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Sentimental/Romanesque
Julien76 : Un mal pour un bien
 Publié le 27/01/12  -  6 commentaires  -  25395 caractères  -  122 lectures    Autres textes du même auteur

Un homme qui s'est fait licencier va finir par aider sa remplaçante.


Un mal pour un bien


À force de passer des heures dans son bureau sombre perdu au bout du couloir, Jean Lepreux, la cinquantaine bedonnante, était devenu un véritable fantôme. Son teint blafard lui faisait peur quand il se croisait dans la glace des toilettes.

Avec les années, ses collègues ne lui parlaient plus que rarement, toujours avec un peu de réticence. Il fallait qu’ils y soient contraints. Il fallait que ça entre dans le cadre du travail. Jamais personne ne venait le voir pour lui demander de faire une pause avec lui, pour savoir comment il allait ou lui demander ce qu’il avait fait durant le week-end.

C’était la mort de sa femme, dix ans auparavant, qui l’avait plongé petit à petit dans cet état de repli permanent. Ça, ajouté au fait qu’ils n’aient jamais pu avoir d’enfants, avait scellé sa vie sous le signe de la morosité, de la tristesse et de la déchéance. On l’avait bien compris, ici, de sorte qu’il était passé à côté de toutes les promotions et qu’on l’avait relégué aux tâches les plus ingrates et les plus contraignantes.

Ses journées étaient devenues de plus en plus longues, ses week-ends de plus en plus courts, ses vacances de plus en plus lointaines.


Ainsi, un matin, malgré tous ses efforts, son chef de service vint le voir. Un grand type très fin, émacié et sec. Comme d’habitude, il lui parla avec distance, une grimace de dédain sur la face.


– Lepreux ?

– Oui, monsieur ?

– Il y a une nouvelle employée. Il faudrait l’accueillir. Ça ne vous dérange pas de le faire ? Je m’adresse à vous parce que les autres sont très occupés.


Lui, à l’entendre, il ne l’était pas, occupé ? Ce qu’il pensa immédiatement, c’est qu’il devrait rester encore plus tard pour rattraper le temps perdu à expliquer à cette femme comment et où s’installer.


– Où va-t-elle travailler ? demanda-t-il naïvement.

– Ici.

– Où ça, ici ?


À part son propre bureau, il n’y avait rien d’autre dans la pièce.


– Je dois lui faire monter un bureau ?


La pièce était la plus petite de toute l’entreprise. Même les balais avaient plus d’espace que lui. Il ne comprenait pas comment elle pourrait s’installer ici. À moins que…


– Non, ce n’est pas la peine, répondit brusquement le chef de service.

– Je ne comprends pas, monsieur.

– Vous ne comprenez pas ?

– Non, je ne comprends pas.


Sa voix était serrée. Il avait parfaitement compris.


– Je vais vous expliquer, Lepreux. La nouvelle, elle prend votre place.

– Et moi, je vais où ?


Pourquoi avait-il posé cette question ? Elle allait lui permettre de jubiler. Il n’attendait que ça.


– Vous, vous rentrez chez vous, et vous y restez.

– Je… je ne comprends pas.


C’était le choc. Il bégayait.


– Vous êtes viré, Lepreux.

– Pou… pourquoi ?

– Écoutez, je ne peux pas encore une fois vous expliquer ce que vous devez comprendre ou faire. Tout ce que je peux vous dire c’est que vous nuisez à l’entreprise. Vous allez voir Simone, aux ressources humaines, elle vous expliquera la procédure.


« Je nuis à l’entreprise ? »

Il était assommé.

Le chef de service partit. Quand il sortit de l’embrasure de la porte, Jean s’aperçut que plusieurs employés avaient assisté à la scène. Ils reprirent leur chemin rapidement, comme des automobilistes qui ralentissent devant un accident et qui accélèrent une fois qu’ils l’ont dépassé.

Il le savait. Il le savait que ça arriverait. Mais pas de façon si brutale. Il souffla. Il souffla encore. Le plus possible, en hyperventilation. Il était effondré. Il revoyait sa vie, passée ici, ratée ici. Il avait cinquante ans et on l’avait exploité durant des années. Pour finir par le jeter comme un malpropre. Il avait toujours fait ce qu’on lui avait demandé. Il n’avait jamais rechigné, jamais contesté, jamais rien refusé. Et c’est comme ça qu’on le récompensait ?

