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Réalisme/Historique
Jocelyn : Les larmes d'une enfance
 Publié le 27/10/18  -  4 commentaires  -  28837 caractères  -  24 lectures    Autres textes du même auteur

L'histoire d'un enfant qui trouve le pardon dans les larmes de son père mêlées aux siennes.


Les larmes d'une enfance


La poudre dans les airs, des coups de sifflets confondus dans les avenues, les bruits des klaxons tous azimuts dans les artères de Kisangani… Les finalistes du secondaire viennent de recevoir les résultats de leurs épreuves de baccalauréat. Certains pleurent car ils ont échoué, d’autres fêtent car ils ont réussi. Notre promotion a réalisé un cent pour cent. Cependant, au lieu de m’en réjouir, je pense plutôt à mon ami de classe Otunga.

Otunga porte le nom de son père, un médecin. Alors que Kitoko sa femme était enceinte de leur premier et unique fils, il partit pour Kinshasa la capitale. Il s’en allait, promettant à son épouse de la contacter dans un court délai. Il s’en allait dans l’espoir de préparer une place à Kinshasa où Kitoko sa femme, leur enfant Otunga et lui habiteraient. Il s’en allait mais alors, sans savoir ce qui les attendait.

Kitoko resta à Kisangani, guettant le moindre signe de vie de son mari. Mais ce sera en vain qu’elle patientera. Ce qu’ils ignoraient tous, c’est qu’avec ce voyage, leur couple prenait un billet d’aller sans retour pour une tragique séparation.

La mère d’Otunga était une femme très belle. Kanda le meilleur ami de son père, était l’un de ses admirateurs en cachette. Il profita donc du départ de son ami pour faire des avances à son épouse. Logiquement, Kitoko le repoussait avec une conviction sans précédent. Cependant, Kanda se faisait de plus en plus insistant à force des refus de cette dernière. Un jour, il voulut braver l’inflexibilité de Kitoko en essayant de l’embrasser par la force. Kitoko le gifla et lui proféra des insultes qui blessèrent sa profonde dignité. Ce jour-là, il repartit furieux et Kitoko ne le revit plus jamais. Mais un drame ne tarda pas à survenir après son départ.

À cette époque, le cellulaire n’existait pas comme c’est le cas de nos jours. Pour joindre une personne, il fallait parfois passer des journées entières dans des agences de « phonie ». Ce jour devait être le jour où Kitoko entrait pour la première fois en contact avec son mari, depuis qu’il était parti à Kinshasa. Cependant, alors qu’elle était en route pour rallier la phonie, elle fut soudainement frappée de folie. Une folie qui la conduira à sa mort.

Otunga n’était âgé que de deux semaines quand Kitoko devint folle, de deux mois quand elle mourut. Son père, étant le fils unique de sa mère, ne s’entendait pas vraiment avec ses demi-frères, les enfants de sa « marâtre ». Leur père fit au total quatre enfants dont deux garçons et deux filles. Après la mort de leurs parents, les frères du père d’Otunga constituaient l’unique famille de ce dernier. Comme il ne s’entendait pas vraiment avec eux, ils ne voulurent pas non plus de son rejeton quand Kitoko devint folle. La famille de Kitoko non plus ne voulut pas vraiment d’un enfant qui peut-être était la cause du drame dont avait été victime leur sœur, leur fille. Un enfant qui peut-être était un sorcier.

Mapengele, une des sœurs de Kitoko, accepta cependant de prendre avec elle Otunga, juste le temps de l’allaiter. Dès qu’il fut sevré, elle se pressa de se débarrasser de lui et de l’envoyer chez son oncle Boda, le demi-frère de son père. Elle n’avait tout simplement pas les moyens de le prendre en charge ; elle peinait déjà à joindre les deux bouts avec son armée d’enfants. Mais Kibindi la femme de Boda, ne voulait absolument pas de cet enfant. Cependant, Otunga n’ayant nulle part où aller, elle fut contrainte, malgré elle, de se plier aux décisions de son mari qui consentait déjà à adopter le petit. Aussi, elle maltraitait l’enfant sans que Boda ne s’en aperçoive vraiment. Otunga ne pouvait faire autrement que de supporter toutes ces souffrances que lui infligeait la vie, que lui infligeait cette femme.

De l’autre côté, personne n’avait de nouvelles du père d’Otunga. Il avait carrément coupé tout contact avec sa famille et disparu de la nature. Nul ne savait vraiment ce qui lui était arrivé.

