des bois, dit ce dernier en montrant le mur nu.

— En effet, répartit Amet en plissant les yeux, mais cela n’a sûrement aucun rapport avec le motif de votre venue. Venez-en au fait, inspecteur.

— J’y viens, amiral, mais, auparavant, pourriez-vous me dire qui est ce jeune homme dans le cadre en berne ? Un proche à n’en pas douter.


Le vice-amiral s’assombrit. Il parut se recueillir un instant.


— Victor, mon fils.

— Mes condoléances, amiral. J’ai vu qu’il était membre de l’Union des Yachts français. Serait-il mort lors de l’exercice d’une activité nautique ?

— Oui, lâcha Amet avant de s’empourprer. En quoi cela regarde-t-il votre affaire ?

— Cela dépend, amiral.

— Cela suffit, tonna Amet. Vous aurez affaire à mes relations.

— Je ne doute aucunement de cette possibilité, amiral, mais j’attire votre attention sur un point. Croyez-vous que le commissaire Hennion ait recruté pour sa Brigade spéciale des personnes sensibles aux intimidations ?


Amet se ferma.


— En outre, amiral, je suis persuadé qu’à terme j’obtiendrai les réponses aux questions que je vous pose. Pensez-vous qu’il soit de bonne politique de vous attirer l’inimitié de la Sûreté générale ?


Amet leva un bras, vaincu. Cantovella présuma toutefois que l’homme s’inclinait plus sous le poids de la douleur, voire de la culpabilité, que sous la pression de sa prestation.


— Victor s’est noyé au cours d’une régate en mer.

— Merci, amiral. Pourriez-vous être un peu plus disert ?

— La course a eu lieu par gros temps. La bôme a frappé mon fils qui est tombé à l’eau. L’équipage de son voilier, emporté par son élan, n’avait pas le temps de manœuvrer. Le voilier qui suivait n’a même pas essayé de lui porter secours, préférant gagner une place au classement.

— Je vois. Qui était le capitaine de ce navire ?

— On dit skipper, rétorqua sombrement Amet. Edmond Foulquier.

— Eh bien, amiral, voilà qui rejoint l’affaire qui nous a menés chez vous.


Amet tressaillit.


— Oui, amiral. Il nous manquait le mobile du meurtre de monsieur Foulquier, car il s’agit bien d’un meurtre.


Amet secoua les mains devant lui.


— Je ne l’ai pas tué.

— Cela, nous le savons, amiral, mais vous avez commandité ce meurtre.


Amet eut un rire amer.


— Je vous mets au défi de prouver que j’ai un quelconque rapport avec cette noyade.

— Je regrette de n’avoir eu un phonographe pour enregistrer vos propos, amiral, car, comme nous n’avons guère évoqué la façon dont monsieur Foulquier a perdu la vie, ils constituent un aveu.

— Irrecevables devant un juge, risqua Amet.

— Certes, mais la Sûreté générale se passe parfois des juges.


Amet pâlit. Cantovella adopta néanmoins un ton compatissant.


— Expliquez-nous, amiral. Sachez que nous sommes passés chez ce monsieur Black qui peint les fameux diptyques miroirs.


Les épaules d'Amet s’affaissèrent.


— J’imagine que vous savez.

— Eh bien… Vous avez compris que notre peintre était votre voleur. Vous avez alors décidé de faire interrompre nos investigations. Vous êtes allé chez lui et, sous la menace d’une dénonciation qui aurait pu trouver écho chez d’autres victimes de ses larcins, vous l’avez interrogé sur les possibilités de ses tableaux. Ensuite, vous lui avez commandé La mer déchaînée que vous avez offerte au nom de l’Union des Yachts français à monsieur Foulquier. Et, aujourd'hui même, monsieur Black a libéré cette mer déchaînée dans l’appartement de notre homme pour le noyer, en mer… d’une certaine manière. Auriez-vous quelque chose à ajouter ?


L’expression atterrée du vice-amiral répondit pour lui.


* * *


— Pourquoi n’a-t-on pas arrêté le vice-amiral Amet ?

— Parce que, Barthélémy, il nous serait difficile de présenter son cas devant un juge et, contrairement à ce que j’ai suggéré, la Sûreté générale ne va pas le faire disparaître sans justification.


