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Sentimental/Romanesque
Keanu : Le fil
 Publié le 30/06/22  -  10 commentaires  -  4850 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur


Le fil


Lorsque papou s'écorche l'orteil sur la dalle en bois de la piscine, le sang coule avec l'abondance et la fluidité des rivières, car papou prend des anticoagulants. Je regarde la tornade de rubans rouges s'effranger dans l'eau bleue, l'orteil mat de papou qui saigne sur la dalle en bois, et je me souviens que le chat s'est blessé hier à la patte sur le grillage près du portail. Le chat offert récemment par ma tante produit une petite distorsion dans le paysage des rituels en raturant de ses griffes le dessin du jardin que l’on croyait achevé. Le chat apporte un peu de compagnie, un peu de tendresse et d’étonnement, un peu de lien charnel au crépuscule. Papou s'occupe bien du chat, ce qui le fait devenir parent. Manou, qui n'a jamais cessé d'être mère, s'occupe du chat comme elle s'est toujours occupée de tout, de ses enfants, des enfants des autres, de son mari. Les jambes de papou cèdent, ses bras pendent, ses muscles fondent, mais il lui reste encore assez de force pour entamer de nouveaux cycles ; il a honte de retomber dans l’enfance qu’il n’a jamais complètement quittée, alors veiller sur un animal le fait devenir parent et l'inquiète plus que de raison quand le chat, avec toute son indépendance, ne revient pas dans la maison le soir. Lorsque papou s'écorche l'orteil sur la dalle en bois de la piscine, manou commence à se lever, mais je la devance. En allant chercher un pansement pour soigner le corps de papou, je pense à la modeste salade de pâtes que j'ai préparée la veille au soir, à l'odeur du pesto de roquette, des olives, des câpres et de l'ail, à l'eau de la mozzarella dans l'évier et surtout à la pulpe rouge des tomates. Je pense à cette petite cuisine que je connais depuis mon enfance et à l'intérieur de laquelle je n'avais jamais pu explorer le secret des placards, distinguer les cliquetis des différents ustensiles, participer à la vie fonctionnelle, mousseuse, aromatique et crépitante, puisque manou nourrit la Terre entière depuis des temps immémoriaux, puisque les hommes ne cuisinent pas au sein de cette maison. Je pense au dos anguleux de manou, entouré par un cercle de souvenirs et de chuchotements, qui fume une cigarette sur la terrasse lorsque je prépare à manger. Je pense que je ne cuisinerai jamais aussi bien qu’elle, puisque c'est son domaine, sa vie savante et sa vie volée, son temple qu'elle me regarde profaner avec un demi-sourire, puisque l'on m'a toujours octroyé la liberté des espaces extérieurs, la jouissance sans devoir, le vacarme des grands gestes pour soi au lieu du silence de la minutie pour les autres. Alors, au moment de soigner papou, d'appliquer le pansement sur la petite fontaine de son orteil ancien, je sens le regard de manou et mes mains se mettent légèrement à trembler, je sens cette lente géographie de la honte d'être enfant et me rends compte que papou, lui aussi, tremble depuis de longues années. Le temps se ralentit tandis que je me penche pour appliquer le pansement sur la plaie rouge de papou, alors je me rappelle de ses mains qui tremblent en servant le rosé, alors je me rappelle de papa qui tremble lorsqu'il signe un document, alors je me rappelle de papou qui cesse de trembler après quelques verres, alors je me rappelle de papa qui cache les bouteilles de mémé sous son lit, alors je me rappelle de moi qui bois pour ne pas que mes mains tremblent en public, alors je me rappelle de la généalogie de la honte et de l'alcool chez les hommes tremblants de ma famille. Alors je pense à la place de Camille qui vient de maman qui vient de manou, à cette lignée des femmes de ma famille qui n’ont pas toujours désiré soigner les enfants de leurs mains, alors je pense à maman qui applique à la place de Lilou la crème pour l'eczéma sur mon dos, alors je pense à maman qui demande un massage à Lilou pour créer un lien avec le corps de la compagne de son fils. Alors je me souviens que j'ai posé hier soir une main sur le dos de papou et que cela faisait bien longtemps que je ne l'avais pas touché, alors je me souviens que j'ai aperçu au milieu de la nuit l'ombre de papou parler tendrement au chat blessé et poser une paume guérisseuse dans sa fourrure. Alors je regarde la chaux blanche du pigeonnier envahie par la vigne vierge de la maison se découper dans le ciel, alors je me dis qu'il doit bien être possible d'entamer de nouveaux cycles dans le paysage immortel de ce jardin, alors mon grand-père regarde son tremblement à travers le mien lorsque j'applique le pansement sur la plaie de son orteil ridé, alors manou me regarde la délester du corps de papou, du corps de la maison, d’un bref instant de soin à la tombée du soir, alors je pense à quel point il est difficile de léguer ses blessures, alors j'exsude mille légendes sanguines à partir de cette encre, alors je me rends compte que coulisse entre nos corps un fil invisible.


