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Science-fiction
Jean-Claude : Les lois du temps [Sélection GL]
 Publié le 08/09/17  -  7 commentaires  -  27765 caractères  -  67 lectures    Autres textes du même auteur

Que savez-vous des années 1890 ? Les attentats anarchistes ? L'affaire Dreyfus ?
Vous ne savez peut-être pas que la Sûreté Générale avait une Brigade Spéciale chargée des affaires extraordinaires, à moins que l'Histoire soit un peu différente…
Que s'est-il réellement passé dans cette mystérieuse usine ?


Les lois du temps [Sélection GL]


Dimanche 2 décembre 1894


Louis et Paul avaient échappé à la vigilance de leurs parents pour faire messe buissonnière. Ils avaient décidé de jouer à se faire peur. Ils empruntèrent la route envahie par les herbes qui montait sur la falaise, vers l’usine abandonnée, l’usine interdite depuis l’explosion.


Devant le bâtiment en ruine, ils hésitèrent. Les adultes évitaient l’usine, certains la prétendaient hantée, d’autres la disaient maudite. Personne ne s’aventurait sur la falaise. Pourtant, à la connaissance de Louis, il ne s’y passait rien. Le garçon entra et son camarade, inquiet, le suivit.


Ils traversèrent en soulevant beaucoup de poussière les restes éparpillés d’une gigantesque machine et avancèrent jusqu’à une structure métallique, charpente d’une sphère sans coque, en partie déformée par l’explosion. En son centre, fixé au sol, trônait un fauteuil penché dont le cuir était lacéré. Silencieux, ils contournèrent la structure. Soudain, un homme apparut devant eux. Ils se tétanisèrent.


L’homme, en position assise, mais dans le vide, tomba tout de suite sur le sol, soulevant un nuage de poussière, et demeura inanimé. Les enfants se consultèrent du regard mais, terrorisés, ils n’osèrent pas bouger.


Beaucoup de temps passa. La crainte décrut peu à peu. Lassé, Paul gémit qu’il voulait partir et qu’il avait envie de faire pipi. Louis l’ignora et observa attentivement le corps. Il perçut le lent mouvement de la respiration. L’homme vivait. Il dormait donc ou était évanoui. Louis s’approcha et toucha le bras de l’homme, ses doigts s’enfoncèrent dedans, entourés de petits éclairs. Une sensation inconnue lui secoua la main. Il la retira par réflexe et cria autant de peur que de douleur. Paul hurla et fit un bond en arrière. L’homme disparut.


Hébétés, les deux garçons fixèrent l’espace vide. Il leur fallut une longue minute avant de détaler, poursuivis par leur propre panique. Louis heurta de plein front un des deux gendarmes qui passaient par là et avaient remarqué leur course folle. Son collègue attrapa Paul qui ne l’avait même pas vu.


Les gendarmes eurent du mal à calmer les enfants et encore plus de mal à croire ce que Louis raconta d’un débit haché, ponctué des « c’est vrai, j’l’ai vu » de Paul. Toutefois, ils se rappelèrent la missive du ministère de l’Intérieur qu’avait lue, la semaine précédente, le commandant de la compagnie. La Sûreté Générale devait être informée de toute affaire extraordinaire ou potentiellement extraordinaire.



Mardi 4 décembre 1894


Louis s’arrêta devant le bâtiment éventré dont le portail gisait dans la cour. Il se tourna vers les drôles de policiers qui étaient venus le chercher à l’école. Il s’étonna encore une fois de la casquette à deux visières de l’inspecteur spécial Cantovella et de la taille de l’inspecteur de deuxième classe Bazoche. Il voulut parler d’un ton ferme mais ne put s’empêcher de chevroter.


— C’est ici.


Cantovella examina les gonds métalliques, figés dans un mouvement de fuite inachevée. Ils avaient été déformés par une forte pression exercée sous une chaleur intense. L’inspecteur remarqua que l’enfant trépignait d’impatience. Il sortit une pièce de sa gabardine et la lui donna.


— Merci Louis. Nous n’avons plus besoin de toi.


Le garçon s’enfuit en courant comme s’il avait peur qu’on lui reprît son trophée. Les deux hommes partagèrent un bref rire complice puis entrèrent dans la cathédrale industrielle moribonde.


La charpente d’acier du toit, nue, jetait ses poutres tordues vers le ciel, tels des doigts crochus qui essaieraient d’en arracher les nuages. Des pétales de métal épais et noircis jonchaient le sol, oripeaux délaissés d’une titanesque turbine à vapeur éviscérée. Son rotor, grand comme trois hommes, encastré aux trois quarts dans un mur de brique, témoignait de la violence de l’explosion du 31 mars 1892.


