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Sentimental/Romanesque
Keanu : Comme une plaie qui s'ouvre
 Publié le 10/12/18  -  10 commentaires  -  5745 caractères  -  55 lectures    Autres textes du même auteur

Vignettes.


Comme une plaie qui s'ouvre


Je me souviens.


Je me souviens de l'autoroute du Soleil, des rues désertes de Marignane, du carrelage noir et blanc dans le frais du salon, des cigales planquées dans la garrigue et de l'apéritif avec papou.

Je me souviens de Carry-le-Rouet, de sa plage confidentielle aux cristaux gris et piquants, du bruit sourd du geyser en contrebas, du chemin qui longe le secret des maisons camouflées dans la pinède.

Maman va marcher seule au bord de l'étang de Berre. Le mari de ma tante est corse. Karine habitait dans le centre d'Aix, recluse dans son jardin au milieu des bambous (elle est morte et elle me manque, ma belle amie). Ma sœur aussi y a vécu avant de partir travailler auprès des demandeurs d'asile.


Papa propose toujours aux femmes qui lui plaisent de l'accompagner à Marseille alors qu'il vient juste de les rencontrer. J'ai moi-même invité plusieurs filles là-bas, notamment Lise qui est venue deux ans d'affilée.

La première année nous avions une grande chambre avec un sol de terre cuite et une baignoire ovale, je lui disais de garder ses sandales dorées pendant qu'elle se cambrait et nous nous engueulions le soir lorsque nous plongions bourrés dans le petit port, après nos danses confuses et le ventre encore plein de calamar.

L'année suivante nous sommes restés plus calmes tous les deux, plus sages et équilibrés dans notre désir. Elle me filmait alors que je jouais avec le gros berger allemand de mon père et le matin j'allais au marché de Noailles lui acheter des bracelets brillants pour qu'elle les attache à sa cheville.


Tous les étés papa tient à nous réunir deux semaines en juillet dans une résidence près du vallon des Auffes et du port de la Malmousque, dans le quartier d'Endoume. On y écoute Sade et Tupac, on s'enivre de rosé et de Ricard en parlant du conflit israélo-palestinien et de neutralités hypocrites.

Certains jours on se mêle à la foule en bas de la Canebière puis on va s'enquiller des petits jaunes à un euro dans un bar populaire rempli de vieux marins à la peau froissée par le soleil, le vent et le sel, qui nous considèrent avec l'arrogance généreuse d'un cénacle d'habitués. Il y a toujours des attitudes à mépriser et des choses à observer.

Après vingt et une heures la famille se retrouve souvent dans la cour intérieure de la maison, cette cour que nous aimons tous et qui semble parfois contenir dans sa forme même, dans la végétation, jusque dans la tonnelle, l’eau de la mare et les dalles de la terrasse, la substance de notre douceur et de notre solitude. Après vingt et une heures cette cour devient notre arrière-monde, notre cocon-sanctuaire où l'on se raconte de vieilles histoires, où l'on rit d'une façon que nul ne peut comprendre, à l'abri des témoins accidentels, délivrés de la présence des autres.


C'est une blessure tendre que nous partageons le soir, en buvant du rosé, et le matin une lumière calme en buvant du café.

Une nuit ma sœur et son mec nous ont joué des chansons, lui à la guitare, elle au chant, et leur complicité musicale nous a révélé leur amour, ce qu'il peut recouvrir de serein et de tempétueux, nous a fait comprendre mieux à papa et moi notre propre émotion dans la nuit soûle, autour de la table en bois, parmi les plantes et aux côtés de notre gros chien qui dort, respire profondément.

Justine chante bien, elle ferme les yeux et sa fragilité comporte quelque chose d'aquatique ; mais une petite angoisse des autres qui l'écoutent et de son propre corps prête à sa voix une timidité affectée et nasale.

Puis on met Alicia Keys : son piano et sa confiance solaire résonnent tandis que nos yeux et nos rires sentent le vin.

