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Fantastique/Merveilleux
Leandrath : Cycle des Amberlirims - Aventures : 7 - Destin Scellé
 Publié le 27/01/09  -  1 commentaire  -  29365 caractères  -  18 lectures    Autres textes du même auteur

Pour clôturer la partie "Aventures" du cycle, un récit un peu plus sombre, dans lequel les épreuves poussent un héros à des choix discutables...


Cycle des Amberlirims - Aventures : 7 - Destin Scellé


La dernière nouvelle du premier cycle parle de Willem. Ce personnage est devenu l’allié des Amberlirims peu après leur arrivée fracassante en Idalness. Arrivée à laquelle il avait d’ailleurs assisté. Et malgré cela, il s’est enfui de son royaume au risque d’être accusé de désertion, pour leur éviter l’injustice d’être condamné à tort pour haute trahison. Le jeune homme a découvert une autre vie grâce à eux. Mais il n’avait pas fini de souffrir. Ce chapitre se déroule après le retour de Willem à Lavernus, et pendant que les Amberlirims sont (notamment) occupés à s’installer dans les Îles Dorées…


Voir partie 1 : Introduction – Préface


______________________________



Willemar Valmont, Commandant de la Huitième Cohorte de la Première Légion de Cavalerie lourde du Royaume de Lavernus, pour la seule et unique fois de son existence, fuyait le combat.


Il était en première ligne, défendant son pays contre le flot incessant des armées mortes de Stygie qui se déversait depuis des jours sur la frontière sud-est, quand cette soudaine angoisse l’avait saisi. Il se battait sans cesse depuis plusieurs jours, contre ces adversaires inépuisables et terrifiants, dont la seule stratégie semblait la destruction. Les coups pleuvaient autour de lui. Malgré ses dévastatrices charges, la cavalerie se retrouvait trop souvent submergée par la mêlée. Et encore une fois, il était au cœur de celle-ci, tranchant des chairs mortes depuis longtemps, mais qu’une malveillance impie animait malgré tout. Au milieu des cris et des râles, des gémissements et des hurlements terrifiants poussés par les morts-vivants, il luttait, quand cette griffe de glace l’avait transpercé. Depuis cet instant, elle lui étreignait le cœur plus cruellement que n’importe quel spectre de guerre n’aurait pu le faire.


Alors il chevauchait, ignorant ses blessures et le sang qui maculait son armure d’ordinaire étincelante. Indifférent aux gerbes de terres soulevées par les foulées de sa monture. Indifférent aussi à l’étendard qu’il avait abandonné, à son casque empanaché qui devait désormais s’enfoncer dans la boue, sous les pas des combattants inhumains. À travers la plaine, le spleypnir filait vers l’Ouest, là où la détresse poussait son cavalier.

Rien n’aurait pu le pousser à déserter le champ de bataille. Rien, en dehors de l’évanescent sourire de Wiona Vanquist, la belle Mage de Bataille d’Alvaciss, cité des arcanes. Sourire qui disparaissait lentement dans le néant, en même temps que croissait en Willem la douloureuse certitude d’une tragédie se déroulant au-delà de sa portée.


Il était plutôt terre-à-terre, et au grand dam de son père, n’avait jamais fait montre d’une grande affinité avec les forces occultes. Mais c’était pourtant bien de cela qu’il s’agissait quand la sinistre alarme retentissant dans son for intérieur le poussait à retourner auprès de celle qu’il avait toujours aimée.


Quatre jours de trajet ininterrompu l’amenèrent, hagard, aux portes de la cité. Son spleypnir s’écroula sous lui quand il lui permit enfin de s’arrêter. Les gardes en faction reconnurent l’armure et laissèrent passer ce qu’ils supposaient être un messager du front. Ils ne prêtèrent pas attention à l’étrange lueur qui brillait dans les yeux bleus du jeune homme qui gravissait en courant les marches de la ville, sa cape en lambeaux flottant derrière lui. Ils se contentèrent de saluer un officier.


