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Policier/Noir/Thriller
jphil : Un homme flou
 Publié le 06/05/10  -  17 commentaires  -  27405 caractères  -  153 lectures    Autres textes du même auteur

Et le vertige l’avait chaque fois saisi à la perspective de rester ainsi quelques secondes, en équilibre, suspendu dans le vide...


Un homme flou


Il porta la main à ses lèvres en grimaçant, explora d’un doigt prudent ce qui semblait bien être une coupure ; il avait aussi du mal à ouvrir l’œil droit, indice indéniable d’un gonflement de la paupière. La fréquence de ce genre d’incidents rendait son diagnostic aussi sûr que celui d’un médecin ; « Tant qu’il ne s’agit pas d’un légiste… » La boutade ne le fit pas sourire, elle ne semblait plus si saugrenue ces derniers temps.


Où était-il ? Comment avait-il échoué là ? Peu à peu, à mesure que l'aube sale s'immisçait par la porte entrouverte et envasait tout autour de lui dans une marée poisseuse, la mémoire lui revenait ; la dispute avec Bruno, la fuite de l’appartement, la soirée dans ce bouge passée à écluser bière sur bière, la rencontre sordide avec ces deux mecs dans la ruelle derrière le bar, et puis la bagarre, pour quoi déjà ?… Il ne s’en souvenait plus, mais son corps et son visage, eux, gardaient douloureusement la mémoire des coups.


Désabusé, Matisse laissa son regard errer sur le sol huileux du wagon abandonné où il avait trouvé refuge ‒ « Comme avant » songea-t-il amèrement ‒, les parois recouvertes de graffitis et de dessins obscènes, l'amas de couvertures crasseuses dont la seule vue lui donnait la nausée... moins cependant que ne le déprimait le sentiment tenace d'être englué dans ce décor et de ne pouvoir s'en libérer, quoi qu'il fasse pour se soustraire à cette fatalité. Presque trente ans et la galère à nouveau... Il se massa quelques instants les tempes en soupirant, rajusta tant bien que mal ses vêtements avant de sauter de son abri et de se diriger d’un pas lent vers la gare. Comme il approchait, son attention fut alertée par des éclats de voix. Il s'immobilisa. Une bande de paumés, flanqués de chiens qui se la jouaient pitbull, insultaient en riant les matinaux qui les croisaient en accélérant leur marche, le front baissé, pour traverser au plus vite ce nuage de grêle. Prudent, après les avoir observés quelques minutes, Matisse préféra faire un détour. Il avait assez d'ennuis comme ça, pas besoin d'en rajouter.


Dans les toilettes, le jeune homme détailla sans bienveillance son visage devant la glace. Les cheveux hirsutes, l’œil droit disparaissant sous une paupière boursouflée, la lèvre supérieure tuméfiée, il ne se ressemblait plus vraiment. Il en fut un instant soulagé. Il était toujours embarrassé, voire agacé, quand on le trouvait beau. « Cette fois, pas de risque » dit-il à son reflet, presque apaisé de voir imprimées dans sa chair les blessures qu’il portait en lui depuis si longtemps. Il achevait le bilan des dégâts quand un type de la bande-aux-chiens entra. Une forte odeur de sueur envahit la pièce. L’homme se dirigea vers les urinoirs où il se soulagea bruyamment. La puissance du jet d’urine, qui proclamait avec une arrogance toute masculine la virilité affirmée de l’instrumentiste, irrita Matisse.


Il avait toujours fui la promiscuité des vestiaires, des salles de douche et autres endroits où les hommes exposaient leur intimité avec une facilité qui le déconcertait. Il conservait un souvenir cuisant de ses trois jours à l’armée. Il lui avait été impossible d’uriner dans le bol, pratiquement à la vue de tous, comme on le lui demandait pour la future visite médicale. Il était resté immobile devant l’urinoir de longues minutes, tétanisé, sans parvenir au moindre résultat, à la fois humilié de son impuissance et mortifié d’éprouver un tel sentiment. Et il avait finalement dû s’avouer vaincu, sous les regards moqueurs de ses condisciples qui portaient haut la coupe emplie de leur miction encore fumante. Pourtant lointaine, l’anecdote le mettait chaque fois mal à l’aise. Il fit couler l’eau pour chasser tout à la fois la réalité glauque de l’instant et ce souvenir désagréable.


Son affaire terminée, l’homme émit un long soupir, visiblement satisfait de sa production. Puis il se racla la gorge et cracha dans l’urinoir avant d’actionner la chasse et de s’approcher de la rangée de lavabos. Planté devant l’un d’eux, il ouvrit le robinet en regardant Matisse dans la glace qui couvrait toute la longueur du mur, au-dessus des vasques à l’émail terni. Le jeune homme lui jeta un bref coup d’œil avant de reprendre sa toilette.


- T’es dans un sale état, constata l’homme.


Matisse se contenta d’humecter précautionneusement son visage, prenant garde de ne pas réveiller la douleur par un mouvement intempestif.


- Eh, je te parle, mec ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

- Rien de grave, marmonna le jeune homme.

- Ben, on dirait pas ! On dirait plutôt que tu t’es drôlement fait démolir !

- C’est pas ton problème, dit Matisse en relevant la tête et en regardant l’homme dans le miroir. Qu’est-ce que t’en as à foutre ?

- T’as raison, mec. C’est simplement que je te connais pas, je t’ai jamais vu dans le coin, alors ça m’inquiète.

- Pourquoi, t’es surveillant ?

- Hé hé ! On peut voir les choses comme ça, ricana l’homme d’un air suffisant. Disons que je contrôle qui passe sur mon territoire.

- Ton territoire ? s’étonna Matisse en souriant.

- Parfaitement, mec ! Mon territoire. Et je vois pas ce qui te fait sourire.


Matisse se tourna face à l’homme qui l’interpellait. Piercing sur le sourcil, Bomber fatigué, tee-shirt crasseux, Dr. Martens aux pieds, la panoplie du parfait petit skin. D’un conformisme désolant.


- C’est la première fois que je vois un mec de la SNCF sapé comme toi, voilà ce qui me fait rire.

- T’es un comique, toi. Tu te fous de moi, là ?


Sa vivacité d’esprit fit de nouveau sourire Matisse. Mais il avait vu les copains du type dehors. Il ne voulait pas d’une nouvelle bagarre. Il leva les mains en signe d’apaisement.


- Écoute, commença-t-il, je demande rien à personne, moi. Fous-moi la paix et y aura pas de problème…

- J’aurais rien contre, rétorqua le mec, mais le problème justement, c’est que tu t’amènes ici avec la tronche en puzzle et un air pas net. Du coup, je me demande si t’es pas un de ces pervers vicelards qu’on croise parfois dans les gares, à la recherche d’un petit pédé à se faire…

- Ben voilà, t’as tout compris, fit Matisse en haussant les épaules, découragé par tant de bêtise.

- … Et moi, les pédés, j’ai jamais pu supporter !

- Pourquoi, t’as peur de te laisser tenter ?


