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Fantastique/Merveilleux
Jean-Claude : Les mousquetaires de Carmaux
 Publié le 24/11/18  -  4 commentaires  -  57914 caractères  -  27 lectures    Autres textes du même auteur

1895, la grève à la verrerie de Carmaux aurait dû se terminer mais le patron a enchaîné par un lock-out. Malgré tout, sur les conseils du député Jean Jaurès, le mouvement reste pacifique. Cette grève fera date car elle aboutira à la création de la première entreprise autogérée.
C'est dans ce climat social tendu que se produisent des décès étranges, ce qui fera venir de Paris la Brigade spéciale. Mais la trouble Police spéciale des chemins de fer a déjà quelqu'un sur place.


Les mousquetaires de Carmaux


La porte de la taverne à peine fermée derrière lui, Nicolet Dreuilhes chancela. Il n’aurait pas dû accepter la baujariá, la dernière tournée de fée verte offerte par la patronne. Celle-ci s’appelait-elle vraiment Esméralda ? Les paris avec ses collègues verriers, grévistes comme lui, restaient ouverts. Même son ami, Séverin Jeambert, n’avait jamais vendu la mèche à propos de sa mère. Et il ne risquait plus de le faire puisqu’il était mort un mois plus tôt, laissé sur le carreau par des briseurs de grève, tous en étaient certains. C’est d’ailleurs à sa mémoire qu’il avait bu avant de partir.


La grève ! Dreuilhes fouilla des yeux la pénombre tombée sur Carmaux depuis l’extinction des réverbères à gaz. Le couvre-feu décrété par le préfet dès le début du conflit étant toujours d’actualité, les gendarmes ne se montreraient guère tolérants s’ils prenaient en faute un des « meneurs ».


Dès le premier pas, Dreuilhes tituba, mais il continua sa progression hasardeuse en se gaussant de lui-même. L’ivresse de l’absinthe. Pour fuir la dure réalité. La reprise du travail votée à l’instigation du député Jean Jaurès, Eugène Rességuier avait répondu par une grève du patron en mettant mille deux cents ouvriers sur la paille. La réouverture ne devrait pas tarder, mais sans syndicaliste ni socialiste, et avec de nouveaux embauchés étrangers au Tarn. Pas grand monde en fait : les verriers, solidaires, comptaient beaucoup sur la souscription promue par Jaurès et ses amis dans le but de créer une verrerie gérée par les ouvriers. Rességuier avait cependant rallumé un premier four devant le préfet, histoire de montrer qu’il finirait par gagner. Deux mois déjà, et la bourse vide. Voracité de l’absinthe.


Ses yeux accoutumés à la faible luminosité de la demi-lune, Dreuilhes repéra une silhouette qui se dirigeait vers lui. Seule, sans uniforme. Il ne s’agissait pas d’un gendarme, mais le verrier n’était pas rassuré pour autant : des provocateurs de la police sévissaient depuis quelque temps. Inquiet, il essaya de reconnaître l’individu qui approchait, mais les traits de celui-ci demeurèrent troubles. Dreuilhes eut soudain très froid. Gagné par un début de panique qu’il ne comprenait pas, il décida qu’il ne se laisserait pas faire.



Avant que la porte de Chez Esméralda se referme derrière Dreuilhes, les deux gendarmes tapis dans l’ombre eurent le temps de reconnaître le syndicaliste qu’ils surveillaient. Les consignes de l’inspecteur Tournadre, ce policier spécial mandaté par le préfet, étaient claires : saisir la moindre occasion pour mettre les meneurs derrière les barreaux. Pourtant, le maréchal des logis-chef Planoles ne se sentait pas pressé d’intervenir. Comment n’aurait-il pu hésiter avec un frère verrier, meneur lui-même, et un autre qui avait participé au conflit des mineurs trois ans plus tôt ?


— Regardez, chef ! s’écria le brigadier à son côté en montrant l’homme.


Dreuilhes, qui avait cessé de marcher, s’agitait avec de grands gestes désordonnés tout en ahanant des cris inarticulés. Avec la faible luminosité, Planoles ne parvint à déterminer si l’homme se battait contre un ennemi invisible ou s’il gesticulait pour chasser une nuée d’insectes. Tout à coup, le verrier se figea avant de tomber face contre terre.


Planoles courut alors vers l’homme et, sans attendre son subordonné, le retourna pour palper la carotide. Aucun pouls sous ses doigts. Tandis que le brigadier s’accroupissait près de lui, Planoles tendit en tremblant la main vers les yeux clos du défunt. Après avoir soulevé une paupière, il laissa échapper un juron. L’œil brillait, comme éclairé de l’intérieur par une faible lumière verte qui perçait la nuit malgré les ombres dansant sur la cornée.


Le maréchal des logis-chef soupira. C’était le deuxième cas à Carmaux. Peut-être y en avait-il ailleurs. En tout cas, il ne pouvait plus ignorer les directives du ministère de l’Intérieur : il devait prévenir la Sûreté générale. Tournadre n’allait pas aimer ça, mais cette idée n’était pas pour déplaire à Planoles.



***



Le docteur Rouanet contemplait d’un œil maussade les policiers parisiens qui avaient réquisitionné une salle d’opération de l’hôpital général d’Albi pour examiner le cadavre du verrier amené deux jours plus tôt. Il supportait mal leurs exigences. Ne bloquaient-ils pas une salle et un médecin, alors que son établissement manquait d’équipements sanitaires, de personnel médical et même de lits ? Sans compter qu’ils pourraient vouloir utiliser le récent service de radiologie. De surcroît, il avait dû faire venir des pains de glace pour conserver le corps, comme réclamé par ces messieurs de la Sûreté générale.


Après avoir plongé la salle dans le noir, pour permettre l’observation de la curieuse phosphorescence des yeux de la victime, il venait d’ouvrir les rideaux occultant les fenêtres. Et maintenant, il observait cette mystérieuse Brigade spéciale que le président Félix Faure tenait, disait-on, en grande estime.


— Qu’en penses-tu Hilarion ? demanda l’inspecteur Cantovella, qui n’avait guère quitté une curieuse casquette à deux visières, à l’échalas aux airs de dandy souffreteux penché sur le cadavre.

— Eh bien, il faut que je prélève un œil pour reproduire les expériences du docteur Dubois, répondit le docteur Combes avant de suspendre sa phrase à ses réflexions.

— Dans quel but ? insista Cantovella.

— En travaillant sur les lucioles, cet éminent biologiste a établi qu’une enzyme, la luciférase, agissait en présence d’oxygène sur un substrat, la luciférine, pour produire la luminescence. Il est assez simple de vérifier s’il s’agit d’un phénomène de cette nature. (Combes désigna le corps.) Et je vais devoir l’ouvrir.

— C’est inutile, s’insurgea Rouanet avant de baisser d’un ton sous le regard lourd du massif inspecteur adjoint Bazoche resté en retrait. Il est évident que cet homme est mort suite à une syncope provoquée par un excès de boisson. Vous ne trouverez que de l’absinthe dans son estomac.

— Il est vrai que, par les temps qui courent, on a plus de chance d’en trouver que du vin, ironisa Cantovella (Le phylloxera avait ravagé les vignobles français au point de faire chuter la demande de bouteilles, provoquant par contrecoup une crise dans les verreries.). Toutefois, malgré la parenté de couleur, je persiste à croire que l’absinthe n’éclaire les nuits qu’en métaphore. Il y a donc autre chose.

— Je ne conteste pas la syncope, ajouta Combes, mais l’expression faciale figée donne à penser que la victime a succombé suite à une extrême frayeur.

— Mort de peur ? s’esclaffa Rouanet avant de se rembrunir en constatant que les Parisiens semblaient prendre cette possibilité au sérieux. C’est ridicule.

— Avez-vous observé une expression similaire sur les autres victimes ? demanda Cantovella d’un ton incisif.

— Les ? s’ébahit Rouanet. Mais il n’y en a qu’une qui est morte ainsi.

— Ah ? Pourtant, le maréchal des logis-chef Planoles nous a parlé de deux autres verriers.