Il n’eut même pas le temps de se remettre du choc qu’elle arrivait déjà. Elle se planta sur le seuil de la porte. Elle le fixa avec ses grosses lunettes noires. Une fille grasse, ronde, monolithique, avec un chignon. Devant son ventre, avec ses deux mains, elle portait un carton dans lequel il y avait des fournitures de bureau, des dossiers vides qui dépassaient. Elle ne souriait pas, elle ne faisait pas la gueule, elle était neutre. Cette attitude plut à Jean et le calma un peu.

Ils se regardèrent longuement, comme si ni l’un ni l’autre ne savait comment s’y prendre. Il se demandait pourquoi on l’avait remplacé par une fille comme elle. Qu’est-ce qu’elle avait de plus que lui ? Absolument rien, c’était certain. Elle n’était même pas jolie.

De son côté, elle se demandait la même chose. Qu’avait-elle de plus que lui ? Pourquoi est-ce qu’on le renvoyait ? Elle ne voyait qu’une seule possibilité, il devait avoir fait des erreurs dans son travail, ou s’être mal comporté ?

Finalement, ce fut lui qui rompit le silence. Il lui dit d’entrer. Elle avança à petits pas, comme pour ne pas déranger. C’était plutôt délicat de sa part.

Il se leva, expliqua qu’il allait au bureau de la DRH et qu’il revenait. Elle pouvait s’asseoir en attendant.

Quand il revint, elle s’était déjà installée. Elle avait disposé ses affaires sur le bureau et mis celles de Jean dans le carton. Elle lui expliqua avec gêne qu’on lui avait demandé de se mettre tout de suite au travail. C’est pour cette raison qu’elle s’était permise de faire table rase de ses affaires. Il la crut. Elle n’avait pas l’air méchante. Il eut même une pointe de compassion pour elle en songeant à ce qui l’attendait. Il jeta un œil dans le carton, trifouilla les trucs sans valeurs. Il n’avait presque rien amené de personnel ici, à part le cadre avec la photo de sa femme décédée. Il le sortit du premier tiroir et le plaça dans le carton.

Il voulut lui expliquer comment il avait classé les documents mais elle lui répliqua que ce n’était pas la peine, qu’elle essaierait de comprendre par elle-même. Elle n’avait pas de temps à perdre et voulait faire bonne impression pour son premier jour. Il lui dit spontanément qu’elle pourrait le contacter si nécessaire. Il lui répondrait. Elle le regarda un moment. D’habitude, quand il était gentil comme ça, les gens lui renvoyaient de la pitié ou du mépris. Mais elle, elle lui renvoya de la tendresse. Il se sentit touché par cette émotion. Jamais personne ne lui avait manifesté la moindre tendresse dans cette entreprise. Il griffonna son numéro de téléphone personnel sur un papier puis il sortit.

Il lui fallait maintenant traverser tout l’étage avant de rejoindre l’ascenseur.

Il avait l’air stupide avec son carton. Il était engoncé, lourdaud et il détestait traverser les couloirs. Il avait l’impression que tout le monde se moquait de lui. Et c’était vrai, la plupart du temps. Ce jour-là, ils le regardèrent tous mais aucun ne fit un commentaire. Ils venaient dans le couloir après son passage pour le suivre jusqu’à l’ascenseur. Ce silence, ça donnait l’impression que le temps passait moins vite, c’était infernal.

Il appuya sur le bouton pour appeler l’ascenseur. Ça durait. Il y avait 23 étages dans l’immeuble. Ils le regardaient sans parler. Personne ne savait quoi dire. On venait voir une catastrophe annoncée à laquelle on ne peut rien faire. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Un type sortit précipitamment et le bouscula. Son carton lui échappa des mains et se renversa au sol. On entendit les stylos en plastique rebondir. Le cadre avec la photo de sa femme se brisa. Des papiers volèrent et s’éparpillèrent. Jean regarda tous ses ex-collègues dans le couloir. Aucun d’eux ne réagit.

Il se sentait si mal.

