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Science-fiction
Jean-Claude : Mémoire vive
 Publié le 12/06/19  -  13 commentaires  -  4834 caractères  -  108 lectures    Autres textes du même auteur

L'ultime moment d'une longue vie de bonheur.


Mémoire vive


Chloé me serre la main. Enfin un signe de vie autre que le souffle erratique de sa respiration assistée et les tracés sinueux à l’écran. Avec un peu de chance, elle va ouvrir les yeux, me parler, me sourire… Je crains toujours que ce soit la dernière fois. Pourtant, on approche inéluctablement de la fin. Quatre-vingt-dix années de vie commune, c’est un beau petit record. Quand je la vois, toute frêle avec son visage fripé encore serein, je sais qu’elle a été heureuse. J’aurais préféré que notre union ne se termine pas ainsi, dans une chambre d’hôpital.


Deux infirmières passent de l’autre côté de la vitre en me jetant un regard réprobateur. Ma présence n’est tolérée qu’à contrecœur mais Chloé l’a imposée. De toute façon, le corps médical n’a pas vraiment eu le choix puisque je dois impérativement rester à ses côtés. C’est comme cela entre nous. Et la loi nous protège.


J’ignore ce qui choque le plus tous ces bien-pensants. Mon âge supposé ? J’ai l’air d’avoir moins de trente ans, autant dire que pour certains je pourrais être l’arrière-petit-fils de Chloé. Ou le fait que je ne vieillisse pas ? Car depuis l’accident, dont je ne me souviens pas, mon apparence demeure inchangée jusqu’au plus infime détail, comme mes cheveux et ma barbe qui ne poussent pas, ce qui s’avère confortable, je dois bien l’admettre. Malheureusement, la course du temps ne s’est pas arrêtée pour Chloé et, maintenant, elle est allongée là, avec des câbles et des tuyaux qui tissent leur toile autour d’elle.


Chloé me regarde et sourit, faiblement. Je jette un œil au plateau-repas qui n’a pas été renouvelé depuis trois jours mais Chloé d’un signe de tête à peine perceptible me signifie qu’il est inutile que j’en demande un. Il est clair qu’elle a décliné. Cette fois-ci, j’ai la triste certitude qu’il n’y aura pas d’autre réveil.


— Je vais bientôt partir, murmure-t-elle.

— Je sais, ma chérie.

— Et nous serons ensemble à tout jamais.

— Oui, ma chérie.


Je lui adresse mon sourire le plus éclatant et j’ai l’ultime bonheur de la voir rayonner avant qu’elle retombe dans un sommeil sûrement définitif. Pourtant, si je suis convaincu que nous nous rejoindrons, je ne comprends pas tout à fait comment ni quand cela se produira.


J’appréhende le décès de Chloé. Elle va cruellement me manquer et je n’ai aucune idée de ce que je vais devenir sans elle. Depuis toujours je vis à ses côtés et je crois que nous n’avons jamais été séparés, pas même par une porte. Je me rappelle l’agacement de ses collègues, du temps où elle travaillait, car, quand ils la rencontraient, j’étais inévitablement présent, y compris dans les réunions dites sensibles de l’entreprise. Mais aucune loi n’interdisait ma présence et aucune loi n’aurait de toute façon pu m’éloigner.


Quant à moi, suite à ce fameux accident, je n’ai plus jamais exercé la moindre activité professionnelle. Ce n’était pas nécessaire. La vie de Chloé est devenue la mienne et je la suivais absolument partout. Nous partagions tout, y compris la salle de bain et les toilettes, ce que je trouvais gênant au début mais j’ai fini par m’y habituer. Par contre, ce qui m’a peu à peu dérangé, c’est la nudité, avec l’opposition entre mon corps éternellement jeune et celui de Chloé qui s’érodait. Mais elle s’en moquait. Elle disait que c’était normal.


Les infirmières repassent en parlant fort, à croire qu’elles veulent que je les entende à travers le verre. Si c’est le cas, c’est réussi.


— Il est encore là !

— Bah ! Il n’en a plus pour longtemps.

— Tant mieux, parce que c’est obscène. C’est vrai, quoi ! Le souvenir vivant est censé accompagner un deuil durant une période limitée. Pas pendant une vie entière.