À six ans, Otunga rêvait déjà d’aller à l’école comme ses frères, mais personne ne l’y envoyait. Son travail c’était de s’occuper des travaux ménagers. Un jour Kibindi se mit à le battre parce qu’il avait un peu trop salé la nourriture de Boda qu’il avait pour tâche de préparer. Dans l’emportement des coups qu’elle lui portait, elle finit par se cogner la main contre la chaude marmite de la nourriture de son mari et se fit une légère brûlure. Furieuse, elle prit la main droite d’Otunga et la plongea presque entière dans le brasier. Le pauvre petit cria jusqu’à ses gosiers. Il poussa un cri si strident qu’elle en fut même effrayée. Elle alla alors chercher un peu d’huile de palme pour l’appliquer sur la main brûlée. Interpellée par sa propre conscience, elle appréhendait déjà la réaction de Boda. L’enfant n’avait tout de même pas été confié à leur charge pour mourir de leurs propres mains. Aussi, elle se mit à fomenter une excuse machiavélique.

Aussitôt que Boda fut de retour, Kibindi se pressa de lui rapporter qu’elle avait surpris Otunga ce jour-là, la main dans la marmite. Elle ajouta que quand elle voulut l’interpeller, il lui jeta de cette nourriture qui était encore chaude sur le visage. Si elle n’avait pas tenté de l’esquiver avec sa main, elle en serait sortie quasi dévisagée. Se rendant compte qu’elle attisait déjà une vive colère chez son mari, elle accusa de surcroît Otunga de sorcellerie, pour couronner le funeste « succès » de sa calomnie. Elle fit croire à son mari que plusieurs fois avant, elle faisait des cauchemars où le petit garçon tentait de la brûler avec du feu de brasier.

Boda fut dans tous ses états. Comment avait-il, ce petit vaurien d’Otunga, osé toucher à sa femme, la mère de ses enfants ? Il alla le dénicher de la cave qui lui servait de maison. Sans tenir compte de sa brûlure à la main, il le passa à tabac. Le petit Otunga, sous les coups intrépides de son oncle furieux, réussit par bonheur à trouver un angle de fuite et sans hésiter, sollicita la dernière énergie qui lui restait et prit ses jambes à son cou. Ni Boda, ni Kibindi, ni leurs enfants ne se donnèrent la peine de le suivre. Sa fuite sonnait comme un bon débarras à leurs oreilles. Otunga partit donc pour ne plus jamais revenir. Il partit cependant sans savoir où aller. Il partit pour devenir un mendiant, un enfant de la rue, un « shégué ».

Trois jours après sa fuite, il tomba malade. Tout le tuait : la brûlure à sa main droite, les coups que son oncle lui avait donnés, la faim et le froid. Ses jours étaient comptés. Il ne faisait qu’attendre son heure qui devait le trouver quelque part, au pied d’un mur dans la rue ou au bord de la route. C’est alors que sœur Albertine, une missionnaire catholique le croisa. Il était chétif, morbide et se blottissait contre lui-même. Sans poser de questions, elle le prit avec elle. Elle le soigna, le nourrit, l’habilla et le logea. Avec le temps, elle finit par apprendre son histoire. Elle en fut profondément touchée et se décida de l’envoyer, à ses propres frais, à l’école. C’est ainsi que s’exauça la prière d’Otunga, celle d’étudier comme les autres enfants de son âge.

À la première période de sa scolarité, Otunga fit ses preuves. Il réalisa nonante-trois pour cent et rapporta la nouvelle à la sœur Albertine. Celle-ci, agréablement surprise, lui consentit une demande en guise de cadeau d’encouragement. Otunga lui demanda toute une parcelle. Elle accéda à sa requête à condition cependant qu’il trouve lui-même la parcelle.

Âgé d’à peine sept ans, Otunga se mit seul à sillonner les rues de Kisangani, à la recherche d’une parcelle en vente. Nombreux auprès de qui il se renseignait l’insultaient. Personne ne pouvait concevoir qu’un enfant de cet âge puisse vraiment négocier ce type d’achat. Cependant, une vieille femme l’ayant entendu, l’interpella :


– Mon enfant, lui dit-elle, cherches-tu vraiment une parcelle à acheter ?

– Oui grand-mère.

– As-tu l’argent pour cela ?

– Je connais une personne qui acceptera de payer si j’en trouve une.

– Voix-tu, je compte vendre la moitié de mon terrain. Appelle donc ta personne, si elle est d’accord, elle sera à toi.