On demande à ce que tous les deux nous jouent encore quelque chose, alors je dis à Justine de reprendre Alicia Keys, d'essayer un autre corps. Sous l'effet de l'alcool elle y parvient et son chant prend une dimension puissante et brisée, court dans le silence bourgeois des venelles de la Malmousque.

Plus tard, c'est papa qui pleure. Il nous dit que mémé l'aimait terriblement, qu'elle était alcoolique et qu'elle le frappait à coups de ceinture.


Le lendemain, après très peu d'heures de sommeil, un petit déjeuner frugal, le ventre et la tête encore brassés par l'alcool, on part aux calanques de Sugiton.

On va nager au large avec Justine et Victor, les vagues créent de gros rouleaux et c'est beau, difficile, salvateur de sentir nos corps qui combattent au milieu de cette eau furieusement indifférente et moralement vide.

Ensuite nous remontons la pente caillouteuse et orange pour rejoindre la voiture, nous mourons de chaud, de faim, de soif et de fatigue. Papa fait une crise d'hypertension, presque un AVC.


Tous les matins nous descendons sous le soleil blanc cette rue étroite qui mène au petit port.

On s'assoit sur les rochers pointus, on regarde l'horizon maritime et les gens — ce pêcheur, cette vieille dame friquée, cet homme bronzé avec son masque et son tuba, cette famille en vacances, ces enfants maghrébins qui vendent du shit et plongent depuis la falaise.

Puis nous allons dans la mer avec Justine. Il y a une petite île dont nous faisons le tour chaque matin. Le premier jour, cette nage nous a fatigués, nous en sommes sortis le souffle coupé et les membres gourds ; mais dès la deuxième fois ça nous a paru plus facile.

On a ritualisé au quotidien ce tour de l'île, c'est une joie physique qui nous permet de purger nos excès de la veille et de sentir ensemble le vertige des choses essentielles et sauvages. C'est une liturgie du corps libre et humble dans l'immensité du monde bleu.


En face de la mer notre lien familial s'épanouit doucement comme une plaie qui s'ouvre.

Papa nous dit qu'à Marseille la lumière donne l'impression de vivre.


 
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   plumette   
18/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
une belle écriture porte ce texte aux accents d'intimité.

je trouve que le démarrage est un peu lent, comme s'il avait fallu que l'auteur chauffe sa plume pour lui trouver progressivement des accents poétiques et des images plus personnelles.
Pour moi le texte commence vraiment avec " papa proposetoujours aux filles qui lui plaisent..."

l'auteur.e a réussi avec ses images à me faire ressentir la voix de justine dans l'arrrière cour, et le plaisr de la baignade;

merci pour cette lecture

Plumette

   Louison   
19/11/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
"Maman va marcher seule au bord de l'étang de Berre....Ma sœur aussi y a vécu avant de partir travailler auprès des demandeurs d'asile" : Je me suis perdue avec ce paragraphe, j’ai cru qu’on n’était plus dans le souvenir mais dans le présent et je n’ai pas compris les différents temps de conjugaison.

Papa propose toujours aux femmes qui lui plaisent de l'accompagner à Marseille alors qu'il vient juste de les rencontrer : Souvenir ou présent ?

aux côtés de notre gros chien qui dort, respire profondément. (qui dort profondément serait moins lourd à mon avis)

Justine chante bien, ... et sa fragilité comporte quelque chose d'aquatique : Je trouve ce qualificatif étrange et pas assez expliqué.

… une timidité affectée et nasale. Etrange

" nos yeux et nos rires sentent le vin." J'ai l'impression qu'à trop vouloir trouver des phrases originales ou élégantes, vous en faites trop .

"Plus tard, c'est papa qui pleure...'elle le frappait à coups de ceinture."

Cette partie de texte semble posée là comme venue de nulle part.

"cette eau furieusement indifférente et moralement vide. " Une eau moralement vide ?