Avant de se planter dans la brique, le rotor avait éborgné une structure évoquant un gyroscope qui hébergeait en son centre un fauteuil au cuir lacéré. Elle avait aussi arraché de lourds câbles de cuivre gainés dont les moignons inertes pendaient depuis un amalgame de ferraille, ultime dépouille d’un appareil impossible à identifier et désormais dépourvu de courant.


Cantovella s’approcha du gyroscope puis s’arrêta.


— Qu’en penses-tu, Barthélémy ?

— Que c’est encore une machine bizarre, répondit Bazoche.


Le massif inspecteur adjoint contourna le gyroscope et s’intéressa à un lourd trépied qui supportait un cercle d’acier vide et sous lequel un câble électrique s’adonnait à une immobile reptation. Il héla son supérieur qui le rejoignit aussitôt.


— Il manque quelque chose, non ?

— Sans doute une sphère, répartit Cantovella.


Celui-ci examina un trou circulaire dans le mur à travers lequel il voyait la mer. Il en estima le diamètre à trois mètres. Le souffle de l’explosion avait donc projeté l’énorme boule dans la Manche.


Les enquêteurs de l’époque n’avaient obtenu aucune explication crédible de la part du baron Savitch, propriétaire de l’usine, dont la jambe droite avait été écrasée sous une plaque de fonte. Les corps du chauffeur et du mécanicien de la machine à vapeur avaient été dégagés, seuls décès à déplorer. Aucune autre victime n’avait été trouvée. Pourtant, selon les ouvriers d’entretien, en congé exceptionnellement payé depuis plusieurs jours, deux personnes auraient dû être présentes sur le site : une femme, la scientifique qui dirigeait les opérations, et un homme, son assistant. Comme le baron avait mentionné leur démission et leur départ, faits antérieurs à la catastrophe, les enquêteurs n’y avaient accordé aucun intérêt.


— Elle serait dans la mer ? demanda Bazoche, dubitatif.

— Notre baron a investi dans une entreprise de scaphandres et, depuis qu’il est rétabli, il sillonne la Manche et la mer du Nord. Il paraît que des courants remontent depuis le Cotentin vers le Pas-de-Calais, et vont même au-delà. Il a beau avoir maintenant une jambe de bois, il ne s’appelle pas Tobias Achab et ce n’est pas Moby Dick qu’il pourchasse.


L’inspecteur adjoint ouvrit la bouche pour commenter mais une femme apparut, assise dans l’air, à mi-chemin entre le fauteuil du gyroscope et le trépied. Elle agita frénétiquement les bras pour trouver un équilibre mais elle chut durement sur les fesses. Un cri lui échappa. Elle lança ses mains vers l’arrière pour ne pas basculer et toussa du nuage de poussière soulevé. Elle jeta un œil effaré vers le fauteuil comme si elle aurait dû se trouver dedans et jura. Elle se releva prestement, épousseta sa robe, considéra d’un air consterné le gyroscope en piteux état puis l’usine dévastée et s’aperçut tout à coup qu’elle n’était pas seule. Elle sursauta puis se ressaisit plus vite que les deux hommes, d’allure insolite, certainement plus surpris qu’elle.


— Bonjour messieurs, à qui ai-je l’honneur ?


Le plus petit des deux, quoique plus grand qu’elle, sourit.


— Bonjour mademoiselle. Inspecteur spécial Alexandre Cantovella, pour vous servir. Et voici mon adjoint, l’inspecteur de deuxième classe Barthélémy Bazoche. Nous sommes de la Sûreté Générale. Mademoiselle ?

— West, veuillez pardonner mon impolitesse.

— West ? Jillian West ?


La jeune femme ouvrit de grands yeux.


— En effet, mais…

— Le 31 mars 1892 vous aviez disparu, coupa Cantovella, mais le baron Savitch a prétendu que vous aviez démissionné.

— Ah ! Le baron Savitch !

— Il est donc assez logique que je vous attribue cette soudaine apparition.


La jeune femme réfléchit brièvement.


— Mon arrivée ne semble pas vous surprendre.

— Je pourrais vous dire que notre Brigade Spéciale en a vu d’autres mais, en fait, nous sommes venus suite à une précédente visite.

— John !

— John Ball, votre assistant, je présume.

— Vous savez cela aussi.

— Je mets un point d’honneur à connaître mes dossiers.

— Pourrais-je le voir ?

— Je crains que ce ne soit pas possible, ou pas maintenant.

— Que voulez-vous dire ? s’alarma Jillian.

— Eh bien, il y a deux jours, monsieur Ball est apparu au même endroit que vous. Selon les enfants qui l’ont vu, il était inconscient. Au bout d’une heure environ, il a disparu à nouveau.