Willem, d’une démarche d’automate, atteignit les hauts quartiers, et la demeure familiale des Vanquist. L’imposante bâtisse était ornée de longs rubans de tissus noirs. Tout le voisinage semblait partager l’impression de tristesse qu’elle dégageait, avec ses rideaux tirés, les fanions en berne, et les fleurs disparues des appuis de fenêtres. Le ciel gris lui-même voulait participer au drame, et laissait tomber sur les passants les mornes gouttelettes d’une pluie froide. Le décor lui criait que ses pires craintes étaient fondées, mais il s’accrochait à un vain et informulé espoir. Il se lança à l’assaut des portes, comme pour un ultime siège. Ces portes qu’il avait tant de fois franchies en ne souhaitant rien d’autre que croiser le regard de la magicienne aux longs cheveux auburn. Alors qu’il frappait de toutes ses maigres forces sur les lourds battants, le premier mot depuis quatre interminables journées franchit ses lèvres en un cri de désespoir :


- OUVREZ !


La porte vibra sous le choc. Willem s’obstina. Les gantelets de son armure écorchèrent ses phalanges à force de cogner sur le bois rendu indestructible par des siècles de charmes protecteurs. Du sang coula de ses poings serrés. Il ne put qu’adresser une nouvelle supplique impuissante :


- Ouvrez…


Le verrou s’anima, et le vieux majordome des Vanquist lui fit face, une épée à la main.


- Qui donc… commença-t-il avant de reconnaître Willem sous les séquelles du combat et de la route. Seigneur Valmont !


Il s’écarta et le jeune homme se précipita à l’intérieur, courant dans le grand escalier de marbre, jusqu’à la chambre de Lady Vanquist. Chaque mur, chaque tableau décorant le hall, chaque tenture lui renvoyait les images d’un passé si doux qu’il en avait les larmes aux yeux. Chaque pièce de cette maison lui racontait son histoire. Sous l’impulsion de son angoisse grandissante, il cria son nom.


- Wiona !


Mais il savait qu’il n’y aurait pas de réponse.


Il trébucha en arrivant à l’étage. La fatigue et la douleur l’entraînèrent au sol. De toute la maison, les domestiques accouraient. Ignorant leur soutien, il se mit à ramper entre eux, jusqu'à la porte de la chambre de la seule personne qui l’ait vraiment aimé.

Aménagée en salle funéraire, la pièce n’avait jamais été aussi fleurie. Sur le lit à baldaquin, au-dessus des couronnes d’une magnificence que la magie seule pouvait créer, gisait Wiona Vanquist. Son corps, entouré de sortilèges, serait à jamais préservé dans son éclatante beauté. Les yeux clos dans un sommeil qui ne connaîtrait pas de fin.


Péniblement dressé sur les genoux, sous les regards tristes des serviteurs, Willem Valmont se mit à frapper le sol jusqu’à briser le carrelage, espérant que la douleur physique le réveillerait de ce cauchemar. Mais rien ne changea. Et quand les bras du majordome le saisirent pour l’aider à se relever, il laissa s’écouler les plus amères larmes qu’il ait jamais versées.


Il resta là, assis par terre, contre la porte d’une chambre qui avait désormais perdu toute réminiscence agréable. Il demeura sans réaction des jours durant. Autour de lui les mouvements de la vie semblaient l’ignorer. Les prêtres virent emmener la dépouille de la Dame pour la porter à la crypte familiale. Les serviteurs poussèrent la porte pour s’enquérir de son état. Les fleurs disparurent de la chambre. La maison quitta le deuil. Lentement. Chaque jour le majordome de Vanquist vint porter au jeune homme de quoi manger. Sans succès. Quand il devint manifeste qu’il risquait ainsi sa santé, les serviteurs firent venir un guérisseur. Mais l’esprit de Willem refusait obstinément de revenir à la surface de sa conscience. Les yeux dans le vague, les bras croisés sur ses jambes fléchies, ses longues mèches couvrant à demi son visage, toujours engoncé dans son armure souillée, il semblait contempler la lumière pâle qui tombait depuis les hautes fenêtres. Sans aucune réaction.


