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Fantastique/Merveilleux
KARELLERIG : La source
 Publié le 25/03/09  -  5 commentaires  -  12296 caractères  -  21 lectures    Autres textes du même auteur

La source chanta à l'instant même où Fulbert poussa son premier cri de vie.


La source


Au premier coup de pioche, l’eau a jailli. Comme ça d’un seul coup, sous le regard éberlué de François. Au même moment, les premiers cris d’un nouveau-né se sont fait entendre.


Le dernier battement de cloche de l’angélus venait de retentir. La rosée mouillait les pieds nus du bûcheron. Cette humidité matinale ne semblait pas gêner le moins du monde son chien, bien au contraire il se roulait dans l’herbe fraîche et odorante. Notre homme des bois regarda le clocher dont la pointe apparaissait au-dessus de son cache-col de brumes. Un large sourire éclaira soudain le visage de François.


L’homme recouvrit très délicatement la toute nouvelle source de gros cailloux. Avec sa pioche, il fit un trou, juste à côté, pour planter son catalpa. Il écouta la source, qui chantait en se faufilant entre les pierres, puis son chien sur les talons, il courut vers sa maison pour embrasser son premier fils.


Un hivernage et une saison sèche plus tard, le petit Fulbert devint fort sur ses jambes. Il était toujours rieur, et il avait souvent le regard tourné vers la fenêtre, celle orientée vers la source.


Quelques lunaisons plus tard, le petit bonhomme fit ses premiers pas dehors, solidement arrimé au tablier de sa mère. Les yeux grands ouverts, il regardait partout, s’émerveillant de tout : des poules qui à quelques centimètres de ses pieds picoraient sans crainte, des canards qui battaient des ailes dans la mare comme pour lui dire bonjour, du chat qui venait se frotter tout contre ses jambes nues et qui le faisait rire aux éclats. Fulbert, tourna tout doucement la tête vers un endroit très précis et tira avec force sur les jupes de sa mère.


Ils s’arrêtèrent tous les deux devant la source. Le regard de Fulbert devint de plus en plus lumineux. Toujours cramponné à sa mère, il se pencha en avant et mit sa main dans l’eau fraîche et bondissante. Le chien qui les avait suivis ne se fit pas prier, il se roula dans l’eau, en sortit, s’ébroua et arrosa tout le monde.


La brave femme qui avait l’habitude de passer tous les jours devant la source fut fort surprise. Jamais elle n’avait vu un tel débit. Le matin même, la source coulait bien tranquillement. Seul un mince filet sortait de dessous les pierres. On aurait pu croire que la source attendait Fulbert et qu’ainsi, elle manifestait sa joie de cette toute nouvelle rencontre.


Le soir, lorsque son mari rentra de la forêt, sa hache à l’épaule, sa femme lui raconta l’attitude de leur fils et ce qu’elle avait vu. Le bûcheron haussa les épaules, lui sourit, et l’invita à le suivre. Arrivés devant la source, elle dut se rendre compte que le débit était tout ce qu’il y avait de plus normal.


Le lendemain et les jours suivants, le phénomène se reproduisit. Le soir, le père haussa encore les épaules, il rit à nouveau puis ils allèrent à la source. Elle était étrangement calme.


Quelques jours plus tard, un dimanche matin, Fulbert manifesta à son père, l’envie de sortir. À peine arrivés dehors, l’enfant ne regarda pas les poules qui à quelques centimètres de ses pieds picoraient sans crainte, ni les canards, qui battaient des ailes dans la mare comme pour lui dire bonjour, ni le chat qui vint se frotter contre ses jambes nues et qui le fit rire aux éclats. Il tira sur le pantalon de velours côtelé de son père et l’entraîna jusqu’à la source.


Le bonhomme se frotta les yeux pour se prouver qu’il ne rêvait pas. La source sortait avec force de dessous les pierres. Pourtant, il n’avait pas plu depuis des semaines et des semaines... Le bûcheron était fort perplexe. L’enfant se pencha en avant, trempa sa main dans l’eau tout en riant à perdre haleine. L’onde jaillissait de plus en plus haut et éclaboussait les jambes de Fulbert, le chien sautait dans l’eau en aboyant.


