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Science-fiction
kullab : Le lézard
 Publié le 18/12/11  -  5 commentaires  -  21680 caractères  -  101 lectures    Autres textes du même auteur

Lorsque Albert Schultz se présenta enfin devant le conseil d’administration extraordinaire, son être tout entier dégageait, plus encore qu’à l’accoutumée, une impression d’extrême morbidité. C’est qu’il avait l’air, avec ses cheveux gras qui lui collaient au visage...


Le lézard


Lorsque Albert Schultz se présenta enfin devant le conseil d’administration extraordinaire, son être tout entier dégageait, plus encore qu’à l’accoutumée, une impression d’extrême morbidité. C’est qu’il avait l’air, avec ses cheveux gras qui lui collaient au visage, ses rides sales et profondes, ses larges poches sous les yeux et ses bras maigres que laissaient paraître les manches flottantes de son costume devenu trop large, d’un vieux mendiant crasseux à qui l’on aurait donné des vêtements trop grands pour lui. Seuls ses regards vifs et fuyants contrastaient avec son aspect profondément dépressif. Jusqu’ici, la discussion entre les membres du conseil avait été exceptionnellement animée, certains se désolant du manque de clairvoyance du président, d’autres au contraire estimant que la situation était imprévisible ; l’impact de l’entrée du président sur l’assistance fut tel que tout le monde se tut sur le champ. Tous remarquèrent que le président se déplaçait avec difficulté. L’un des conseillers se leva pour l’aider à reculer son siège et à prendre place autour de la large table ovale. Un long silence s’ensuivit. Le président fit mine de chercher quelque chose dans ses dossiers ; il en extirpait une feuille, la retournait, la replaçait, fouillait encore pour en saisir une autre, la retournait à son tour puis la replaçait à nouveau… Au bout d’un certain temps, l’homme situé à ses côtés lui saisit le bras et le président, à la stupeur de tous, laissa échapper un cri.


– Albert, allons, calmez-vous… chuchota l’homme en jetant un regard inquiet alentour.


Albert Schultz posa un regard étrange sur son directeur général. « A-t-il perdu la raison ? » commençait-on à se demander dans l’assistance. Mais le président sembla reprendre ses esprits et, à la façon dont il s’adressa à ses conseillers, ceux-ci comprirent que les conséquences des derniers événements leur avaient probablement échappé.


– Pour ne rien vous cacher, commença le président d’une voix tremblante, la situation est préoccupante…

– Monsieur le président, s’il s’agit des ventes, dit quelqu’un, je suis sûr que nous…

– Ah ! Ne me parlez pas des ventes ! gronda le président en frappant la table.


Il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver son calme. Sa respiration, sifflante et saccadée, l’empêchait de continuer. De fines gouttes de sueur perlaient sur son front et glissaient le long de ses maigres cheveux. Il prit finalement une longue inspiration et laissa tomber, dans un souffle :


– Nous sommes fichus…


Puis il se couvrit le visage des deux mains et laissa échapper un long sanglot.


– Monsieur le président, intervint le directeur général, dois-je vous rappeler que nous avons déjà, par de nombreuses occasions, affronté avec succès des situations autrement plus difficiles ?

– Mais mon cher Roger, vous ne comprenez pas… Il ne s’agit pas de la compagnie ! Nous sommes fichus ! Vous ! Moi ! Tous autant que nous sommes !


Un murmure parcourut l’audience. Quelques conseillers voulurent quitter la salle mais le directeur général, d’un geste, leur intima de se rasseoir.


– Albert, souffla le directeur général, voulez-vous bien vous calmer et nous expliquer ?

– Non, ça ne servirait à rien…


Le président se leva et franchit la porte en titubant, sans prononcer un mot.

De retour dans son véhicule, Albert consulta sa montre et demanda à son chauffeur et garde du corps, Fabrice, d’allumer le récepteur. La voix métallique du journal d’information annonçait justement, conformément au communiqué qu’il avait envoyé plus tôt dans la journée, que les sachets produits ces dernières semaines ne devaient pas être consommés.


– Direction la maison ? demanda Fabrice.

– Oui, ça vaut mieux. Je n’aurais pas dû venir, où avais-je la tête ?


Après un instant d’hésitation, le chauffeur hasarda :


– Cette histoire de sachets, monsieur, c’est embêtant ?