Un matin, les Gardes de Sa Majesté se présentèrent, porteurs d’un ordre du Conseiller Brigess Valmont. Dans son état de faiblesse, et malgré l’indignation des domestiques, Willem ne put résister lorsque les hommes l’emmenèrent. Même cela ne parvint à le sortir de l’apathie dans laquelle il était plongé.


La conscience revint lentement à lui, et ce, malgré tous ses efforts. Il nageait dans les ténèbres, attendant l’instant de lassitude qui lui permettrait de couler. Puis il y eut ce son. Aigu, mélodieux. Il brisait un si long silence qu’il fut presque douloureux. Petit à petit il reconnut un chant d’oiseau. Mais il n’en avait que faire. Il voulait continuer à plonger, toujours plus profondément, à la recherche du visage de Wiona. Pourtant il se sentit tiré vers le haut. Vers une minable, persistante, désagréable lumière. Le volatile continuait sa litanie suraiguë, indifférent à la colère de Willem. Vint ensuite la chaleur, si inconfortable au milieu du néant du jeune homme. Elle voulait l’envelopper, l’étouffer. Et toutes ces sensations combinées mirent son âme au supplice. Tant et si bien qu’il y céda.


Il ouvrit les yeux, distinguant à présent la petite fenêtre, sur le rebord de laquelle s’époumonait une mésange aussi minuscule que pleine de vitalité.


Il n’avait aucun souvenir des derniers jours. Il ne se souvenait pas comment il était arrivé dans cette chambre sommaire. Ni qui étaient ces prêtres d’Hyperion qui l’entouraient. Par contre il se rappelait avec netteté de l’homme à la mine sévère, au visage dur encadré de cheveux bruns, et à la tenue portant les insignes du rang de Magister. Puis il se rappela pourquoi il était là… Wiona ne serait plus jamais à ses côtés. Et le sentiment de perte qui le saisit à nouveau lui arracha un soupir.


Brigess Valmont s’avança :


- Will… La mort n’est pas une solution.


Peut-être en d’autres circonstances aurait-il été frappé par le ton compatissant de son père. Mais ce jour-là, il se contenta de le fixer de son regard éteint. Il entendit vaguement les prêtres lui expliquer qu’ils avaient soigné ses blessures et restauré ses forces grâce à la magie divine. Mais aucun ne put lui expliquer pourquoi ils ne pouvaient ramener l’âme de Wiona. Pourquoi ne pouvaient-ils pas la ressusciter, pourquoi justement pas elle. Il les pressa de questions. Mais les prêtres d’Hyperion gardèrent un silence gêné. Les jours passèrent, et les visages familiers se succédèrent dans la petite chambre du Temple. L’officier qui lui annonça ses sanctions pour avoir quitté le front en pleine bataille n’osa même pas lever les yeux de sa proclamation. Quand on le somma de remettre ses insignes de commandement, il s’exécuta, sans la moindre émotion. Il ne formula qu’une seule requête : qu’on lui envoie quelqu’un qui pourrait lui dire ce qui s’était passé ce jour-là. Le prévôt de la cité délégua un porte-parole pour expliquer à Willem Valmont que Wiona Vanquist, Mage de Bataille, avait été assassinée dans son sommeil par un individu redoutable qui n’avait laissé aucun indice et que l’Arcanum avait lancé sa propre enquête, la leur s’étant arrêtée là. Willem le frappa si violemment qu’on entendit ses vertèbres craquer. Il fut emmené, inconscient, dans une autre chambre du Temple. Le soir même, Willem quittait la protection d’Hyperion pour le sanctuaire dédié à Hazelmes, Seigneur des morts et de l’éternité.


- Son âme est parmi les dieux.

- Ils l’ont jugée digne de figurer aux panthéons des âmes éternelles.

- Réjouissez-vous, car elle se trouve auprès de Sharlaniss.