Otunga retourna appeler la sœur Albertine. Celle-ci lui paya cette terre, comme elle le lui avait promis. Aujourd’hui ce sont les membres de la famille de Kitoko sa défunte mère qui l’occupent.

L’année qui suivit la scolarisation d’Otunga, la mission de sœur Albertine touchait à sa fin. Elle devait partir ailleurs où le travail l’appelait. Comme elle ne pouvait pas amener Otunga avec elle, elle le confia à un orphelinat des missionnaires catholiques. C’est là qu’Otunga grandit. Il y fut nourri, habillé et scolarisé. Aujourd’hui il décroche son diplôme et doit commencer à se prendre en charge. Aujourd’hui il est mature et doit laisser la place à d’autres enfants…

Toutes les personnes à qui Otunga a raconté son histoire en ont été émues. Des fois certaines lui demandaient s’il comptait devenir prêtre après ses études, au vu de tout ce qu’il a vécu. Mais Otunga n’a jamais eu de ces projets-là en tête. Il aime trop les femmes pour faire quelque vœu de chasteté que ce soit.

Pendant que je pense à lui, le voilà qui apparaît :


– Tu m’as l’air timide Lokombe, me lance-t-il, aujourd’hui c’est la fête !

– Oui t’as raison, mais c’est quand même triste puisqu’on va devoir se séparer. On formait une famille.

– C’est vrai. Mais ce n’est pas comme si on se séparait vraiment, puisqu’on gardera toujours contact.

– Oui je sais. Sinon, que comptes-tu faire à présent ?

– Me rendre à Kinshasa.

– Kinshasa ! Mais qui connais-tu là-bas ?

– Personne. Ne t’en fais pas, je n’y vais pas les mains bredouilles. J’ai mes économies. J’achèterai de la marchandise chemin faisant, et une fois arrivé, je vendrai et me lancerai dans des activités fixes. Je vérifierai le marché, ce qui s’y écoule le plus… Après trois ou quatre mois d’activités, j’aurai certainement ce qu’il me faut pour payer mon université.

– Bon plan frère. Mais sois quand même prudent. Les choses ne vont pas toujours comme on le souhaiterait.

– Ne t’en fais pas mon cher. Et merci de te soucier de moi.

– Quand tu pars fais-moi signe !

– Bien sûr !


Ainsi Otunga prit le chemin du fleuve pour se rendre à Kinshasa. Kinshasa, la cosmopolite ville de mille influences. Il était excité et pressé de découvrir cette agglomération dont il a tant entendu parler et dont il a toujours rêvé. Cette agglomération dont la culture l’a toujours influencé, même à distance.

Le bateau siffla, laissant au port, ses amis et ses copines. Celles avec qui il avait pu avoir accès à la douceur de la vie. Celles qui lui permirent de se frotter à la fois à la chaleur et à la fraîcheur de l’existence, par l’intermédiaire des corps chauds et des langues fraîches.

Elles étaient toutes là pour lui dire au revoir. Elles se toisaient parfois entre rivales, mais elles étaient toutes là pour lui. Otunga mit la main dans sa poche, il en ressortit son mouchoir de tête et le secoua en direction des siens qu’il quittait. Seuls les sciages sur le fleuve pouvaient prolonger ses au revoir.

C’est ainsi que notre Don Juan laissait derrière lui les souvenirs d’une enfance mouvementée. C’est ainsi qu’il laissait derrière lui tout son passé. Il s’orientait vers une nouvelle vie. Mais une vie dont il ne savait encore rien.

Dans son odyssée fluviale, Otunga passa par Bumba. Une ville calme dont la posture rappelle la présence du colon belge. Tout ou presque, y est comme l’avaient laissé les « oncles » wallons. Les maisons qui donnent sur le fleuve et la route qui sépare celui-ci du reste de la ville, tout y paraît figé dans le temps. Autrefois les rues de Bumba étaient asphaltées. De ces asphaltes, il ne reste plus que des vestiges enfouis dans un sol orange omniprésent. Sa vieillesse ne lui a cependant pas ravi de sa beauté. Bumba reste une ville de mille douceurs.