L’homme s’approcha de Matisse, le bras levé. Mais il était bien trop prévisible, mal réveillé sans doute ou sous l’emprise de son dernier fixe. Matisse esquiva sans peine le coup et lui envoya son poing dans l’estomac. Le skin bascula en avant avec un petit râle qui s’étrangla dans sa gorge quand il prit le genou de Matisse en plein menton. Sa tête partit en arrière. Le jeune homme la rattrapa avant qu’elle n’aille fracasser le miroir. Il ne voulait pas alerter les comparses de son nouveau sparring-partner. L’homme était déjà pratiquement assommé. Matisse se contenta de le laisser glisser jusqu’au sol. Rapidement, il vérifia sa mise dans la glace, se rinça les mains avant de les sécher avec une serviette en papier. D’un œil, il surveillait l’entrée, craignant de voir surgir le reste de la bande. Mais non, tout s’était passé trop vite.


Sur le point de sortir, Matisse s’approcha du mec qui tentait de se relever. Il l’observa un instant en hochant la tête, comme si un petit détail, oh presque rien, le chiffonnait. Après une brève hésitation, alors que l’homme s'était agenouillé et prenait appui sur ses mains pour se redresser, il lui asséna un violent coup de pied dans les côtes. L’homme s’effondra en gémissant. Satisfait, l’esprit dégagé, Matisse sortit calmement des toilettes, risquant un œil du côté du groupe qui se tenait à quelques mètres de là. Deux des mecs le regardèrent d’un air mauvais. Il leur adressa un bref sourire en passant avant de se diriger d’un pas vif vers la sortie de la gare. Il atteignait les grandes portes vitrées du hall quand il entendit les clameurs, auxquelles se joignirent aussitôt les aboiements furieux des chiens. Matisse ne prit pas la peine de se retourner pour jouir du spectacle.


-o-


La veille, après sa dispute avec Bruno et son départ orageux de l’appartement, Matisse avait fait un recensement rapide des amis à qui demander de l’héberger. Ça n’avait pas pris longtemps. Son humeur houleuse et ses plans foireux, ses emprunts jamais remboursés, ses arnaques à la petite semaine avaient fait long feu et décimé le cercle de ses connaissances. L'aider, c’était se préparer à des problèmes ultérieurs et la liste des naïfs ignorant encore cette particularité ou en faisant fi se résumait désormais à un seul nom, Noémie, son amie la plus fidèle et la moins exigeante. Aussi Matisse avait-il tenté de l’appeler, mais sans succès. Un message affirmait que son portable était résilié et son fixe ne répondait pas.


Après s’être éloigné de la gare, il tenta à nouveau de joindre la jeune femme. Mais la batterie de son portable rendit l’âme. Agacé, il entra dans un bar, commanda un café et demanda s’il pouvait téléphoner. Le serveur le regarda avec un sourire engageant en lui désignant l’appareil à l’autre bout du comptoir. Matisse composa le numéro et tomba cette fois sur le répondeur de son amie. Tandis que le message d’accueil passait, il leva la main en direction du garçon pour retenir son attention et lui demanda le numéro du café. Le serveur prit une petite boîte d’allumettes dans une coupe placée devant lui et la fit glisser vers Matisse. Celui-ci le remercia d’un signe de tête et pria Noémie de le rappeler au numéro qu’il lut lentement. Puis il raccrocha et tendit la boîte d’allumettes au garçon. « Gardez-la, fit ce dernier en le regardant avec insistance, vous aurez peut-être envie de rappeler. Je vous apporte votre café tout de suite. » Matisse hocha la tête avec un petit sourire et rangea ostensiblement les allumettes dans la poche de sa parka. Tout en manœuvrant le percolateur, le garçon suivait chacun de ses gestes dans le grand miroir mural.


Amusé par le manège, Matisse s’adossa au bar et observa la salle avec une nonchalance étudiée. Elle était pratiquement déserte. Un régulier d’une cinquantaine d’années laissait tiédir sa bière dans un angle de la pièce, le regard perdu dans la rue où ne passait personne. Un bruit de tasse fit se retourner Matisse. « Merci » dit-il au garçon. Celui-ci s’accouda en face de lui :


- Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?


Le tutoiement était instinctif, comme un signe de reconnaissance. Matisse inspecta brièvement son visage dans la glace placée derrière le serveur. Son œil était encore enflé et prenait une jolie teinte violacée. En revanche, l’ecchymose sur les lèvres ne lui paraissait plus si impressionnante.


- Oh, juste un petit différend d’opinions, fit-il d’un air désinvolte.

- Il y a des endroits où il ne fait pas bon avoir des opinions différentes, remarqua le garçon en hochant la tête d’un air convaincu.


Matisse confirma d’un signe de tête avant de porter la tasse à ses lèvres. Le garçon l’observait toujours.


- Je termine mon service à onze heures, glissa-t-il en passant négligemment son chiffon sur le comptoir.

- Tu ne travailles pas très longtemps ! s’étonna Matisse.

- On reste ouvert toute la nuit. J’ai commencé mon service à minuit.

- Je comprends mieux. Quand tu termines, j’imagine que tu n’as qu’une envie, retrouver ton lit pour dormir.


Le jeune homme considéra Matisse avec un petit sourire en coin.


- Retrouver mon lit, je confirme. Mais pas forcément pour dormir…


Matisse se concentra sur sa tasse de café, faisant tourner la cuillère le plus délicatement possible afin d'éviter tout bruit. Le garçon continuait d’astiquer le zinc.


- Le patron me loue un petit studio juste au-dessus, reprit-il après un moment.

- Ah oui ?

- Oui, répondit le jeune homme.


Il avait cessé de passer son chiffon et fixait Matisse d’un regard sans équivoque.


- Apparemment, tu as l’air d’un mec qui a besoin de se poser, alors si tu…


La sonnerie du téléphone l’interrompit. Il décrocha en gardant les yeux rivés sur Matisse. « C’est toi, Matisse ? » s’enquit-il après quelques instants et, comme celui-ci acquiesçait d’un signe de tête, « C’est pour toi » ajouta-t-il en lui passant le combiné avant de s’éloigner de quelques pas.


- Allô, Noémie ?

- Oui, c’est quoi tous ces mystères ? Pourquoi je dois t’appeler ici ?

- Un peu long à expliquer. Je te raconterai ça quand on se verra. Tu es chez toi, ce soir ?

- Ça dépend à quelle heure. Je devrais rentrer vers onze heures…

- Tu pourrais m’héberger quelques jours ? C’est pas encore sûr, mais…

- Toi, t’as encore fait des conneries ! le coupa la jeune femme.


Matisse se mit à rire.


- Non, je te jure ! protesta-t-il. Alors, tu peux ou non ?

- Mmouais, ça doit pouvoir se faire, fit Noémie. Tu es sûr que tout va bien ? Tu veux venir maintenant ?

- C’est gentil, mais…


Matisse se tut quelques instants ; il semblait hésiter, le regard fixé sur le garçon qui s'affairait derrière le comptoir, faisant mine de ne pas écouter la conversation.