En se baissant pour ramasser, il entendit son pantalon craquer. Un rire fusa. Une sorte de gloussement.

Les larmes lui montèrent, sans qu’il ne puisse l’empêcher, malgré toute la volonté qu’il avait de sortir dignement.

Il se releva, poussa sur sa ceinture pour faire baisser son pantalon mais son gros ventre l’empêcha de bouger. Il dut se mettre à quatre pattes pour ramasser ses effets. Il entendit une ou deux remarques désobligeantes : « regardez-moi ce pauvre type », « c’est lamentable de finir comme ça… ». Il leva les yeux du sol. Ils étaient tous là, à le regarder.

En se relevant, il perdit légèrement l’équilibre. La tête lui tournait. Il s’appuya sur le mur pour ne pas tomber.

Puis, dans un soupçon d’orgueil, il voulut les défier tous. Il se dressa le plus droit possible et leur jeta un regard qui se voulait noir mais qui, en fait, était pathétique. Ses yeux leur demandaient en réalité : pourquoi ? pourquoi me traitez-vous ainsi ? pourquoi me méprisez-vous ainsi, après tout ce que j’ai fait pour vous ?

L’ascendeur arriva. Jean s’y engouffra sans nulle autre parole.


***


Le facteur décida d’entrer. Il poussa le portail en fer rouillé et ramassa le courrier qui tombait de l’autre côté de la boîte aux lettres. Par conscience professionnel, il n’aimait pas laisser traîner le courrier dehors. Rien, dans son travail, ne l’obligeait à faire ce qu’il faisait. Mais sa conscience le travaillait depuis déjà deux trois jours.

Il toqua à la porte d’entrée. Personne ne répondit mais il insista parce qu’il savait que monsieur Lepreux était chez lui. Il l’avait vu passer devant la fenêtre. À force d’insister, la porte s’entrouvrit.


– Qu’est-ce que vous voulez ?

– Vot’ courrier, m’sieur Lepreux. Il traîne par terre.

– Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

– C’est pas bien. Avec la pluie, il va… c’est pas bon.

– Très bien. Vous êtes gentil. Donnez-moi ça.

– Faut vous ressaisir. C’est arrivé la même chose à mon oncle. Ça a été dur mais il s’est accroché. Faut faire pareil, m’sieur Lepreux. Vous méritez pas ça.

– C’est gentil, merci.


Jean referma la porte doucement. Il se tourna vers son salon en désordre. La table à manger était jonchée de papiers et d’assiettes mal lavées, sur le sol traînait des vêtements sales, des magazines, des détritus, restes de repas et canettes de bières. Il jeta le courrier au sol sans même le regarder et alla se faire couler un café.

Depuis deux semaines qu’il s’était fait virer, les journées étaient insupportables. Il se levait sans but, sans aucune envie de rien. Il s’asseyait dans la cuisine pendant des heures, face à la fenêtre, à regarder la rue, derrière ses rideaux en dentelles. Il buvait une tasse de café, puis une autre, jusqu’à midi. Il remontait alors dans sa chambre, à l’étage, pour dormir. Il avait toujours envie de dormir. Mais quand il s’allongeait, l’envie lui passait. Il fixait le plafond, les yeux écarquillés. Il se repassait sans arrêt le film de sa vie. Sa jeunesse normale, ses études, sa rencontre avec Nicole, leurs premières années heureuses, son entrée dans la vie active, ses espoirs et ambitions, les difficultés pour avoir un enfant, la résignation, la maladie, la mort, son envie de la suivre, son incapacité à surmonter, ses efforts pour continuer, malgré tout, à travailler, à sortir, et cette journée funeste où il s’était fait licencier. Il tournait en boucle.

Sur les coups de seize heures, le téléphone retentit. Il tendit le bras vers la table de nuit et décrocha.


– Monsieur Lepreux ?

– Si vous faites une enquête, ce n’est pas la peine.


Il allait raccrocher quand la personne se présenta.


– C’est votre remplaçante.

– Qui ?

– Votre remplaçante. Sylvie Decoin. Je suis désolée de vous appeler. J’aurais vraiment voulu ne pas avoir à le faire mais là je suis coincée. J’ai absolument besoin de votre aide. Est-ce que vous accepteriez de m’aider ?