— Le principe d’Archimède, souffla la jeune femme.

— Pardon, intervint Bazoche, mais je croyais que c’était pour l’eau.

— En effet, mons… inspecteur. Il s’agit d’une transposition. Tout corps plongé dans le temps subit une force opposée à l’inertie temporelle déplacée.

— Voilà qui est intéressant, dit Cantovella avant de désigner le gyroscope, mais je parierais que vous aviez prévu d’arriver dans ce fauteuil.


La jeune femme fixa l’inspecteur spécial qui traitait l’affaire comme si elle était banale.


— Plus ou moins, admit-elle, mais je m’y attendais. C’est un effet de la loi de Newton étendue au temps.

— La loi de la gravitation universelle ?

— Celle-là même, fit Jillian en fronçant les sourcils. Êtes-vous vraiment des policiers ?

— On ne peut plus policiers.


Elle regarda le géant engoncé dans un costume gris à carreaux ocre puis l’inspecteur spécial coiffé d’un incongru Deerstalker très britannique et vêtu d’une gabardine très premier Empire. Ils n’avaient pas l’air de policiers mais elle n’avait jamais eu affaire à la Sûreté Générale. Elle soupira.


— Vous ne semblez pas perturbés par les voyageurs temporels.

— Vous admettez donc être une voyageuse temporelle.

— Oui.

— Voyez-vous, mademoiselle, ce qui me perturbe ce sont les perturbations générées par les manipulateurs du temps.


Jillian balaya l’usine d’un regard inquiet.


— Vous voulez dire…

— Dans le cas présent, à part l’explosion de la turbine à vapeur, que l’on ne peut a priori pas imputer à votre voyage, et deux apparitions, dont la vôtre, les perturbations me paraissent limitées.


La jeune femme se rasséréna et revint à ses préoccupations immédiates.


— Quelle date sommes-nous, s’il vous plaît ?

— Le 4 décembre 1894, répondit Bazoche.

— J’imagine, ajouta Cantovella, qu’en tant que ressortissante britannique, il vous importe peu que nous ayons changé de président hier. Par contre, je suis au regret de vous informer que les Martiens occupent la Grande-Bretagne.

— Les Martiens ? s’écria Jillian.

— Les Martiens.


La jeune femme scruta le visage de l’inspecteur spécial pour s’assurer qu’il ne se moquait pas d’elle. Il ne plaisantait pas.


L’inspecteur spécial désigna avec emphase les décombres.


— Pourriez-vous, mademoiselle, m’expliquer tout cela ?



Lundi 28 mars 1892


— Nous avons réussi !


John Ball, enthousiaste, donna une tape sur l’épaule du baron Savitch qui faillit lâcher la canne à pommeau dont il ne se séparait que rarement. L’homme au visage sévère se retourna. Ball adopta un air contrit mais il bouillonnait de joie. À peine disparue, la pomme venait de réapparaître. Pourtant, Jillian West ne semblait pas satisfaite. Il prit la pomme sur le fauteuil au milieu du grand gyroscope. Il la trouva un peu molle puis la donna au baron qui s’intéressa aux marques de doigts creusées dans la peau du fruit.


— Ah ! Tout de même !


La jeune scientifique, enfin radieuse, désigna la pomme sur le fauteuil. Son heure d’arrivée correspondait à l’énergie utilisée pour l’envoyer dans le futur.


— Mais c’était quoi, l’autre pomme ? demanda Ball.

— Peut-être un envoi vers le passé, suggéra Savitch.

— Nous n’avons pas prévu de trajet dans ce sens, répartit Jillian.

— Il est vrai, mais peut-être changerez-vous d’avis.


Soudain, la pomme disparut.


— Eh ! cria Ball. Mais c’est quoi ça ?

— Voilà qui explique notre pomme de tout à l’heure, répondit Jillian.


Les deux hommes, abasourdis, la fixèrent. Elle en bafouilla presque.


— Euh… Disons qu’il y a eu une réaction, que le temps a renvoyé l’objet dans le passé. Pas exactement au point de départ, j’en conviens, mais… Un peu comme le principe d’Archimède.

— Judicieuse analogie, commenta le baron. S’il s’agit bien de cela.

— C’est assez facile à vérifier.

— Certes.


Savitch afficha une inhabituelle satisfaction, ce qui intrigua John Ball mais passa inaperçu de la jeune femme, aux anges.


À cause de ses théories sur le temps jugées fantaisistes, Jillian West avait été conspuée à l’Académie des sciences de Londres au point qu’elle avait fui sur le continent pour se faire oublier. John Ball, son fidèle assistant, l’avait suivie. La jeune femme avait envisagé de proposer ses services à la jeune Compagnie des Intelligences Botaniques dont le siège était à Paris et qui employait un grand nombre de scientifiques mais elle avait été contactée par le baron Savitch qui lui avait proposé de financer une machine à parcourir le temps.