Noémie s'impatientait.


- Allô, Matisse ? T'es toujours là ?

- … Oui, oui, je te disais, je crois que... j’ai d’autres projets pour le moment, reprit enfin le jeune homme d’un air malicieux.


Le serveur réprima un sourire.


- Ah, j'ai cru qu'on avait été coupés ! Bon, très bien, comme tu voudras. On se voit ce soir alors ?

- Normalement, oui, répondit Matisse. Si jamais je change d’idée, je te rappelle, ça te va ?

- Ok, à plus alors. Et va pas encore te mettre dans des embrouilles d’ici là !

- C’est promis maman, glissa le jeune homme avant de raccrocher.


Puis il se tourna vers le serveur :


- Voilà, je suis libre jusqu’à ce soir ! Tu t’appelles comment, au fait ?


-o-


Le garçon s’appelait Pierre. D’une taille moyenne, il semblait presque malingre dans son costume de serveur. Cependant, une fois gilet et chemise ôtés, cette impression s’effaçait. Ses vêtements trop larges dissimulaient une musculature sèche et déliée. Après quelques baisers avides, les deux hommes s’étaient séparés pour se déshabiller rapidement. Matisse avait perdu un peu de temps à admirer la nudité triomphante du garçon. Les persiennes de la fenêtre du studio laissaient passer de longs traits de lumière qui venaient tatouer le torse du jeune homme d'une poussière d'or. Un bref instant, Matisse se remémora la vision d’un tableau de Caillebotte, Les raboteurs croyait-il se rappeler, dont la sensualité avait terriblement impressionné ses fantasmes adolescents. Il se demanda une nouvelle fois si le peintre était conscient de la puissance érotique que dégageait sa toile, et si cette émotion était volontaire. Peut-être Caillebotte était-il homo ? Matisse sourit tout seul à cette pensée. Il crut entendre la voix amusée de Bruno : « À t’écouter, tout le monde est gay… »


Une fois dévêtu, Pierre s’approcha de Matisse qui, perdu dans ses pensées, peinait à enlever son pantalon. Arrivé à quelques centimètres de lui, le garçon s’immobilisa, un sourire enfantin sur les lèvres, ses yeux rivés à ceux de Matisse. Les deux hommes étaient sensiblement de la même taille. Étrangement oppressé soudain, Matisse ne bougeait plus. D’une main experte, Pierre acheva de déboutonner son pantalon et fit glisser ses doigts à l’intérieur du caleçon. Son regard ne lâchait pas Matisse qui respirait à peine. Il poursuivit son exploration, maintenant Matisse sous l’emprise de son regard tandis qu’il s’approchait encore, jusqu’à ce que leurs peaux se touchent. Matisse pouvait sentir le sexe dressé du jeune homme battre contre le sien, son souffle agacer ses lèvres, sa chair frissonner contre la sienne. N’y tenant plus, il enlaça le garçon et les corps enchevêtrés des deux hommes glissèrent sur les draps froissés.


-o-


Ils avaient passé tout l’après-midi au lit. De temps à autre, ils s’assoupissaient puis se réveillaient, saisis d’une fièvre dont l’intensité les laissait tous deux un peu surpris et presque incrédules. Leurs corps semblaient animés d’une vie propre qui les faisait se toucher, s’imbriquer, se lover dans une sorte d’évidence charnelle dénuée de toute retenue ou de toute maladresse. Matisse se sentait presque fragilisé par cette sensation qu’il ne maîtrisait pas. Pour la première fois peut-être, son cynisme de gay désabusé ne trouvait pas matière à commentaire ou à moquerie. Jusqu’à présent, il avait toujours eu le sentiment de conserver une distance un peu désinvolte qui le rendait plus observateur que réellement acteur de ses différentes relations. Il en avait conçu pour l’acte sexuel, non pas de l’aversion, mais un certain détachement qui le mettait à l’abri de toute passion véritable. Sans le savoir, Matisse découvrait tardivement que l’on pouvait associer l’amour à la sexualité. Et cette découverte encore confuse le mettait dans un état de désir proche des émois adolescents. Il ne se lassait pas d’admirer la nudité presque virginale de son jeune amant et n’était pas rassasié de sentir son corps contre le sien. Pierre répondait aux désirs de Matisse avec une ardeur égale, un enthousiasme toujours renouvelé. Le début de soirée les trouva alanguis et moites, au bord de l’épuisement mais heureux et sereins, dans un état de plénitude que Matisse n’avait encore jamais connu.


- Tu peux rester si tu veux, fit Pierre, les yeux fixant le plafond.

- C’est gentil, mais ce soir, je dois voir une amie, dit Matisse en s’adossant contre le mur.

- Je ne voulais pas dire ce soir…


Matisse pencha la tête vers Pierre.


- On ne se connaît pas…


Il vit le jeune homme sourire.


- On se connaît mieux que la plupart des gens, crois-moi !

- Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu sais, baiser un mec et vivre avec lui, ça n’a pas grand-chose à voir.


Pierre resta silencieux. Il avait fermé les yeux ; sa respiration se fit plus profonde.


- Tu dors ? fit Matisse au bout d'un moment.

- Non, je réfléchissais à ce que tu viens de dire.

- Oui… ?

- Parfaitement, et je me demandais de quoi tu pouvais bien avoir si peur ?


Pierre s’était redressé pour mieux voir la réaction de Matisse. Celui-ci soutint son regard.


- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Je ne sais pas, mais c’était vraiment bien tout à l’heure, non ?

- Oui, mais…

- Je veux dire, mieux que bien, non ?


Matisse acquiesça d’un silence.


- Alors, pourquoi ne pas l’accepter et essayer d’en profiter ?

- Tu crois que les choses sont aussi simples ?

- Elles le sont ! assura Pierre. À moins que tu ne cherches à les compliquer. On est tous les deux des adultes consentants et libres, comme on dit ; on a juste à décider si on veut se sentir bien ou non, ça s’arrête là, tu vois, c’est pas très compliqué !


Matisse se mit à rire.


- Ben voyons ! Et je dis quoi à ma femme, moi ?


Pierre sursauta, les yeux écarquillés sous l’effet de la surprise. Sa réaction provoqua l’hilarité de Matisse.


- Je plaisante, fit celui-ci en manquant s’étrangler, je plaisante !

- Quel petit con tu fais ! jeta Pierre en saisissant la tête du jeune homme entre ses mains et en faisant mine de la taper contre le mur. Matisse riait toujours.

- Réfléchis à ma proposition, d’accord ? insista Pierre en rapprochant son visage de celui de Matisse.

- Écoute, je…


Tout en le maintenant pris au piège, Pierre l’embrassa sur les lèvres pour le faire taire.


- D’accord ? répéta-t-il avant de l’embrasser à nouveau.

- D’accord, fit Matisse en reprenant son souffle. Je vais y réfléchir, promis, ajouta-t-il, le regard devenu soudain plus grave.