— Ah oui ! Le premier défunt amené de Carmaux, il y a un peu plus d’un mois. Je ne sais pas s’il était verrier, mais il a été roué de coups et son décès est dû à une commotion. Sa mort n’a rien de mystérieux…


Ignorant le sarcasme sous-jacent, l’inspecteur hocha la tête, pensif. Trois verriers. Le premier frappé à mort. Un mois plus tard, trépas du deuxième puis, quelques jours après, du troisième, chacun d’une syncope. Et, ces deux fois, des yeux verts luminescents ! Y avait-il un rapport entre les deux derniers décès et le premier ? La seule certitude était que tout menait à Carmaux. Mais, avant de s’y rendre, il avait des questions à poser au gendarme qui attendait dehors avec l’inspecteur de troisième classe Tissandier.


Cantovella attrapa la canne dont il s’était délesté en entrant puis abandonna les médecins à la surveillance de son adjoint. Dans le hall, il tomba sur le maréchal des logis-chef et son subordonné qui avaient fui la fraîcheur du vent d’autan.



Après avoir appris de Planoles que les victimes étaient non seulement des grévistes mais aussi des membres du comité de grève, Cantovella décida de se rendre à la Maison d'arrêt des Cordeliers où, justement, était détenu l’un des plus actifs d’entre eux : Michel Aucouturier, condamné début octobre à quatre mois de prison pour avoir menacé les ouvriers étrangers au Carmausin qui se faisaient embaucher par la verrerie. Comme, selon le gendarme, aucune enquête n’avait été menée à propos de la première victime (Son autopsie, même sommaire, plaidait sans équivoque pour un homicide.), proposer de rouvrir cette affaire pourrait éveiller l’intérêt du syndicaliste. L’inspecteur donna d’ailleurs au maréchal des logis-chef des instructions en ce sens. Il espérait que l’élucidation des trois décès serait une motivation suffisante pour que le syndicaliste dispense des informations utiles, voire l’introduise auprès de ses camarades.



Il fallait moins de dix minutes à pied entre l’hôpital et l’établissement carcéral mais ce fut suffisant pour que Cantovella, qui discutait avec le jeune inspecteur Tissandier, se sentît épié, voire pris en filature. Il repéra des ouvriers en bleu de travail qui lui semblèrent un peu trop désœuvrés. Toutefois, comme lui et son subordonné arrivaient au centre de détention, il n’eut guère le loisir de s’intéresser à ceux-ci.


L’accueil du directeur de la prison, curieusement au fait de leur venue, fut glacial, mais les cartes de la Sûreté générale valaient tous les laisser-passer du monde.



Quelques minutes plus tard, Michel Aucouturier fut introduit dans la salle de visite. Alors qu’un gardien s’apprêtait à l’enchaîner à la table, l’un des deux hommes assis de l’autre côté eut un geste agacé pour signifier que ce n’était pas nécessaire. Tout en s’asseyant lui aussi, le syndicaliste observa l’individu coiffé d’une insolite casquette à deux visières avant de s’attarder sur le jeune homme en costume gris souris. S’agissait-il de journalistes ? Non. Ceux de La Dépêche avaient été refoulés. Et puis, non seulement les gardiens l’avaient laissé libre de ses mouvements, mais ils avaient aussi déserté la pièce. Les gendarmes eux-mêmes ne disposaient pas d’une telle autorité.


— Inspecteur spécial Cantovella, dit l’homme au couvre-chef bizarre. Et voici l’inspecteur de troisième classe Tissandier. Nous sommes de la Sûreté générale.


Aucouturier se renfrogna. Il s’agissait de policiers mais pas de ceux qui dépendent de la préfecture du Tarn. Des agitateurs ? Ils ne seraient pas les premiers.


— Je comprends votre réserve, reprit Cantovella en souriant. Vous avez peut-être eu affaire à des collègues de la Police des chemins de fer qui ne s’occupent pas vraiment de trains ni de gares, malheureusement.


Interloqué, le syndicaliste dévisagea l’inspecteur qui venait implicitement d’affirmer que la Police des chemins de fer agissait contre les grévistes. Les mineurs de Carmaux avaient été infiltrés lors de leur grève trois ans auparavant. Aujourd’hui, les verriers des comités se serraient les coudes et, pour l’instant, demeuraient imperméables au noyautage. Ce qui n’empêchait pas les manœuvres des agents provocateurs appelés par la préfecture.


— En outre, continua Cantovella, si je dois reconnaître que la Sûreté générale n’est pas exempte des mêmes travers, nous sommes d’une brigade spéciale peu concernée par les actions politiques.

— Et par quoi êtes-vous concernés ? demanda Aucouturier, méfiant.

— Par les affaires extraordinaires.

— En quoi mon affaire est-elle extraordinaire ?

— Il ne s’agit pas de vous mais de vos amis du comité, répondit Cantovella alors que le syndicaliste fronçait les sourcils. Trois décès en peu de temps. Avouez que c’est troublant.


Aucouturier, croisant les bras, jeta sans ciller un regard dur au policier.


— Je vois que vous êtes déjà au courant pour le dernier, commenta Cantovella. Pour tout dire, ma brigade n’est concernée que par les deux récents cas. Et encore, nous ne serions pas venus si monsieur Jaurès, votre député, n’avait harcelé le ministre de l’Intérieur. Donc, nous avons deux décès étranges, avec à la clé des yeux verts phosphorescents et aucun indice. Le premier décès, bien antérieur à ces deux-là, n’est qu’un cas ordinaire de bagarre.

— Un cas ordinaire de bagarre, gronda le syndicaliste en écho. C’est ça !


L’inspecteur spécial leva les mains en geste d’apaisement.


— Je sais qu’il n’y a pas eu d’enquête, ce qui est suspect. Je vous promets donc que nous prendrons en charge cette affaire.

— Et pourquoi feriez-vous ça ?

— Je pourrais vous dire que je n’aime pas l’injustice, ce qui est vrai, mais j’ai besoin de votre aide pour trouver des points communs entre les deux dernières victimes, peut-être les trois. Je présume que vous les connaissez tous. (Aucouturier acquiesça.) De plus, vous pourrez peut-être me dire qui contacter pour nos investigations à Carmaux.


Voyant que le syndicaliste restait muet, Cantovella sortit de sa redingote démodée un billet de cent francs, une somme considérable, qu’il posa sur la table, sous l’œil ébahi de Tissandier.


— Pour la souscription, jeta le policier coupant court aux protestations d’Aucouturier, offensé par le geste qu’il assimila à une tentative de corruption.


Depuis la grève du patron et son refus de réembaucher les grévistes, une souscription, soutenue par Jean Jaurès, avait été lancée par La dépêche dans le but de créer une verrerie ouvrière. Cent francs représentaient une énorme participation pour un policier salarié, d’autant plus que ni le syndicaliste ni Tissandier ne pouvaient savoir que Cantovella jouissait d’un trésor personnel hérité d’un passé qu’il souhaitait oublier.


— Ce n’est pas à moi qu’il faut les donner, dit Aucouturier, plus impressionné qu’il ne voulait l’admettre. Nous avons un trésorier pour ça. Toutefois… Le mieux est que vous voyiez avec Marien.

— Marien ?

— Jean Baudot.


Cantovella opina. C’était le licenciement de ce délégué syndical, fraîchement réélu au conseil municipal de Carmaux et parti pour assister à un congrès des verriers, qui avait déclenché la grève. L’inspecteur venait de gagner un contact. Restait à obtenir des informations. Et il ne fut pas déçu.


Outre la verrerie, le syndicat et le comité de grève, les trois victimes partageaient un même lieu de rencontre qui était devenu l’état-major des grévistes : Chez Esméralda. On y servait certes une absinthe de qualité, mais c’était surtout parce que Séverin Jeambert, le fils de la patronne, faisait partie du groupe que la taverne avait pris peu à peu ce rôle. Jeambert, le défunt roué de coups. Aucouturier connaissait bien les trois « jeunes », et même un quatrième. Une bande d’amis très militants qui s’étaient eux-mêmes surnommés les mousquetaires de Carmaux.


L’inspecteur et le syndicaliste tombèrent d’accord : il fallait d’urgence dénouer cette affaire sinon les grévistes finiraient par penser que cette série de décès avait une origine politique. Et c’en serait fini de la voie pacifique prônée par Jean Jaurès.



Quand Cantovella et Tissandier sortirent de l’hôpital, les ouvriers suspects avaient disparu. L’embellie fut toutefois de courte durée. Un quart d’heure plus tard, les policiers retrouvèrent une demi-douzaine de ces individus autour du fourgon hippomobile fourni par la gendarmerie qu’ils avaient garé derrière l’hôpital. À l’arrivée des agents de la Sûreté générale, le gendarme chargé de surveiller le véhicule leur adressa un regard contrit, sans doute avait-il été dans l’obligation d’obéir à l’homme en costume sombre qui s’intéressait au contenu d’une valise noire ouverte à l’arrière de la voiture.