Jean ne répondit pas tout de suite.


– Je comprendrais si vous refusiez. Je comprendrais. Mais c’est très important pour moi.


Sa gorge le serrait à nouveau, comme le jour de son licenciement. Mais cette fois, il n’arrivait pas à parler, à articuler, ne serait-ce qu’un mot.


– Bien. Merci quand même. Excusez-moi de vous avoir dérangé.


Elle raccrocha. Jean resta un moment avec le téléphone dans la main. Il souffla. Après un moment à essayer d’évacuer son angoisse, il descendit regarder la télé. Une heure après le téléphone sonna à nouveau.


– Monsieur Lepreux ? Monsieur Lepreux, c’est encore moi. Je me permets de vous appeler encore parce que j’ai vraiment besoin de votre aide, implora-t-elle. Vous m’entendez ?

– Je préfèrerais que vous ne m’appeliez plus.

– Je comprends…


Il avait présumé de ses forces lorsqu’il lui avait laissé son numéro personnel. À ce jour, il n’avait plus aucune envie de lui venir en aide et encore moins d’avoir un quelconque contact avec eux.


– Cependant, ils me demandent… vous les connaissez mieux que moi… Ils veulent que je… je…


Elle ne parvint pas à finir sa phrase.


– Allô ?

– Excusez-moi. C’est la fatigue. Je ne devrais pas craquer. Surtout pas avec vous.

– Ils vous demandent de suivre tous les dossiers rouges en même temps que tous les verts ?

– Oui. C’est ça. Je n’y arrive pas. C’est trop dur. Comment faisiez-vous ?


Lorsqu’ils lui avaient demandé de suivre en parallèle les dossiers rouges, c’est-à-dire les dossiers France et les verts, ceux de l’International, Jean n’avait pas dormi pendant des semaines. La tâche était impossible. Il avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, c’était impossible.


– Je ne comprends pas. Ils m’ont dit que vous le faisiez mais je n’y arrive pas.


Jean était partagé entre la colère et la fierté. Pour une fois que quelqu’un se rendait compte du travail qu’il avait accompli !


– Vous étiez vraiment seul pour faire tout ça ?

– Oui.


Sylvie était réellement impressionnée.


– Mais comment faisiez-vous ?

– Vous avez un gestionnaire de tâches dans le logiciel de traitement automatique des plannings.

– C’est-à-dire ?

– Écoutez, je ne peux pas vous aider davantage. Utilisez le gestionnaire de tâches.


Il raccrocha précipitamment.

Pour la première fois depuis plusieurs semaines un sourire se dessina sur ses lèvres. Il imagina Sylvie à son ancien bureau en train de chercher sur son ordinateur le gestionnaire en question. Si elle parvenait à l’utiliser, elle serait sauvée. Comme lui l’avait été.

La fin de journée fut moins amère pour Jean. La satisfaction d’avoir aidé Sylvie lui redonna un peu de force. Il en profita pour sortir se promener. Il croisa la voisine qui soignait ses roses devant sa maison. Une vieille femme un peu cabossée par le travail à l’usine à qui il adressa un bref signe de la main. Elle le lui rendit tout en tenant son sécateur. Il continua sa promenade jusqu’au supermarché. Il s’acheta une côte de bœuf pour le soir. Avec des champignons et un bon verre de vin, il se régalerait.

Le lendemain, Jean rumina dans son lit encore plus longuement que ces derniers jours. Le sujet qui le préoccupait n’était cependant plus le même. Il ne pouvait s’empêcher de penser à Sylvie, de façon positive. Et cette pensée le rendait coupable.

À onze heures, la sonnerie retentit. Cette fois-ci, Jean ne fut pas vraiment surpris. Il décrocha, légèrement impatient.


– Monsieur Lepreux ?

– Madame Decoin ?

– Oui. Vous m’avez reconnue ?


Jean ne répondit pas, gêné par son empressement.


– Je ne sais comment m’excuser encore du désagrément que je vous cause.

– Je vous écoute.

– Hier, vous m’avez indiqué un logiciel pour m’aider à…

– Vous avez réussi ?

– Oui. Je ne comprends pas, personne à part vous n’avait pu m’expliquer comment entrer dans le logiciel. Pour vous dire, la plupart des gens semblent ne même pas le connaître.

