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Réalisme/Historique
Laurent-Paul : Sous l'escalier
 Publié le 01/01/26  -  2 commentaires  -  4227 caractères  -  5 lectures    Autres textes du même auteur

Annie, réfugiée sous un escalier du collège, réfléchit à sa vie.


Sous l'escalier


Annie aimerait bien rester encore un peu au collège, seule, cachée dans le cagibi sous l’escalier du fond, celui que personne ne prend, derrière le panneau de moins d’un mètre carré que nul ne remarque et où donc nul ne va jamais regarder. Il y a quelques semaines, elle en a fait sauter le cadenas avec une pince coupante qu’elle avait dissimulée dans son sac de sport qui pour une fois a servi à quelque chose. Puis elle a posé un autre cadenas dont elle possède la clé. Depuis ce jour magnifique, à chaque récré du midi, elle va se faufiler dans le cagibi pour s’enfermer dans son royaume, toute seule, enfin tranquille.

Là, au lieu de manger les trucs pas bons de la cantine sous les regards moqueurs, elle peut se régaler de gâteaux et de bonbons tout en regardant son portable ; dans l’obscurité bienveillante animée de la seule lueur de son téléphone, nul ne peut la juger et elle peut enfin vivre.

Pour encore mieux jouir de son royaume, elle a persuadé sa famille d’accueil du moment de l’inscrire aux devoirs du soir. Elle y va une demi-heure, bâcle son travail sous les félicitations des profs ravis d’avoir une cancre qui s’est vaguement mise au travail ; puis elle va se cacher pour une courte heure de goinfrerie tranquille, jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller attraper le dernier bus, celui que personne ne prend, personne qu’elle ne connaisse en tout cas.

Mais aujourd’hui, il faut partir plus tôt. C’est vendredi et son père vient la chercher pour le week-end. Il est sorti de prison, il dit avoir rencontré Dieu ou Allah, enfin, il s’est trouvé un nouvel ami imaginaire pour adulte en manque de certitudes faciles. Il est encore plus débile qu’avant : il lui fait la morale, lui cause de pudeur, de respect de soi-même, de respect, de religion, alors qu’il a passé plus de temps enfermé que dehors. Quant à sa mère, Annie s’en moque : elle vit à trois cents kilomètres, c’est une inconnue et tant mieux. Qu’elle s’occupe de sa nouvelle famille et de ces frères et sœurs qu’elle n’a jamais vus.

La dernière sonnerie vient de hurler. Ses camarades qu’elle déteste sont déjà tous partis en hurlant joyeusement. La prof qui range ses affaires la presse de partir sans traîner davantage. Annie s’exécute, descend l’escalier du fond, celui que personne ne prend vu qu’il est le plus éloigné de la sortie. Elle descend vite et silencieusement, guettant les bruits et les formes. Un agent passe, un balai à la main, bougonnant sur les djeunes de maint’nant qui n’respectent rien. Elle est enfin devant le panneau, tout en bas, dans l’ombre accueillante. Certaine d’être seule, Annie ouvre, se glisse dans le cagibi et referme le panneau qui s’ouvre vers l’intérieur en le bloquant avec son sac. Elle y range le cadenas et en sort un paquet de bonbons qu’elle s’était réservé pour l’occasion.

Repue, protégée dans l’obscurité chaude presque humide, elle s’oublie, rêvasse, somnole puis s’endort franchement. Des voix tonitruantes qui résonnent dans les couloirs et l’escalier la réveillent d’un coup ; on hurle son nom, en boucle. Elle maugrée un putain et se cale de tout son large dos contre le panneau, et face à l’obscurité du mur, sous l’escalier, elle attend. Elle est patiente. Elle a toujours attendu : que son père sorte de prison, qu’il y retourne, que sa mère se manifeste, qu’ils l’oublient, que sa famille d’accueil soit accueillante, qu’on s’occupe d’elle, qu’on l’oublie enfin. Et l’oubli semble venir : le collège est à nouveau silencieux. Mais le temps qui passe s’étire et l’ennui se profile. Le paquet de bonbons est vidé. Elle a faim maintenant. Son portable lui indique qu’il est vingt heures passées. Maintenant, elle a mal au dos en plus d’avoir faim. Sans un bruit, elle sort de son royaume. Le collège, grand, vide et sombre lui semble être un château abandonné au silence dont elle serait la princesse oubliée qui vient de se réveiller.

Dehors, la nuit froide la sort de ses rêveries. Sa famille d’accueil et l’assistante sociale, affolées, sont là en quelques minutes après qu’elle les a appelées. Elle aime voir leur panique, et plus encore, elle adore ce qu’elles lui annoncent : son père, de rage de savoir sa fille introuvable, a tabassé la CPE. : il va retourner en prison.


 
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   Donaldo75   
28/12/2025
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
J'ai trouvé ce texte intense. La narration ne s'embarrasse pas de détails inutiles, concentre le relaté sur ce qui est important dans l'histoire sans rentrer dans de l'abstrait. Les passages, insérés dans des phrases classiques, ressemblant à du langage oral, donnent encore plus l'impression d'une vision documentaire, un peu comme dans l'émission "Striptease" qui captait le quotidien des gens sans l'habiller d'une mise en scène. Tout est dit en peu de mots, le rythme rend la lecture hypnotique.

La fin est une franche réussite elle aussi.

Je n'ai pas eu l'impression d'un manque de développement. La concision mélangée à la sobriété, cela a du bon quand elle est orchestrée de cette manière. La lecture devient presque visuelle mais en noir et blanc sans réel besoin d'accentuer le décor.

   Robot   
1/1/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Un vécu relaté sans pathos et sans effet de manche.
Tout est simplement dit et c'est ce qui donne de l'intensité au récit.


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