François réfléchit et se rappela alors, comment était née cette source. C’était juste au moment précis où son fils jetait son premier cri de vie. Ils étaient donc tous les deux, nés en même temps, à la seconde près. Il regarda son catalpa planté le même matin et aussi à la même heure. C’était déjà un arbre magnifique, droit, élancé. Dans quelques temps, il ferait une ombre gigantesque. Notre bûcheron, en très bon connaisseur des arbres, pensa en le contemplant qu’il pourrait dépasser les vingt mètres de hauteur !


Fulbert grandit et ses pas furent de mieux en mieux assurés. Un jour, il lâcha pour de bon le collier du chien qu’il tenait fermement quand il n’avait pas la main protectrice de ses parents. Il mit le chemin sous ses pieds, devant le regard admiratif de sa mère. Dès qu’il fit le premier pas, les autres le menèrent directement à la source. La mère et le chien le suivirent. La source sortit alors de son lit et vint en cascades se faufiler entre les jambes de l’enfant.


Quand ils rentrèrent tous les trois à la maison, la mère se retourna. La source coulait tout doucement.


Les années passèrent. Fulbert devint un solide et beau gaillard. Il connaissait la forêt comme sa poche. Depuis le temps qu’il accompagnait son père et qu’ils parcouraient ensemble les sentiers feuillus. Il connaissait tout. Un seul sifflement d’oiseau, il savait reconnaître sans jamais se tromper, le chant d’un bouvreuil ou d’une pie grièche, il guettait les loutres luisantes sur les rives de la rivière, il se régalait de les voir onduler dans le courant. Il s’était fait un ami, une boule de poils roux qui sautait sur son épaule et descendait pour manger dans sa main. C’était un tout petit écureuil il l’avait ramassé, juste avant que son père ne couche l’arbre gigantesque. Il l’avait nourri ce petit écureuillon au biberon. Plus tard, il lui avait appris à vivre, le long des troncs.


Fulbert vécut très heureux ainsi parmi les arbres, les animaux, les plantes, les odeurs nouvelles à chaque saison, le blé gorgé de soleil, le raisin avec ses grains crevés par le sucre, les grillées de châtaignes... Jusqu’à ce fameux jour où il les vit de loin...

Ils l’attendaient devant la maison. Tous les deux étaient appuyés à leur vélo. Ils avaient le visage cramoisi par la chaleur et ils s’épongeaient abondamment, engoncés dans leur uniforme. Sur le papier qu’ils lui tendirent, Fulbert vit tout de suite les trois bandes tricolores.


Il devait se rendre le lendemain à la gare, d’où il partirait pour aller travailler dans les usines d’armement ennemies, là-bas de l’autre côté du Rhin.


Les deux gendarmes avaient à peine enfourché leur bicyclette que la source jusque là bien tranquille, se transforma subitement en un torrent furieux et violent. Elle emporta les deux cyclistes jusqu’aux premiers faubourgs de la ville. Elle les déposa avec leur vélo à la porte de la gendarmerie puis comme par enchantement, elle regagna l’ombre du catalpa. Elle ne laissa pas la moindre trace d’humidité sur les trottoirs de la ville...


Fulbert le jour même, prit sa besace, sa hache et gagna la forêt profonde. Il y avait fabriqué tellement de caches, plus ingénieuses les unes que les autres, que même le plus fin des chiens policiers, aurait été incapable de le trouver C’est d’ailleurs ce qui arriva...


D’autres uniformes essayèrent de le débusquer, aidés de leurs chiens. Le seul chien qui s’arrêta au pied de l’arbre creux où il se cachait et qui aurait pu le faire prendre, se contenta seulement de lever la patte, flairant la laissée d’une chienne en chaleur. Fulbert l’avait vue la veille, cette chienne, dans une ferme de confiance et il avait attaché l’animal au pied de l’arbre où elle y avait passé la nuit.