En voyant les ouvriers sortir des matraques, l’inspecteur spécial se félicita que Giuliana Lobbia, leur attachée scientifique, ne soit pas venue : les provocateurs (Il ne pouvait s’agir que d’eux.) créaient un climat d’insécurité et il aurait fallu protéger la jeune femme qui ne s’était pas encore assez exercée aux techniques de défense. Sur un signe de l’homme en costume, les ouvriers passèrent à l’attaque. Le gendarme, quant à lui, choisit ce moment pour s’éclipser. Et c’est alors que Tissandier eut la réponse à la question qu’il n’avait pas osé poser à son supérieur : pourquoi celui-ci s’était-il encombré de sa canne-épée alors qu’il ne l’avait « sortie » qu’une seule fois depuis qu’ils se connaissaient ?


Cantovella se porta vers les assaillants et sa canne parut soudain virevolter entre ses mains. Deux adversaires déjà à terre, il esquiva le troisième et cueillit le quatrième d’un coup de pied chassé. De son côté, Tissandier, qui avait touché un de ses agresseurs, reçut le poing du second dans le foie. Plié de douleur, il tenta de résister mais le premier revint à la charge avant de s’écrouler, frappé à la nuque par le lourd pommeau de la canne.


— Il suffit ! tonna une voix.


L’homme en costume pointait un révolver dans leur direction tandis que les deux ouvriers rescapés se repliaient vers lui. Il agita son arme vers la canne.


— Jette-moi ça.


Tandis qu’un troisième larron se relevait, l’inspecteur spécial s’exécuta. Il n’avait pas libéré l’épée pour ne pas risquer de tuer, mais l’homme au costume n’avait peut-être pas la même modération.


— Tu fais moins le faraud maintenant, se moqua ce dernier.

— Et à qui ai-je l’honneur ? demanda Cantovella d’un ton sarcastique.

— Inspecteur principal Tournadre, répondit l’interpellé avec un rictus mauvais. Police spéciale des chemins de fer.

— Tournadre ? Le Tournadre qui a proposé aux mineurs grévistes de 1892 des fonds pour acheter de la dynamite ? (Malgré lui, l’homme cilla.) Eh bien, vous avez pris du galon. Il semble donc qu’on ait récompensé votre grand ratage. À moins qu’on ne veuille donner matière à monsieur Jaurès pour un nouveau discours à la chambre.

— Gausse-toi, répartit Tournadre d’un ton mauvais. Ta valise, avec ces mécanismes d’horlogerie et cette matière que je n’identifie pas, ressemble étrangement à une bombe. Je pourrais te faire arrêter comme anarchiste.

— Faites-donc, ironisa Cantovella qui persistait à employer le vouvoiement.

— Je ne commettrai pas cette erreur. Je sais très bien qui tu es. Comme moi, tu as toute latitude sur les moyens à utiliser.

— Oui, mais nous n’avons pas tout à fait les mêmes pratiques.

— Et en plus tu es un moraliste, s’esclaffa Tournadre. On m’avait prévenu. Mais, peu importe, toi et ta petite bande, vous allez fissa repartir sur Paris.

— Non. Notre enquête n’a rien de politique.

— Je sais, mais que quelqu’un élimine les meneurs m’arrange bien. Et je ne veux pas qu’un père-la-morale s’en mêle. (Tournadre désigna les ouvriers debout près de lui, quatre maintenant.) Ces messieurs devaient vous convaincre de quitter la région. Maintenant que je vous tiens en respect, ils vont pouvoir reprendre leur argumentation. Vu de Paris, ce ne sera qu’une discussion entre services.


Cependant, Tournadre ne donna aucun ordre : le maréchal des logis-chef Planoles arriva en courant avec trois autres gendarmes, dont le planton qui était donc allé chercher des renforts. L’inspecteur des chemins de fer jaugea les nouveaux arrivants qui ne masquaient guère leur antipathie à son égard. Après avoir rangé son arme, il estima préférable de ne pas s’attarder. D’ailleurs, ses hommes ne l’avaient pas attendu.


En quelques foulées Cantovella le rattrapa pour le retenir par la manche.


— Pourquoi avez-vous tué Séverin Jeambert ? demanda-t-il d’un ton sec.


Désarçonné par la question, Tournadre hésita.


— Je ne l’ai pas tué, bredouilla-t-il d’une manière peu convaincante.

— De vos propres mains, peut-être pas…


Tournadre, se ressaisissant enfin, se libéra d’un geste sec.


— Ce n’est pas ton affaire.

— Qui sait ? rétorqua Cantovella qui, malgré son coup de bluff, n’avait acquis aucune certitude.


Tournadre considéra Cantovella d’un œil torve avant de se retourner. Résistant à l’envie de jeter un « nous nous reverrons », il s’éloigna d’un pas lourd.



***



Cantovella entra Chez Esméralda à la suite de Jean Baudot. Le verrier, après avoir lu le mot écrit par Aucouturier, son camarade emprisonné à Albi, avait accepté d’aider à l’enquête relative aux grévistes défunts. Avant de s’engager à leur suite, Tissandier se tourna vers son immense collègue.


— Je ne comprends toujours pas pourquoi on vient là.

— L’autopsie faite par Hilarion n’a rien donné, répartit Bazoche. Quant aux yeux luminescents de la victime, il ne sait pas d’où provient la luciférine, ou la luciférase, ou les deux, je ne sais plus… Enfin, comment ils ont été transformés en lucioles. Et ce débit de boisson, point commun entre toutes les victimes, est le dernier lieu que Nicolet Dreuilhes a fréquenté et, ce, une minute avant de décéder. Du moins selon les gendarmes.


Le jeune inspecteur, s’étonnant de la réserve de son aîné quant aux témoignages de la maréchaussée, pénétra dans l’établissement où la lumière disputait sa place aux volutes de fumée des pipes mais aussi de quelques cigarettes. Pris à la gorge, Tissandier toussa, ce qui fit ricaner quelques clients. Bien que l’on fût en plein après-midi, la taverne était pleine, sans doute à cause de la « grève » du patron qui perdurait malgré la soixantaine d’ouvriers non syndiqués que ce dernier avait pu recruter. Baudot usa de son autorité d’élu municipal pour faire libérer une table, ce qui se passa dans une ambiance bon enfant malgré les regards suspicieux adressés aux « étrangers », d’autant plus que ceux-ci faisaient partie, selon une rumeur qui courait déjà, d’une police spéciale.


Ce fut la tenancière en personne qui vint prendre leur commande. Malgré la pâleur de son visage émacié par la douleur, elle faisait bonne figure. Hormis l’absinthe dans toutes ses déclinaisons, elle n’avait pas grand-chose à proposer. À cause du phylloxera, le vin avait disparu de la carte et, de son propre aveu, elle ne brassait plus depuis la mort de son fils. Toutefois, comme les policiers ne voulaient pas consommer de « fée verte », même diluée, elle leur proposa de la bière en bouteille, fort chère, venue de Lorraine, française bien sûr. Puisque les Parisiens régalaient, Baudot prit comme eux et ce fut lui qui convainquit Esméralda de s’asseoir à leur table.


Cantovella aurait préféré ne pas l’interroger devant autant de témoins mais le syndicaliste avait insisté. Les actions des provocateurs et les trois décès, liés ou non, avaient traumatisé les verriers à tel point qu’ils pourraient vite imaginer le pire si les policiers emmenaient la patronne ou l’un d’entre eux. L’inspecteur se résigna donc à compter sur le brouhaha ambiant pour créer un semblant d’intimité.


— Tout d’abord, dit Cantovella, je vous présente mes condoléances madame, même si celles-ci arrivent un peu tard.

— Merci, murmura Esméralda en reniflant avant de rétorquer sur un ton plus acerbe. Mais ce sont vos collègues qui ont tué mon fils.

— Si ce sont ceux auxquels je pense, répartit l’inspecteur en levant la main, nous ne sommes pas tout à fait de la même crèmerie. (La femme le regarda d’un air perplexe.) Mais, avant d’accuser qui que ce soit, il faut des preuves. Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ?

— Non, fit Esméralda en haussant les épaules, mais tout le monde le sait.