Le soupir du gigantesque inspecteur adjoint de seconde classe se condensa en nuage épais. L’hiver gardait ses griffes de glace plantées dans la capitale. L’inspecteur spécial avait décidé qu’il était plus commode de marcher depuis la rue Monge, où demeurait le vice-amiral, jusqu'à l’atelier de Dorian Black, sis rue des Fossés Saint-Bernard dans laquelle les deux policiers s’engagèrent. Là, ils s’immobilisèrent.


Un homme, vêtu d’un bleu de chauffe maculé de peinture et coiffé d’une casquette irlandaise qui maintenait son visage dans l’ombre, avançait à grand pas vers eux. Il dut sentir leurs regards appuyés car il releva la tête et leur adressa ce sourire provocateur propre à la jeunesse. Bazoche et Cantovella se détendirent. Ils avaient cru que Dorian Black venait à leur rencontre. Quand le jeune homme les dépassa, l’inspecteur spécial remarqua qu’à son dos étaient accrochés deux grands tubes de cuir, semblables à ceux utilisés pour transporter des plans roulés. Les policiers reprirent leur progression.


— Eh, mais, on dirait notre peintre ! s’exclama Bazoche qui avait repéré Black qui venait de l’autre extrémité de la rue.


L’artiste arriva devant la porte cochère de son atelier, l’ouvrit et tourna la tête. Il reconnut le colosse engoncé dans son costume à carreaux et l’inspecteur coiffé de son Deerstalker. Il entra prestement dans la cour.


— Vite Barthélémy ! s’écria Cantovella en se mettant à courir.

— Pourquoi ? ahana ce dernier à sa suite. Son hangar est un cul-de-sac, il n’y a aucune issue.


Bazoche, déjà distancé par son supérieur, accéléra le pas. Il supposa que celui-ci avait une bonne raison qu’il n’avait pas le temps de communiquer. Il en avait effectivement une. Cantovella venait de clairement se souvenir du diptyque de portes qu’il avait vu dans le hangar. L’image des deux portes, chacune avec le loquet à gauche, s’était imposée à son esprit. Ce duo n’était pas un diptyque miroir mais un couple de miroirs. Dorian Black pourrait s’échapper par l’une des deux toiles.


Aussi, l’inspecteur spécial fut surpris quand il trouva Black consterné devant un mur nu. Ce dernier fixait quelque chose qu’il tenait dans ses mains. Cantovella, que plus rien ne pressait, ralentit le pas. Il fut rattrapé par Bazoche qui ne comprit pas la situation. Il s’approcha du peintre et vit qu’il tenait une petite carte blanche.


— Permettez, fit Cantovella en la prenant.


Atterré, Black ne réagit même pas. L’inspecteur lut le bristol, une carte de visite portant un simple nom : « Arsène Lupin ». Cantovella sourit de cette aide inopinée puis il pensa au jeune homme avec les tubes de cuir qu’ils avaient croisé, à n’en pas douter ce Lupin. Ce dernier avait donc spolié un concurrent. Un jour peut-être, la Brigade spéciale s’intéresserait au cas de ce cambrioleur qui avait sûrement déjà trouvé le moyen de récupérer les toiles originales des deux diptyques.


Presque compatissant, Cantovella posa la main sur l’épaule du peintre qui releva la tête.


— Je présume que vous n’aviez jamais tué personne avant monsieur Foulquier.

— Non, fit Black sans contester, comme écrasé de culpabilité.

— Si vous nous expliquiez comment fonctionnent vos diptyques.


Black se crispa dans une attitude défiante.


— Écoutez, insista Cantovella. Nous savons que les tableaux miroirs que vous gardez vous permettent de contrôler leurs frères jumeaux qui se trouvent à distance, voire de les traverser, même si le trajet semble être à sens unique. Par contre, nous ignorons tout du procédé employé. Pour des raisons de sécurité nationale, nous ne pouvons tolérer cette méconnaissance.


Black se relâcha tristement.


— J’utilise un procédé dont je ne comprends pas les principes.

— Qu’importe. Dites-nous comment vous en êtes arrivé là.