Otunga quitta Bumba au bout d’une semaine. Le bateau avait fini d’y charger certaines marchandises, et d’en décharger d’autres. Il avait profité de ce séjour pour acheter des maïs. Après Bumba, Otunga visita Lisala « Ngomba », une ville construite sur des hauteurs et où règne un calme quasi féerique. C’est peut-être aussi pour cela que feu le maréchal Mobutu y fit construire, au bord de la rive une maison, un palais, un château. Cette construction demeure encore la plus belle de toute la ville, même dans l’état dans lequel l’ont mise les revers de l’histoire. Sur un des balcons de cette maison, on peut voir combien le fleuve Congo se repose dans une beauté majestueuse, entre les arbres vitaux d’une forêt équatoriale enivrante. Couché dans sa magnificence et semblable à un géant serpent serein et doré, le fleuve Congo inspire grandeur et fierté à tout un peuple. De cette maison, il ne reste plus que des ruines à ce jour. Mais quiconque s’y rend peut très bien se douter de ce qu’elle fut jadis un palais royal digne de ce nom.

Otunga fit deux jours à Lisala avant de continuer son voyage. Il n’y acheta rien. À part les belles vues sur les hauteurs, la ville n’a pas vraiment grand-chose à offrir aux voyageurs. Le bateau navigua durant une semaine avant d’atteindre Mbandaka « Bikoro ». Mbandaka, la ville ensoleillée. La ville où dîne le soleil. Notre Don Juan, amoureux de toute la gente féminine sans discrimination tribale, fut aux anges auprès des « Mbandakaises », les habitantes de la ville, celles qui représentent sa plus grande richesse. Il tomba dans les bras de Longondo en allant puiser de l’eau à la source la plus proche du port.

La poitrine de Longondo était toute pointue et son corps avait des proportions reparties avec équité. Elle n’était ni tout à fait noire, ni tout à fait brune. Sa couleur de peau, la même que celle du fleuve. Ses yeux n’avaient rien de particulier, mais son regard était tout simplement envoûtant. Otunga prit son envol dans les profondeurs de cette jeune femme. Elle incarnait un mélange de tendresse et de hardiesse, de rigidité et de douceur. Il aurait tout donné pour prolonger les plaisirs éphémères auxquels Longondo lui donnait accès… Mais le bateau siffla, et il dut encore laisser derrière lui une de ses histoires idylliques.

Après une semaine de navigation, ils gagnèrent les lisières de Maluku. Maluku, la première commune de Kinshasa qu’atteignent les voyageurs. Celle qui présente en premier, les faces de la ville à ceux qui y viennent, et en dernier, son visage à ceux qui en partent.

Au total, Otunga passa un mois sur le fleuve. Un mois d’aventures. Il découvrit de nouvelles terres, de nouvelles gens et de nouvelles mœurs. Il fit aussi très bonne affaire durant le voyage. Tout son plan fonctionnait à merveille jusque-là.

Cependant, Otunga ne connaissait pas du tout Kinshasa. Personne ne lui avait dit à quoi s’attendre à ses abords. À peine le bateau atteignait le port de Maluku et que la population sur terre pouvait se joindre à celle à bord, les nouveaux venus, dont Otunga, reçurent leur baptême de feu. Le pauvre, tout le fond qu’il avait réussi à rassembler lors de son voyage, toute sa marchandise, étaient à découvert. Tout lui fut volé. Les maïs qu’il avait achetés à Bumba, ses valises de singes et ses poissons fumés… tout était parti en fumée. Il ne restait au pauvre garçon, que la culotte et le singlet qu’il portait. Il ne lui restait que ses yeux pour voir ce vide éloquent, et ses larmes pour pleurer.

Otunga fut pris de panique, il courut dans tout le bateau, mais en vain. Tout avait été comme volatilisé. Après plusieurs heures de recherches inabouties, il dut se rendre à l’évidence. Il n’y avait plus rien à faire. Le pauvre jeune homme se mit à pleurer à pleine voix. Il se remit à pleurer comme il avait l’habitude de le faire à son enfance ; comme il le fit le jour où il partit de la maison de son oncle. Il sanglota amèrement. Il versa des pleurs de désespoir. La vie venait de lui assener un coup fatal cette fois-là. À environ mille sept cents kilomètres de Kisangani, dans une ville aussi grande que Kinshasa. Une ville de vingt-quatre communes disposées sur neuf mille neuf cent soixante-cinq kilomètres carrés. Une ville où il ne connaissait personne de ses plus de dix millions d’habitants. Dans cette ville du « Kipper ya yo » (mêle-toi de tes affaires). Cette ville du « Toyaki mboka mboka » (chacun pour soi). Cette ville où les préoccupations de l’estomac font oublier l’existence du cœur. Dans cette ville sans merci, il se retrouva sans rien. Les passants le voyaient et compatissaient. D’autres se moquaient presque : « Encore un villageois qui s’est fait ouvrir les yeux ». Personne ne voulait l’aider.