Jillian jeta un œil à la gigantesque sphère de cuivre, à gauche du gyroscope. Elle contenait quelques grammes de matière bleue que le baron avait nommée « chronocytes », les cellules du temps. Elle avait entendu dire qu’il était allé les chercher en Bourgogne mais elle n’imaginait pas une mine ou une fabrique d’un tel matériau. Elle se demanda encore une fois pourquoi Savitch, qu’elle trouvait particulièrement intelligent, l’avait sollicitée. Il lui avait dit que le temps n’était pas son domaine de prédilection et que, pour lui, le seul intérêt du temps était qu’il pouvait fournir une énergie illimitée et perpétuelle qu’il espérait capturer dans la sphère. Elle s’inquiéta d’une interruption prématurée de ses expériences si le globe devenait trop vite une sorte de pile éternelle. En attendant, la sphère servait de transformateur. Elle convertissait l’électricité en force de propulsion temporelle et elle ne semblait pas fonctionner comme un accumulateur.


Jillian avait étudié d’infimes quantités de chronocytes sans trop y croire mais, très vite, ravie d’avoir enfin une preuve tangible de ses théories, elle s’était enflammée. Encouragée par Savitch, elle avait imaginé un concentrateur, la sphère. Le baron avait dessiné les plans d’une immense centrale électrique à vapeur, confirmant ainsi des compétences que soupçonnait Jillian. Il avait ensuite financé la construction de cette usine dans laquelle la jeune scientifique avait installé sa machine. Elle avait alors effectué de longs calculs théoriques établissant le rapport entre l’énergie employée et le déplacement dans le temps, uniquement vers le futur, pour avoir une preuve. Et la pratique confirmait la théorie.


Elle ferma les yeux pour apprécier son succès puis les rouvrit.


— Une autre pomme, John.

— Une verte ?

— Une différente !

— Va pour la verte.


Le jeune homme posa le fruit sur le fauteuil.


— Monsieur le baron, pourriez-vous demander à vos employés de doubler la puissance ?

— Bien entendu, mademoiselle.


L’homme rejoignit le chauffeur et le mécanicien, leur dit quelques mots puis revint. La cadence de la turbine à vapeur accéléra, dans un vacarme évoquant une mer d’acier dont les rouleaux s’écrasent sur une plage de galets. Quand le rythme fut régulier, elle héla John Ball, qui était aux manettes de la chronovisée.


— Une heure !

— Entendu !


Quand il eut réglé la portée, elle abaissa un levier. Il ne se passa rien de spectaculaire. L’espace se troubla légèrement à l’intérieur du gyroscope, un souffle d’air balaya la salle. La pomme verte disparut.


La pomme réapparut deux minutes plus tard. Le baron, jusqu’ici en retrait, se hâta de s’interposer entre le fauteuil et John Ball qui allait la prendre.


— Vous n’avez donc rien vu ?


Jillian observa le fauteuil. Ses sourcils se levèrent.


— Vous avez raison, monsieur le baron. Elle n’est pas à la même place. John ! Un mètre s’il te plaît !


L’assistant, hébété, hésita puis il se dépêcha d’aller chercher l’objet requis. Le baron remarqua un pli anormal dans la peau de la pomme. Il s’empressa de l’attraper puis mit à sa place un papier. Le fruit était mou. Il parut réfléchir puis jeta la pomme dans une corbeille. Perplexe, Jillian hésita à dire quelque chose mais, puisqu’il avait marqué l’emplacement, retint la question qui lui venait. De retour, Ball mesura l’écart entre le papier et le centre du fauteuil, point de départ de la pomme.


— Comment expliquez-vous ce décalage ? demanda Savitch.

— Peut-être une forme dérivée de la gravitation universelle, lâcha Jillian d’un ton marqué de scepticisme.

— Je connais bien les travaux de monsieur Newton mais je ne vois aucune corrélation avec ce que nous observons.

— Eh bien… La Terre se déplace dans l’espace, à une vitesse de trente-quatre kilomètres par seconde. Si le déplacement dans le temps s’effectuait sur un point fixe de l’univers, un saut d’une simple seconde aurait placé cette pomme à trente-quatre kilomètres d’ici, deux mille quarante kilomètres pour une minute. Pour une heure, la pomme devrait se retrouver dans l’espace. Pourtant, la pomme est retombée près de son point de départ.

— Et pourquoi cela ?

— La force d’attraction de la Terre ! Toutefois, comme il y a déplacement, la pomme ne revient pas au même endroit.

— Je vois.