- Son destin mortel était scellé.

- Seuls les dieux décident de qui peut vivre.

- Telle est la Loi d’Hazelmes.

- Son heure était venue, son âme à atteint un autre stade de l’existence.


Toutes ces ineptes paroles mystiques révoltèrent le jeune homme. Il ne rencontra rien d’autre de la part du clergé. De la part d’aucun clergé. Et progressivement, son esprit fit sauter les barrières de son éducation. Jusqu’à lui permettre d’imaginer la pire des trahisons. S’il ne pouvait pas faire revenir la femme qu’il aimait en suppliant les dieux, il leur arracherait son âme. Et il savait exactement qui disposait de ce genre de pouvoir.

Il ne mit personne au courant de son départ. Il quitta la ville une nuit, comme une ombre. C’était ce qu’il était devenu.


Les longs pans de son manteau sombre, serré à la taille par la ceinture qui soutenait sa longue épée, volaient tout autour de lui. Les vents changeants et violents venus de l’est agitaient les cheveux qu’il ne portait courts que sur la nuque. Perché sur le sommet d’une colline, il contemplait la bataille qui se déroulait en contrebas, sinistre vautour attendant la fin du carnage.


Les troupes non mortes de Stygie avaient lentement accru leur percée dans les terres. Maintenant, elles occupaient une vaste zone depuis la frontière. Indifférent aux centaines de vies qui prenaient fin sous ses yeux, il se détourna et reprit sa route. Il ne rencontra sur sa route que la désolation laissée par le passage des légions impies. Les guerriers morts ne s’importunaient pas de laisser des garnisons pour assurer leurs arrières. La brume recouvrant la plaine témoignait de leur passage. Elle avait quitté les marais pour les suivre, s’étendant en même temps qu’eux sur les plaines de Lavernus.


Willem traversa les terres putrides pour s’enfoncer dans la Forêt du Tourment des Âmes Éternelles, qui marquait la frontière avec les Baronnies Noires. Il en émergea dans les terres désolées de Stygie, sous un ciel obscurci à jamais par d’anciennes malédictions. N’était la ligne de feu à l’horizon qui témoignait de la présence d’un jour quelconque au-dehors, il n’y aurait eu que la Nuit pour régner en ces lieux. La Nuit, et les Barons.


Ignorant les créatures rôdant dans les ténèbres alentour, il parcourut plusieurs lieues avant de distinguer la silhouette d’une citadelle décharnée et sinistre, trônant aux abords d’un bosquet d’arbres rachitiques et menaçants. Sa rage le consumait au point de l’aveugler. Aussi, quand les premiers gardiens inhumains, étranges mélanges de fauves et d’humanoïdes démesurés, à la fois grotesques et effrayants, se portèrent à sa rencontre, il leur cria :


- Conduisez-moi à votre maître ! Maintenant !


La lueur furieuse dans les yeux des monstruosités vacilla, puis s’éteignit alors qu’elles s’approchaient, intriguées, de cet intrus. Elles se dressèrent, tournant leurs visages difformes vers les hautes tours de la citadelle noire, comme pour écouter les ordres transmis par l’air malsain. Et enfin, après une brève hésitation, elles escortèrent Willem jusqu’aux portes du donjon.


À l’intérieur, il dut trouver son chemin entre les alcôves obscures, les colonnades décorées de figures tourmentées, figées dans la pierre, et les pièces à l’atmosphère délétère de la citadelle stygienne. Il n’était guidé que par un vague appel, qui le conduisait presque malgré lui jusqu’au cœur de la forteresse de son ennemi héréditaire. Mais de ça, il ne se souciait plus guère. Son objectif lui semblait proche, et il voulait tellement l’atteindre… quel qu’en soit le prix.