— Cette certitude ne tiendrait pas devant un juge, madame. De plus, par les temps qui courent, le fait que votre fils ait fait partie du comité de grève pourrait constituer une circonstance atténuante pour ses agresseurs. (Le silence tomba d’un coup dans la taverne, comme pour accompagner la colère qui se manifestait sur le visage crispé de la femme.) Je vous promets toutefois de faire la lumière sur cette affaire.


Cantovella attendit que, sa dernière phrase assimilée, la tension retombe.


— Bien. Ceci étant dit, madame, mes collègues et moi sommes ici pour deux autres décès, plus étranges et pour le moins suspects. (Esméralda acquiesça : elle savait de quoi il parlait.) Nous allons commencer par la dernière victime. Selon les gendarmes, Nicolet Dreuilhes, une minute ou deux après avoir quitté votre établissement, s’est mis à gesticuler comme s’il se battait contre un ennemi invisible puis est tombé raide mort. Vous devez être l’une des dernières personnes à l’avoir vu. Confirmez-vous ?


Tout le monde se tut à nouveau, ce qui contraria Cantovella. Esméralda balaya du regard l’assistance. Cherchait-elle de l’aide ou quelle réponse donner ?


— Je suis bien la dernière à qui il a parlé, soupira-t-elle. Avant qu’il parte, je lui offert la baujariá, et nous avons trinqué à la mémoire de mon Séverin.

— Qu’est-ce que la baujariá ? demanda Bazoche, discret jusqu’ici.


La femme eut un pâle sourire.


— C’est une tournée que j’offre. Baujariá veut dire « folie » en occitan.

— La folie d’émeraude, souffla Tissandier tout à coup intimidé d’avoir osé émettre une idée à partir du prénom de la tavernière.

— Une folie verte en quelque sorte, approuva Cantovella avec un bref sourire. S’agit-il, madame, d’absinthe ?

— Oui.

— Faites-vous souvent cette folie ?

— Pas depuis le départ de mon Séverin.

— Et pourquoi ?

— Parce que c’était une idée de mon fils et que c’était réservé à lui et à ses amis.

— Réservé aux mousquetaires de Carmaux, donc.


Esméralda fixa l’inspecteur spécial.


— Comment connaissez-vous les mousquetaires ? lâcha-t-elle d’un ton rauque qui s’étrangla sur le dernier mot.

— Peu importe, enchaîna l’inspecteur qui ne voulait pas parler de son entrevue dans la prison d’Albi. Y a-t-il eu une autre baujariá, ou plusieurs, entre le décès de votre fils et celui de Nicolet Dreuilhes ?

— Oui, une, intervint un jeune homme qui avança vers eux.

— Et vous êtes ? s’enquit Cantovella, flegmatique.

— Octave Granier, répondit l’interpellé en se plantant près de la table pour continuer d’un ton provocateur, verrier et membre du comité de grève. Séverin et Nicolet étaient mes amis. Et…

— Le quatrième mousquetaire ! s’exclama l’inspecteur en désignant une chaise au jeune homme tout à coup décontenancé. Joignez-vous à nous. Vous tombez bien, j’ai aussi des questions à vous poser. Mais, en attendant, parlez-nous de cette baujariá.


Granier hésita avant de s’asseoir puis il observa Esméralda.


— Vous en avez servi une à Raymond.

— S’agirait-il de Raymond Cinestet ? coupa Cantovella.

— Oui, opina la femme.

— Oui, appuya Granier. Moi, ce soir-là, j’étais fin patraque et j’ai décidé de cuver jusqu’à la fermeture. C’est la dernière fois qu’on l’a vu en vie.

— Je ne les ai pas empoisonnés ! s’empressa de clamer Esméralda alors que tous les regards se braquaient sur elle.

— Nous ignorons la cause de ces décès, intervint Cantovella à voix assez forte pour être entendu de tous et calmer les esprits. Mais nous ne pensons pas qu’un poison soit en cause.


Granier secoua la tête.


— Je ne vois pas quel poison ferait briller les yeux comme des lucioles vertes.

— Comment savez-vous pour les yeux ? s’enquit Bazoche.

— Oh ! Par un des provocateurs de Tournadre. Il m’a dit que je serai le prochain à avoir des lueurs d’absinthe dans les yeux. Et, comme j’entravais que dalle, il a ajouté des détails.

— Tiens donc, reprit Cantovella qui se demanda s’il s’agissait d’une fuite stupide sur une enquête en cours ou de faits plus graves. Les provocateurs sont censés être discrets.

— Oui, mais ces tocards se sont affichés avec Tournadre qui s’est fait remoucher par des camarades mineurs qui nous ont ensuite rencardés. Du coup, on a pu presque tous les loger. Et on ne s’est pas privé de les emmerder.

— Je vois. Revenons à vous. Où étiez-vous le soir du décès de Nicolet Dreuilhes ?

— Chez moi. Ma femme n’aime pas que je vienne ici. Alors, je limite.

— Et lorsque Séverin Jeambert s’est fait agresser ?

— Ici, si je me souviens bien. Avec Nico et Raymond.

— Hum. Est-ce que ça allait bien entre vous quatre ?

— Euh, ben oui.


Cantovella capta quelques railleries et nota le visage fermé d’Esméralda.


— Vous êtes sûr ? insista-t-il.

— Eh bien, répondit Granier soudain piteux. Nous nous sommes engueulés avant qu’il parte et qu’il soit…

— Et à propos de quoi ?

— Il reluquait un peu trop ma moitié, fit Granier en baissant la tête.


L’inspecteur hocha la tête. Le verrier ressentait peut-être de la culpabilité. Les policiers avaient encore quelques questions à poser mais ils n’en apprendraient pas plus.



Une heure plus tard, les trois inspecteurs purent s’isoler dans l’arrière-salle pour récapituler les faits et tenir conseil. Peu de faits et trop d’hypothèses en comptant celles qui allaient s’ajouter lors de cette discussion. Incité par son supérieur à soumettre ses idées, Tissandier se lança :


— Et si Dreuilhes avait été rossé par les trois autres mousquetaires ?

— C’est plausible, abonda Cantovella en hochant la tête. Et en ce cas, ça fournirait un mobile pour les morts aux yeux luminescents, s’il s’agit de meurtres.

— J’en connais un autre qui a un mobile, intervint Bazoche. Le patron de la verrerie.

— Tu as raison, Barthélémy. Nous irons voir ce Rességuier dès demain. Toutefois, cela n’explique pas le changement de mode opératoire. Celui des yeux d’absinthe me paraît trop sophistiqué pour de simples hommes de main ou la Police des chemins de fer, mais il peut instiller la peur chez les verriers.

— Et si Granier était leur taupe ? rebondit Tissandier.

— C’est possible, admit Cantovella, mais cela ne l’implique pas forcément dans ces affaires. En outre, il pourrait bien être la prochaine victime.


Ils prirent ensuite leurs dispositions pour la soirée qui s’annonçait longue.



L’heure de la fermeture approchait. L’inspecteur adjoint de deuxième classe Bazoche soupira en attrapant la carafe d’eau qu’Esméralda avait consenti à lui apporter. La plupart des clients étaient partis avant le couvre-feu. Quelques fortes têtes, qui ne risquaient pas grand-chose puisque les gendarmes, plutôt tolérants, ne s’en prenaient qu’aux membres du comité, parlaient à voix basse comme des comploteurs, sans doute à cause de la présence du policier.


Ce soir, Octave Granier avait obtenu la permission de son épouse : il discutait avec la tenancière restée de l’autre côté du comptoir et les échanges, assez vifs, étaient audibles de tous. Manifestement, ce n’était pas la première discussion du genre. La femme reprochait à Granier, et aux autres mousquetaires, d’avoir attiré son fils dans le syndicalisme, ce qui, selon elle, l’avait finalement mené à la mort. Le verrier rétorquait que c’était Séverin Dreuilhes qui avait eu l’idée de la bande et avait entraîné ses camarades dans l’action. Et le débat, répétitif, sembla inépuisable jusqu’à ce qu’Esméralda sorte une bouteille de sous le comptoir. Les reflets verts ne trompaient pas : de l’absinthe.


Granier déclina l’offre d’un geste agacé puis se dirigea vers la sortie. Bazoche ne se leva pas car ce n’était pas à lui de le suivre. Il devait rester jusqu’à la fermeture, et observer.