 
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   socque   
6/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Eh bien, je suis plutôt scotchée. Beaucoup de tendresse dans cette nouvelle et aucune mièvrerie ni dissimulation de la difficulté fondamentale d'être. Beaucoup me semble dit en peu de mots, et surtout en évitant toute pesanteur moraliste.
Je pense que vous avez eu raison d'adopter cette présentation en pavé, un unique paragraphe, cela correspond pour moi à la manière dont les êtres sont rassemblés en pelote dans la famille évoquée, le fil qui les rassemble s'enroule sur lui-même. Un choix de mise en page audacieux et cohérent.

J'ai relevé en passant ce bout de phrase tout simple et remarquable à mes yeux :
manou nourrit la Terre entière depuis des temps immémoriaux,

   AnnaPanizzi   
8/6/2022
 a aimé ce texte 
Pas ↓
Bonjour,

Je dois avouer que j'en avais déjà ras la frange au bout de trois lignes, mais j'ai persévéré pour savoir où ça voulait en venir. À rien en fait. L'avoir écrit en un seul bloc monolithique sans respiration n'aide pas non plus le lecteur à essayer de s'immerger dans ce récit plat comme une crêpe. Papou s'est fait bobo au peton et on lui met un pansement. Tout va bien !

Anna en EL

   Vilmon   
15/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Une réflexion intéressante à propos des liens de famille et les gestes sans parole qui les tisses. Pour la forme, j’ai trouvé qu’il y a beaucoup trop de « alors » à la fin. Je comprends que l’intension est d’indiquer une succession en cascade de points que le personnage prend conscience. Peut-être qu’une suite de phrase débutant par « que » aurait pu fonctionner. Ou indiquer en préambule au lecteur que le personnage réalise en série plusieurs points. J’ai apprécié bien que j’ai trouvé les phrases longues.

   Cat   
20/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Dans le style écriture automatique se déroule le fil d'une vie mêlée à d'autres vies. Maillon aboutissant d'une chaîne qui entretient un lien particulier avec les autres maillons.

Le méli-mélo qui en résulte, au gré des virgules et des points, nous parle de transmission, de secrets de familles, d'héritage. Mais aussi d'amour, de sous-jacentes jalousies, de rivalités. Le tout avec une infinie et douloureuse tendresse. C'est d'ailleurs elle, ce fil dont il est question dans le titre. Elle qui emporte mon adhésion.

C'est l'histoire de la vie dans tous ses états, vue sous des angles différents mais qui finalement se rejoignent.
Une vie avec tout ce qui la remplit entre le naître et le mourir.

Le tout est dit en vrac, dans un fouillis maîtrisé qui suit son fil sans ciller, ricochant d'un fait à des réflexions que l'on suit avec intérêt. Il n'y manque rien, car il y a suffisamment d'ouverture et d'espace pour que la lectrice que je suis recolle les morceaux entre les non-dits, les étoffant avec l'imagination dérivée de sa propre expérience d'un vécu parmi ses familiers.

D'avoir personnifié le récit avec Papou et Manou est une excellente idée. Cela le rend tout de suite plus empathique.

Au sortir de ma lecture j'ai un avis mitigé. Cette histoire ne mériterait-elle pas une nouvelle en bonne et due forme, avec ses paragraphes, ses sauts-de-ligne, etc... ?

Ou bien, est-ce que ce côté haletant qui donne toute son originalité à l'histoire, suffit-il  ?

Je suis incapable de trancher, car j'ai pris plaisir à lire en l'état ce condensé d'histoire, même s'il n'en faudrait pas davantage.

L'écriture est claire, plaisante à suivre. Elle contraste agréablement avec l'impression du pavé proposé à la lecture.


Cat en EL

   senglar   
30/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Keanu,


Un texte qui laisse songeur, on est dedans et on reste dedans comme dans une pelote, le fil de la fin s'enroule sur lui-même, est à la fois au début et à la fin de la pelote comme un serpent qui se mord la queue, et protège, la pelote est chaude et fragile à la fois, sa chaleur tient de la fièvre et le fil est un rempart.

On voudrait que le cocon ici évoqué soit sympathique mais on ne le sait pas, son coeur tremblant se recroqueville et l'on se sent vaguement gêné car à la fois ému et exclus.

Cette famille-là est une bouloche, à la fois duveteuse et vaguement repoussante, dérangeante. Elle est émanation et champ de mites. Vais-je chercher les ciseaux au risque de me couper et de trembler moi-aussi ?

Mon regard est à la fois apitoyé et vaguement détaché. J'ai peur là où je devrais aimer. J'ai peur car je n'ai pas là ma place.