- C’est tout ce que je voulais entendre, dit Pierre.


Il libéra Matisse de son étreinte, posa la tête sur le torse de son amant et ferma les yeux avec un soupir de contentement.


- On est bien, non ? murmura-t-il encore.


Matisse hocha la tête sans rien dire. Il contempla un long moment le visage offert de son jeune amant, ému par l’abandon qu’il lisait sur les traits confiants du jeune homme. Dans un élan de sincérité, il aurait voulu lui expliquer, lui faire comprendre qui il était, ce qu’il ressentait, lui dire ses doutes, ses craintes ; toutes ces choses qui rendaient sa vie parfois si chaotique, toutes ces peurs qu’il trimballait depuis l’enfance et qui l’étreignaient souvent si fort qu’il avait l’impression de suffoquer. Plus d’une fois, tandis qu’il marchait dans la rue, il avait éprouvé la certitude absolue, angoissante – mais un peu fascinante aussi – qu’il s’effondrerait s’il cessait d’avancer, qu’il lui serait alors impossible de se relever. Et le vertige l’avait chaque fois saisi à la perspective de rester ainsi quelques secondes, en équilibre, suspendu dans le vide, avant la chute annoncée… Que pourrait comprendre Pierre à tout cela, que saurait-il entendre ?


Matisse avait depuis longtemps renoncé à se dévoiler, affectant un détachement, une assurance si confortables dans un premier temps, mais si difficiles à assumer quand la relation devenait plus intime. Il se savait incapable d’affronter le sentiment de déception qu’il ne manquerait pas de lire – il en était convaincu – dans le regard de l’autre. Aussi avait-il privilégié les rencontres éphémères, sans véritable attache ni sentiment. Sa liaison avec Bruno lui avait donné un moment l’illusion d’avoir brisé cette fatalité, mais il lui avait pourtant fallu se rendre à l’évidence ; très vite, il avait simulé l’amour sans l’éprouver vraiment, multipliant les écarts sans souci de discrétion, avec la satisfaction trouble de donner à Bruno l’occasion de le voir et de le juger tel qu’il se jugeait lui-même, jusqu’à provoquer la dernière dispute dont il s’était emparé pour fuir à nouveau… Mais Pierre semblait différent… peut-être, cette fois… ?


Le corps de Pierre s’était fait plus lourd, son souffle plus profond. Le jeune homme s’était endormi. Matisse l’observa encore un moment, le cœur empreint d’une tristesse sourde dont le frémissement fit vaciller sa résolution. Malgré lui, il laissa courir ses doigts dans la chevelure du garçon. Celui-ci gémit et se débattit dans son sommeil, s’écartant de Matisse. « Eh bien, si tu voulais un signe… » songea le jeune homme avec un sourire incertain. Résigné, il se leva avec précaution et s’habilla rapidement. Quand il fut prêt, il hésita un instant, se demandant s’il allait laisser un mot, puis il y renonça et se glissa sans bruit hors de l’appartement.


-o-


Les gens avaient déserté les rues. Matisse regarda sa montre. Vingt-deux heures trente. Le temps était passé si vite avec Pierre. Il en ressentit une brève mélancolie, mais il ne voulait pas y penser déjà. Il ne savait pas vraiment pourquoi il s’était enfui comme un voleur, mais cela lui avait paru nécessaire. Il ne pouvait pas l’aimer. Pas encore. Il était trop tôt, il le sentait confusément. Mais il n’était plus triste, ni inquiet. Ce qu’il avait vécu ces dernières heures, personne ne pourrait le lui enlever et personne, pas même lui, ne pourrait plus le persuader de se contenter d’un plaisir immédiat et facile, personne ne pourrait plus le convaincre qu’il ne méritait pas mieux. Au plus profond de lui, la petite voix moqueuse qui le poursuivait depuis tant d’années s’était tue. Ce silence intérieur le réjouissait. Il se sentait enfin en paix avec lui-même. Il s’attarda devant la devanture d’un magasin, observant avec curiosité le reflet qu’elle lui renvoyait. Pour la première fois peut-être, il vit un homme aux contours nets, au regard affirmé, et non cette ombre floue, fuyante, toujours en mouvement, qui semblait traverser la vie sans s’y arrêter. Un vague sourire aux lèvres, il reprit sa marche et se dirigea vers l’appartement de Noémie, situé à quelques rues de la gare.


Ce sourire ne le quitta pas, même quand il ressentit le premier choc dans le dos. Il s’en rendit à peine compte, en fait. Il s’arrêta, un peu étonné, cherchant à comprendre ce qu’il se passait. Il perçut une présence derrière lui. Une forte odeur de transpiration agressa ses narines. Il entendit une voix chuchoter à son oreille « Je savais que je te retrouverais, sale petit pédé ! » L’espace d’une seconde, l’homme lui fit face, le couteau s’abattit à nouveau, lui perforant le torse. Matisse porta les mains à sa poitrine. Il sentit un liquide chaud les inonder. Il baissa la tête et vit ses doigts se ganter d’un rouge trop vif, irréel, presque obscène, dans la lumière des vitrines encore éclairées. Il tenait ses mains devant lui et les regardait d’un air incrédule. Pourquoi ne ressentait-il aucune douleur ? Il entendit les pas rapides de l’homme qui s’enfuyait, tenta de se retourner pour voir cet enfant de salaud, mais ses jambes se dérobèrent sous lui. Il chancela un instant, battit vainement l’air de ses bras, comme une toupie cassée, trébucha contre le trottoir avant de s’écrouler sur le sol. Il songea encore que ce ne devait pas être si grave puisqu’il était conscient, puisqu’il ne souffrait pas. Il avait juste froid, atrocement froid même. Il devait appeler à l’aide, il tenta de parler mais un flot de sang jaillit de sa gorge, inonda son palais, lui coula des lèvres, il n’arrivait pas à déglutir, il avait beau essayer, il n’y parvenait pas, et tout ce sang qui lui sortait de la bouche ! Il se mit à hoqueter. Il s’affola. Une peur nue, brutale, insoutenable, le terrassa brusquement, broyant chaque pore de sa peau, chaque fibre de sa chair, chaque parcelle de son corps dans un étau qui lui donnait envie de hurler à en écorcher le ciel, à en éventrer la nuit. Et nourrie de cette peur, une seule pensée, dont la violence le pétrifia et l’effraya plus encore : vivre, oh oui, il voulait vivre !