De son côté, l’inspecteur de troisième classe Tissandier, bredouille, était sur le point de quitter l’appartement au-dessus de la taverne quand son épaule heurta une cloison qui sonnait un peu trop creux. Trouvant vite le mécanisme (Son supérieur se félicitait qu’il n’ait pas choisi la même carrière qu’Arsène Lupin.), il ouvrit une porte qui donnait sur une pièce borgne. Il dut augmenter la luminosité de sa lampe à pétrole portative pour mieux examiner les lieux.


À la vue des multiples pots de différentes couleurs contenant des poudres, des liquides et, peut-être, des onguents, le jeune policier regretta que Giuliana Lobbia ne fût pas venue car la chimie faisait partie de son domaine. Il imagina des préparations dans les gamelles de cuivre tout en s’étonnant de la présence d’un poêle à charbon dans cette pièce sans aération, un risque énorme. Néanmoins, le plus surprenant était accroché au mur, mais Tissandier mit du temps à se rendre compte que le miroir au-dessus de la crédence ne renvoyait aucune image. Quand il voulut s’y intéresser, quelqu’un entra dans l’appartement. La toux était celle d’un homme. Le mari d’Esméralda.


Tissandier coupa sa lumière et attendit. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il entende les premiers ronflements. Par chance, la pièce borgne se trouvait loin de la chambre. Il ne lui restait plus qu’à s’éclipser comme il était venu : par la fenêtre.



Le couvre-feu avait sonné depuis une heure, mais Octave Granier quittait maintenant Chez Esméralda. Le maréchal des logis-chef Planoles et son collègue, qui surveillaient la taverne depuis le coucher de soleil, s’apprêtaient à l’interpeller quand une voix narquoise derrière eux les fit sursauter :


— Bonsoir messieurs.


Les mots ayant été prononcés assez bas pour que le verrier ne les entende pas, celui-ci s’éloignait déjà. Les gendarmes, quant à eux, se retrouvèrent face à l’inspecteur Cantovella qui leur demanda de ne pas intervenir : il comptait suivre le syndicaliste.


Le ciel couvert et les réverbères éteints rendant la nuit épaisse, la filature fut difficile. Le policier se trouvait trop près de sa proie à son goût mais, grâce à l’alcool ou à cause de ses préoccupations, Granier ne sembla pas le remarquer. Ce dernier entra enfin dans une petite habitation mitoyenne, probablement son domicile. Cantovella fit toutefois le tour du pâté de maisons pour vérifier que le verrier ne sortait pas par une autre issue. Satisfait, il chercha un coin plus sombre pour faire la planque. C’est alors qu’il perçut le bruit dans l’air provoqué par un vif mouvement.


L’inspecteur eut un réflexe trop tardif pour éviter la matraque destinée à sa nuque : il la reçut sur la tempe. Le choc n’étant pas de plein fouet, il ne fut pas assommé mais, estourbi, il s’appuya sur le mur le plus proche pour reprendre ses esprits. Il reçut alors un poing dans la mâchoire puis un autre au creux du ventre. Tombé à genoux, il se protégea tant bien que mal avec ses bras des coups de matraque qu’il ne voyait pas venir. Tout à coup, ses assaillants cessèrent de frapper pour partir en courant. Ne se sentant pas encore la force de se relever, il s’adossa au mur, yeux fermés. Peu après, il entendit une voix familière tandis qu’on posait la main sur son épaule.


— Comment vous sentez-vous inspecteur ?

— Pas encore en état de danser, chef, mais je vous remercie. Comment se fait-il que vous passiez par-là ?

— Nous avons repéré trois individus qui vous suivaient, répondit Planoles. Alors on les a filochés.

— Eh bien, encore merci. Croyez-vous que c’étaient des hommes de Tournadre ?


Le silence du sous-officier fut aussi éloquent qu’un oui. Palpant sa lèvre qui enflait, Cantovella se demanda toutefois pourquoi les gendarmes ne s’étaient pas montrés plus tôt afin d’empêcher l’agression. Avaient-ils voulu ne pas trop interférer avec l’inspecteur de la Police des chemins de fer ? Ce dernier avait-il le pouvoir de nuire à leur carrière ?



***



Quand Eugène Rességuier entra dans le petit salon où le majordome avait introduit ces messieurs de la Sûreté générale, il n’avait qu’une envie : chasser ces importuns qui avaient l’outrecuidance de le déranger chez lui. Cependant, il avait appris que Tournadre n’avait pu les renvoyer à Paris. Il se contenta donc de toiser les trois individus disparates.


Même assis, le colosse engoncé dans un costume à carreaux paraissait immense. Le jeune homme assez mince en costume gris souris n’avait rien d’un policier. Une casquette à deux visières, un deerstalker, maintenait partiellement dans l’ombre le visage de l’homme assis au milieu, mais ne masquait pas les lèvres et la joue tuméfiées. Il portait une ridicule redingote premier Empire et un curieux pantalon de toile bleue. En voyant leurs mines déterminées, l’actionnaire principal de la verrerie sut qu’il ne pourrait ni les impressionner ni les soudoyer.


— Bonjour messieurs, lâcha-t-il comme à regret.


L’inspecteur Cantovella, à peine poli, déclina son pedigree et celui de ses collègues avant d’entrer dans le vif du sujet par un angle inattendu.


— Est-ce que le nombre de verriers carmausins se présentant à l’embauche chez vous a augmenté ces derniers jours ?


Abasourdi, Rességuier mit du temps à répondre.


— Pas que je sache. Mais je ne comprends pas le sens de votre question.

— Trois de vos farouches opposants, des meneurs comme on dit, meurent dans des circonstances mystérieuses. Cela aurait pu saper la résistance des ouvriers.

— Eh bien, ce n’est pas le cas. Quant à vos pernicieuses insinuations, il se pourrait que j’en réfère au préfet du Tarn.

— Qui lui-même doit rendre des comptes.


Souffle coupé par la menace sous-jacente, Rességuier perdit un peu de sa superbe et Bazoche en profita pour l’attaquer sur un autre point.


— Quelles sont vos relations avec Tournadre ? demanda-t-il d’un ton sec.


Il bouillait encore de cette colère qui avait connu une première explosion quand il s’était écrié : « Je vais le broyer ! » après le récit des déboires nocturnes de son supérieur et les suppositions de ce dernier.


Rességuier commença à s’inquiéter. Si même la Police spéciale des chemins de fer, dont l’implication dans ces décès lui paraissait plus que plausible, n’était pas à l’abri de la Sûreté générale, la prudence s’imposait. Il admit cependant avoir rencontré Tournadre, ce qui lui permit ensuite de prendre ses distances.


L’interrogatoire se prolongea ensuite sur son emploi du temps, ses relations, ses dispositions pour pouvoir ouvrir à nouveau son usine… Sans information probante.



Une fois dehors, Cantovella demanda à Tissandier de surveiller l’industriel. Ils avaient peut-être donné un coup de pied dans la fourmilière. Bazoche s’occuperait de Granier qui, en toute logique, ne devrait pas aller Chez Esméralda. L’inspecteur spécial se réserva l’appartement des taverniers. Ce qu’avait vu son jeune collègue l’intriguait au plus haut point. Comme il avait pris le temps de récupérer de son agression avant de venir chez Rességuier, la soirée approchait déjà.



***



Quand Esméralda rentra dans l’appartement, elle entendit le ronflement rassurant de son mari. Elle respira un grand coup. Comme à chaque fois, elle avait eu peur d’avoir trop forcé sur le sédatif. Bouteille d’absinthe sous le bras, elle se dirigea vers la pièce borgne dans laquelle son époux croyait qu’elle préparait des onguents de beauté.


Une lubie pensait Jeambert, mais une lubie qui durait depuis que sa femme avait découvert cette chambre secrète au cœur de la maison, le lendemain du décès de leur fils. Lui et son épouse n’avaient jamais eu conscience de son existence malgré la place, désormais évidente, qu’elle occupait au milieu de l’appartement. Il ne s’en inquiétait même plus. Il ne l’avait visitée qu’une fois puis Esméralda se l’était appropriée et l’avait peu à peu investie en y apportant tout un tas de produits. Depuis que sa femme avait trouvé ce refuge, son chagrin semblait s’atténuer.