Je dois laisser saigner ce texte, je suis un étranger.


Forte impression !

   Angieblue   
30/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
C'est vraiment hypnotique avec cet enchaînement d'idées que vous enfilez et qui filent à toute vitesse sans qu'on en perde le fil.
La forme est en symbiose parfaite avec le fond: la filiation, l'héritage génétique qui se transmet de génération en génération comme l'alcoolisme que vous imagez parfaitement avec cette histoire de mains qui tremblent de père en fils. Et tout s'emboîte et s'imbrique parfaitement, tout se transmet, se répète d'où votre jeu sur les répétitions. Vous l'évoquez également subtilement avec cette histoire de toucher qui passe de corps en corps. ça fonctionne comme une arborescence et c'est cyclique comme dans la nature.
Et oui, c'est une plaie, une blessure qui s'écoule et s'étend comme une rivière.
Enfin, superbe la fin avec cette mise en abîme, ce retour sur le travail d'écriture de votre texte, faire couler l'encre comme coule cette malédiction du sang.
Pas si difficile pour l'auteur de "léguer ses blessures".
Bravo! Excellent travail technique sur le fond comme sur la forme!

   Vincente   
2/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un petit orteil écorché et puis toute une vie qui se pelotonne, en fait qui se détricote… en un vaste enchaînement qui se déchaîne abondamment pourtant.

Quelle incisive manière que de ré-établir des pans mémorables d'une vie modeste, à hauteur d'intimité, là dans le for d'un intérieur plein de sensibilité ! J'ai beaucoup aimé suivre ce détricotage existentiel où, au travers de petites histoires de sa vie, le narrateur énonce une appréciation philosophique de comment il se voit, il s'aperçoit dans ce monde complexe, si enchevêtré. Mais la vie n'est jamais simple, complexe et singulière pour chacun ; celle-ci ne manque pas d'intérêt bien qu'anodine, elle nous invite sans réserve à y replacer en transparence nos occurrences qui lui ressemblent, elle est pétrie d'humanité.

L'écriture bien que très répétitive se lit aisément, de rebond en rebond, et se produit un tout qui fait sens au-delà de ses mots de tous les jours. Voilà un ensemble très plaisant, et assurément original.

PS : Je n'ai pas compris le choix (la volonté ?) de ne pas mettre de majuscule à "papou" et "manou". Est-ce pour les rendre "universels" ? Mais ainsi ils me semblent plus pauvres, neutres, presque banalisés, alors qu'avec majuscule, ils auraient gagné en identification, presqu'en nomination, en incarnation.

   Eskisse   
2/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une blessure et s'ouvre la plaie d'une famille abîmée...

J'ai aimé cette écriture du ressassement faisant émerger les générations, la lignée et empreinte d'attention et de douceur.
Pas de parole à voix haute, juste le silence de la transmission et l'écriture pour finir avec cette très belle expression :
"alors j'exsude mille légendes sanguines à partir de cette encre"
De la filiation au fil de la plume...
J'ai apprécié ma lecture.

   Canuelle   
2/7/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Comment dire les choses sans les dire est toujours un exercice de style! Bravo pour cet essai de démêler les fils que tisse une famille entre les branches rapportées et les différentes générations....
Et le chat qui se faufile.

La lecture en un seul bloc est difficile pour moi. Pas de respiration. Mais la brièveté des phrases et leur concision viennent contrecarrer heureusement cet effet.

Les images sont très présentes, un peu comme un film. Les couleurs, les lieux, les corps, les déplacements.

Enfin, j'ai été sensible à la façon dont les sentiments sont décrits. A la fois, à distance et à la fois dedans. Une belle tranche de vie familiale.

   Pouet   
2/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Slt,

peut-être un peu comme une fermeture-éclair de lucidité accompagnant ou renforçant le fil ténu éthylico-généalogique ; mieux vaut panser l'instant là où se plantent les pieds et laisser s'écouler le passé en gouttes de sang et d'alcool mélangées.
De l'hérédité qui ne saurait errer dans l'aridité même si les jeux de maux importent peu... d'un futur qui regarde ses pas, dans les projets nus d'une progéniture.

D'ailleurs pas si évident pour moi de laisser une trace de lecture qui veuille dire ou qui fasse sens, c'est un peu glissant un ressenti.

En tout cas il y a quelque chose qui semble s'agiter, ou rebondir ou rester là en attendant qu'on s'en saisisse, sans trop savoir à quoi ça sert, ou si même cela devrait servir, quelque chose qui somnole à l'intérieur et qui sans doute cherche à nous ressembler à notre insu.

Je ne sais pas non plus si lire l'ensemble d'un bloc fut agréable ou non, je n'arrive pas trop à me décider ; pourtant le regard posé en impose de véracité chassieuse et de quotidien immémorial.


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