La conversation continua jusqu’à l’apparition de la pomme, à l’heure dite. Elle disparut quelques secondes plus tard.


Le trio expédia une troisième pomme, deux heures plus loin. Quand elle revint, Savitch s’empressa de la subtiliser, non sans laisser une marque pour les mesures, ce qui intrigua John Ball mais laissa Jillian West indifférente car son esprit tentait de définir des lois applicables au temps. La pomme était encore plus molle. Le baron sentit un picotement dans sa main, comme de l’électricité. Il eut du mal à ne pas afficher un air triomphant. Le fruit avait accumulé de l’énergie temporelle. Il jeta la pomme dans la corbeille.


Ce troisième envoi leur avait permis de constater que la moitié du décalage était effective à l’arrivée dans le futur et que l’autre moitié s’opérait lors du retour.



Mardi 29 mars 1892


Quelques pommes plus tard, la nuit s’effaçait dans une nouvelle journée et des cernes creusaient leurs empreintes sous les yeux, mais Jillian avait posé une règle simple qui permettait de calculer le décalage entre le départ et l’arrivée en fonction de la durée parcourue. Le baron suggéra l’arrêt des travaux et imposa un « congé mérité » à ses deux partenaires. Il ne voulait pas les revoir avant jeudi.


Après avoir raccompagné la jeune scientifique jusqu’à ses appartements, John Ball rebroussa chemin. Il se posait beaucoup de questions, notamment au sujet des pommes que Savitch avait systématiquement soustraites à leur examen et dont, pour certaines, il avait pu voir la peau flétrie. Le baron les avait toutes jetées à la corbeille. Il sourit en pensant à Jillian West, trop concentrée sur ses équations pour noter ce genre de détail, détail qui méritait une investigation.


Quand il arriva à l’usine, le jour avait pris ses droits. Il avança discrètement jusqu’à une fenêtre. Il repéra le mécanicien et le chauffeur qui jouaient à un jeu invisible depuis sa position. Ils étaient loin du portail qu’il trouva entrouvert. Il entra à pas de loup et se dirigea vers le gyroscope. Il espéra que le baron n’avait pas vidé la corbeille. Il n’avait pas osé la fouiller devant lui. Soudain, il se figea.


Savitch lui tournait le dos, assis, canne posée sur la table. Il comparait plusieurs feuilles de papier et écrivait de temps en temps. Manifestement, il effectuait des calculs. Ball hésita à partir puis il vit la corbeille, deux mètres sur sa gauche. Il glissa en silence vers elle. Il la souleva avec précaution et n’y découvrit qu’un magma informe dans lequel il distingua des queues de pomme. Il allait la reposer quand un petit éclair attira son attention. Il s’aperçut que le jour l’avait empêché de discerner une légère luminescence. Intrigué et oubliant le baron, il prit la corbeille par le bord et plongea la main dedans. Une petite décharge électrique le fit crier. Il lâcha la corbeille qui atterrit avec fracas. Savitch se leva brusquement, attrapa sa canne et lui fit face.


— Que faites-vous ici, monsieur Ball ?


Celui-ci décida que mentir serait vain.


— Je m’intéresse à l’évolution des pommes après leur voyage vers le futur. Je ne voulais pas vous déranger.


Le baron fit un pas.


— Et qu’en concluez-vous ?


Ball se racla la gorge.


— Que le voyage les transforme en compote.


Le baron fit deux pas.


— N’avez-vous rien observé d’autre ?

— Euh si, admit Ball, une légère luminescence.

— Bien bien bien. Mais ce n’est pas cette vision qui vous a fait crier.

— Non. J’ai eu un léger choc électrique en touchant cette compote.

— Et qu’en concluez-vous ?


Savitch avança encore. Le jeune homme fronça les sourcils, agacé par cette question répétée.


— Que vous avez trouvé votre énergie.

— En effet, mais cela doit rester entre nous. Mademoiselle West a, en vous, un excellent assistant. Il est dommage qu’elle doive vous remplacer.


Le jeune homme ne cacha pas son étonnement. D’un geste vif, Savitch leva sa canne et en abattit le pommeau sur la tempe de Ball qui s’effondra telle une poupée de chiffon. Le baron eut un rictus sardonique. John Ball lui serait utile. Il avait besoin d’un élément organique à envoyer dans le futur, loin dans le futur, six cent quatorze jours si ses calculs s’avéraient exacts. La masse de l’assistant suffirait sans doute à produire la réaction escomptée.


Savitch traîna sa victime inanimée jusqu’au fauteuil au milieu du gyroscope. Il la hissa dessus. Ensuite, il alla demander au mécanicien et au chauffeur de mettre la turbine à vapeur en route, à puissance maximale.