Or, il y avait Malamu, qui fut son voisin à bord du bateau et qui le reconnut en partant. Quand il le vit, il s’arrêta. Les souvenirs qu’il gardait d’Otunga durant le voyage étaient ceux de quelqu’un de bien. En outre, Malamu était un homme pieux et soucieux du bien-être de l’autre. Il le prit donc avec lui et le conduisit à sa demeure. Après des moments d’échange, il se rendit compte qu’Otunga n’avait à Kinshasa aucune relation, aucun repère. Cependant, il comprit aussi qu’Otunga était quelqu’un de débrouillard, qu’il pouvait facilement se retrouver n’importe où, grâce à son agilité. Aussi, quelques jours plus tard, il l’amena chez Tonga, son ami d’enfance. Lui et Tonga avaient étudié ensemble au secondaire. Après leurs diplômes, Tonga opta pour les études supérieures en génie civil, alors que Malamu se mit directement au commerce. Aujourd’hui, Malamu demeure dans le commerce, et Tonga est devenu ingénieur en travaux publics. Ils ont gardé leurs bonnes relations et se demandent des nouvelles de temps en temps. Quand Malamu lui présenta Otunga, Tonga accepta de le prendre comme journalier, au nom de leur amitié. C’est ainsi qu’avec ce qu’il gagnait, Otunga arrivait un tant soit peu à se retrouver dans cette ville. Cela devint vite son mode de vie que de passer de chantier à chantier, de brique à brique. Peu de mois après, il fut en mesure de se procurer son propre logis.

Avec ce qu’il touchait, il arrivait à subvenir à tous ses besoins. Évidemment il dut repousser son projet d’aller à l’université. Il comptait désormais le faire dans deux ou trois ans, quand il aurait eu des activités plus stables. Au fil du temps il finit par économiser suffisamment d’argent pour ouvrir une petite boutique dans un des quartiers populaires de Kinshasa. Les affaires allaient pour le moins, bon train.

Puisqu’il ne voulait pas faire plus de dépenses en payant un double loyer, il quitta sa maison pour aménager dans sa boutique. Il avait disposé son lit dans un coin, sous ses marchandises de commerce. La porte et la fenêtre de sa boutique donnaient directement vers la rue. Vendre dans sa petite boutique, c’était cela sa nouvelle vie. Il le faisait avec passion et dévotion. Il adorait être en contact avec les gens, servir ses clients, tisser de nouvelles relations. Il devint vite populaire dans le quartier et fut aimé de beaucoup. Mais il y avait aussi certains des jeunes gens de son âge qui le jalousaient. Ils étaient simplement furieux à l’idée de voir émerger un homme venu de province, alors qu’eux, natifs de Kinshasa, passaient leur temps à jouer aux dames et se disputer le « fufu » le soir avec leurs jeunes frères.

Une nuit, aux environs d’une heure trente minutes, quelqu’un frappe à sa porte.


– Oui, répond-il quelque peu surpris, qui est-ce ?

– Je cherche du savon en brique, rétorque l’individu, avec du détergent !


Il fut un peu contrarié d’être réveillé à cette heure-là. Cependant pour Otunga, le client était un roi qu’il fallait toujours privilégier, et dont il fallait toujours supporter les caprices. Otunga avait l’art de soigner sa clientèle. Il fournit donc un effort, se leva et s’habilla. Quand il ouvrit sa fenêtre pour servir son client, ce dernier lui braqua une arme. Derrière cet homme, il y avait environ trois personnes de plus. « Ouvre cette porte, lui dirent-ils, si tu tiens à ta vie ! »

Otunga tenta de crier, mais ils lui tirèrent une balle à l’épaule, défoncèrent la porte et s’abattirent sur lui en lui proférant des invectives. « Sale con, lui disaient-ils, tu n’avais qu’à ouvrir calmement cette fichue porte. On aurait épargné ta vie sinon. À présent tu nous pousses à faire ce qui n’est même pas nécessaire : te battre à mort. Tu nous connais ? Nous on est les fourmis rouges, sale con ! On ne joue pas avec nous ! »

Pendant que deux d’entre eux l’assenaient de coups, le reste s’occupait de vider la boutique. Ils lui ravirent tout ce qu’il avait. Et avant de sortir, ils mirent le feu à sa boutique, avec lui à l’intérieur. Ils chargèrent tout leur butin à bord d’un pick-up qui crachait une fumée noire, et s’en allèrent aussitôt. Otunga se servit du peu de forces qui lui restaient pour se tirer hors de la boutique qui brûlait. Une fois dehors, il s’évanouit.