– Vous avez une sortie de prévue ce soir, Fabrice ?

– Non monsieur, pas que je sache…

– Très bien. Ne quittez la maison sous aucun prétexte.


Une pluie légère se mit à tomber, qui s’intensifiait peu à peu, tandis qu’au loin le soleil disparaissait derrière les tours du centre-ville.


– Je n’aime pas ça, grogna Fabrice. Ça va les faire sortir, avec leurs sales yeux qui brillent…


Albert n’écoutait plus. Perdu dans ses pensées, il laissait errer ses regards le long des façades grises des immeubles. De rares passants s’attardaient encore dans les rues. La plupart pressaient le pas et jetaient de temps à autre un regard inquiet vers le ciel. Albert sentit les muscles endoloris de ses épaules se détendre ; une langueur douce et enivrante se répandait en lui. Toute la tension accumulée ces dernières semaines s’évanouissait enfin. Il avait fini par accepter le fait que la partie était bel et bien terminée. En apprenant la terrible nouvelle, il avait d’abord senti peser sur lui une lourde responsabilité mais, après une courte réflexion, il était parvenu à se convaincre qu’il n’était finalement pas plus responsable qu’un autre ; il avait simplement été terriblement malchanceux. Car tout cela devait bien arriver un jour, c’était prévisible, et seuls les imbéciles pouvaient sincèrement l’ignorer. Seulement, il avait fallu que les choses se gâtent sous sa présidence. Et puis, n’avait-il pas toujours fait ce que les actionnaires, et parfois même le gouvernement, attendaient de lui ? De quelle marge de manœuvre avait-il réellement disposé ? Enfin, si le peuple avait avalé durant des siècles tous les régimes alimentaires qu’on avait cherché à lui imposer, ne pouvait-il pas s’en prendre qu’à lui-même ? Quoi qu’il en soit, tout cela n’aurait bientôt plus aucune importance. Dehors déjà, on distinguait par endroits, le long des caniveaux, les yeux rouges des grands lézards qui se faufilaient furtivement hors des regards d’égout. Parfois, une ombre massive surgissait d’un côté de la route, obligeant le véhicule à ralentir ou à faire une brusque embardée.


– C’est qu’elles n’ont pas peur, ces sales bêtes !

– Fabrice, qu’est-ce que vous faites ? Ne ralentissez pas !

– Mais monsieur… Je ne supporte pas le bruit que ça fait quand on les écrase… Vous savez bien, ça me remue les tripes !

– Accélérez, c’est un ordre ! C’est la dernière fois que je vous demande ça.


Au-dehors, une nuit noire s’était abattue sur la ville et la pluie s’intensifiait encore. Le véhicule fonçait dans les rues désertes, à peine éclairées par la lueur des phares.


– Vous savez qu’ils s’attaquent aux hommes, à présent ? demanda Fabrice après un court silence.

– Qui ça ?

– Les bêtes. La nuit dernière, une jeune fille qui rentrait chez elle après un cours du soir.

– Fadaises que tout cela…

– Non, monsieur, c’est vrai. Elles attaquent en groupe à ce qu’il paraît… Tout de même, ça fait froid dans le dos…


Deux heures plus tard, le véhicule s’extrayait enfin de la ville tentaculaire, laissant les derniers bâtiments derrière lui pour s’engager sur une petite route qui grimpait au milieu des collines. Ça et là, le long du chemin, luisaient dans la pénombre les entrées de luxueuses villas, vestiges des temps anciens que se partageaient les membres du gouvernement ainsi que quelques riches propriétaires. À chaque coin de rue, des sentinelles armées montaient la garde ; la plupart, reconnaissant le véhicule, interrompaient leur ronde à son passage pour effectuer un bref salut militaire. Après quelques détours, le véhicule s’immobilisa enfin devant un large portail qui glissa silencieusement devant lui.