— Eh bien… Je suis peintre mais je suis fasciné par la photographie. J’ai présenté mes recherches à l’Exposition universelle de 1878. Grâce à une solution argentique améliorée, je pouvais fixer sur une toile placée dans une chambre noire une image inversée de l’objet photographiée, ce sans négatif mais malheureusement monochrome. S’il n’y avait eu le support utilisé et la relative instantanéité de la fixation, mes travaux n’auraient attiré l’attention de personne. Et il y a eu don Sindulfo Garcia qui a opéré une démonstration de sa machine à remonter le temps. Tout le monde a cru à une supercherie, moi de même.

— Cet historique est intéressant mais quel est le rapport avec notre affaire ? coupa Cantovella qui lança un regard appuyé à Bazoche.


L’année précédente, les deux policiers avaient empêché don Sindulfo Garcia d’emprisonner le monde dans un jour répété à l’infini. L’Espagnol avait péri dans l’explosion qui avait définitivement interrompu le processus.


— J’y viens, reprit Black. Malgré tout curieux, je suis retourné sur le site de l’expérience. Don Sindulfo Garcia avait emporté tout son matériel. J’allais partir quand j’ai vu une flaque bleue, une matière étrange qui a dissout le bâton que j’ai mis dedans.

— Les chronocytes ! s’exclama Bazoche.

— Vous connaissez ?

— Nous avons eu affaire à don Sindulfo Garcia, dit Cantovella qui lança un regard de reproche à son collègue. Mais cela n’est pas votre histoire. Si vous la continuiez, d’ailleurs.

— Euh… Je suis parti et je suis revenu avec un bocal et une cuiller. Je me suis vite aperçu que seul le verre résistait à cette matière, j’ai dû prendre un autre bocal pour en récupérer une petite quantité. Ensuite, j’ai eu l’idée d’en mêler une infime dose à mes solutions. Accidentellement, j’ai tracé un trait sur une toile imprégnée et ce trait s’est reproduit de manière inversée sur une toile imprégnée qui était de l’autre côté d’une vitre. Alors, j’ai envisagé les diptyques miroirs. Il m’a fallu de nombreux essais pour trouver le bon angle et la bonne vitre. Un jour, en contemplant mon premier miroir terminé, une nature morte, j’ai trébuché et me suis rattrapé en posant les mains sur le tableau. Des pommes sont tombées du tableau original.


— Ainsi, commenta Cantovella, vous avez tout découvert par hasard. Vous avez en quelque sorte joué les apprentis sorciers.


— Je ne le nie pas. J’ai juste cherché à maîtriser ma découverte. Je pouvais contrôler le tableau original depuis le miroir mais je suis incapable d’expliquer pourquoi cela ne fonctionne pas en sens inverse. Enfin, j’ai une hypothèse. La chimie de la peinture avec la solution imprégnant la toile peinte diffère de la chimie de la réaction de la toile miroir. Bref. Ma plus grande surprise a été de pouvoir ouvrir et traverser une porte.


— Je vois. Néanmoins, vous n’avez vendu que les toiles originales alors que vous êtes, semble-t-il, réputé pour vos diptyques miroirs.

— Il fallait bien vivre. J’ai inventé une raison mystique qui impose que je conserve les miroirs. Le mystique se vend bien de nos jours.

— Il est vrai. Comment en êtes-vous venu au larcin ?

— Pas par appât du gain. Par jeu d’abord. Puis j’ai été pris d’une forme d’ivresse. J’avais l'impression d’avoir un pouvoir illimité. Jusqu'à…

— Jusqu'à ce que le vice-amiral Amet vous identifie comme son voleur et vous commande La mer déchaînée.

— Oui.

— Je ne comprends pas. Vous ne risquiez pas de vous retrouver en justice.

— Certes non, mais monsieur Amet m’a signifié qu’il connaissait un autre de mes clients qui était une personne peu recommandable encline à faire tuer toute personne qui lui aurait dérobé un bien.

— Il a donc menacé de révéler votre secret.

— Oui.

— Pourquoi avoir mentionné un certain Giuseppe Balsamo lors de notre précédente entrevue ?

— Il se trouve que j’ai eu un visiteur de ce nom qui souhaitait acquérir mes pigments parce qu’il comptait réaliser, lui aussi, des diptyques miroirs. Je l’ai éconduit mais il est revenu à trois reprises.