Il entendit soudain des bruits de pas qui se précipitaient, quelqu’un cria « Marine, appelle une ambulance, vite ! » Il sentit une main, chaude, qui prenait la sienne, la même voix, toute proche, une voix d’homme « Tenez bon, on a appelé les secours, ça va aller. » Il voulut lui répondre, il tenta de parler. « Quoi ? Qu’est-ce qu’il dit ? » demanda une voix féminine, plus lointaine. « Je ne sais pas, je n’ai pas compris » fit l’homme. Matisse s’agita, il fallait qu’ils l’entendent, il devait leur dire ! « Calmez-vous monsieur, les secours arrivent » murmura encore la voix rassurante. Il fallait absolument qu’il parle ! Matisse ouvrit la bouche, ses yeux exorbités fixaient sans les voir les étoiles artificielles d’un réverbère. Tout devenait flou. Terrifié, il hurla, mais les mots ne franchirent pas ses lèvres, résonnant interminablement contre les parois de son cerveau apeuré « Je ne veux pas mourir ! Je vous en prie, aidez-moi ! » Il crut entendre au loin la sirène stridente d’une ambulance, il sentit tout son corps se mettre à trembler. « Oh mon dieu… » Qui avait dit cela ? La femme ? Lui ? Un autre… ? Il renonça à comprendre, il avait tellement froid, il était si fatigué… Il ferma les yeux, il était las, il voulait dormir, juste dormir… Mais la voix de l’homme l’empêchait de sombrer dans le néant, de s’abandonner au sommeil. « Monsieur, vous m’entendez ? » Que lui voulait-il à la fin, pourquoi ne lui fichait-il pas la paix... ? Dormir, enfin… « Courage, accrochez-vous, les secours arrivent ! Monsieur ? MONSIEUR !!! »




Montpellier, le 6 septembre 2003


 
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   Kaos   
7/4/2010
 a trouvé ce texte 
Faible
Un texte qui avait tout pour plaire et qui finalement deçoit, c'est vraiment dommage. L'auteur a un belle plume, très belle même, mais il l'emploie mal et ça c'est vraiment une erreur.
Pourquoi passer autant de temps à monter une situation très crédible, très vraie, pour au final, terminer par un simple meurtre de vengeance absurde?

Je peux comprendre cette volonté d'opposer la douceur de l'amour à la violence du meurtre, mais c'est d'un classique que l'on frôle la banalité.
et franchement ça me désole parce que cette plume est bonne.
Reste à lui trouver une histoire à sa mesure!

   Luluberlu   
9/4/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Premières phrases : un très bon style et là, l'envie de continuer. En plus, j'écoute un concerto pour violoncelle en mode mineur en même temps.
« Mais la batterie de son portable rendit l’âme » : ça m'a toujours amusé (à condition d'être croyant bien sûr !) cette personnification des objets.
Et puis maintenant Granados, au bar.
Caillebotte, Les raboteurs : merci pour le rappel, j'ai revu la toile sur le Webe.
«Courage, accrochez-vous » : pas la peine, ça tient tout seul ; Un auteur comme je les aime et croyez moi, ce n'est pas si fréquent.

   coquillette   
6/5/2010
 a trouvé ce texte 
Bien +
Bonjour

Edit et relecture (s) attentive (s) :
Un détail :
"Un régulier d’une cinquantaine d’années laissait tiédir sa bière dans un angle de la pièce" il vaudrait mieux : "Dans un angle de la pièce, un régulier d'une cinquantaine..." pas de heurt à la lecture qui jusqu'ici se fait lisse comme une autoroute.
(C'est pas un défaut, ce serait même le contraire, en tout cas, en ce qui me concerne)

Pour en revenir à ce fichu tutoiement qui est un "signe de ralliement" (y'a pas ça me chipote toujours...) pourquoi le serveur lui sert du "Vous" au premier contact ? Le tutoiement est un signe de ralliement ou n'en est pas un ?

"La nudité triomphante..." c'est pas un cliché ça ? Je sais pas, mais ça fait lu mille fois, l'auteur est parfaitement capable de trouver autre chose.

"Matisse découvrait tardivement que l’on pouvait associer l’amour à la sexualité." J'ai l'impression que c'est Pierre qui lui fait entrevoir cette possibilité. Or le tardivement me fait remonter à Bruno. C'est peut-être ma perception qui fait que j'aurais aimé, pour l'intensité de cette histoire d'amour - vu qu'elle est intense pour Pierre - que ce soit Pierre qui éveille cette sensation chez Matisse. C'est suggéré, on peut le déduire mais ça ne coule pas de source. Et donc, pour mon goût personnel, c'est une note qui dispense un peu trop de froid. Mais ça se réchauffe aussi très vite deux lignes plus loin. C'est donc juste un détail chipotique.

Un très bon texte, très agréable à lire. Mais je ne sais pas, il lui manque quelque chose, ou alors c'est quelque chose que moi je ne ressens pas face à ce texte. Il me manque une émotion ou l'empathie.

Ce qui m'est venu à l'esprit aussi en début de lecture, toute la première partie en fait, c'est que Matisse est bien agressif. Et violent. Je ne sais pas, j'ai eu l'impression dans les toilettes qu'il cherchait les coups. Et qu'il était ravi de les donner.

Bonne continuation Jphil et surtout, bonne et longue exploration de la psyché humaine.

   florilange   
19/4/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien
Nouvelle très belle, lue avec grand intérêt.
Pas seulement une histoire d'homos, ni un épisode de ces bagarres de bandes pour la défense d'un territoire ou pour la poursuite des gays afin de les tabasser. Plutôt l'itinéraire d'un homme à la recherche de son identité, de sa place dans la vie. Émouvant, prenant.
Rien à dire sur le style, il colle parfaitement à l'action.
Merci de cette lecture.

   Maëlle   
19/4/2010
 a trouvé ce texte 
Bien -
Bon, forcement, c'est me prendre par les sentiments, le sujet (une partie du sujet) me fascine. J'ai vraiment apprécié ma lecture jusqu'a la dernière partie. Dans celle-ci, je me suis retrouvée face à des coquetteries d'auteur (Il en ressenti une brève mélancolie), et à une chute qui ramène le récit à un fait divers, alors qu'auparavant il était plus que ça. Disons que j'aurais sans doute préférée que le texte s'arrête à "sale petit pédé". Histoire de me laisser imaginer la fin.

   Mistinguette   
19/4/2010
 a trouvé ce texte 
Exceptionnel +
Whaou !!! Sidérée je suis par la perfection de ce texte.
Je suis sur un nuage… Peut-être devrais-je attendre d’en être descendue pour commenter ?
Et puis non, pour mon premier com en EL, je me lance.
Alors voilà : pour moi cette nouvelle est hyper méga exceptionnelle+++.
Autant en ce qui concerne le fond que la forme, rien à jeter. C’est, à n’en pas douter, ce qu’on appelle une plume !
J’ai ri, j’ai souri, j’ai pleuré…
Comme je ne vois pas quels arguments apporter pour faire progresser l’auteur, je relève quelques passages que je juge particulièrement savoureux :
°La puissance du jet d’urine qui proclamait avec une arrogance toute masculine la virilité affirmée de l’instrumentiste…
°Son affaire terminée, l’homme émit un long soupir, visiblement satisfait de sa production.
J’adore le paragraphe où le héros fait le recensement de ses amis.
Je trouve les dialogues avec le skinhead particulièrement percutants.
Je trouve aussi les scènes d’amour très belles et très pudiques, elles m’ont toute chamboulées (bien que je sois une fille).
En fait, si je devais recopier ce que j’ai aimé, il faudrait que je transcrive l’intégralité du récit.
Donc, je vais m’arrêter là, en remerciant infiniment l’auteur pour cette délectable lecture et en regrettant de ne pouvoir imprimer pour lire encore et encore sa sublime prose.