Sous l’œil attentif du mécanicien, le chauffeur enfourna pelletée sur pelletée de charbon. La pression augmenta. Elle approcha de la rupture mais le vacarme des tours de rotor devint régulier.


Savitch effectua les derniers réglages de la chronovisée et abaissa le levier. L’air dans le gyroscope se troubla et John Ball disparut. Le fauteuil, fixé au gyroscope, vibra mais finit par se stabiliser. Le baron sortit une montre de sa poche. Il patienta, un peu moins d’une heure.


Un bruit sourd s’éleva de la sphère de cuivre placée à gauche du gyroscope. Malgré son poids, elle trembla sur sa base puis s’immobilisa. La sphère se mit à briller d’une luminescence bleuâtre.


Le baron sourit. Ses prévisions étaient justes. Grâce aux calculs de Jillian West, John Ball, ou ce qu’il en restait, était revenu du futur au cœur de la sphère. Son corps s’était fragmenté en fusion temporelle et Savitch disposait désormais, il en était convaincu, d’une source d’énergie perpétuelle. Il ordonna l’arrêt de la turbine.



Jeudi 31 mars 1892


— Vous dites qu’il est parti ?


Jillian West avait hurlé. Sa voix avait vibré d’une manière inattendue. Le baron Savitch leva les yeux au ciel puis montra le gyroscope.


— Je comprends vos inquiétudes. Justement. Monsieur Ball a insisté, et je reconnais que j’ai cédé, pour expérimenter un long voyage vers le futur avant que vous ne le fassiez vous-même.


La jeune scientifique s’en voulait de ne pas s’être préoccupée de l’absence de son assistant et, surtout, de l’avoir, même sans le savoir, laissé tenter cette aventure. Elle avait cru qu’il avait mis à profit son congé pour une virée dans les bars de Cherbourg. Elle l’avait bien mal jugé. Elle redevint plus pragmatique.


— Combien de jours ?

— J’ai estimé la puissance maximale que pouvait fournir la turbine et nous sommes tombés d’accord sur six cent quatorze jours.

— Six cent quatorze ? s’écria Jillian.

— Oui. J’ai conservé le réglage de la chronovisée.

— Mais il n’est pas revenu !

— En effet. Il semblerait que nos observations relatives aux retours des pommes nous aient induits en erreur.

— Il faut que j’aille le chercher.

— Ce serait une folie mademoiselle, soupira Savitch. Je vois que vous êtes aussi intrépide que le craignait monsieur Ball. En outre, je ne suis pas certain que vous puissiez revenir.

— Je dois le rejoindre, alors.


Savitch hésita. Il trouvait dommage de gâcher un tel talent scientifique mais il pressentit que la jeune femme ne cèderait pas. D’un autre côté, puisqu’elle s’obstinait, elle pourrait effectivement, en revenant du futur, rejoindre John Ball au cœur de la sphère, ce qui accroîtrait son potentiel énergétique.


— Soit. Je vais demander qu’on relance la turbine. Je pense qu’il vaut mieux ne pas toucher aux réglages. Vous arriverez donc deux jours après lui.

— Merci, fut tout ce que la jeune femme parvint à dire.


Pendant que Savitch s’éloignait, elle entra dans le gyroscope et s’installa dans le fauteuil. Elle remarqua le faible halo bleuté autour de la sphère. Elle s’interrogea. Le baron avait-il réussi à récupérer de l’énergie temporelle ?



Mardi 4 décembre 1894


— Donc, vous ignorez tout de l’explosion de cette usine, qui a eu lieu le jour même de votre départ, et vous ne savez pas ce qu’il s’est passé entre monsieur Ball et le baron Savitch, commenta l’inspecteur Cantovella suite au récit de Jillian West.


La jeune scientifique baissa les yeux et se mordit la lèvre.


— Je crois que le baron a estourbi monsieur Ball, intervint Bazoche. Quand vous êtes arrivée, vous étiez consciente.


Jillian West contempla distraitement les deux hommes. Ils raisonnaient comme des policiers et ils avaient raison. Son assistant était arrivé inconscient, ce qui ne pouvait être expliqué que par une cause extérieure, et il était reparti. Reparti ? Elle pensa soudain à la luminescence de la sphère, et comprit. John Ball était devenu la source d’énergie que cherchait Savitch. Elle-même allait repartir et rejoindre John. Les six cent quatorze jours correspondaient sans aucun doute au décalage qui la placerait dans la gigantesque boule. Les yeux agrandis d’horreur, elle fixa le cercle vide du trépied.


— À quoi avez-vous pensé, mademoiselle ? s’enquit Cantovella.

— Aux machinations du baron, s’exclama-t-elle. Je sais comment il a tué John et comment il va me tuer…


L’inspecteur spécial attendit qu’elle reprît son souffle. Elle pointa le trépied du doigt.