La pièce, occultée, avait toujours été là. Esméralda le savait maintenant. Pourquoi la poussière déposée sur le sol et les quelques meubles aurait-elle été aussi épaisse, sinon ? Elle en connaissait aussi la raison. Depuis ce fameux jour où, venant d’apprendre la mort de Séverin, elle avait fui la taverne, comme si son domicile pouvait la protéger de cette terrible nouvelle. Elle s’était appuyée sur le mur alors qu’elle pliait sous le chagrin…


Esméralda posa la bouteille sur la crédence sous le miroir puis plaqua sa main sur la vitre froide couverte d’une buée sèche mais opaque. La « brume » s’anima pour céder la place à une image nimbée de lumière verte : Esméralda, mais une autre Esméralda, hagarde, épuisée par la maladie, et pourtant plus fière, plus arrogante, comme la première fois. Si, au début, la tavernière avait cru sa découverte accidentelle, elle avait vite compris qu’il n’en était rien. La rencontre avait été provoquée par l’autre Esméralda, la mage.



Un mois plus tôt…


Le déclic fit sursauter la tavernière qui, étonnée, constata qu’un pan de cloison s’écartait du mur. Sans réfléchir, Esméralda se redressa pour glisser ses doigts derrière et tirer, dégageant ainsi une ouverture sombre au-delà de laquelle elle ne percevait rien. Sans doute parce que son chagrin altérait son jugement, elle ne se posa aucune question quant à cette porte, invisible jusqu’ici. Elle hésita, mais la curiosité fut la plus forte : elle alla chercher une lampe à pétrole.


Une fois à l’intérieur, elle ne remarqua pas tout de suite les traces que faisaient ses pas dans la poussière mais, en observant un poêle à charbon au milieu, dans ce local sans aération, elle se dit qu’elle devrait recompter les cheminées, avant de chasser cette idée absurde. Très vite, elle trouva la visite sans intérêt. Des meubles abandonnés au temps. Une chambre aussi morte que son cœur. Malgré tout, le miroir accroché au mur l’attira. Celui-ci ne renvoyait aucune image ni même le moindre reflet de la flamme, à tel point qu’elle douta que sa surface fût de verre. Pourtant, ce fut bien le froid lisse d’une vitre qu’elle sentit sous ses doigts et elle faillit lâcher sa lampe quand la brume de l’autre côté du miroir se dissipa pour laisser la place à une femme nimbée de lumière verte.


La femme ne montra aucune surprise, même si elle aussi avait une main posée sur le côté opposé du miroir. Elle paraissait attendre. Quoi ? Sans doute qu’Esméralda reprenne ses esprits. Cette dernière se demanda si elle n’avait pas été rendue folle par les vapeurs de l’absinthe qu’elle servait (elle n’en buvait pas) car l’éclairage devant elle en avait la teinte. Elle crut son cas désespéré quand elle se reconnut dans la femme d’en face. Plus émaciée, plus vieille ou plutôt plus marquée, mais aussi plus richement vêtue, plus altière, différente…


Au bord de la panique, Esméralda écarta les doigts du miroir et l’image s’estompa. Curieusement, ce phénomène la rassura sur sa santé mentale. Elle posa alors sa main sur la glace pour découvrir son double qui hocha la tête en signe d’approbation avant de prendre la parole. La tavernière ne s’étonna même pas que le son traverse le verre alors qu’elles ne pouvaient se toucher.


L’autre Esméralda était mage de haut rang dans un monde qui avait suivi une voie différente de celui de la tavernière : la magie. Mais cette évolution n’avait pas été sans conséquences.


La magie s’était développée sans limite jusqu’à provoquer des catastrophes écologiques irréversibles. La lumière du soleil devenue verte, la végétation avait peu à peu disparu entraînant l’extinction des herbivores puis des carnivores. Les humains, réduits à se nourrir de leurs congénères, n’étaient qu’en sursis, d’autant plus qu’une épidémie de « peste aux bubons de jade » faisait d’innombrables victimes, elles-mêmes source de contamination si elles étaient consommées. Un monde en train de mourir, dans lequel Séverin Jeambert, dernier survivant des « mousquetaires de Carmaux », agonisait. Mais un monde où la magie permettait toutes les folies, tous les espoirs.


La tavernière comprit plus ou moins que son fils, ou un autre lui-même, vivait encore et qu’il était en grand danger. Elle n’en écouta que plus attentivement la suite.


La mage connaissait l’existence des mondes reflets où les gens vivaient des destins différents et pourtant parallèles. Les familles et les lieux variaient peu. Dans le monde vert, la bande des quatre mousquetaires avait été la même mais, si Carmaux hébergeait des verreries, celles-ci produisaient des miroirs de communication.


Désespérée, la mage n’eut plus qu’un unique objectif : emmener son fils loin de l’atmosphère qui l’avait empoisonné. Pour cela, il leur fallait fuir leur monde sur le déclin. La mage créa donc une pièce, contenant un miroir de communication, qui se répliqua dans de multiples mondes reflets mais en s’enfonçant dans le passé. La tenancière eut du mal à appréhender la nécessité d’ancrer dans le temps ces chambres qui devaient demeurer occultées jusqu’à ce que les mondes se synchronisent à partir de la date identique à celle de leur départ du monde au soleil vert. Pour obtenir la puissance nécessaire aux relations entre les miroirs si distants les uns des autres ? Par contre, elle comprit très bien qu’elle était la seule Esméralda à avoir répondu à l’appel.


La mage s’apitoya quand elle apprit que la tavernière avait déjà perdu son fils, puis elle s’intéressa à ses amis, jeunes et en pleine forme, qui vivaient dans un pays dépourvu de pollution, magique du moins. La mage en conçut un plan et la tavernière, trop heureuse de retrouver son fils, y adhéra, même s’il devait changer d’apparence physique.


Alors, sous la direction de la mage, la tavernière acquit toutes sortes de produits, fit une préparation qu’elle mêla à de l’absinthe (Là-bas, l’absinthe était vecteur de magie.) pour ensuite en remplir trois bouteilles qu’elle aligna, débouchées, devant le miroir. Trois mousquetaires, trois essais, avait dit la mage qui avait essayé, en vain, d’expliquer qu’elle allait transférer l’essence de Séverin à travers le miroir, en quantité suffisante pour la scinder en trois parties qui reflèteraient chacune la totalité de sa personne. Pour la tavernière, ce ne fut qu’un petit nuage vert qui sortit de la glace puis se divisa avant de s’engouffrer dans les bouteilles qu’elle referma vite.



Et maintenant…


Deux des amis de son fils avaient trépassé. Ils n’auraient apparemment pas supporté l’essence de Séverin. Le troisième se dérobait. Quand la tavernière expliqua ses difficultés à la mage, cette dernière s’emporta : son manque de chance, le reflet de son fils déjà mort et le problème de compatibilité induit… Ces mots lâchés dans la colère éveillèrent les soupçons de la tavernière. Si son Séverin était encore en vie, ne ferait-il pas un meilleur hôte pour celui de la mage ? Et cette dernière ne comptait-elle pas traverser ? Comment ? En s’emparant de la tavernière ?


Gagnée par la suspicion, la tavernière décida de retirer sa main mais celle-ci resta collée à la vitre tandis qu’une brume verte en sortait pour s’enrouler autour de son bras et s’étendre vers son épaule. Maintenant incapable de bouger, elle fixa, éberluée, la mage dont le visage avait pris une expression froide et déterminée. Alors que la brume enserrait son cou et s’élançait vers ses jambes, la tavernière, se sentant défaillir, ferma les yeux. Elle avait pactisé avec une diablesse qui allait lui voler son corps, son âme peut-être.


Il y eut tout à coup un grand fracas suivi d’un bruit de verre qui tombe en morceaux. Les forces lui revenant peu à peu, Esméralda, libérée de la brume verte, contempla le mur désormais vide avant de s’apercevoir qu’un homme se tenait à sa droite. Une canne à la main, il portait ce curieux couvre-chef qu’elle n’avait vu qu’une fois : le policier de Paris !



Quelques instants plus tôt…


Suite à l’examen de la pièce borgne, l’inspecteur Cantovella en avait soigneusement clos la porte. Se demandant ce qu’il allait faire, il entendit du bruit provenant de l’entrée et, après avoir éteint sa lampe, il se tapit dans un coin avec le maigre espoir de ne pas être repéré. Ce fut néanmoins ce qui se produisit. Le mari d’Esméralda se dirigea en titubant vers sa chambre et il ne fallut guère plus de trois secondes avant qu’il ne ronfle, ce qui semblait plutôt rapide pour un sommeil naturel. Quelques minutes plus tard, la tavernière, trop préoccupée pour remarquer quoi que ce soit, se rendit tout droit dans la pièce secrète, laissant l’ouverture béante derrière elle, ce qui permit au policer de se rapprocher pour en observer l’intérieur.