Ah j’oubliais ! Bravo pour la fin.

   Flupke   
21/4/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien
Texte très bien écrit. Style maitrisé, dialogues réalistes.
Du rythme.

Léger souci de focalisation du narrateur semblant se limiter au point de vue de Matisse et donc pas 100% omniscient : comment sait-il que la gars qui boit sa bière dans le bar est un régulier ? Peut-être faudrait-il justifier cela par une détail plus convaincant que "le regard perdu dans la rue où ne passait personne"?

Un texte qui se lit avec plaisir. Le titre est bien trouvé et colle bien au thème. Bravo.

   Pat   
2/5/2010
 a trouvé ce texte 
Bien -
J'ai bien aimé ce texte qui me semble dans la droite lignée de ce qu'affectionne l'auteur : des tranches de vie plutôt banales, mais décrites avec une précision quasi cinématographique. C'est assez visuel, en effet, sans toutefois faire abstraction des émotions, des sentiments qui traversent les personnages. Ce qui donne souvent l'impression d'avoir déjà vu ces situations, voire parfois les avoir vécues. C'est bien écrit, évidemment, mais... sans doute trop. On sent le ciselage du « bien écrit », même si je pense que jphil écrit facilement et vite (vu le nombre de textes qu'il envoie). Parfois, on sent le besoin d'être explicite, de bien tout décrire. C'est quelque chose qui me gêne un peu, comme s'il ne faisait pas confiance au lecteur pour remplir les « blancs évidents ». Trop de précision à mon goût qui alourdit par moment le propos. Quelques ex :

- « Et il avait finalement dû s’avouer vaincu, sous les regards moqueurs de ses condisciples qui portaient haut la coupe emplie de leur miction encore fumante. Pourtant lointaine, l’anecdote le mettait chaque fois mal à l’aise. Il fit couler l’eau pour chasser tout à la fois la réalité glauque de l’instant et ce souvenir désagréable. » : la deuxième phrase me paraît inutile et redondante avec la troisième.

- « L’homme se dirigea vers les urinoirs où il se soulagea bruyamment. La puissance du jet d’urine, qui proclamait avec une arrogance toute masculine la virilité affirmée de l’instrumentiste, irrita Matisse. » : là aussi, je trouve que les expressions sont redondantes. Même si l'idée était sans doute d'insister sur les aspects masculins du personnage (puissance, masculine, virilité...). Du coup, le terme « instrumentiste » sonne faux avec cette phrase à rallonge qu'il fallait terminer pour des raisons syntaxiques. L'image était, à mon sens, suffisamment évocatrice pour se passer de cette surabondance lexicale... : L’homme se dirigea vers les urinoirs où il se soulagea bruyamment. La puissance du jet d’urine, qui proclamait (avec arrogance) sa virilité (affirmée,) irrita Matisse. (les termes entre parenthèses pourraient aussi être supprimés sans problème pour moi. Proclamer venant après le soulagement bruyant est suffisamment parlant)

- « Aussi Matisse avait-il tenté de l’appeler, mais sans succès. Un message affirmait que son portable était résilié et son fixe ne répondait pas. » : la deuxième phrase n'apporte rien à la narration.

- « - Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
 
Le tutoiement était instinctif, comme un signe de reconnaissance. Matisse inspecta brièvement son visage dans la glace placée derrière le serveur. »
: Passer directement à « Matisse inspecta... » après la phrase de dialogue n'aurait pas nui, non plus, au déroulé narratif. C'est une évidence que ce tutoiement est un signe de reconnaissance. Pas la peine de le dire, selon moi. La brusque familiarité induite par le « tu » ajoutée au manque de réaction du personnage principal est suffisamment explicite. Cela donne même une certaine force au récit (un certain dynamisme).

De plus, la fin est bien trop longue... elle pourrait, sans dommages, s'interrompre avant l'intervention des passants. La durée de l'agonie peut être évoquée sans cet artifice. Et rendre ainsi le récit plus percutant.

Par ailleurs, il y a, à mon sens, un petit souci de crédibilité : je trouve que la sortie de la gare du personnage est un peu trop facile. Il ne se presse pas, alors que la découverte de son forfait est rapide.

Ceci dit, le texte a quand même des qualités indéniables. J'aime beaucoup, par exemple, la scène sexuelle explicite mais avec sensualité et pudeur à la fois (même si le coup des draps est un peu cliché...).
Ce qui est aussi intéressant, c'est de mettre en scène des personnes différentes dans chacun des textes. Ici, ce n'est pas écrit à la première personne, comme souvent, mais on sent l'intérêt de l'auteur pour ses personnages, un peu comme s'il souhaitait faire des portraits psycho-sociologiques.

C'est donc un texte intéressant et chouette sur pas mal de plans, même si un peu d'épilation pourrait le rendre encore plus fort.

   Anonyme   
7/5/2010
 a trouvé ce texte 
Bien
Je trouve bien sincèrement que ce genre de nouvelles, en laissant de côté la (relative) "banalité" du propos, ne dépare en rien et loin s'en faut le catalogue onirien.

Une écriture fort agréable, sans folie, un poil linéaire mais efficace.

L'auteur ici, à mon sens, ne "se moque pas de ses lecteurs" et nous livre un "quartier de survie" marquant, et oserais-je dire, "distrayant" si ce n'est remarquable.

De la sensibilité retenue; nous parvenons ici à éviter les sentiers du manichéisme, de belles "trouvailles" stylistiques.

Bref, une belle nouvelle. Une fin assez décevante toutefois.

   Myriam   
7/5/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Beau texte.

Une écriture précise et évocatrice à la fois, où chaque mot compte, qui nous fait entrer sans peine dans les tourments de cet homme qui en quelques heures fulgurantes passe du rien au tout... au néant.

Une nouvelle comme je les apprécie, qui raconte, explore, nous emmène quelque part et puis nous lâche. Plus riches. Une nouvelle où la brièveté est mise au service de l'intensité.

Mention spéciale à la phrase d'accroche, bien choisie.