— Où est passée la sphère ?


L’inspecteur de deuxième classe désigna le trou dans le mur.


— Elle est passée par là et est tombée dans la mer. Le souffle de l’explosion.

— Je peux vous dire que le baron la cherche encore, ironisa Cantovella. En quoi est-elle importante ?

— John est revenu dedans, haleta la jeune femme, comme l’a voulu ce damné Savitch, tout cela pour son énergie perpétuelle.

— Mademoiselle, vous disparaissez, s’exclama Bazoche.


Jillian regarda sa main, floue, au travers de laquelle elle vit le sol. Elle fronça les sourcils puis bondit vers le cœur de l’usine.


— Vite ! Je dois l’empêcher de contrôler cette énergie.

— Mais de qui parle-t-elle ? demanda Bazoche alors que les deux hommes lui emboitaient le pas.

— Du baron.


Jillian examina l’usine en ruines, chercha l’ancien emplacement de la chaudière puis se plaça à proximité. Elle espéra que le décalage serait efficace. Elle n’était déjà plus qu’une ombre.


— Comment le baron va-t-il vous tuer ? demanda Cantovella.


Jillian écarta les bras.


— Ainsi.


Elle disparut, renvoyée vers le passé.


— Qu’a-t-elle voulu dire ? s’enquit Bazoche.

— Que le voyage dans le temps est l’arme du crime.

— Ah…

— De plus, l’affaire de l’explosion est résolue.

— Ah bon ?

— Je crois que mademoiselle West a préféré se matérialiser dans la turbine plutôt que dans la sphère, provoquant ainsi l’explosion de la chaudière.

— Fichtre. Mais elle ne se souvenait pas de l’explosion.

— C’est normal. Si j’interprète correctement ses explications, elle réapparaîtra le 31 mars 1892, mais une heure après son départ.

— Et que faisons-nous maintenant ?

— Maintenant ? Nous avons un baron à harponner.


 
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   socque   
8/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une bonne histoire de voyage dans le temps, je trouve, qui renouvelle habilement le genre. Je regrette de n'avoir pas compris le "coup" de la réaction passé-futur au centre de l'intrigue, mais j'ai apprécié l'ambiance steampunk, le contraste entre les personnages très datés dix-neuvième siècle et leur acceptation benoîte du principe de voyage dans le temps. Et coupler cela avec la quête d'une énergie perpétuelle, c'est malin, à mon avis.

La nouvelle pourrait paraître un peu longue, mais je ne trouve pas, pour moi il fallait ça pour bien poser l'ambiance. Mon gros bémol, c'est de n'avoir pas compris le renvoi dans le passé de l'objet qui va dans l'avenir, même si je subodore une histoire d'"action-réaction".

EDIT : Depuis l'Espace Lecture, je pense avoir mieux saisi le principe du voyage dans le temps, dans ce récit. Il s'agit davantage d'un "catapultage élastique dans le temps", en fait, non ?

   Asrya   
23/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Il faut vraiment avoir du courage pour s'attaquer à un récit qui mêle des voyages dans le temps. Je ne m'y risquerais pas.
C'est très bien écrit, on lit l'ensemble avec grand plaisir ; bien que certains passages soient un peu confus.

Nous sommes obligés de vous croire par rapport aux théories scientifiques que vous avancez. Bon... le coup de l'attraction de la Terre qui permet de limiter, voire qu'il n'y ait pas du tout de déplacement pendant le voyage me paraît peu crédible (mais qu'est-ce que la crédibilité dans un voyage temporel...). Vous avez au moins cherché une explication pour élucider ce point ; qui plus est, vous vous en servez extrêmement bien avec le dernier voyage de Jilian... chapeau.

Ce texte est le fruit d'un travail de réflexion auquel je n'ai pas décelé la moindre erreur : bravo.

Petit bémol, on comprend difficilement comment la sphère a pu atterrir dans la mer (tous les détails ne sont-ils pas importants ?)

Dernier bémol, qui vient plus d'un ressenti personnel à la lecture, votre style d'écriture ne m'a pas réellement captivé. C'est bien écrit certes, mais c'est propre, un peu plat ; dommage.

Merci beaucoup pour cette découverte littéraire,
Bravo pour l'idée, le scénario, le réalisme, pour le style... j'espère être plus séduit une prochaine fois !
Au grand plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Tadiou   
31/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien
(Lu et commenté en EL)

Je ne suis pas allé vérifier la cohérence interne de tout ce qui est raconté là, mais comme c’est fait de manière habile, le lecteur est prêt à faire semblant de croire que tout se tient. Un peu comme pour le roman de Bernard Werber « Les fourmis » : il est tellement convaincant qu’on ne demanderait qu’à croire que les fourmis réussissent à communiquer avec les humains.....