Albert prit congé de son garde du corps et se rendit au sous-sol, en prenant soin de refermer le sas de sécurité derrière lui. Bien qu’il n’eût guère d’appétit, il se dirigea vers la salle des vivres. La pièce, tout en longueur, était bordée de trois niveaux d’étagères sur lesquelles reposaient toutes sortes de conserves et de sachets hermétiquement fermés. Au fond, une porte massive donnait accès à la salle de congélation, qui contenait les denrées périssables. Albert se mit à fouiller parmi les nombreux congélateurs et, après quelques minutes, il parvint à en extraire une petite boîte cylindrique soigneusement enveloppée dans un chiffon à carreaux roses et blancs. Sur l’étiquette, on pouvait lire : « Foie gras de prestige – Oies nourries au grain pur, garanti sans lézard – 03/11/2547 ». D’un second congélateur, il tira une bouteille de vin blanc, puis revint sur ses pas pour s’installer dans un petit salon privé de fenêtres mais décoré avec goût, dans lequel étaient disposés quatre somptueux fauteuils, une table basse ainsi qu’un large buffet de bois sculpté. Chacun des murs était orné d’une toile d’artiste ; ces œuvres, bien qu’acquises aux quatre coins du monde, n’en possédaient pas moins d’étranges similitudes : toutes représentaient en effet, sous des formes variées, quelque figure emblématique de la nature. La première, face à l’entrée, évoquait une immense cascade, jaillissant avec force d’une falaise de roc noir tel un geyser horizontal ; curieusement, par un étrange jeu de couleurs et de lumières, l’eau paraissait remonter vers sa source, pour aller se perdre à l’extrémité supérieure du tableau en de nombreux affluents dont les chemins tortueux s’enchevêtraient en une longue fuite vers l’horizon. Sur le mur de gauche, un lever de soleil arrosait de lumière pâle une myriade de petites collines sur lesquelles s’étendaient bois et prairies ; dans les champs, on apercevait vaches, tigres, éléphants, loups, girafes et moutons ; tout ce petit monde semblait vivre en parfaite harmonie. Face à cette œuvre, un autre soleil, couchant cette fois, dilué dans un ciel rose, surplombait une mer pourpre et immobile, implacable, qu’aucune ride ne venait troubler. Du côté de l’entrée se trouvait la toile la plus imposante ; elle représentait un chêne gigantesque dont les racines noueuses lacéraient le sol et dont les branches torturées, dénudées, semblaient se tordre de rage et de douleur dans un spasme nerveux qui semblait précéder l’asphyxie. Albert s’installa dans l’un des fauteuils, face au chêne, et sombra dans une profonde méditation. Soudain, alors qu’une étrange lueur avivait son regard, il se saisit de son transmetteur et demanda à Fabrice de le rejoindre en lui fournissant, au grand étonnement de ce dernier, le code d’accès du sous-sol. Après quelques instants, l’homme entra dans le petit salon en jetant des regards éberlués autour de lui.


– Alors, mon cher Fabrice, vous avez l’air perdu !

– C’est que… je ne soupçonnais pas… un endroit pareil… une grande cave tout au plus…

– Croyez-moi, vous n’avez encore rien vu. Installez-vous.


Fabrice prit place aux côtés de son maître. Il dévorait la pièce du regard. Ses yeux se figèrent bientôt sur la peinture qui se trouvait face à lui.


– Joli, n’est-ce pas ?

– Qu’est-ce que c’est ?

– Quoi donc ?

– Ces choses, là.

– Des animaux.

– Des animaux ?

– Oui, comme les lézards.

– Ce sont des lézards ?

– Non, c’est un peu plus compliqué. Comment vous dire… Les lézards sont aussi éloignés de ces animaux que nous sommes éloignés des lézards. Il s’agit de formes de vie différentes. Avant, on appelait ça des espèces. Ce sont des catégories de formes de vie, si vous voulez... Tenez, goûtez-moi ça.


Albert tira deux verres du buffet et les posa sur la table. Sous le regard ébahi de son chauffeur, il fit sauter le bouchon de la bouteille et remplit précautionneusement les deux récipients.


– Allez-y, n’ayez pas peur, goûtez.


Fabrice saisit délicatement son verre et le porta timidement à ses lèvres. Un sourire illumina son visage.


– C’est étrange !

– Fameux, n’est-ce pas ? Sucré et moelleux à la fois… Et ce petit arrière-goût de framboise… Vous ne comprenez goutte à ce que je raconte, n’est-ce pas ? Ce n’est pas grave. Maintenant que vous êtes initié à l’art de l’œnologie, laissez-moi vous proposer un petit accompagnement raffiné qui va vous émoustiller les papilles.


Albert tendit à Fabrice une petite rondelle de pain blanc sur laquelle reposait une épaisse tranche de foie gras.


– Goûtez-moi ça ! lança-t-il à l’adresse du chauffeur qui visiblement ne savait par où commencer.