– C’est normal. C’est moi qui l’ai créé.

– C’est vous qui l’avez créé ?

– Oui.

– Mais c’est un travail d’informaticien expert ?

– J’y ai passé un certain temps.

– C’est incroyable ! Vraiment, vous m’impressionnez, monsieur Lepreux.

– Merci.


Il se leva de son lit et s’approcha de la fenêtre. Il regarda la ville.


– Vous pouvez m’appeler Jean.

– Jean ! Oui, c’est une bonne idée ! Et vous, vous pouvez m’appeler Sylvie !

– C’est entendu.


Un silence survint. En effet, lorsque l’un et l’autre prirent conscience de la situation, ils réfrénèrent leur enthousiasme. Jean ne pouvait décemment pas être trop sympathique avec celle qui l’avait remplacé. Et de son côté, Sylvie était mal à l’aise à l’idée de profiter de lui. Elle avait l’impression d’enfoncer le clou, d’être hypocrite. Même si depuis deux jours elle s’était enquise de la place qu’avait occupé Jean dans l’entreprise. Une place minimale, anecdotique, qui contredisait tellement ce qu’elle comprenait de jour en jour de ce qu’il leur avait réellement apporté.


– Je dois vous demander autre chose.

– Quoi ?

– Ils me demandent le dossier Ranieri. Mais je ne le trouve pas. J’ai cherché partout sans résultat.


Sylvie ne savait plus quoi faire. Elle avait besoin de ce dossier, c’était une question de survie. Elle avait tellement galéré avant de retrouver ce travail. Mais elle sentait aussi que chaque réponse, chaque parole de Jean, le ramenait à son échec et son renvoi.


– Je suis désolé, murmura-t-il. Je… je ne veux plus vous aider. Ce n’est pas de votre faute, vous êtes très gentille mais ils ont été trop dégueulasses avec moi.


Il raccrocha.


L’après midi fut lourde et morose. Il se mit à pleuvoir. Une pluie importante qui se transforma petit à petit en orage.

Jean s’était enfoncé dans son canapé à regarder la télé. Le bruit et l’agitation le laissait libre de divaguer, de ruminer.

La nuit tomba.

On sonna à sa porte.

Il voulut tout d’abord faire le mort, mais on sonna à nouveau. À la fin, la personne s’acharnait véritablement sur le bouton. Il se leva, jeta un œil par la fenêtre. Une grosse bonne femme emballée dans un coupe-vent lui fit un signe de la main. C’était elle. Comment osait-elle venir ici ?

Il lui fit signe de partir. Elle resta plantée comme un piquet devant son portail. La pluie rebondissait sur ses épaules. Il lui fit encore signe de partir, cette fois en lui montrant son agacement.

Elle resta plantée devant son portail.

Il regagna son canapé, augmenta le son de son téléviseur.

Mais Sylvie sonna encore… et encore. Il monta alors le volume de sa télé, mais elle sonnait toujours. À bout de nerfs, du bruit plein les oreilles, il se rua sur la porte d’entrée. Il sortit sous la pluie, furibard.

Mais lorsqu’il fut presque arrivé jusqu’à elle et qu’il allait lui demander le plus désagréablement possible de dégager et de ne jamais revenir, il aperçut une petite fille qui dépassait à peine du portail. Elle était trempée des pieds à la tête, et elle avait des grands yeux tristes. Un éclair zébra le ciel. Une bourrasque de vent fit claquer le portail. Un coup de tonnerre terrible tomba non loin. La petite avait le menton qui tremblait de peur. Elle se retenait de pleurer. Sa mère lui broyait la main.

La pluie trempa Jean en quelques secondes. Le froid le calma. Mais il fallait quand même faire quelque chose, agir. Il devait l’envoyer bouler, il le devait.


– Il faut partir, dit-il d’une voix dure.

– Ma voiture ne démarre plus.

– Il le faut, reprit-il un peu moins tranché.

– On habite loin.

– Je ne peux rien pour vous.


Il vit de l’eau ruisseler sur le visage de l’enfant. Ce n’était pas la pluie mais des larmes. Un autre coup de tonnerre frappa dans les environs. Il vit la petite serrer les dents. Autant de courage, d’amour pour sa mère finirent par briser sa cuirasse de méchant.

