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Réalisme/Historique
Kesseler : Sisyphe le cantonnier
 Publié le 28/12/18  -  7 commentaires  -  3821 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur

Dès l'aube, les fétus du balai poussent et repoussent les détritus, et Sisyphe le cantonnier pousse et repousse ses pierres.


Sisyphe le cantonnier


L'heure bleue retirant ses ultimes parures à la nuit, le cantonnier sépare du trottoir les feuilles mortes de la saison, un dégradé jaune et brun de guenilles éparses, et les fragments mornes des arbres déshabillés font bientôt place au sombre bitume. Ce sont ces squelettes nus et immobiles, que Sisyphe, une anonyme tête baissée sous les lampadaires aux pâles réverbérations, suit lentement. La longue ligne invariable au garde-à-vous surveille le sol sale, un étal d'innombrables denrées usagées.


Ses deux mains, armées d'un bouquet de fétus fluo, débarrassent du boulevard les carcasses de plastique, que les gloutons ont mâché par centaines. Les badauds, séduits par les illusions d'amusement des leurres graphiques publicitaires, ont chargé la cité des heures durant, abandonnant à la rue ces mosaïques aguicheuses.


Les fantômes du divertissement à usage unique, avec cette nouvelle invasion d'artifices, étalent sur le macadam insalubre leur mélasse moderne et insipide. Car le gourmand insatiable et invisible dévore en permanence, et sa masse ne faiblit jamais, bien au contraire.


Sisyphe et ses doubles le savent, ils en grattent les restes fades à chaque marée montante redescendue, acharnés à lustrer le bitume jusqu'à la disparition complète des feuilles mortes et des déchets. Est-ce un calvaire, une torture, une monomanie en déformation ?


Les passants foulent et fanent le décor urbain, et leur mépris pour la propreté se manifeste en couvrant la cité d'apparats futiles. Un ruissellement de cascade trompeur fait jaillir un filet d'eau, écoule son débit malpropre vers les égouts, car c'est là qu'est creusé l'envers de la ville renversée, un calque obscur de cavités asphyxiantes. Ce dédale de sous-sols infréquentables, interdit au commun des citadins, digère les ordures intarissables que les silhouettes solubles de tous ces Sisyphes prennent et reprennent. Leurs casquettes criardes fixent le sol à épousseter des souvenirs d'une nuit malpropre, elles dérivent et reviennent sur les artères bétonnées où la saleté, quotidienne et fidèle, déborde.


Ce labeur est-il une punition, une malédiction contemporaine ? À pas feutrés dans l'aurore, à tâtons sur l'avenue, se fond le double discret d'un autre nettoyeur que très vite, l'aube avale. La silhouette mâchée du cantonnier suit les lampadaires statiques entre les gouttes, car même lors des nuits pluvieuses, les pailles plastiques du balai grattent les filaments des lots amorphes de la gourmandise.


Ces déchets, des volumes de mille pigments dans mille couleurs, se confondent, recrachés par les ivrognes assommés. L'écho traînant de quelques voix éraillées poursuit des noceurs à la cervelle brûlée regagnant leurs abris, les irréductibles titubent encore en désordre avant de rentrer dissiper l'étourdissement dionysiaque. L'avalanche de breuvages dans les bitures bruyantes et urbaines les ont abattus, les voilà qui partent enfin sommeiller pendant qu'un trottoir impeccable rêvé par Sisyphe se dessine.


Le cantonnier n'est qu'une ombre, un serviteur glissant dans le labyrinthe des blocs immobiliers. Dans les pâtés concentrés de constructions fragiles, une heure s'est envolée depuis que le balai peine et frotte l'espace public.


La saleté amoncelée n'est que le pendant morcelé du rocher du supplice, qui retombe sans cesse et sans bruits. Sisyphe débarrasse l'avenue, impuissant à freiner l'éternel retour des ordures et lorsque sa tête se relève, ce n'est que pour détendre les muscles de sa nuque endolorie.


Mais voilà que l'ombre crochue d'un bec dépasse d'un essaim noir, et trafique le calme. Le croassement morbide des corneilles pousse une cacophonie aiguë sur les branches nues. Chaque matin, les volatiles aux cris stridents entravent ainsi l'heure bleue en la dérobant sans honte à la nuit.