– Allez-y, croquez ! Mordez-moi là-dedans, à pleines dents ! Comme cela, regardez !


Et pour montrer l’exemple, il se fourra une tartine entière dans la bouche. Le chauffeur, quant à lui, préféra redoubler de prudence : il avala d’abord un petit morceau de pain blanc puis, visiblement satisfait du résultat, se risqua enfin à goûter au foie gras. Cette fois encore, son regard étincela et un sourire radieux se peignit sur son visage.


– Tenez, servez-vous ! lui dit Albert, voilà des jours que j’ai perdu l’appétit, je ne sais plus quoi en faire, profitez-en !

– Mais enfin, qu’est-ce que c’est ?

– Regardez, c’est tiré du foie de cet animal-là, répondit Albert en désignant du doigt une petite oie tout en bas du tableau. Incroyable, n’est-ce pas ? Vous reprendrez bien un peu de vin ?

– Avec plaisir, monsieur. Mais dites-moi, cet animal, en possédez-vous ?

– Oh non, mon ami… Oh non…

– Mais alors ?

– Congelé, mon ami. Depuis des siècles.

– J’ai du mal à y croire…

– Je comprends, Fabrice, je comprends. À propos, comment vous sentez-vous ?

– Je ne me suis jamais senti aussi bien !

– Vraiment ? Vous êtes sûr ? C’est étrange… J’aurais pensé que…

– Qu’y a-t-il ? Oh ! Mon Dieu !


Une énorme tête de varan venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte. Sa gueule, figée dans une sorte de rictus atroce, laissait apparaître deux rangées de dents longues et acérées. Les écailles de son cou frottaient contre le montant de la porte dans un grincement rauque.


– Ne craignez rien, Fabrice. Je vous présente Smaug.

– Un lézard ! Ici ?

– Un dragon, plus précisément.

– Quelle horreur !

– Je vous dois quelques explications… Smaug, ouste ! Allez, dehors ! rugit Albert en tapant du pied pour faire déguerpir l’animal. Fabrice, allons, remettez-vous, vous êtes pâle comme un linge ! C’est un varan de compagnie, il n’y a rien à craindre ! Il est tout à fait inoffensif, je peux vous l’assurer. Tenez, ça va vous remettre d’aplomb, ajouta-t-il en tendant un nouveau verre de vin à son interlocuteur. Dites-moi, Fabrice, avez-vous déjà entendu parler des coutumes alimentaires des hommes du vingt-cinquième siècle ?

– Non…

– Je m’en doutais. Voyez-vous, mon cher ami, les informations que je vais vous révéler ici relèvent du secret d’État, mais tout cela n’a plus aucune importance. Jusqu’au vingt-cinquième siècle, les hommes absorbaient toutes sortes d’animaux et de végétaux, tous les jours, comme ce foie gras que vous avez su apprécier à sa juste valeur ainsi que ce vin délicieux, d’ailleurs issu d’un fruit autrefois dénommé raisin. Ne faites pas cette tête, mon ami. Manger était un art, les hommes de cette époque appelaient cela « gastronomie ». Tous les mets possédaient un goût qui leur était propre, chaque animal, fruit ou légume avait une saveur unique… Je ne peux qu’imaginer à quel point cela doit être difficile pour vous de vous figurer tout cela… Je vous inviterai à déguster d’autres spécialités tout à l’heure, cela vous donnera une meilleure idée. Bref, tout allait pour le mieux, mais survint alors une grande crise industrielle, financière, écologique et sociale, qui bouleversa de fond en comble l’ordre mondial. L’humanité, qui vivait dans la paix et la prospérité depuis plusieurs siècles, s’était multipliée sans limites et un beau jour, les ressources devinrent insuffisantes. Partout dans le monde, des conflits éclatèrent, pour l’eau également il est vrai mais surtout pour la nourriture. Les morts se comptaient par millions. C’est alors qu’une petite entreprise proposa de distribuer dans les zones lourdement touchées des sachets de poudre alimentaire que, par un procédé extrêmement innovant, elle parvenait à produire à bas prix et en très grandes quantités. Ces aliments possédaient de nombreuses carences et dans les années qui suivirent, beaucoup d’hommes en périrent. Or, les plus résistants s’adaptèrent. Fabrice, qu’y a-t-il ? Vous tremblez de la tête au pied, vous avez froid ?