Il se retourna et cria sous la pluie :


– Venez !


Une fois à l’intérieur, Jean les installa dans la cuisine. Il fit de la place sur la table. La petite était blonde, avec de grands yeux marron. Elle demanda à sa mère si c’était bien d’être là. Sylvie lui sourit et la caressa d’un geste tendre.


– Vous avez faim ?

– Non, merci, ça va aller.

– Et toi, tu as faim, ma petite ?


Elle hésitait.


– Ce n’est pas à ta mère que tu dois demander si tu as faim ! Tu aimes le chocolat chaud ?

– Oui, monsieur.

– Jean. Oui, Jean.


Une heure après, la petite s’était endormie dans le canapé. Jean et Sylvie buvaient un thé dans la cuisine.


– Vous avez été très gentil avec Dorothée. Merci.

– Ça m’a fait plaisir.

– Ça lui fait du bien de côtoyer un homme. Elle n’en croise pas souvent.


Jean baissa la tête. Il s’apprêtait à mettre les choses au clair.


– Écoutez, Sylvie, je voudrais savoir si vous vous rendez compte de ce que vous faites ?

– Je ne sais pas comment m’excuser.

– Je devrais vous mettre à la porte. Sans votre petite, je peux vous dire que vous ne seriez pas ici. On ne se sert pas des enfants comme ça, ce n’est pas bien.

– Je suis confuse. Ce n’était pas le but. Je ne sais pas quoi dire. Nous avons eu beaucoup de difficultés ces derniers temps. Je ne travaillais plus depuis des années. On touchait les revenus sociaux mais ce n’était pas suffisant. Dorothée a commencé à déprimer. Au début, je n’étais pas trop inquiète mais c’est devenu très important. Elle ne parlait plus et ne se nourrissait plus. Ce travail, c’est une façon pour moi, la seule à ce jour que je connaisse, pour lui sauver la vie. Alors oui, je vous importune, je vous harcèle, et je continuerai jusqu’à ce que vous me disiez où se trouve le dossier.


Elle le défiait du regard.


– Je n’ai jamais pu avoir d’enfant avec ma femme.


Il se sentit partir, alors il changea de ton.


– Je ne pensais pas que je serais capable de vous aider. Mais finalement, j’y trouve mon compte, quelque part.

– Ah oui ?

– Je me sens un peu utile à quelqu’un, dit-il sans la regarder.


Ils burent chacun une gorgée de thé.


– Il est très parfumé ce thé.

– Oui, c’est celui que prenait ma femme.

– Elle avait bon goût.

– Pour le dossier, il y a un problème.

– Lequel ?

– Il doit être dans la salle des archives. Et si vous ne l’avez pas trouvé, c’est que j’ai dû le ranger à ma manière. Or ma mémoire me fait défaut, il faudrait que je sois sur place pour pouvoir le retrouver.


Ils passèrent alors une bonne heure à élaborer un plan d’attaque afin que Jean puisse revenir dans l’entreprise sans se faire remarquer. Ce petit jeu les amusa beaucoup, certainement à cause de son aspect interdit.

Vers 22 heures, Jean jeta un œil par la fenêtre. Il vit que la pluie ne cessait pas de tomber. Il proposa alors à Sylvie de la raccompagner. Elle accepta avec plaisir.


Le samedi matin, personne ne travaille dans la boîte. Ils choisirent donc ce moment-là pour agir. Sylvie expliqua au vigile, qui ne travaillait ici que le week-end, qu’elle avait oublié de prendre un dossier. Le vigile lui demanda qui était Jean, elle lui expliqua qu’il était son frère, venu de la Côte d’Azur lui rendre visite et que si ça ne le dérangeait pas, elle aimerait qu’il l’accompagne. Elle en profiterait pour lui montrer son bureau.

Le vigile ne se méfia pas. Jean, une fois à l’étage, partit vers la salle des archives. Comme il l’avait prévu, le code d’entrée n’avait pas encore changé. Il pénétra dans la salle.

Pendant ce temps, Sylvie faisait semblant de travailler à son poste.