Merci Jphil!

   jaimme   
9/5/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien -
Une nouvelle qui laisse un goût amer. Objectif atteint. Cet homme découvre enfin l'amour et va peut-être mourir.
Alors que reste-t-il, sur le fond, comme ressenti? Dommage pour ce gars? Heureusement il a connu ça avant de mourir...?
Violence des sentiment, du quotidien de ce marginal.
Globalement j'ai bien aimé. Je me suis un peu ennuyé au milieu, me disant que cette relation naissance est somme toute banale, mais l'encadrement par la rixe et l'agression épice et donne un sens au récit.
La forme.
C'est bien écrit, souvent très bien. Le combat est très bien mené. L'approche mutuelle aussi.
Le personnage central mériterait d'être un peu plus individualisé encore, pour qu'il suscite plus d'empathie. Là c'est un paumé comme il y a en a tant. C'est mon impression seulement. Mon goût.
J'aime cette façon d'écrire et Jphil le sait. Les mots sont bien choisis, les mots ont leur place sans emphase. Et c'était nécessaire pour un tel récit, dans un tel contexte. On eut difficilement imaginé un style trop recherché pour un tel personnage.
Bref, c'est du bon.

merci Jphil

jaimme

   Anonyme   
13/5/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien
Une fois n'est pas coutûme : je n'ai rien à redire. Entre talent de conteur et vertus narratives, les ingrédients y sont. Tu oscilles toujours entre prose et poésie mais c'est une qualité qui ici n'enfle pas le texte.

Très littéraire, je te l'ai déjà dit. Si c'est une qualité je ne sais pas mais dans Un homme flou cela sert le texte de bien jolie façon.

   Val   
13/5/2010
 a trouvé ce texte 
Moyen +
c'est bien, mais, euh... Voilà mon impression à la première lecture.
Bien écrit, là pour moi il n'y a aucun doute.
Jphil maitrise l'écrit et sait bien faire parler ses personnages "de l'intérieur"...
Après, je sais pas, j'ai comme une sensation d'excessif, il y a trop de choses pour un seul homme dans ce personnage de "Matisse"... Comment dire, il est "tout": sensible, fragile, intelligent, cultivé, cynique, désabusé, marginal, bagarreur, voyou... et conscient, bien trop conscient de tout ce qui se passe autour de lui et aussi à l'intérieur, et cela en devient presque oppressant, mais peut-être était-ce l'intention au final, et que, Jphil, vous avez réussi votre "coup" ?
Enfin voilà, sensation mitigée pour moi, comme si le personnage avait été mal "envisagé" par l'auteur, il a l'air marginal mais en même temps précieux, délicat, on dirait qu'il sort de Science-Po...
Peut-être que l' on en sait pas assez sur lui finalement ?, mais en l'état, j'ai un manque de perception cohérente du personnage, voilà mon problème principal.

Edit : "un homme flou" bon bin voilà, mes questionnement étaient peut-être dans le titre déjà... lol

   widjet   
15/5/2010
JPHIL, sois sans crainte, je vais essayer (mais je promets rien je me laisse porter par la plume) de pas trop m’appesantir sur le style et sur ce que je considère (depuis peu en fait, c’est à dire depuis que je me soigne aussi, c’est d’ailleurs sans doute pour ça que désormais je le supporte difficilement chez les autres lorsque je les détecte) comme tes deux récurrents et « charmants défauts stylistiques » à savoir cette surcharge d’adjectifs et d’adverbes qui nuisent à mon sens bien trop souvent au contenu (et parfois aussi au plaisir de lecture). Y'en a plus de 1000 ! (oui, j'ai un logiciel qui les compte, je m'en sers pour me contrôler moi aussi)

Cela fait partie de ta façon d’écrire, donc on ne va pas épiloguer trop là-dessus.

Je vais parler de façon générale (d’ailleurs, je ne vais pas évaluer, ce qui ne veut pas nécessairement dire que j’aurai mal très noté) de ce que m’inspire ton texte , mais cela est valable pour la plupart de tes opus. Je doute que tu apprennes quelque chose, mais je vais tenter d’être peut-être plus explicite.

Tu dois le savoir, je suis très attaché aux personnages, je le dis assez, ils doivent avoir une ossature, une vérité, quelque chose qui font qu’on les voit presque, qu’on se les approprie, bref qu’ils ne soient pas interchangeables.

Y’a toujours ce truc qui me gêne dans tes personnages, dans leur psychologie, dans ta façon de fouiller leur intériorité. Il y a ce foutu déséquilibre entre le cérébral et l’affectif, comme deux hémisphères d’un cerveau, le droit, le gauche. Et force est de constater (et de regretter) qu’à CHAQUE FOIS c’est l’intellect qui gagne. En bref, à trop vouloir cogiter ferme (je parle de toi, là), bah tes héros (et donc toujours toi par extension) passent systématiquement à côté de l’émotion. C’est fâcheux car l’émotion c’est ce qui fait la grande différence pour moi entre un texte réussi (même si pétri de défauts sur la forme) et un exercice de style vain.
Tu sais, je suis plutôt midinette dans l’âme et tes sujets sont souvent bien choisis, pourtant avec toi, rien à faire, je reste de marbre. Et ça m’emmerde.

Je tiens à dire que si ce manque d’émotion est préjudiciable à tes textes sentimentaux ou aux registres plus graves, cela fonctionne bien mieux lorsque tu abordes le registre comique où l’intellect donne un côté « anglais » qui sert efficacement (et même tendrement) ton humour.

Revenons au texte plus précisément. A mon sens, à l’instar des autres dans des domaines avoisinant, dans cette nouvelle (au sujet éminemment fort et dramatique), tes flèches manquent la cible principale : le cœur. Pourquoi ? C’est là où je ne peux m’empêcher de revenir sur la forme. Les excès dans le style (trop de rajouts qui n’apportent pas grand-chose, effets trop surlignés, enjolivement des phrases) ont sur ce texte en particulier un effet plus "néfaste" (ok le mot est fort) que d’habitude.

Je m’explique. De par le genre, la catégorie choisie (le registre « noir », la première fois que tu te lances dans ce domaine depuis que tu es sur Oniris non ? Cool, c’est bien de varier, mais bon, euh, je m’égare), à trop vouloir faire beau, à trop « adjectiver », à trop vouloir intellectualiser chaque phrase, à ne pas savoir refreiner ton plaisir d’écriture, à ne pas pouvoir doser tes traits d’humour (c’est tellement dommage, tout le temps, tu te sens comme obligé d’être décalé, subtil, de faire de l’esprit, au final tu niques tes effets, ça revient à désamorcer une grenade avant même de l’avoir dégoupiller et ta catégorie finit par ne plus coller car entre nous moi j’ai plutôt vu une « romance » plus qu’une nouvelle empreinte de noirceur même si je me doute que tu ne voulais pas faire un thriller pour autant) tu ne rends pas service au genre que tu abordes. C’est comme si tu rajoutais des couleurs vives à une palette qui SE DOIT (de par ce que tu racontes) de rester NOIRE. Tu vois ce que je veux dire ? On en revient encore au même truc : ta gourmandise littéraire.

Un autre truc aussi qui dessert le réalisme des scènes et de ton personnage. Mon vieux (prendre de façon amicale), tu as du mal à être cru, grossier. Tu es trop tendre dans ton approche, trop précautionneux, bouscule ton lecteur, réveille le avec un langage plus percutant, des images plus « rêches».