Les voisins furent alertés par le feu et se précipitèrent dehors pour arrêter l’incendie. On le conduisit à l’hôpital. Ses blessures étaient profondes, ses fractures et entorses nombreuses. Il était brûlé sur le dos au troisième degré. Beaucoup se demandaient comment il avait réussi à se tirer tout seul de ce feu, vu l’état dans lequel l’avaient laissé ses assaillants.

Il agonisa pendant une semaine. Les gens de son avenue compatirent à son malheur car il était quelqu’un de gentil avec tout le monde. Ils lui apportaient de la nourriture à l’hôpital, et promirent de cotiser pour régler toutes les factures et ordonnances de sa médication.

Chaque jour, Otunga pleurait en cachette, le soir avant de dormir. Sa douleur n’était pas que physique, il souffrait aussi dans son mental. Il fit un décompte et se rendit compte que ses larmes avaient toujours coulé pour le malheur et jamais pour le bonheur. Toutes les fois où il était heureux étaient si éphémères. La tristesse avait caractérisé sa vie. N’avait-il pas lui aussi, le droit d’être heureux, de vivre épanoui comme les autres ? « Papa, s’exclama-t-il à mi-voix, si tu avais été là… » Puis il se remit à pleurer.

Esengo, une infirmière de l’hôpital, avait l’habitude de l’entendre gémir en cachette. Cela lui faisait secrètement mal au cœur. Trois jours après sa sortie du coma, elle se décida de l’approcher :


– Bonjour, lui dit-elle avec un mélange de timidité et d’enthousiasme, comment allez-vous ?

– Bonjour, lui répondit Otunga avec un air gentil, je vais mieux qu’hier en tout cas. Et vous ?

– Oh, vous savez, répliqua-t-elle avec un air teinté d’humour, moi ça va monsieur !

– Ah madame, j’aimerais tant être comme vous !

– Ne vous en faites pas, votre santé s’améliore très vite. Vous serez d’ailleurs en mesure de sortir d’ici deux semaines.

– J’ai cependant déjà fait une semaine et trois jours sur le lit d’hôpital.

– Certes, mais on doit se rassurer que vous soyez bien au point de reprendre de vos activités avant de vous relâcher.

– …

– Bon je dois vous laisser, j’ai du travail.

– Vous me promettez de revenir ?

– Oui bien sûr, lui sourit-elle, pourquoi pas ?


Otunga garda en tête le visage rayonnant de cette jeune infirmière. Ses dents avaient l’air d’avoir été taillées par le bon Dieu en personne. Sa voix… il n’avait jamais rien entendu de si doux. Quand elle parlait, elle ne manquait jamais d’esquisser un petit sourire. Et quand elle souriait, ses yeux déjà très petits, devenaient davantage plus petits. Le plus zen des Chinois n’aurait jamais pu rivaliser. Elle avait fait rêver Otunga. Vite son séjour à l’hôpital cessa de lui être désagréable. Elle était le seul point positif à tout le malheur qui avait pris plaisir à s’abattre sur lui. Elle lui raconta toute sa vie, il en fit de même. Ils apprirent donc à se connaître.

Otunga finit par tomber éperdument amoureux d’Esengo. Mais curieusement, il avait peur de lui déclarer sa flamme. Il avait très peur pour la toute première fois. Peur de gâcher le rapport qu’ils avaient déjà réussi à tisser ensemble. Pourtant, ce qu’il ressentait pour cette fille était si fort qu’il n’arrivait même pas à le décrire. Il n’avait simplement jamais ressenti cela avant.

Deux semaines passèrent et Otunga se remit sur pied. Ils s’étaient promis de se rendre de temps en temps visite. Otunga nourrissait déjà dans son cœur, l’ardent désir de faire un jour d’Esengo, la mère de ses enfants. Il avait trouvé la femme de sa vie et était prêt à consentir tous les sacrifices du monde pour l’avoir près de lui.

Le jour où il devait quitter l’hôpital, c’est le jour où il s’était décidé à déclarer sa flamme à Esengo. Cependant, elle ne fut pas présente ce jour-là. Il la chercha dans tous les recoins de l’hôpital, mais en vain. Son cœur devint triste, si triste. Il ne savait guère non plus à qui s’adresser. Il rentra dans sa chambre ranger ses médicaments, abattu. Il ne perdait cependant pas l’espoir qu’il pourrait la voir, même avant de franchir le seuil de cet hôpital.