Esméralda posa une bouteille d’absinthe et sa lampe à pétrole sur la crédence sous le miroir sans reflet. Elle posa sa main sur la vitre et commença une conversation avec un interlocuteur que Cantovella n’entendit pas et qui semblait se trouver dans le miroir. D’où il était, l’inspecteur voyait la glace : celle-ci lui paraissait opaque. Il commençait à se dire que la tavernière n’avait plus toute sa tête quand le ton devint véhément. C’est alors que la brume verte sortit du miroir pour assaillir Esméralda. Il ne tergiversa pas longtemps. En trois foulées il fut en position pour frapper la glace du pommeau de sa canne.


Ensuite, il emmena Esméralda dans la cuisine puis l’obligea à boire de l’eau. Elle se remit plus ou moins mais, encore sous le choc, se mit à tout raconter.


À la fin du récit, Cantovella, dubitatif, se demanda pourquoi Dreuilhes et Cinestet étaient morts de peur ? Avaient-ils affronté un Séverin Jeambert ectoplasmique alors qu’il tentait de prendre le contrôle de leur esprit et de leur corps ? Qu’avaient-ils perçu ou ressenti ? Des questions qui demeureraient sans réponse car, si le monde au soleil vert existait, il était désormais inaccessible. Et, s’il ne s’agissait que d’un délire, le miroir brisé y avait mis fin. Cependant, la folie n’expliquait aucunement les yeux verts luminescents des victimes. Avait-il le fin mot de l’histoire ? Après tout, il n’avait vu que la brume verte et celle-ci aurait pu être générée par un psychisme perturbé qui se serait connecté à son environnement. L’inspecteur avait déjà observé plus étrange par le passé. Toutefois, il y avait l’absinthe, les pots contenant des poudres et autres matières. Une part de vérité qui, si les décès cessaient, apaiserait les esprits, à condition de broder abondamment. Restait un problème. Tout cela ne résolvait en rien l’affaire Séverin Jeambert.


Quand le mari d’Esméralda, maintes fois secoué, se réveilla enfin, Cantovella put lui confier son épouse et partir, non sans prendre au passage la bouteille d’absinthe.


Marcher dans la nuit fraîche étant propice aux réflexions, l’inspecteur spécial médita à propos du rôle d’Esméralda la tavernière. Elle reprochait le décès de son fils aux trois autres mousquetaires, sans doute la raison pour laquelle la mage avait pu la convaincre de l’aider, la rendant ainsi complice de deux meurtres. S’il croyait son histoire…



***



L’inspecteur Tournadre, brusquement réveillé, se retint de sursauter. Le cercle froid qui pesait sur sa nuque ne pouvait être que le canon d’une arme à feu.


— Asseyez-vous lentement, dit une voix peu amène qu’il reconnut.

— Tu ne manques pas de culot, marmonna-t-il en obéissant.


L’inspecteur Cantovella lui plaça son révolver sous le nez.


— Maintenant, vous allez me dire pourquoi vous avez fait tuer Séverin Jeambert.


Tournadre jaugea son adversaire. Si celui-ci bluffait, cela ne se voyait pas. De plus, il n’avait pas hésité à s’introduire dans sa chambre d’hôtel. Jusqu’où irait-il ?


— Tu ne vas pas tirer de toute façon, dit Tournadre en pariant sur le risque que représentait une détonation.

— À votre place je n’en serais pas si sûr, ironisa Cantovella avec un rictus mauvais.


Tournadre frémit. Non, il n’avait pas la certitude que l’homme de la Sûreté générale ne commettrait pas de folie. Et puis, que risquait-il en parlant à ce père-la-morale ? Rien, puisque la Police spéciale des chemins de fer lui avait donné toute latitude pour satisfaire aux exigences du préfet.


— Ces imbéciles ne devaient pas le tuer, admit-il d’un ton rogue.


Cantovella soupira.


— Leur avez-vous ordonné de ne pas le tuer ?


Tournadre secoua la tête.


— Je dois bien admettre que non.

— Merci.

— Merci ? s’étonna Tournadre.

— Pour la vérité.

— Et qu’en feras-tu, de la vérité ? Je ne passerai jamais devant un juge.

— Je sais, mais certaines personnes auront des réponses à leurs questions.

— La belle affaire, fit Tournadre en haussant les épaules.


Soudain, Cantovella rangea son arme pour partir sans un mot. Interloqué, Tournadre regarda la porte se fermer derrière son agresseur. Il remarqua alors la bouteille d’absinthe posée sur la table. Si cet inspecteur de la Sûreté générale espérait se faire pardonner en lui laissant ce cadeau, il se fourrait le doigt dans l’œil. Son tour viendrait. Toutefois, après ces émotions, un rince-gosier ne serait pas de refus.



***



Après avoir fait le point ensemble, les policiers de la Sûreté générale se rendirent à la gendarmerie pour communiquer leurs conclusions. Dans leur version officielle, la cause des décès des deux verriers aux yeux luminescents était une absinthe frelatée dont ils avaient détruit la totalité des flacons. Ils précisèrent que les fournisseurs, du Jura, seraient poursuivis. À peine avaient-ils terminé leur rapport au commandant de la compagnie et à ses officiers subalternes que le maréchal des logis-chef Planoles se rua dans le bureau sans attendre la réponse à ses coups sur la porte.


— Nous avons une nouvelle victime aux yeux verts lumineux, s’exclama-t-il tout en saluant ses supérieurs.

— Ah ? s’étonna Bazoche, coupant court à une répartie des officiers. Et qui ça ?

— L’inspecteur principal Tournadre.


L’immense inspecteur de deuxième classe dévisagea son supérieur qui ne broncha pas bien qu’il fût moins à l’aise qu’il n’y paraissait. Cantovella n’avait pas aimé rendre justice même s’il avait hypocritement laissé une chance à Tournadre. Il n’aimait toujours pas cela. Néanmoins, l’injustice et l’impunité de cet homme l’avaient révulsé à tel point qu’il avait franchi une limite qu’il aurait préféré de pas outrepasser. Il devrait en assumer les conséquences, en lui-même bien sûr, mais aussi peut-être dans ses relations avec ses collègues. Compte tenu de ce qu’il leur avait raconté, il ne leur était pas difficile de deviner d’où provenait la fée verte qui avait, une dernière fois, été fatale.


Cantovella résuma donc à Planoles les conclusions officielles de leur enquête qu’il avait partagées avec les officiers. Il en profita pour offrir une présomption qui simplifierait la vie de tout le monde : Tournadre avait dû détourner à son profit de l’absinthe dont il ignorait la toxicité. Comme les gendarmes avaient ramassé à côté du corps une bouteille de fée verte, cette explication parut tout à fait plausible.


Sur le point de partir, les policiers trouvèrent à l’accueil de la gendarmerie Eugène Rességuier qui, accompagné d’un jeune homme bien mis, parlait avec véhémence devant deux brigadiers intimidés. Cantovella se porta à la rencontre du patron des verreries.


— Bonjour monsieur. Quel est votre problème ?


Rességuier le toisa avant de le reconnaître.


— Vous tombez bien, inspecteur. Autant que ma plainte soit tout de suite entre les mains de personnes compétentes.


Cantovella se retint de sourire au sarcasme évident.


— Et une plainte à quel propos ?

— Comme mon neveu pourra en témoigner, hier, à la nuit tombée, j’ai été victime d’un attentat, une attaque au révolver à laquelle j’ai pu, par miracle, échapper.

— Fort bien. Vers quelle heure ? Et où ?

— Avant minuit et à mon domicile.


Cantovella interrogea du regard Tissandier qui leva les yeux au ciel avec un franc sourire. L’inspecteur spécial fixa alors le « neveu ».


— Savez-vous que les faux témoignages sont punis de prison ?


Le jeune homme parut rapetisser.


— Je ne vous permets pas, s’insurgea Rességuier.

— Écoutez, rétorqua Cantovella d’un ton cassant, vous étiez sous surveillance hier au soir jusque tard dans la nuit.

— Sous surv…

— Souhaitez-vous vraiment porter plainte ?