— Quelqu'un qui en a compris l’usage, certainement.


Black eut une moue désabusée.


— Bien, reprit Cantovella, je vais vous demander de nous suivre.


Sur les indications de l’inspecteur spécial, le peintre, docile, se plaça entre les deux policiers. Les trois hommes revinrent dans la première salle. Cantovella désigna le grand bac.


— Je présume que ce bain contient la solution qui imprègne vos toiles.

— Oui, soupira Black. C’était le dernier. Je n’ai plus de cette matière bleue que vous appelez chrono…

— Chronocytes.


Le trio marcha vers la sortie. Ils passaient devant le diptyque en chantier quand, soudain, Black bondit et, avant que les policiers ne réagissent, posa ses mains sur la toile miroir. Un ours en furie jaillit de l’original. Bazoche sortit son révolver MAS 1992. Black courut vers la salle du fond.


— Non Barthélémy, cria Cantovella, tu ne fais pas le poids.


L’inspecteur spécial attrapa la toile miroir. L’ours les vit. Il traversa la vitre dans un grand fracas. Bazoche recula. Cantovella se précipita au-devant de la bête en brandissant la toile comme un bouclier. L’ours frappa. Ses griffes déchirèrent la toile et il tomba en poussière.


— Comment as-tu su ? demanda Bazoche dans un souffle.

— Je ne savais pas, haleta Cantovella. Une intuition… Cet ours n’était pas naturel. Je crois que les balles ne l’auraient pas arrêté.

— Notre peintre n’est plus là, s’alarma Bazoche qui partit en courant, arme au poing, vers la salle où étaient entreposés les miroirs.


L’inspecteur spécial le suivit mais posément, persuadé que Dorian Black avait déjà traversé un miroir. Il changea d’avis quand il entendit des coups de feu. Il se précipita pour trouver son collègue ébahi, revolver baissé. Bazoche fixait la moitié d’un corps collé sur une grande toile, coupé en deux dans son élan pour traverser la porte d’une chaumière. La chair commença à glisser, abandonnant une trace humide sombre. Soudain, la moitié arrière du corps s’effondra, libérant sur le sol une mare de sang.


— Manifestement, dit Cantovella d’un ton détaché destiné à rasséréner son collègue, il a hésité sur sa destination. Je le croyais déjà parti. Que s’est-il passé, Barthélémy ?

— Quand je suis arrivé, il sortait cette toile. Il m’a entendu et il a voulu passer par la porte du tableau. Alors j’ai tiré dans la toile. J’ai pensé que ça ferait comme pour l’ours.

— Oh ! Il s’est passé la même chose qu’avec l’ours, sauf que Dorian Black était à mi-chemin.

— Où est passé l’autre moitié ? demanda Bazoche, tout-à-coup inquiet.

— De l’autre côté de l’original, je présume. Je gage que, d’ici peu, la Brigade spéciale aura une autre affaire à traiter.

— Que faisons-nous, maintenant ?

— Nous nettoyons, répondit l’inspecteur spécial d’un ton sarcastique. Nous ne devons pas laisser les miroirs des diptyques à la portée de tous, ni le contenu de ce bac d’ailleurs.

— Et la moitié de monsieur Black ?

— Eh bien, soupira Cantovella, si on ne découvre qu’une moitié de monsieur Black, on nous demandera de chercher l’autre, celle qui est ici. Nous trouverons bien une autre porte dans ces toiles pour y expédier la moitié que nous possédons.

— Mais… tenta Bazoche.

— Vois le bon côté des choses, Barthélémy. Nous ferons en sorte que monsieur Black soit entier dans sa dernière demeure.



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Cette nouvelle est la deuxième d'une série à épisodes indépendants.


 
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   Tadiou   
10/1/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
(Lu et commenté en EL)

Belle imagination!

L’écriture est très travaillée, minutieuse, précise, très bien maîtrisée, avec en particulier des descriptions réalistes des personnages, des mise-en-place des environnements qui permettent de bien visualiser et de se sentir au cœur de la scène.