La chambre dans laquelle dormait Otunga était quelque peu isolée dans la cour de l’hôpital. Sa porte et sa fenêtre étaient tournées vers le nord. Quand le soleil était à son zénith ou tôt dans l’après-midi, la lumière rentrait directement dans la pièce. Elle y entrait abondamment. Ce jour-là, il ne vit entrer que la lumière, sans aucun reflet de sa dulcinée.

Son temps était consommé et le pauvre devait libérer l’endroit. Il prit donc la petite sacoche que lui avaient offerte les habitants de son quartier, avec quelques habits à l’intérieur. Son espoir s’étiolait peu à peu, telle une fée qui se meurt dans une fiole. Il se leva, regarda autour de lui comme pour voir s’il n’avait rien oublié. En réalité, il ne cherchait que cette fille, la seule personne qu’il souhaitait voir, la seule qu’il ne voyait pas cependant.

Juste avant de sortir, Otunga remarque un homme entrer et se tenir à la porte. Il était en lunettes médicales et portait un blouson de médecin. La lumière du jour ombrageait son visage. Otunga ne pouvait pas voir sa face, mais il avait quand même pu observer qu’il s’agissait d’un clinicien. Il se demandait ce qu’il faisait là, ce qu’il lui voulait.

Cet homme était resté deux ou trois secondes à l’entrée de la porte sans rien dire. Puis il se mit à avancer lentement, comme s’il venait de découvrir quelque chose. Otunga ne comprenait rien, mais ne savait pas non plus dire quoi que ce soit. Le silence régnait curieusement dans cette pièce. Quand ce médecin fut assez proche de lui, il le prit soudainement dans ses bras et s’exclama : « Mon fils ! » Toujours confus, Otunga sursauta. Il regarda à nouveau vers la porte, et reconnut la silhouette d’Esengo qui rentrait dans la pièce. S’adressant à lui avec espoir et enthousiasme, Esengo lui dit :


– Je te présente le docteur Otunga. Quand j’ai entendu ton histoire, un jour je suis allée la lui raconter. Il reconnut l’année dont tu m’avais parlé, où il est venu à Kinshasa. Il reconnut aussi la description de ta mère que tu me fis…

– Kitoko ma femme, s’exclama le docteur Otunga, Kanda m’avait dit qu’elle avait trouvé un autre homme juste après, et qu’elle n’a plus jamais voulu entendre parler de moi ! Je ne savais donc plus comment la joindre. Je fus si bouleversé. Je l’aimais tant…

– C’est faux, répliqua Otunga, maman est morte à t’attendre ! Elle a été frappée de folie par cet homme. Il était furieux parce qu’elle ne voulait pas te tromper avec lui qui était ton ami.

– Frapper de folie par Kanda !?

– Oui. Avant de mourir, ton ami vint me chercher à l’orphelinat. Il voulait demander pardon pour tout le malheur qu’il nous avait causé. Il me confessa que c’est lui qui alla voir un féticheur pour jeter un sort à ma mère et à toi. À toi il a jeté le sort de ne plus jamais penser à nous. Tu aurais pu revenir à Kisangani nous chercher, me chercher ! Mais tu as tout simplement oublié que tu avais un fils.

– Fils, je reconnais que j’ai mal agi. Mais je peux te garantir que chaque soir, avant de poser ma tête sur le lit, je n’ai jamais cessé de penser à toi… Peut-être que ma culpabilité m’ôtait toute force de me mettre à ta recherche… mais là le destin nous a conduits l’un vers l’autre... Je te prie fils, trouve dans ton cœur, la force de me pardonner.


Ils sanglotèrent tous et dans ses pleurs, Otunga put se libérer et pardonner à tout le monde pour la première fois. Il trouva le courage de pardonner à son oncle Boda et à sa femme Kibindi. De pardonner à Kanda, celui qui a tout le temps hanté son esprit, le nourrissant de colère, de rage et de haine. De pardonner à son père d’être parti sans regarder en arrière durant vingt-cinq ans. Mais par-dessus tout, de se pardonner à lui-même, d’avoir eu le cœur fermé tout ce temps, se privant de tout droit d’être heureux et de véritablement aimer. Alors, Otunga versa pour sa toute première fois, des larmes teintées de bonheur. Il se jeta dans les bras d’Esengo, l’étreignit de toutes ses forces avant de lui déclarer sa flamme.