Rességuier se redressa pour asseoir son importance mais sa réponse se perdit dans un murmure pincé. Cantovella se rapprocha de lui comme pour lui faire une confidence et chuchota pour n’être entendu que de lui seul.


— Tournadre est mort. Allez-vous, vous aussi, nous créer des soucis ?


Rességuier roula des yeux effarés avant de se ressaisir puis partir en entraînant son neveu à sa suite.


— Que lui as-tu dit ? demanda Bazoche.

— Je lui demandé s’il comptait nous poser des problèmes, répondit Cantovella.


Son massif adjoint ne sembla pas goûter l’humour. C’était prévisible. De toute façon, Rességuier ne risquait rien mais, comme il était assez imbu de sa personne pour croire la menace de Cantovella réelle, autant en profiter.


Il ne restait plus qu’à informer Jean Baudot, le syndicaliste qui les avait accueillis, de la version officielle de l’absinthe frelatée, mais aussi de la véritable raison de la mort de Séverin Jeambert. Officieusement, Cantovella lui dirait que le coupable avait payé la note. Comme le décès de Tournadre ne passerait pas inaperçu, Baudot ferait probablement la relation. Ainsi, les tensions retomberaient et Jean Jaurès n’auraient plus à craindre que les verriers grévistes cessent d’être pacifiques.


Esméralda et son mari avaient aussi droit à la vérité. La tavernière ne serait pas poursuivie. Que pouvait-on présenter à un juge ? Elle avait assez souffert et la culpabilité d’avoir fait deux victimes allait sûrement la ronger de l’intérieur.



***



Durant une semaine, Esméralda ne quitta pas son appartement. Ayant interdit à son mari de fermer la pièce borgne, elle y passa des jours entiers à se lamenter, d’autant plus que, la dernière des trois bouteilles d’absinthe s’étant volatilisée, elle avait perdu l’espoir de ressusciter Séverin, ou son reflet. L’inspecteur l’avait sans doute emportée. Quand la tavernière se résigna à clore la porte, au moment même où la cloison reprit son intégrité elle oublia totalement la chambre secrète, Esméralda la mage et son monde étrange. Plus rien dans l’appartement ne suggéra qu’une chambre occulte existait ou avait existé. La pièce et tout ce qui y était lié s’effacèrent aussi de la mémoire de son mari et de celle des policiers qui en avait connaissance et, enfin, disparurent des rapports.




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Cette nouvelle fait partie d'une série à épisodes indépendants.



 
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   Shepard   
14/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Salut J.C!

Dans l'ensemble j'apprécie la trame et l'histoire, parce que bon déjà, y en a une d'histoire (oui, je ne suis pas difficile...). Mais quelques points :

1 - Je trouve dommage que l'enquête se résolve finalement sur un pur 'coup de bol'... D'abord en découvrant la pièce secrète par hasard puis en arrivant le jour d'après pile au bon moment pour sauver Esmeralda et avoir sa confession... Un peu facile pour du policier.

2 - Le mari d'Esmeralda n'existe presque pas dans le récit... Pourquoi n'est-il pas interrogé par les policiers ? Pourquoi se fait-il droguer par Esmeralda la nuit ? Puisqu'il était au courant de la pièce secrète, il aurait pu être le lien permettant aux inspecteurs de la découvrir, plutôt qu'un coup de chance... A mon avis ça aurait été beaucoup plus satisfaisant. Accessoirement, il ne se pose pas beaucoup de questions lorsque que Cantovella apparaît soudainement, au milieu de la nuit, avec Esmeralda sous le choc dans son appartement...

3 - L'étrange justice. Certes, Tournadre est coupable (en sachant qu'initialement il voulait juste intimider et non pas tuer, mais bon) mais Esmeralda tue deux personnes (à priori innocentes, si j'ai bien compris et en plus elle s'apprêtait à recommencer) et ça va parce qu'elle s'en veut quand même...? C'est un peu à la tête du client.

4 - Je n'ai pas compris la manœuvre d'Eugène à la fin. Qu'essayait-il d'accomplir en mentant pour la tentative d'attentat ? Qui comptait-il accuser ?

Une erreur aussi, après la sortie de la prison, il est écrit 'à la sortie de l'hôpital'.

L'écriture pourrait être simplifiée pour mon goût, mais mis à part quelques expression je n'ai pas grand chose à redire. Ex dans la scène d'agression: Le coup de pied chassé ? késako ? Coup de pied suffit. Même scène: Cantovella se 'porta' vers les assaillants. Parmi tous les verbes possibles je suis sûr qu'il y a mieux. Autre part, la brume qui 's'élance' j'ai un peu du mal à l'imaginer. Cela reste des détails mais ça se cumule sur une texte long.

Bon au final le point que me garde accroché c'est le contexte qui est sympa. Avec quelques fignolages sur l'enquête ça aurait pu passer au cran supérieur pour moi. Peut-être que je me répète un peu (c'est la même chose avec les autres épisodes) mais voilà, plus de fond et un peu moins de forme... Juste un peu pour équilibrer...!

Bonne continuation

   Perle-Hingaud   
15/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour !
Une histoire intéressante mais qui parait moins peaufinée que les précédentes lues avec ces personnages. Le suspense a tout de même fonctionné, c'est important !
Mes remarques sur les choses à réétudier (à mon avis, bien sûr) au fil de ma lecture:
- j'aime bien le début. un chouia complexe, peut-être, dans sa partie historique (tout est-il nécessaire?).
- par contre, parenthèses lourdes ici: (Le phylloxera avait ravagé les vignobles français au point de faire chuter la demande de bouteilles, provoquant par contrecoup une crise dans les verreries.). à enlever ou à amener plus naturellement.
"Dans le hall, il tomba sur le maréchal des logis chef et son subordonné qui avaient fui la fraîcheur du vent d’autan.": quel intérêt, cette info ?
"(Son autopsie, même sommaire, plaidait sans équivoque pour un homicide.), ": encore des parenthèses peu agréables
" l’élucidation les trois décès ": des
"Après avoir appris de Planoles": c'est le maréchal des Logis ? je me perds un peu dans les noms des personnages: tous sont-ils nécessaires ?
le passage qui finit par " Ce qui n’empêchait pas les manœuvres des agents provocateurs appelés par la préfecture." me parait un peu haché dans l'écriture.
encore une parenthèse maladroite : " (Aucouturier acquiesça.)"
Je ne relève plus les autres…

L'histoire est intéressante, mais je la trouve moins bien peaufinée que les précédentes. L'écriture mériterait plus de liant.
Le mari d'Esméralda apparait brusquement sans présentation, par ex.
Finalement, j'ai tout lu, je voulais savoir la fin, ce qui est bon signe.

Pour moi, il faudrait pour lier le tout:
- retoucher l'écriture pour un coup de polissage,
- les personnages pourraient être moins nombreux et l'intrigue resserrée,
- donc peut-être des passages à simplifier.

Cela reste un épisode intéressant, tant par son cadre original que par la touche de fantastique. Merci !

   solo974   
24/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jean-Claude,
J'aime bien votre nouvelle.
J'ai particulièrement apprécié le mélange bien dosé entre le monde féerique qui entoure les nombreux mystères liés à l'absinthe, d'une part ; celui - réaliste cette fois - de l'enquête policière avec les rebondissements inhérents à ce genre, d'autre part.
Les dialogues, qui rythment votre texte, m'ont également plu.
En revanche, je trouve que les nombreuses parenthèses qui l'émaillent nuisent à la fluidité d'ensemble de votre récit et entravent trop souvent la lecture. Quel dommage !
Je vous souhaite une très bonne continuation.

   plumette   
26/11/2018
Bonjour Jean-Claude

je n'ai pas pu aller au bout de ma lecture, désolée!j'ai lâché dans la scène où apparait le mari d'Esméralda dans la pièce borgne au dessus du café.
C'est le nombre très important de personnages qui ne semblent pas tous nécessaires à l'action qui m'a perdue.
peut-être faut-il se lancer dans cette lecture avec un crayon à la main pour prendre des notes.
L'écriture n'est pas en cause ( un peu trop de parenthèses cependant)

Peut-être aussi que ce texte mêle trop de choses: politique, policier, fantastique.

Je salue le travail cependant car je suppose que vous avez du vous documenter avant d'écrire pour vous imprégner de cette ambiance et utiliser un vocabulaire qui est assez raccord avec cette époque.

Une autre fois sans doute

Plumette


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