Mais que c’est long ! Avec trop de personnages pour une nouvelle lue en ligne, me semble-t-il, avec des références à d’autres événements etc…: cela fait beaucoup..

La multiplicité des détails techniques, l’irruption de la chimie, de la physique, de la peinture, des images inversées etc… saturent quelque peu le lecteur bienveillant que je suis. C’est bien touffu, à mon avis.

Je trouve que cela risque de rebuter pour une nouvelle, comme j'ai failli l'être.

En revanche, avec toute cette structure, cette densité de personnages, d’événements, vous avez là largement de quoi en faire un roman. Toutefois en soupesant, à mon avis, la pertinence de l’uniforme minutie des détails et des explications, pour ne pas lasser; il y aurait alors un équilibre à trouver. C’est mon avis.

Merci pour cette lecture et à vous relire, peut-être dans un style et un récit plus aérés.

Tadiou

   Perle-Hingaud   
13/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai bien aimé retrouver ces personnages, découverts dans une précédente aventure. Le ton est alerte, l'écriture impeccable pour le genre. J'ai surtout apprécié l'imagination à l'œuvre, bravo !
A présent, j'aimerais que les héros aient davantage de "chair", de personnalité, tout en conservant l'action. Peut-être approfondir le thème de leur vie personnelle: leurs failles, leurs amours...
Ce genre de littérature se trouve rarement sur le site, je le regrette.
Merci pour cette lecture !

PS: le titre m'a attiré.

   SQUEEN   
9/2/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
C’est de la belle ouvrage, mais je n’accroche pas du tout à ce style d’écriture qui me garde à très grande distance, j’ai personnellement besoin de ressentir ce que vivent et ressentent les personnages et ce n’est pas du tout le genre de votre écriture, il n’y a aucune intériorité : c’est descriptif, l’alchimie complexe qui permet, pour moi, le plaisir de la lecture ne s’est pas produite. Par-contre tout est impeccablement amené, tout fonctionne sur le plan narratif, j’ai la même impression quand je lis un Blake et Mortimer : je sais que c’est bien mais je ne ressens aucun plaisir, je passe donc totalement à côté : tant pis pour moi. Ce commentaire vous paraîtra sans doute assez inutile, voilà peut-être un peu de concret : le début (deuxième paragraphe) est très ardu, vous introduisez un grand nombre de personnages et je m’y suis perdue, j’ai relu sans succès, j’ai donc laissé tombé l’identification des différents personnages sans que cela finalement ne prête à conséquences il me semble, mais sur le coup j’ai hésité à continuer ma lecture.
Quelques détails :
« — Je suis bien contente que ces machins bruyants ne roulent pas pendant que nous travaillons. Avec ce froid, je n’ai pas envie d’être couverte de givre.

Cantovella s’amusa de la remarque.

— Il est vrai, Giuliana, que les automotrices Rowan arrosent les passants avec leur condensation. Il n’y a pas ce problème avec les Mékarski.
— Et pourquoi donc ? s’enquit le colosse.
— Parce qu’elles sont à air comprimé, Barthélémy. »

Il est impossible, je crois, pour le lecteur de savoir qui donne la dernière réplique : Giuliana ou Cantovella ?


« — Franchement, Alexandre, crois-tu qu’il y avait grand-chose à récupérer en bas ? »
J’aurais écrit : « — Franchement, Alexandre, crois-tu qu’il y ait eu grand-chose à récupérer en bas ? »

Symétriquement placées de chaque côté d’une grande vitre bleutée, deux toiles perpendiculaires se faisaient presque face.
Le « perpendiculaires » me semble perturber la compréhension.

« — La course a eu lieu par gros temps. La bôme a frappé mon fils qui est tombé à l’eau. L’équipage de son voilier, emporté par son élan, n’avait pas le temps de manœuvrer.
Peut-être
« — La course a eu lieu par gros temps. La bôme a frappé mon fils qui est tombé à l’eau. L’équipage de son voilier, emporté par son élan, n’a pas eu le temps de manœuvrer. »
Ou
« — La course a eu lieu par gros temps. La bôme a frappé mon fils qui est tombé à l’eau. L’équipage de son voilier, emporté par son élan, n’eut pas le temps de manœuvrer. »

Merci pour la lecture, le nom du peintre m’a beaucoup plu, il ya effectivement ici un détachement très britannique et très fin 19ième dans votre écriture … J'ai bien aimé la fin et son petit côté gore.