 
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   izabouille   
8/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette histoire est très touchante, elle m'a beaucoup émue. Par contre la façon de la raconter n'est pas très claire, les phrases sont assez confuses et les explications sont longues. Surtout au début où je me suis un peu emmêlée avec les prénoms. Je pense que vous gagneriez à éclaircir et retravailler les phrases pour alléger la lecture.
Comme ce passage, par exemple :
"Otunga n’était âgé que de deux semaines quand Kitoko devint folle, de deux mois quand elle mourut. Son père, étant le fils unique de sa mère, ne s’entendait pas vraiment avec ses demi-frères, les enfants de sa « marâtre ». Leur père fit au total quatre enfants dont deux garçons et deux filles. Après la mort de leurs parents, les frères du père d’Otunga constituaient l’unique famille de ce dernier. Comme il ne s’entendait pas vraiment avec eux, ils ne voulurent pas non plus de son rejeton quand Kitoko devint folle. La famille de Kitoko non plus ne voulut pas vraiment d’un enfant qui peut-être était la cause du drame dont été victime leur sœur, leur fille. Un enfant qui peut-être était un sorcier." J'ai eu un peu de mal à m'y retrouver dans ce paragraphe.

"Celle qui présente en premier, les faces de la ville à ceux qui y viennent, et en dernier, son visage à ceux qui en partent." : Dans cette phrase, je ne comprends pas trop où vous voulez en venir. "Les faces" puis "le visage", ça ne sonne pas très bien et ça ne veut pas dire grand-chose.

"Le jour où il devait quitter l’hôpital, c’est le jour où il s’était décidé à déclarer sa flamme à Esengo" : Je mettrais plutôt : "Le jour où il se décida à déclarer sa flamme à Esengo, il dût quitter l'hôpital", cela éviterait la répétition de "le jour où..."

"Il était en lunettes médicales et portait un blouson de médecins" : Ici, il faudrait peut-être regrouper les deux : "Il portait un blouson et des lunettes de médecin".

Il y a encore d'autres phrases qui mériteraient d'être réécrites et raccourcies, mais cela n'est que mon humble avis. Cette histoire, si elle est vraie comme le genre l'indique, mérite d'être racontée.
Merci pour le partage.

   plumette   
28/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Jocelyn

Cette histoire est prenante et touchante. Je me suis attachée à Otunga et le récit de sa vie de la naissance à ses 25 ans est assez terrifiant. on a envie qu'il s'en sorte et votre petit résumé donne confiance au lecteur!
C'est sur la forme que j'ai plus de réserves. En voulant tout dire, le récit digresse, se délaye parfois d'une façon qui me semble nuire à la narration. Et il y a beaucoup de personnages, surtout au début, c'est difficile de s'y retrouver.
Je suis sûre que le texte pourrait être retravaillé dans le sens d'une épure, et pourquoi pas avec quelques ellipses pour centrer tout le propos sur Otunga.

Très bonne continuation!

Plumette

   Marite   
28/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Jocelyn. Je ne lis plus beaucoup de nouvelles depuis quelque temps mais le titre de la vôtre m'a attirée et je ne regrette pas. Tout au long du récit j'ai retrouvé une atmosphère et un environnement très réalistes mais difficile à appréhender si l'on n'a pas vécu sous ces latitudes au contact de la population. Je n'ai aucun doute sur la réalité vécue par Otunga.
Comme souligné dans les précédents commentaires, la multitude de personnages et les liens qui les unissent sont un peu difficiles à suivre tels que présentés. Je pense que ce récit pourrait faire l'objet d'un écrit plus consistant, avec des chapitres bien séparés qui permettraient aux lecteurs d'assimiler l'ensemble de ce parcours de vie d'enfance, d'adolescence et d'entrée dans l'âge adulte pour Otounga.
Je ne peux que vous encourager à y penser et peut-être à retravailler le texte dans cette optique.

   solo974   
3/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Jocelyn,
J'aime bien - et même plus - votre nouvelle.
Les prénoms aux consonances étrangères m'ont d'emblée incitée à suivre les pérégrinations de vos personnages en République Démocratique du Congo.
Les malheurs du jeune Otunga m'ont beaucoup émue (notamment les sévices que lui fait subir sa marâtre) ; le destin réservé aux "shégués" de Kinshasa tout autant.
J'ai par ailleurs apprécié l'humour dont certains passages sont empreints.
Un texte émouvant à plus d'un titre donc, et une écriture qui reste à améliorer certes, mais qui m'a personnellement touchée.
Je vous souhaite une bonne continuation !


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