– Je ne sais pas, je ne me sens pas très bien.

– Tenez, posez cette couverture sur vos genoux, je suis sûr que cela va passer. Où en étais-je ? Ah oui, donc quelques hommes s’étaient adaptés avec succès au nouvel aliment. La compagnie trouva le moyen d’améliorer sensiblement la qualité nutritionnelle des sachets et entreprit de les distribuer à travers le monde, au fur et à mesure que les conflits et la pauvreté s’étendaient. Bientôt, tout autre mode de production alimentaire fut abandonné, et c’est ainsi que les rares espèces animales qui jusqu’alors étaient parvenues à résister à la surexploitation et au surpeuplement humain s’éteignirent à leur tour.

– Vous voulez dire… Qu’il n’y a plus du tout d’animaux ?

– En avez-vous déjà vu ? Les dérèglements successifs de l’ensemble des écosystèmes, marins et terrestres, engendrés par l’activité humaine ont fini par anéantir l’ensemble du règne animal et végétal… Plus d’oies, plus de raisin !


Le garde du corps semblait plongé dans une profonde méditation. Ce faisant, il observait sa main gauche qui tremblait de plus en plus et tentait de la maîtriser en maintenant fermement son poignet de son autre main. Soudain, il redressa la tête. Sa voix tremblait.


– Mais… Et les lézards ?

– Vous ne voyez pas ?


Le visage de Fabrice se décomposa tandis qu’il commençait à entrevoir toute l’étendue de l’horreur des propos de son maître. Soudain, il bascula sur le sol et se mit à vomir en poussant de longs râles. Une fois passés les derniers spasmes, il parvint à s’asseoir à même le sol.


– Vous êtes un monstre…

– Peut-être, qui sait ? D’un autre côté, nous avons en quelque sorte sauvé l’humanité… Disons que c’était le prix à payer.

– Pourquoi les lézards ?

– Pour de nombreuses raisons. Ils sont charnus, volumineux et leurs besoins alimentaires sont limités. Douze repas par an suffisent en général. Surtout, ils sont carnivores, charognards et enfin, leur plus grande qualité est qu’ils sont anthropophages.

– Vous et vos fichus ancêtres, vous êtes la pire des horreurs !

– Mais enfin, réfléchissez un peu ! Vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez ! Des conflits, sur toute la surface du globe ! Des charniers à ciel ouvert, par centaines de milliers ! Pouvez-vous seulement imaginer l’horreur, la puanteur, l’insalubrité, les épidémies ravageuses ? Le typhus ? Le choléra ? Les lézards ont permis, en plus de mettre un terme au conflit, ce qui en soit est déjà remarquable, de régler définitivement tous ces problèmes. Vous devriez plutôt nous féliciter, vous ne croyez pas ?


À cet instant, Fabrice fut pris d’une violente crise de vomissements. La douleur des contractions le forçait chaque fois à se plier en deux. Au bout d’un moment, à bout de forces, il finit par s’affaisser sur le sol.


– Vous m’avez empoisonné pour que je ne parle pas, espèce de vieux sadique…

– Vous empoisonner, moi ? Pas du tout. J’ai seulement fait de vous le cobaye de ma toute dernière expérience, qui en réalité avait peu de chances d’aboutir…

– Je vais mourir, mon Dieu, je vais mourir…

– Nous allons tous mourir, Fabrice, et croyez-moi, j’en suis désolé. Il s’est passé quelque chose avec les lézards que nous ne parvenons pas à comprendre. Ils ont muté, évolué, appelez ça comme vous voulez mais le résultat reste le même : ils ne sont plus comestibles. Or nous sommes incapables de revenir en arrière. Comme je vous l’ai déjà expliqué, il n’y a presque plus d’animaux. Peut-être pourrait-on encore découvrir quelque oiseau isolé sur une île oubliée mais franchement, cela me surprendrait beaucoup. Les lézards sauvages, privés de prédateurs, se sont multipliés et ont envahi tous les espaces délaissés par l’homme, chose que nous n’avions pas prévue. Nous étions convaincus d’ailleurs qu’avec la raréfaction de leurs proies, la population des lézards aurait fini par se réguler d’elle-même mais il n’en est rien. Les lézards sont cannibales, ils se dévorent entre eux, et comme vous l’avez judicieusement remarqué ils chassent les humains, bien que le gouvernement fasse tout son possible pour cacher cette horrible vérité. Et voyez-vous, ma malheureuse expérience vient de démontrer que tout espoir de survie est désormais anéanti. Les gens de votre espèce ont développé, au fil des générations, une aptitude à s’alimenter exclusivement de poudre de lézard mais, ce faisant, ont perdu la capacité à assimiler d’autres types d’aliments. Quant à moi et mes quelques semblables, qui étions déjà incapables d’avaler ne serait-ce qu’une bouchée de votre précieuse pitance, nous sommes également dans une situation sans issue. Bientôt vous serez tous morts et nous n’aurons plus accès ni à l’eau ni à l’énergie qui permet de maintenir nos précieux congélateurs en fonctionnement.