J’apprécie cette torsion drôle des lois de la physique et des considérations (élucubrations humoristiques) sur le temps :

« Tout corps plongé dans le temps subit une force opposée à l’inertie temporelle déplacée. »

« C’est un effet de la loi de Newton étendue au temps. »

« le seul intérêt du temps était qu’il pouvait fournir une énergie illimitée et perpétuelle qu’il espérait capturer dans la sphère. »

L’intrigue en elle-même me semble alors tout à fait secondaire.

C’est un bon moment de lecture ; du bon farfelu bien imaginé, bien construit.

Un peu longuet ? L’essentiel est que cela fait bien sourire…

Tadiou

   Cat   
8/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Jean-Claude,

Situer l’intrigue dans un présent qui est le futur d’un passé proche, le tout se jouant dans un même lieu, est original, même si je me suis un peu mélangé les pinceaux dans les allers-retours et les motivations scientifiques.

Normal, je ne suis pas calée en la matière.

L’attraction terrestre et du principe d’Archimède dont tu as rejoué les partitions avec un brin de loufoquerie est jubilatoire à lire.

J’ai apprécié aussi de rencontrer une héroïne féminine, dans ce genre, davantage dédié aux héros masculins, surtout en littérature. Les blockbusters actuels l'ont bien compris, eux qui tendent depuis quelques années à inverser la tendance, mettant en avant des Scarlett Johansson et autres Avengers.

Merci pour le bon moment de lecture dans ce time space.

A te relire.


Cat

EDIT : Oups ! J'affiche un ton péremptoire en affirmant que les héroïnes SF sont moins mises à l'honneur en littérature... je précise qu'il s'agit juste de mon impression et rien d'autre, vu que je ne lis pas de SF en général...

   SQUEEN   
8/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Je ne lis plus de sf depuis longtemps, mais même quand j’en lisais (beaucoup) le thème du voyage dans le temps ne me plaisait pas trop, les aspects techniques ou scientifiques ne m’attirent pas trop… Vous semblez les maîtriser, par contre les personnages ne sont pas très travaillés ce n’est sans doute pas ça qui vous occupe, j’ai toujours besoin de savoir moi, ce qui motive les actions des personnages, ici je suis un peu perdue, le scénario est bon et coule bien, mais pour moi pas assez de « profondeur » dans les personnages. Trop attaché sans doute à la cohérence temporelle (et spatial) de votre intrigue complexe, il me semble que le reste est un peu passé à la trappe. Le côté légèrement loufoque et foutraque m’a plu.
Bon, je vais encore faire ma maligne : dans une histoire de voyage dans le temps les anachronismes peuvent être perturbants Moby Dick est bien paru en 1851, là tout va bien, mais si mes sources sont exactes, il n'a été traduit en français qu'en 1928... https://fr.wikipedia.org/wiki/Moby_Dick Après que la traduction ou la traductrice ai pu voyager dans le temps ne m’étonnerait pas ! Ou alors il l'aura lu en anglais.

   hersen   
8/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un autre texte de fiction, l'auteur semble les affectionner !

De mon point de vue, et je ne m'intéresse à la fiction que lorsqu'elle présente une question, sociétale, je dirais que je ne suis pas une bonne cliente.

Ici, plongé dans une époque victorienne, le style colle bien. Mais j'ai quand même trouvé l'histoire un peu longue, ce qui est souvent mon problème quand je lis de la fiction, quand il faut en fait expliquer, justifier, et pour autant on reste dans le flou.
Et je trouve les personnages un peu plats. Un peu ternes.

Par contre le principe d'Archimède appliqué au temps, les chronocytes, cela m'a bien plu.

Je pense qu'il manque un petit grain de folie dans la narration pour que j'adhère. Les pommes, la compote, on était pourtant sur le bon chemin !

Une bricole : "ce qui me perturbe, ce sont les perturbations..."
Jean-Claude, tout ceci est bien perturbant :) ;)

Merci de cette lecture

   Donaldo75   
9/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,

Eh bien, ces histoires de voyage temporel sont compliquées. Pourtant, j'ai aimé celle-ci, même si j'avoue avoir laissé quelques neurones dans la lecture, et surtout la manière que tu as de raconter.

Le déroulement, avec Louis et Paul en patients témoins de l'intrigue, jusqu'à l'arrivée de Jillian West, est bien rythmé. Le coup des Martiens est marrant, parce qu'il représente aussi la science-fiction du dix-neuvième siècle.

Le dénouement est réussi; Jillian se sacrifie, les policiers restent des policiers, droits dans leurs bottes. C'est réaliste.


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