 
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   Louison   
30/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai aimé l'histoire de ces éternels nettoyeurs invisibles et d'une certaine façon l'hommage qui est rendu à leur travail sans cesse recommencé, mais j'ai trouvé le style un peu trop ampoulé. La dernière phrase est particulièrement redondante et pompeuse.

J'ai trouvé malgré tout qu'il se dégageait une certaine poésie de ce texte, mais pour moi trop d'emphase.

Au plaisir de vous relire.

   plumette   
8/12/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Un sentiment curieux à la fin de ce texte: je l'ai trouvé trop écrit!
j'aime plutôt le sujet, cet inlassable travail d'un homme invisible. Le choix de le mettre en lumière par une langue travaillée est une forme d'hommage et cependant, je n'ai pas réussie à le voir vraiment cet homme au balai fluo.
En le nommant Sisyphe, l'auteur nous dit déjà beaucoup.

Dans les images proposées, j'ai eu du mal avec les carcasses de plastique que les gloutons ont mâché par centaines, de quoi s'agit-il exactement?
et les phrases suivantes qui sont une charge contre la publicité et la société de consommation m'ont paru trop alambiquées pour être efficace.

J'ai bien aimé la phrase qui clot le texte, me suit demandée si on ne se trouvait pas plutôt globalement dans de la prose poétique? ( mais je n'y connais rien!!)

Plumette

   FrenchKiss   
28/12/2018
La première phrase m’est tombée des mains : « L’heure bleue retirant ses ultimes parures à la nuit… »
J’ai traversé la suite comme des restes de sables mouvants qui collent aux pieds. Je vous souhaite de trouver ici quelques poètes que chaque aube ravit.

FrenchKiss
englué

   Donaldo75   
29/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Kesseler,

Je suis très content de lire de la prose poétique qui ne se prend pas pour de la poésie en prose. Ici, l'image est surchargée, surexposée, colorée à coups d'adjectifs et de vocabulaire symboliques. Le mythe de Sisyphe est déjà autoporteur en tant que tel mais ajouter la dimension urbaine à travers le personnage, que dis-je la fonction de cantonnier permet au lecteur de réfléchir à sa condition d'être social. C'est fort, pas trop bavard - risque souvent avéré dans la prose poétique qui traite de sujets graves - et vraiment bien écrit. Et la fin - quelle fin ! - est une apothéose réussie.

Bravo !

Donaldo

   vendularge   
29/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Moi, j'ai bien aimé cette transposition contemporaine et urbaine du mythe de Sisyphe. Il suffit d'observer les agents municipaux au petit matin ou la nuit aux abords du périphérique pour comprendre toute l'absurdité de certains de nos comportements.
Le sujet est traité avec une sorte de poésie sombre et "poisseuse" très bien vue, l'heure bleue et ses corneilles ajoutent un malaise et un certain désenchantement.

Un exercice très réussi de mon point de vue.
Merci
vendularge

   Corto   
30/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Voici une nouvelle poétique sur un sujet quasi nauséabond. De quoi m'attirer tout de suite...
Il balaie, il pousse, il accroche, il revient chaque jour et constate que tout est à refaire. Les insouciants, les crados, ou tout simplement la nature n'ont pas prévu qu'un jour cela s'arrête.
Que de métiers répétitifs et sans grand intérêt sont présents en sous-main: les égoutiers bien sûr, les éboueurs etc. "Ce labeur est-il une punition, une malédiction contemporaine ?" Même pas ! car il s'agit d'un maillon nécessaire dans notre vie contemporaine.
Seules quelques corneilles voudraient y prendre place. Mais ceci est une autre histoire...
Bravo.

   stony   
31/12/2018
My God ! Je me demandais bien comment je pourrais commenter ceci, mais finalement, je n'ai eu qu'à pomper votre texte : un leurre graphique publicitaire.

Dès la première phrase, le slogan est affiché en très grand : "VOUS ALLEZ VOIR CE QUE C'EST QUE LA POÉSIE, BRAVES GENS !"

Pour moi, c'est exactement ce qu'elle n'est pas.
Bon, en même temps, c'est vrai, je ne sais pas exactement ce qu'elle est. C'est pas grave, je continuerai de chercher.


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