— Oui oui. J’avais entendu parler de ce genre de cas, mais c’est le premier que je vois. Tu crois qu’il est conscient de ce qu’il va se passer ?


Je n’entends pas la réponse car les infirmières ont dépassé la chambre. Toutefois, l’expression « souvenir vivant » m’évoque une conversation que j’ai eue avec Chloé, peu de temps après l’accident. Elle n’avait pas voulu accepter ma mort, disait-elle. Je ne savais pas trop ce qu’elle entendait par là, mais elle m’a fait un long discours sur le fait que j’étais toujours vivant dans sa mémoire, cette dernière représentant une forme de sauvegarde. C’est pour cela qu’elle avait souscrit au programme de restauration individuelle. Ainsi, elle ne m’a pas définitivement perdu.


Une sonnerie stridente et continue attire soudain mon attention. Sur l’écran, les tracés sont plats. Le cœur de Chloé s’est arrêté et son cerveau a cessé de fonctionner. La tristesse m’étreint violemment mais je n’ai guère le temps de m’abandonner à la souffrance. Mes mains deviennent floues puis transparentes, comme si je m’effaçais. Cela me revient ! Chloé disait que le souvenir disparaît quand la mémoire meurt.


 
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   Corto   
24/5/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Belle intrigue.

Dès le début de cette nouvelle on sent qu'un élément nous échappe. Mais bien malin celui qui comprendra à cette étape.

La deuxième strophe qui se termine par "la loi nous protège" renforce cette impression mystérieuse. On avait déjà remarqué que "Quatre-vingt-dix années de vie commune, c’est un beau petit record" était un peu fort de café, mais où se cache donc l'explication ? Le lien et la nature du couple sont donc une énigme.

Le comportement des infirmières peu acceptable ne nous aide pas à comprendre sauf vers la fin en levant un voile en parlant de "souvenir vivant".

La compréhension arrive avec "programme de restauration individuelle" puis la dernière strophe qui remet tout en ordre...

Bien joué à l'auteur qui a maintenu le suspense aussi longtemps que possible, et tenu le lecteur en haleine.

   Sylvaine   
2/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Beau texte au sujet original et à la narration bien conduite : on découvre progressivement la vraie nature de ce "souvenir vivant", grâce à de petites touches insolites qui prennent peu à peu leur sens et qui permettent d'aboutir à une chute bien venue, à la fois dans le droit fil du récit et malgré tout surprenante. C'est avec elle, seulement, que l'on découvre pourquoi cette nouvelle appartient à la catégorie "science -fiction", une science-fiction qui ne s'encombre pas de développements technologiques lassants et qui laisse toute sa place à une émotion authentique.

   hersen   
3/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime plutôt pas mal ce petit texte sur le deuil, avec en filigrane son petit côté fiction au travers de la souscription de restauration individuelle.

l'idée qu'avec ce programme, le mort va continuer à être vivant uniquement pour la personne qui le souhaite.
à la fois une preuve d'amour, décider de continuer à vivre à deux, mais aussi un engagement assez bizarre socialement.

le tout n'est pas mal amené, des petits indices qui portent à l'interrogation sont distillé au long du texte et à la chute, on se rend compte d'un retournement.

le texte est plutôt succinct, mais j'aime ce qu'il laisse planer en nous, de possibilités futures peut-être. pour un bien ou pour un mal ? Aucune idée !

   veldar   
12/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude

Très jolie fin. L'histoire est touchante. Chouette ce programme de restauration. Il ouvre sur bien des idées. Bonne continuation dans l'édition. Je ne vois pas quoi ajouter. Merci.

   Ynterr   
12/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
En voilà un beau texte !
l'aspect simpliste sublime le sujet principal, empêchant le lecteur de se poser trop de questions (notamment sur la matérialisation du souvenir: Est-il tangible, ou est-il une matérialisation en "hologramme" du souvenir? Voir uniquement dans la tête de Chloé?). Et ça j'aime beaucoup.
Cela me rapelle l'ambiance de l'épisode "Black museum" de Black Mirror, avec la synthétisation d'esprit etc... Mais en beaucoup plus positif

A vous relire,
Ynterr

   Jean-Claude   
12/6/2019

   Davide   
12/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Jean-Claude,

Quel beau texte, habilement mené et tout maillé de tendresse...
Un dénouement auquel on ne s'attend pas, mais quelques indices sont savamment dissimulés çà et là, comme lorsque Chloé murmure : "Et nous serons ensemble à tout jamais" ou, plus tard, le narrateur déclarant que "la vie de Chloé est devenue la [sienne]" jusqu'à cette phrase troublante d'une infirmière : "Le souvenir vivant est censé accompagner un deuil durant une période limitée."