D’autres, comme Fulbert, réfractaires au Travail Obligatoire puis des maquisards, vinrent le rejoindre dans sa forêt. Personne ne put jamais en arrêter un seul. Ils déjouèrent tous les pièges tendus. La source, maintes fois les y aida et fit le ménage devant la maison, balayant comme fétus de paille, les trop curieux et les trop dangereux.


Les années noires passèrent et la vie reprit son rythme. Fulbert continua à travailler dans sa forêt, à entretenir avec passion et beaucoup de soin ses amis les arbres. Quand il devait en abattre un parce qu’il était malade ou, tout simplement pour faire de la place à un autre, c’était toujours pour lui un crève-cœur. Avant de donner le dernier coup de hache, il enlevait son bonnet et lui demandait pardon en lui disant :


- Excuse-moi ! je ne peux pas faire autrement, je te dis à très bientôt dans ma cheminée, je ne t’oublie pas !


Il connaissait toutes les plantes et les fleurs. Certaines d’entre elles avaient ainsi, un drôle de joli nom. Nom inventé tout exprès par Fulbert : les grandes digitales devenaient des gants de renard, les tulipes sauvages étaient les draps de l’alouette et les bleuets s’appelaient, les korrigans des Bermudes.


Fulbert se maria avec la fille unique du manoir de Lan Roz. Le jour de la noce, lorsque les mariés et leur parenté revinrent de l’église, la source se transforma soudainement à la stupéfaction des invités, en un gigantesque jet d’eau, plus haut que le catalpa, lequel balançait ses branches, alors qu’il n’y avait pas le moindre vent.


Ce fut une journée merveilleuse et très joyeuse. Quand le chien et le loup, commencèrent leur bataille quotidienne et quand les premières étoiles scintillèrent dans le ciel, un enfant appela tout le monde en criant :


- Venez voir, vite sortez tous, venez voir !


Les invités sortirent tous. Le catalpa resplendissait de mille feux qui changeaient tout le temps de couleurs. La source, on ne sait comment, tombait en cascades multicolores du haut de l’arbre faisant ainsi une gigantesque et resplendissante fontaine !


Quand le dernier invité fut parti et que les tourtereaux se retirèrent, la source s’endormit, entre les racines de l’arbre.


Fulbert devint veuf très vite. Un matin d’hiver où le froid était aussi coupant et tranchant que sa hache, sa jeune femme glissa sur une plaque de glace et se noya dans le lavoir. Ils n’avaient pas eu le temps d’avoir d’enfants.


Le chagrin de Fulbert fut si grand que de ce jour funeste, plus une parole ne sortit de sa bouche et ses cheveux devinrent blancs en une seule nuit. Lorsqu’on porta sa jeune épouse en terre, les gens eurent beaucoup de mal à reconnaître le malheureux bûcheron. La source elle, s’arrêta complètement de couler durant une semaine entière et le catalpa replia toutes ses branches effeuillées.


Heureusement, Fulbert s’était entouré d’amis qui le suivaient partout. Ils voletaient, sautaient, se perchaient sur ses épaules. Il avait ainsi réussi à apprivoiser une petite renarde qui ne buvait jamais d’eau, depuis le jour où elle était tombée par mégarde dans l’eau de la source. Elle étanchait sa soif dans le verre de vin de Fulbert. Sa soif épanchée, elle partait en titubant, heurtant parfois le tronc du catalpa. Souvent, Fulbert la retrouvait ronflant comme un sonneur entre deux racines. Les bêtes venaient manger sans crainte d’aucune sorte dans sa main. Il leur parlait, à sa manière, il chantait, sifflait ou criait comme eux, mais jamais une parole ne sortait de sa bouche...


Un jour de fin d’été encore bien chaud, Fulbert sentit sa vie s’en aller, comme ça, tout doucement, sans prévenir. Il n’avait pas peur, il s’y était préparé. Pour lui c’était normal.


Il fit un grand ménage dans la maison qui l’avait vu naître, il mit ses plus beaux habits, ferma les volets et fit jouer la serrure de la porte. Il déposa la clé comme à son habitude, sous la pierre de seuil.