En face de la mer notre lien familial s'épanouit doucement comme une plaie qui s'ouvre.
Pour moi un lien familial qui s’épanouit c’est positif, je ne comprends donc pas la comparaison avec une plaie qui s’ouvre, qui semble plutôt négatif et douloureux

Je trouve l'idée intéressante, ces vignettes comme des photos souvenirs, mais le traitement de l'écriture m'a gênée à de nombreuses reprises ainsi que les différents temps employés

Une autre fois sans doute.

   izabouille   
24/11/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
On dirait plus une chronique qu'une nouvelle. Ce n'est pas vraiment une histoire, plutôt une suite d'idées ou de souvenirs, du moins c'est ce que j'ai ressenti en la lisant. Il n'y a pas vraiment de fil auquel s'accrocher et c'est raconté de manière assez plate.

Iza en EL

   toc-art   
28/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,


J'aime beaucoup ce genre de textes. je trouve qu'il y a là une vraie atmosphère nostalgique, presque morbide sur la fuite du temps, sur un petit monde familial bancal, plein de non-dits, dont on ne saisit pas tout, comme au bord d'un précipice, et dont on pressent qu'il est en train de disparaître. Le narrateur en savoure les derniers éclats avec une mélancolie à la fois douloureuse et ensoleillée qui m'a touché. L'avant dernière phrase, qui donne son titre au texte, est magnifique dans la complexité qu'elle révèle sur la situation familiale.

Deux bémols :


- l'aspect inopérant du début du texte où l'auteur semble se chercher, j'aurais viré les 3 premiers alinéas et démarré à "Tous les étés, papa…", quitte à réintroduire un peu plus loin le paragraphe "Papa propose toujours aux femmes…"

- une recherche parfois un peu affectée de l'effet poétique

Un texte perfectible donc (mais lequel ne l'est pas ?) mais que j'ai aimé.

   Donaldo75   
10/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Je ne suis d'habitude pas preneur de ce type de texte intimiste, livré ça et là au lecteur qui doit s'immerger dans des non-dits, des références secrètes et des images qui peuvent totalement lui échapper. C'est risqué, et j'avoue tirer mon chapeau à celles et à ceux qui s'y essaient.

Cette fois-ci, j'ai plutôt bien aimé ma lecture. Peut-être parce que je suis à des antipodes de ce monde, de ces sensations et de ce vécu. Du coup, rien ne vient parasiter ma lecture. Puis-je l'expliquer ? Non. Comme je le définis plus haut, ce texte intimiste livre ça et là des souvenirs, des images, des références et il faut être dans les dispositions adéquates pour ne pas trouver l'ensemble confus, même si la trame est en réalité évidente et bien tissée.

Bravo !

   ikran   
10/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Salut Keanu !

Je l'avais déjà lu, c'est un joli texte, très littéraliste dans sa traduction du réel.

Il est très restreint, comme contenu dans un cadre, comme s'il ne fallait pas que l'écriture se révèle à nous dans son entièreté, de peur de ternir ce sentiment de perfection que la méthode engendre.

Il contient toutefois des phases de belle sincérité !

Merci pour ce partage !

   Corto   
10/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai un peu l'impression de lire une ébauche qui pourrait après travail devenir une vraie nouvelle. Beaucoup d'éléments factuels sont présents mais il reste à les mettre en forme pour capter, rythmer une impatience, apporter de belles images qui pourront séduire le lecteur.
Le début m'a déçu et j'ai commencé à accrocher avec "Certains jours on se mêle à la foule en bas de la Canebière ". Il allait enfin se passer quelque chose d'inattendu.
Cela continue d'ailleurs avec "Après vingt et une heures cette cour devient notre arrière-monde..." où "Justine chante bien, elle ferme les yeux et sa fragilité comporte quelque chose d'aquatique."
Le vécu peut donc donner des sensations chaudes, qu'on voudra garder en mémoire. Ce qui justifiera "En face de la mer notre lien familial s'épanouit doucement".
A vous lire une autre fois.