Le narrateur est devenu la personnification d'un souvenir, comme une rémanence, voire l'allégorie même de l'amour qui unit les deux personnages.
Ainsi, ce "programme de restauration individuelle" (justifiant le genre science-fiction) n'est même plus indispensable.
A mon sens, l'ensemble trouve sa cohérence dans la tendresse qui les rassemble et qui les a accompagnés toute une vie durant.
Simplement.

Quoiqu'il en soit, j'ai été touché par ce texte.
Bravo à l'auteur !

Davide

   senglar   
12/6/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Jean-Claude,


C'est bien écrit. Le concept de "souvenir vivant" est original au point que vous avez réussi à me surprendre.

Court, efficace et enlevé, ce qui est une petite prouesse dans une chambre d'hôpital où une personne meurt.

A rendre accro à la science-fiction !


Senglar

   Zorino   
12/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour JC,

En voilà un beau texte. Une idée très originale. Ce que je regrette un peu, ce sont les 90 années passées ensemble qui m'ont de suite mis sur la piste d'une entité ou un truc du même acabit. Je pense qu'une ou deux décennies en moins ne m'auraient pas mis la puce à l'oreille et le final aurait été encore plus surprenant. Un final qui d'ailleurs, se déroule tout en douceur, à l'instar de ce décès que j'ai vécu aux côtés de Chloé. Beaucoup de tendresse émane de cette nouvelle.

Merci pour ce beau partage.

   Donaldo75   
13/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Jean-Claude,

J'ai trouvé l'idée vraiment intéressante. Et lors de ma première lecture, je ne connaissais pas ta profession, alors je n'ai pas été influencé. Certes, en steam-punk, la nouvelle aurait été plus originale - je taquine à dessein - mais le texte est bien écrit, il possède une réelle tonalité et tout n'est pas livré au fur et à mesure, laissant au lecteur une vraie marge d'interprétation. Certes, parfois ça tourne en boucle, répète, mais ce n'est pas bien grave, juste des axes d'amélioration.

Cette très courte nouvelle aurait gagné à plus de densité mais elle est m'a bien plu.

Don

   Anonyme   
13/6/2019
Des indices permettent de parvenir à la chute avant qu’elle ne soit lue, mais la progression de ceux-ci est assez linéaire, donc on n’est ni surpris ni déçu.

Avec ce genre de récits, entre réel symbolique et fantastique, on est forcément tenté de reprendre l’histoire à rebours pour voir si ça colle toujours. Oui, pour l’essentiel, mais je suis quand même un peu gêné par l’attitude des infirmières qui, manifestement, voient le conjoint décédé de Chloé. Et le narrateur est lui-même le décédé qui s’exprime. Bon, on est donc résolument dans le fantastique ?

La brièveté du texte est bien adaptée à ce récit basé surtout sur une idée, qu’il était donc inutile de développer davantage, je crois.

Plaisant, donc.

   cherbiacuespe   
26/7/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Adorable histoire. Plus un texte est court, plus il est difficile d'être efficace, percutant, cohérent tout en conservant un minimum d'écriture fluide. En l’occurrence tout y est et c'est un vrai plaisir, lorsqu'on arrive à la conclusion, de sentir sur ses lèvres un sourire de satisfaction.

Superbe et plaisant.

   ANIMAL   
9/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle très romantique, bien écrite, bien traitée, courte mais dense en émotion. Comment est reproduit ce souvenir vivant ? Peu importe en fait.

J'aime beaucoup l'idée que l'on peut garder auprès de soi un hologramme "corps et esprit" de l'être aimé durant une certaine période pour atténuer un deuil. Le danger est que cela ne devienne vital, comme ici. En gardant ce "fantôme" auprès d'elle, Chloé s'est sans doute fermé d'autres portes mais si elle a mené une vie heureuse, pourquoi pas ?

Un texte fort intéressant et bien imaginé.


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