   Donaldo75   
13/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,

Cette enquête est prenante, même si certaines des descriptions sont un peu longues et n'apportent pas forcément au récit. Certaines phrases sont également longues, peut-être en hommage aux auteurs de l'époque.

Toujours est-il que je salue ton imagination, parce qu'il en fallait pour mener le lecteur dans cette recherche du mystère de la noyade. En plus, ayant lu ici l'épisode des chronocytes, je trouve que le lien est bien amené, en finesse sans s'attarder sur l'autre nouvelle.

J'ai passé un bon moment.

Merci,

Don

   Louis   
21/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un « polar » fantastique et original.

Un torrent s’écoule soudain du deuxième étage d’un immeuble parisien : image poétique surréaliste, et plus étonnante encore quand l’on découvre que l’eau de ce torrent charrie des algues et des coquillages, que cette eau est salée, qu’elle est une eau de mer.
Un bout d’océan dans une rue de Paris. Une vague d’une mer immense, invisible, virtuelle, « prend corps » et s’écrase sur un trottoir de la ville, passant par une fenêtre, entraînant dans sa chute le corps, celui d’un humain.

L’enquête est menée par « l’inspecteur spécial Cantovella », sorte de double français du célèbre Sherlock Holmes, comme lui coiffé d’un Deerstalker.
On est en présence du premier double d’une nouvelle qui traitera particulièrement ce thème.
L’inspecteur adjoint nommé « Bazoche » semble, quant à lui, une doublure du docteur Watson.

Ces doubles littéraires se retrouvent ébahis devant un double pictural, dans l’appartement d’où ont chuté l’homme et la vague. Le tableau redouble de façon naturaliste, et très réaliste, une mer démontée sous l’effet d’une tempête.
L’œuvre est attribuée à un peintre britannique nommé « Dorian Black », qui semble un reflet, un double du personnage créé par Oscar Wilde : « Dorian Gray », même prénom, même référence à la couleur dans les noms, noir pour l’un, gris (à une lettre près) pour l’autre.

Le double de Gray, en Black, peint des « diptyques miroirs ». Tout tableau est peint par lui en double, et l’un est le reflet inversé de l’autre.
De même que le portrait de Dorian Gray est vivant, qu’il vieillit à la place de son modèle, les tableaux de Dorian Black ont une vie, une réalité ; ils ne représentent pas la réalité, ils la re-présentent. Le tableau qui figure l’océan est devenu, pour un moment, l’océan lui-même.

Un jeu complexe de redoublements est ainsi mis en place.
Et, si la peinture réaliste de Dorian Black copie la nature, la nature à son tour imite l’œuvre d’art. Une interprétation originale ici de l’affirmation surprenante d’Oscar Wilde : « La nature imite l’art ».

L’enquête de Cantovella se dirige dès lors sur la recherche de l’homme qui possède le pouvoir extraordinaire de transformer une toile en la réalité qu’elle copie.
Il découvrira qu’il y a un lien mystérieux entre les deux tableaux qui constituent les diptyques miroirs. Agir sur l’un (la copie) permet instantanément d’agir sur l’autre (l’original).

Dans une référence contemporaine, on pourrait dire que les deux tableaux et la réalité copiée sont dans une sorte d’intrication quantique. Les doubles seraient deux, ou pluriels, et ne feraient qu’un.
Mais la référence suggérée par Cantovella est plutôt traditionnelle, il évoque, en effet, la « sorcellerie » et la magie.
Selon les croyances traditionnelles, il y aurait un lien mystérieux qui relie les choses qui se ressemblent, et qui seraient, comme disait Baudelaire, en « correspondances ». Agir sur l’une permettrait donc d’agir sur l’autre à distance, et autorise ainsi les croyances surnaturelles dans la magie.

Le texte se termine par un clin d’œil au personnage de Maurice Leblanc, en une note humoristique.
Dorian Black, en effet, maître des doubles, se fait « doubler » par Arsène Lupin !

Un texte agréable à lire, dans la veine du fantastique.

   Jean-Claude   
21/2/2018


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