   Raoul   
14/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonsoir,
J'aime bien ce texte, qui pourrait durer encore, pour la vie qu'il embrasse, comme un peu ivre de lui-même et de ses marges.
Des phrases qui s'en roulent, une faconde, des bribes sonores et musicales. Sensible, populaire et littéraire en même temps.
Une lberté de ton qui se lit fluide et où l'on découvre des grains de sel rocailleux du hazard "impressionniste" et ensoleillé très maîtrisé.
Beau texte. Merci pour cette lecture.

   Lulu   
17/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Keanu,

J'ai d'abord bien aimé ce texte qui s'annonçait tout plein de chaleur et de souvenirs. Cette phrase, "Je me souviens", est à elle seule riche de tout ce qu'elle peut apporter… Le début de ce texte m'a donc enchantée.

Cependant, ensuite, si j'ai aimé voir ou découvrir tous ces personnages rassemblés dans une ambiance d'été, je me suis rendue compte, au fil de ma lecture, que je ne savais plus qui était qui. Si cela semble évident pour vous, je trouve qu'on s'y perd un peu. On retient un prénom, puis, plus loin, peut-être parce qu'il y a du monde pour un texte aussi court, on ne sait plus très bien de qui il s'agit, ce que j'ai trouvé regrettable.

J'ai trouvé ce passage peu intéressant : "le ventre encore plein de calamar"... Le regard porté ici sur les personnages me semble, en fait, tout simplement étrange, à tout le moins inintéressant. Avis tout personnel…

J'ai constaté qu'on passait du "Nous" au "On" et inversement, sans forcément trop de cohérence dans le choix des pronoms.

Cela dit, j'ai aimé l'ambiance de ce texte qui pourrait être encore plus touchant, en ce qui me concerne, si j'avais pu retenir, dans mon esprit, un peu plus de vos personnages.

Enfin, j'ai adoré votre dernière phrase : "Papa nous dit qu'à Marseille la lumière donne l'impression de vivre." C'est à la fois une belle conclusion, et une belle ouverture sur une réflexion que peut développer le lecteur au terme de sa lecture.

Mes encouragements.

   stony   
13/1/2019
J'ai relu une deuxième fois, mais n'ai toujours pas compris où ce texte voulait en venir. Je pense être passé à côté du message, désolé.

Pour ce qui concerne la forme, en revanche, je peux vous dire que je trouve votre écriture intéressante car elle illustre un concept qui m'intéresse beaucoup : le contraste entre le climat et l'écriture, et je pense que c'est précisément ce contraste qui crée le climat, a priori à l'opposé de ce que l'écriture devrait créer.
Vous vous attardez sur des détails insignifiants ou qui paraissent insignifiants, mais affichez en revanche une désinvolture à l'égard d'éléments importants ou plus impliquant émotionnellement ("Papa fait une crise d'hypertension, presque un AVC.", "Il nous dit que mémé l'aimait terriblement, qu'elle était alcoolique et qu'elle le frappait à coups de ceinture.").
Ce contraste crée une tension dans une ambiance pourtant calme.

Cette tension semble se créer autour de la personne du père. Peut-être d'ailleurs est-ce cela que je n'ai pas su comprendre lors de mes deux lectures. Le père semble perdu et les liens se perdent en même temps qu'il se perd ("Maman va marcher seule au bord de l'étang de Berre."), les deux dernières phrases prenant alors leur sens.
Il y a des choses à lire dans ce qui n'est pas écrit. Et les éléments qui peuvent paraître insignifiants donnent de la présence humaine sans qu'ils ne soient du tout ennuyeux à lire.

Ecriture très intéressante, vraiment.

Il s'agit déjà d'une lecture ancienne pour moi, mais votre texte n'est pas sans me rappeler "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan.

Ah, j'oubliais !... la conjugaison est intéressante aussi et participe sans doute du climat général. Le présent est de loin le temps principal, bien que tous les événements relatés ne soient pas concomitants, ce qui donne vraisemblablement cette impression d'événements et de sentiments qui s'entrechoquent, se bousculent dans une unique tension. Ce présent de conjugaison est moins lié aux actions elles-mêmes qu'au climat dans lequel elles baignent.


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