Le vigile vint la voir pour lui demander si tout allait bien. Il lui demanda où était son frère. Elle prétexta qu’il était aux toilettes mais elle ne pourrait pas le couvrir une deuxième fois.

Heureusement, Jean la rejoignit avant le deuxième passage du vigile. Il déposa le dossier sur son bureau.


– Il était classé avec le nom du directeur de l’époque. Vous ne pouviez pas le connaître. Mais vous avez fait des changements ici !


Et c’était peu dire. Elle avait réussi à faire de ce cagibi étriqué un véritable lieu zen. Son bureau était rangé, elle avait changé toutes les fournitures pour en mettre des plus colorées et elle avait mis des cadres sur tous les murs, avec des paysages naturels magnifiques : une chute d’eau, une forêt, une rizière, des montagnes enneigées…


– Je suis un peu écolo sur les bords. Et le vert, il paraît que c’est bon pour le moral !

– C’est magnifique. Je ne le reconnais pas.


Et lorsqu’il eut prononcé ces quelques mots, Jean se sentit soudain libéré. Oui, il ne reconnaissait pas son bureau. Il se sentait même bien dans cette pièce. Alors que durant des années il n’avait éprouvé que du stress, de l’angoisse et une fatigue extrême dans ce même lieu. C’était comme si tout cela avait disparu. Et pour la première fois depuis qu’il avait été viré, il se sentit léger et heureux d’avoir retrouvé sa liberté.


– Et ça, ça sert à quoi ?

– Oh ! Ça, c’est pour mes poignets, c’est ergonomique, ça évite les douleurs.

– Si j’avais su ! Ça m’aurait coûté moins cher en kiné !


Il l’observa ramasser ses affaires et dans ses gestes précis il vit qu’elle se plaisait, ici. Cette pensée lui fit chaud au cœur mais il ne savait pas vraiment pourquoi.


***


Une fois qu’elle eut tous les éléments pour se débrouiller toute seule, Sylvie n’appela plus Jean. Pendant des semaines. Il se dit que c’était normal, elle avait eu ce qu’elle voulait. Il pensait souvent à elle, en se demandant comment elle se débrouillait.

Les journées redevinrent monotones.


Mais un jour, le téléphone sonna.


– Allô ?

– Jean ?

– Oui. C’est vous ?

– Oui, c’est moi.

– Qu’est-ce qui ne va pas encore ? demanda-t-il en simulant l’agacement.

– Je ne sais pas comment faire, se lamenta Sylvie.

– Expliquez-moi.

– Dorothée m’a demandé de vos nouvelles. Et surtout, elle m’a demandé de lui préparer un chocolat chaud ! Ce que j’ai fait, mais elle m’a dit qu’elle préférait le vôtre ! Je ne sais pas comment faire… Je suis perdue.


Jean sourit.


– Vous ne voudriez pas me montrer la recette ?

– Pourquoi pas ?


Il entendit alors une petite fille crier de joie.




 
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   socque   
27/1/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai trouvé très convaincante la description du départ de Jean de l'entreprise, cette cruauté satisfaite de tous.
Ensuite, je dois dire que cela se gâte pour moi. Je peux imaginer que Sylvie insiste pour avoir des tuyaux, mais l'intervention de la fillette, c'est trop. Je n'arrive pas à croire qu'une gamine se mette à refuser de se nourrir simplement parce que maman est pauvre... C'est sans doute possible, mais le texte, sur cet aspect, n'est pas convaincant pour moi. Je comprends que Dorothée est là pour expliquer l'acharnement de sa mère à obtenir les infos dont elle a besoin pour son travail, du coup son rôle me paraît artificiel, je la vois comme un élément surajouté.
La fin non plus, je n'y crois pas. Encore une fois, sans doute est-il possible qu'une gamine tienne absolument à revoir un type qui a été gentil une fois avec elle, mais le texte n'arrive pas à m'en convaincre.
J'ai l'impression que le personnage de Dorothée devrait être plus fouillé, plus convaincant, éventuellement en introduisant son point de vue à elle dans l'histoire en plus de celui de Jean... Tel quel, pour moi, le texte n'intègre pas de manière convaincante tous les éléments de l'histoire. Dommage, parce que je la trouve touchante.