Je ne sais pas, je le ressens cette hésitation, cette crainte d’être plus trash (sans tomber dans le vocabulaire bêtement ordurier, mais gratuit ou inadapté aux circonstances de la scène ou de la narration juste pour faire stylé). Je peux me gourer, mais là encore je sens ce souci de chercher un autre mot (bien moins évident à trouver souvent). Là où un autre plus trivial, plus direct, plus frontal eut bien mieux collé au genre, à l’instant, au rendu visuel et aurait donné une rugosité, une âpreté authentique, tu vas encore faire marcher ta tronche et pas ton palpitant, tes tripes. Pudeur, timidité, incapacité je ne sais pas. Mais là, encore soupir (de dépit) de ma part.

Si tu y tiens je peux te donner des exemples, mais je suis persuadé que tu vois ce que je veux dire.

Un autre truc qui pour moi s’apparente à une forme d’embarras dans ta façon de narrer. La scène de cul. Je ne suis pas un pro (loin de là), mais je pense que ça manque de crudité dans l’écriture, ici c’est trop joli. Je vais peut-être me faire chambrer pour cette idée préconçue, mais une scène de cul entre deux mecs, pour moi (le plus souvent, je trouve) c’est « cash », animal, parfois brutal même et sans enrobage (dans les discours, pas de salamalecs on sait rapidement ce qu’on veut et on le fait clairement savoir, comme dans les actes). Alors, encore une fois, je ne dis pas que le romantisme dans le sexe entre deux mecs ça n’existe pas, mais tout ça pour te dire que ta scène à toi elle est trop proprette, trop mignonette (y’a du « sourire enfantin », de "l'enlacement", « des frissons » même si ok ok je ne dis pas qu’on frissonne chez les gays…), trop romanesque, (je t'en collerais moi de la "nudité triomphante" non mais sans blague !). Ok pour mettre de la rose, mais ne pas oublier la sueur. Ici, ton approche est disons trop délicate (j'allais dire féminine, mais on va me taxer de gros macho de base) quand tu parles des deux gars.

Au-delà de la scène, pour résumer ma pensée sur la façon dont tu as abordé ton histoire, je répondrais à la question « peut-on traiter dans la FORME, une intrigue amoureuse homosexuelle et hétérosexuelle de la même façon ? », je dis… non. A mes yeux, tu n’as réussi à la traiter de façon convaincante car je n'y ai vu aucune différence. Mais là c’est un avis très personnel.

Même les scènes de violence, d’action (déjà au demeurant difficiles à écrire) ne sont pas « assez couillues » si j’ose m’exprimer ainsi. Encore et toujours, tu poétises trop, tu sublimes ce qui ne mérite pas (à mes yeux j’entends) de l’être. Tu gâches encore de bons trucs. Fais chier.

Je te donne quelques bricoles qui pour moi « le font pas » (liste non exhaustive) :

Un moment ya ce dialogue : « Je comprends mieux. Quand tu termines, j’imagine que tu n’as qu’une envie, retrouver ton lit pour dormir ». Cette phrase de Matisse, tu vois, je n’y crois pas. Elle ne cadre pas, c’est tout. Ca fait « hors cadre ». Que ce soit avec ce qu’il vient de vivre (il sort d’une raclée) ou avec l’image que je me fais du gars (il le drague alors que juste avant le type s’est fait massacrer la gueule), l’effet est trop fabriqué, mal amené, on sent que pour provoquer ce qui va suivre, tu utilises un marqueur trop voyant (et dans le verbal comme l’est un dialogue ça se voit encore plus). Ici c’en est un et il ne fonctionne pas sur moi. Mais bon, de façon générale, les dialogues c’est pas trop ton fort, pardon de te le dire.

Pourquoi commencer ton texte par « il » et ne donner le nom du héros plus tard ? Retarder les présentations avec le lecteur (quand l’identité n’est pas un mystère en soit), cela me gêne.

« Il explora (…) ce qui semblait bien être une coupure » Bizarre le fait d’explorer du doigt une blessure (tâter ?).

Une seule phrase pour résumer ce que je t’ai dit sur ton art de sublimer à outrance au point de rendre la phrase artificielle (alors que ta volonté était je pense de faire sourire le lecteur, ce qui marche un peu, mais crois moi le prix à payer est trop élevé et finira par ces effets de répétitions à nuire à ton texte) : « La puissance du jet d’urine, qui proclamait avec une arrogance toute masculine la virilité affirmée de l’instrumentiste »

Des phrases in-ter-mi-nables comme "très vite, il avait simulé l’amour sans l’éprouver vraiment, multipliant les écarts sans souci de discrétion, avec la satisfaction trouble de donner à Bruno l’occasion de le voir et de le juger tel qu’il se jugeait lui-même, jusqu’à provoquer la dernière dispute dont il s’était emparé pour fuir à nouveau…" Après celle ci j'ai été me chercher un verre d'eau !

Voilà, mec. J’ai été bavard, j'ai paraphrasé à donf, j'ai été ultra redondant (mets cela sur la frustration), mais pour autant je ne pense pas t’avoir appris grand-chose car on en avait déjà un peu causer nous deux.

W

   dvb   
20/5/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien -
Si de prime abord le personnage principal ne m'a pas semblé très avenant, voire même antipathique, c'est sans doute parce que tu le voulais tel. Pourtant il prend de plus en plus de relief au fil de l'histoire, ce qui fausse réellement cette première impression. Le fait qu'il soit un peu malléable pour les raisons de l'avancée de l'histoire en diminue un peu le charisme peut être.

Quoi qu'il en soit, il a une réelle consistance et prend vie à merveille dans tes phrases.


Sur la structure du récit en lui-même, ce que j'ai le plus aimé, c'est l'évolution à travers les différents décors et leurs ambiances respectives, surtout qu'elle est doublée par une chronologie très paisible et constante.

Mais j'ai trouvé dommage que cette nouvelle se termine, somme toute, par un "simple fait divers".

   costic   
30/5/2010
 a trouvé ce texte 
Très bien
Un très beau texte, du début à la fin. On s'attache à ce personnage un peu perdu. La violence urbaine est très réaliste sans être caricaturale. Un minuscule détail m'a un peu gêné:
pour traverser au plus vite ce nuage de grêle.La comparaison climatique me semble bizarre dans le contexte. Ou alors, peut-être: comme on traverse au plus vite un nuage de grêle? Bref minuscule détail très subjectif. L'ensemble sonne juste, émeut.

   caillouq   
31/5/2010
 a trouvé ce texte 
Bien -
Une première partie d'exposition très réussie, dommage que le Matisse perde ensuite sa violence (pourquoi cette violence ? Ca ne vaudrait pas le coup de nous en dire un peu plus ?) pour une histoire d'amour un peu trop simple (oui, certainement, on peut tomber amoureux en quelques heures et quelques coups réussis ... Pas de raisons qu'il faille toujours dix ans de carte du tendre pour que les deux hémisphères craquent de concert – ce qui serait, bien sûr, délicat à rendre in extenso dans une nouvelle. Mais quand même, le format nouvelle ne doit pas être incompatible avec le récit d'histoires d'amour un peu moins évidentes ...)
Dommage parce que l'écriture est vraiment agréable, incisive et précise. A suivre, en plus musclé ?


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