Lorsqu’il eut terminé son monologue, Albert réalisa que Fabrice n’était plus. Il gisait à même le sol, baignant dans ses propres déjections, son œil éteint fixé sur l’œuvre pastorale. Albert poussa un profond soupir. Pour la première fois de sa longue existence d’anachorète, il se sentait terriblement seul. La porte grinça. Le dragon venimeux, attiré par l’odeur de mort, pénétra dans la pièce et sembla un instant hésiter, humant l’air de sa longue langue bifide. Soudain, faisant preuve d’un bon goût jusqu’alors insoupçonné, il fonça sur Albert, préférant sans doute à la charogne aux âpres relents de lézard la saveur d’une proie vivante et facile à attraper. Une fois la nuque de sa victime brisée d’un unique coup de dent, la bête entreprit de l’avaler tout entier, en prenant appui contre le chambranle de la porte.


 
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   socque   
23/11/2011
 a aimé ce texte 
Un peu
Je trouve l'idée trop rapidement et confusément exposée ; pour moi, l'histoire n'est pas claire du tout. D'abord, pourquoi Fabrice est-il si indigné à l'idée que les dirigeants du monde font manger des lézards à la population ? Il ne s'est jamais demandé en quoi consistaient les sachets ? Bon, maintenant à supposer qu'il y ait eu une telle régression dans l'éducation des masses et d'une manière générale dans la civilisation après les grandes guerres, comment expliquer que la société décrite paraisse si proche de la nôtre dans son abondance, avec immeubles et voitures ? Pour moi, cela n'est pas cohérent.
La fin est trop rapide aussi pour moi : Fabrice meurt, le varan se pointe, il croque son maître, hop voilà c'est fini. Très frustrant, je trouve.
À mon avis, donc, il serait intéressant de retravailler sur l'exposition de l'idée à la base du texte, et de le rendre moins hâtif. Parce que sinon, l'idée en soi n'est pas plus mauvaise qu'une autre ; une exposition plus soigneuse permettrait je pense au lecteur de mieux l'admettre.

"un chêne gigantesque dont les racines noueuses lacéraient le sol et dont les branches torturées, dénudées, semblaient se tordre de rage et de douleur dans un spasme nerveux qui semblait précéder l’asphyxie" : je trouve ce bout de phrase lourd, avec toutes ces relatives.

   Anonyme   
24/11/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Le problème de la faim et de l’alimentation de la planète est posé, dans ce texte, et avec sa solution. Et quelle solution ! On verra qu’elle n’en est pas une d’ailleurs, mais il est bien trop tard lorsqu’on s’en aperçoit, évidemment. C’est l’éternel risque de l’apprenti sorcier.
Ainsi, la solution à la faim du monde déboucherait sur la fin du monde ! Intéressant paradoxe.
Plus généralement, on peut déceler une vision très pessimiste de l’humanité et du futur qu’elle se prépare. D’une façon globale, toutes les solutions humaines sont vouées à l’échec et à la catastrophe, puisqu’elles sortent nécessairement du cadre de l’équilibre naturel de la création. La morale sous jacente démontre que ce sont encore les bêtes qui resteront maîtresses du terrain, simplement parce qu’elles sont strictement soumises aux lois naturelles. Alors que l’homme les a contournées, violées, déséquilibrées.
Intéressante donc, cette nouvelle, vue sous cet angle.
Reste, dans la rédaction quelques points qui me semblent à améliorer.
J’ai trouvé, par exemple, que l’arrivée d’Albert à son conseil d’administration est bien trop caricaturale. Cet homme, à la tête de cette entreprise, devrait avoir un meilleur empire sur lui-même, je crois, et être capable de donner le change, même devant la catastrophe.
Et d’ailleurs, tout de suite après, on le voit requinqué, l’esprit assez clair pour procéder à l’expérience qui confirmera ses craintes.
Il y a aussi un manque de crédibilité à propos des réserves alimentaires que s’est constitué Albert. Ne serait-ce que le vin blanc congelé. Il est bien difficile d’y croire.
Et j’ai trouvé bien longue et peu utile, la description minutieuse des tableaux qui ornent le « bunker » d’Albert.
J’ai relevé une erreur, me semble-t-il, dans le sens du mot « anachorète ». L’auteur écrit :