Il se dirigea directement sous son arbre. Il s’allongea à même le sol, plongea sa main dans l’eau et laissa la source lui faire une ultime caresse...


Une des feuilles du catalpa se détacha, elle vint tout doucement se poser sur le front de Fulbert. Un grand sourire illumina alors une dernière fois le visage du bûcheron. Il ferma les yeux de contentement et poussa son dernier soupir. La source hoqueta une dernière fois et ne coula plus du tout. Bientôt, il ne resta plus une seule feuille dans l’arbre majestueux, elles recouvraient entièrement le corps de Fulbert.


L’arbre se fendit alors en deux, de toute sa hauteur. Sans un bruit, il s’émietta et recouvrit complètement le corps de Fulbert.


Sur la toute dernière branche, la plus basse, une boule de poils roux essuya une larme et tomba sans vie, entre les grosses racines.


 
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   Menvussa   
25/3/2009
 a trouvé ce texte 
Très bien
De petits détails :

le petit détail qui cloche :

"il avait attaché l’animal au pied de l’arbre où elle yavait passé la nuit." Le Y est vraiment en trop.

Le petit détail qui plaît :

"Il mit le chemin sous ses pieds,"

C'est un très beau texte, une petite légende bretonne de plus.

Lorsque j'ai vu "Rhin" j'ai pensé massif vosgien, mais le manoir de Lan Roz c'est plutôt en bretagne et puis l'auteur est breton.

   Selenim   
25/3/2009
 a trouvé ce texte 
Bien +
Un conte émouvant servit par une belle plume.

L'écriture est légère, sautillante, marqué par des images colorés et des odeurs champêtres.

A quand un adaptation de Michel Ocelot ?

Comme Menvussa, je suis tombé sous le charme de Il mit le chemin sous ses pieds.

Un agréable moment, merci.

   xuanvincent   
25/3/2009
 a trouvé ce texte 
Bien -
Merci à l'auteur pour ce joli conte !

Comme les nouvelles précédentes, j'ai apprécié l'atmosphère du récit, de nouveau situé dans le terroir breton.

Le sujet, le parallèle entre la vie d'un homme et celle d'une source, m'a intéressée.

Le style, assez simple il me semble (mais souvent joliment dit) et vivant, fait que, comme pour les textes précédents, je l'ai dans l'ensemble assez apprécié.

La structure des paragraphes, très découpée, a retenu mon attention : souvent courts, peut-être que certains d'entre eux auraient pu être regroupés ? Mais ce n'est à mon avis qu'un détail et n'ôte pas l'intérêt de la lecture du récit.

Détail :
De petits problèmes de ponctuation (vus par endroits, déjà vu il me semble dans d'autres nouvelles) ? Certaines virgules m'ont paru superflues. Par exemple :
. "Fulbert manifesta à son père, l’envie de sortir."
. "et se rappela alors, comment était née cette source."
. "lui sourit, et l’invita à le suivre."
. "Quand le chien et le loup, commencèrent leur bataille quotidienne "
. "il lui avait appris à vivre, le long des troncs."
. "Fulbert le jour même, prit sa besace"

   Marite   
30/3/2009
 a trouvé ce texte 
Très bien
Bonjour Karellerig. J’ai adoré cette histoire qui nous transporte dans un espace où l’harmonie simple et naturelle existe entre l’homme et la nature. Cette eau « en colère » protège le bucheron mais emporte les gendarmes. Cela m’a rappelé cette eau qui emportait aussi l’ingénieur suffisant dans la nouvelle d’Alexandre « l’eau de vie »… il y aurait tant à dire… Merci pour ce conte inspiré.

   Liry   
26/4/2009
 a trouvé ce texte 
Bien +
Un très joli conte, agréable à lire. L'écriture est fluide et une ambiance particulière se dégage de cette nouvelle, sereine et harmonieuse, un peu comme le lien entre Fulbert, la source et le reste de la nature.

Merci pour cette jolie nouvelle

Liry

 

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