"Ils reprirent leur chemin rapidement, comme des automobilistes qui ralentissent devant un accident et qui accélèrent une fois qu’ils l’ont dépassé." : j'aime bien l'idée, mais je trouve la formulation lourde.

[Edit pour corriger une faute de frappe.]

   matcauth   
21/1/2012
 a aimé ce texte 
Un peu
C'est une histoire sans prétention, jolie mais un peu plate. Cette nouvelle manque de rebondissements ou plutôt de relief. L'auteur navigue entre deux atmosphères, la première est légère, instaurant une atmosphère tendre et sympathique. La seconde est plus sibylline, noire, à l'image du personnage principal. Je pense qu'il faudrait faire un choix et instaurer une seule de ces deux ambiances.

L'écriture est trop scolaire, les personnages stéréotypés à l'image de l'héroïne au physique attendu, prévisible. Tout comme le comportement des collègues de bureau : c'est un cliché éculé. Quant au personnage principal, sa vie est triste, mais ce genre de personnage est vu, maintes fois. Lui aussi manque de relief.

A noter quelques passages émouvants, à l'image de l'épisode sous la pluie, à l'entrée du portail.

   alvinabec   
30/1/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,
Ce premier texte paru sur Oniris est tout à fait honorable, construit, on y sent le réel travail, facture classique qui se laisse bien lire. Pas d'artifices, du concret.
Un petit bémol sur le caractère du personnage principal qui, à mon sens, oscille de façon trop brutale entre rejet et empathie vis à vis de sa nouvelle collègue.
Un plus pour le début de la nouvelle, bien vu.
A vous lire...

   Anonyme   
5/2/2012
 a aimé ce texte 
Pas
Un texte léger et naïf, c'est ce qui me vient après trois lectures. Léger parce que futile, sans finalité autre que de plaire un instant au lecteur, naïf parce que la description du monde de Jean et Sylvie, et de la petite Dorothée, est totalement noir et blanc, manichéen.

Les méchants sont très méchants, et les gentils très gentils, il ne semble pas y avoir de nuances possibles. Les collègues sont veules et lâches, le licenciement prononcé comme ça, sans indemnités, ou lettre. Comme si les syndicats, les prud'hommes et autres choses n'existaient pas.

C'est dommage cette vision sans nuances de gris du monde. Parce que vous oubliez un pan possible de l'histoire: une révolte inutile de Jean par exemple, ou une Sylvie bien plus manipulatrice. J'ai eu, je l'avoue, le sentiment de lire ces romans à l'eau de rose où les Happy End sont un fait obligé.

c'est dommage parce que vous avez une plume de qualité.

   jeanmarcel   
16/2/2012
 a aimé ce texte 
Un peu
Un récit monotone, qui ne trouve pas son deuxième souffle, comme si l’auteur n’arrivait pas à changer de braquet quand un faux plat ou une petite côte se profilent à l’horizon. Le point de vue unique du héros, veuf, licencié et dépressif n’engage pas le lecteur à poursuivre ce texte bien écrit mais manquant d’audace sur le fond comme sur la forme. Peut-être faudrait-il aérer le récit avec une description du quotidien de la remplaçante et de ses réflexions, cela donnerait du sang neuf à une histoire moribonde afin de la mener jusqu’à son terme, la chute en forme d’histoire d’Amour à venir paraitrait plus logique car mieux construite. Pour moi c’est un texte à retravailler et surtout à réoxygéner.

   Taou   
26/7/2012
Sur la forme, c'est plutôt bien écrit. Maintenant le fond est sans surprise, l'auteur joue sur un phénomène de société (la mise au placard des quinquagénaires) dont on entend parler de plus en plus ces derniers temps. A la limite, la seule surprise est la présence de la petite fille qui en fin de compte, plutôt que de rehausser le récit, agit dans le sens contraire en le décrédibilisant ; en effet, n'eut-il pas été plus simple et plus judicieux de dire que c'est la mère et non la fille qui avait besoin d’être sauvée de son chômage? On ne comprend pas en quoi le fait qu'elle retrouve du travail est un moyen de sauver la vie de son enfant! Avait-elle une maladie ou des besoins quelconques qui nécessitaient plus de revenues? Il eut peut-être fallu élaborer la dessus.


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