« Pour la première fois de sa longue existence d’anachorète, il se sentait terriblement seul. »
Cette phrase est un paradoxe en elle-même. Un anachorète est, par définition, un ermite, un solitaire, qui fuit la société et s’isole pour prier et méditer. Comment aurait-il pu diriger une entreprise, avoir une vie sociale, et même posséder du foie gras surgelé ?

   matcauth   
19/12/2011
 a aimé ce texte 
Un peu
une idée, qui aurait mérité d'être mieux et plus longuement développée. En effet, on note de nombreuses incohérences, ce n'est pas le mot, disons plutôt un manque de réalisme : comment est il possible que personne ne sache ce que contienne les sachets? personne ne les a analysés?

Albert semble choqué, il s'effondre, en larmes alors qu'il semblera plus tard avoir anticipé depuis un moment l'issue dramatique.
Le monde est trop peu dépeint, on aurait aimé en savoir plus.

Je pense qu'il y a trop de choses en lien avec notre époque. Par exemple, les conseils d'administration se déroulent de la même manière qu'aujourd'hui. J'aurais vu ça sous forme de téléconférence, de téléportation, que sais-je encore.
Bref, une bonne idée je pense qui mériterait plus de développements.

   Nachtzug   
31/1/2012
 a aimé ce texte 
Bien
L'idée est originale, et je trouve le déroulement assez haletant. Alfred est brossé en relief, je dirais même que l'on devine les crevasses où se nichent les ombres. Globalement, le style frais et l'agencement maîtrisé des scènes permet à ce récit d'anticipation original (c'est si rare!) de développer tout son mordant.
Par contre, la fin paraît trop moralisatrice, elle n'était pas nécessaire.

   David   
4/2/2012
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour Kullab,

La fin est abrupte et je n'ai pas vraiment marché dans ce scénario catastrophe où le dernier met devient immangeable. C'est peu crédible de réduire autant la chaine alimentaire, il n'y a rien sur le destin des végétaux par exemple, mais il me semble implicite qu'ils ont disparu également, la terre ne serait plus qu'un vivarium de cailloux, sans même un cactus. L'humanité divisée en deux races par leur régime alimentaire est aussi peu exploitée, j'ai trouvé, cette info arrive tardivement il me semble alors que ça doit être assez visuel comme différence.

Pour la forme, j'ai trouvé cette phrase du début maladroite : "C’est qu’il avait l’air, (avec ses cheveux gras qui lui collaient au visage, ses rides sales et profondes, ses larges poches sous les yeux et ses bras maigres que laissaient paraître les manches flottantes de son costume devenu trop large,) d’un vieux mendiant crasseux à qui l’on aurait donné des vêtements trop grands pour lui." L'incise que je met entre parenthèses est bien trop longue, et ne colle pas du tout avec le style du texte par ailleurs (et c'est tant mieux).

Un bon point ça serait la remarque du chauffeur sur le fait qu'il n'aime pas écraser les lézards, c'est presque un sentiment "fraternel" quand on apprendra que les lézards sont cannibales, et que c'est son aliment principal. Surtout que la sensiblerie, pour un personnage de garde du corps, ça ressortait je trouve.

Je me demande même s'il n'y a pas un jeu semblable à celui du roman de Pierre Boule, la fameuse "planète des singes", où le lecteur découvre à la fin que le narrateur n'est pas un humain mais un singe lui aussi, et que tous les sentiments de dégout ou de surprise précédent ne viennent pas du point de vue supposé pendant tout le récit.

Est-ce que Fabrice est un "lézard", et les membres du conseil d'administration, et les sentinelles ? En tout cas ça aurait fait une meilleure fin je crois.


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