Il finit par déboucher dans une salle circulaire, dont chaque surface était couverte de symboles mystiques, gravés à même les parois nues. Du haut plafond pendait un lustre fait de crânes. Leurs faces grimaçantes émettaient une lueur étrange, qui semblait épaissir les contours des choses. Au fond se tenait un homme, haute silhouette sombre, sur une estrade d’ossements. Il consultait un imposant grimoire posé sur un lutrin orné de démons dansants. Son attitude affectée laissait transparaître la curiosité qu’il concevait à l’égard du jeune Willem Valmont.


Celui-ci sentit de froids tentacules s’insinuer dans son esprit et fouiller ses plus douloureux souvenirs. Mais il ne fit rien pour s’y opposer. Le Baron ne pourrait lui infliger une plus grande souffrance que celle qu’il avait déjà ressentie. Puis, glissant sur le sol, tel un serpent dans ses sinistres robes noires, le Stygien se porta à hauteur de son visiteur. Son visage juvénile, encadré par d’épais cheveux noirs ondulés qui descendait jusqu’au menton, affichait une expression froide d’où sourdait une cruauté presque bestiale. À son cou gracile, pendait un médaillon d’onyx représentant une Mort Faucheuse. Dans ses yeux aux iris noirs comme l’enfer, on pouvait lire la silencieuse promesse de tortures éternelles. Il ne semblait pas porter d’armes, mais tout son être exprimait une menace latente. Si Will avait été dans son état normal, peut-être aurait-il fui cette présence malfaisante. Mais il était venu pour obtenir quelque chose. Et rien ne pouvait plus l’affecter désormais.


- Je suis venu réclamer une chose, quel qu’en soit le prix, dit-il simplement, son visage à quelques centimètres seulement de celui de Bathoris, Faucheur de Milliers d’Âmes, Baron Sanglant de Stygie.


Celui-ci parla d’une voix douce et insidieuse.


- Je n’ignore plus rien de toi, Chevalier. Et je sais ce que tu es venu chercher. Es-tu prêt à accepter n’importe quel sacrifice ?

- Oui, répondit Valmont sans hésiter. Je veux récupérer l’âme de Wiona.


En prononçant le prénom de celle qu’il aimait et qui lui avait été arrachée, sa voix s’étrangla. La rage et la tristesse lui nouaient la gorge.


- Tous les sacrifices ? répétait Bathoris avec une obséquiosité aussi grossière qu’elle était feinte.


Willem hocha la tête.


- Alors, soyons sûrs de ce que tu veux vraiment ! s’enflamma le Baron, en reculant, virevoltant sur le sol, accompagnant le tout d’un rire abrasif.

- Je vous l’ai dit, répéta le jeune chevalier d’une voix plus forte. Je veux qu’elle me soit rendue. Je veux que vous arrachiez son âme à l’endroit où elle se trouve et que vous la rendiez à son corps. Je sais que vous pouvez faire ce qui est interdit aux prêtres. Vous pouvez voler les âmes et les asservir, les utiliser plutôt que de les laisser aux côtés des dieux. Alors faites-le pour moi ! Je suis prêt à tout.

- Haha ! Revoir son doux visage, sentir à nouveau la tiédeur de sa peau, parcourir avec elle les chemins dorés de l’existence. Comme c’est touchant, chantonna Bathoris en exécutant sa danse sinueuse.


Puis avec un sourire empli d’une joie sadique, il se tourna à nouveau vers Willem :


- C’est malheureusement impossible, j’en ai bien peur.


Un éclair de vitalité traversa Will.


- Quoi ? Mais… je refuse de croire cela ! Vous devez…

- Que t’ont dit les méprisables serviteurs des Puissances ? coupa le Stygien, toute trace d’humour ayant déserté ses traits. Ne t’ont-ils pas dit que la résurrection est impossible quand les dieux choisissent d’élever l’âme immortelle parmi eux ? Si bien sûr.


Un sourire torve déchira à nouveau son visage faussement angélique :


- Mais ils ne t’ont pas dit pourquoi certaines âmes sont élues, n’est-ce pas ?

- Les dieux… commença Willem.

- Les dieux, oui. Oui. Mais pas au sens où tu l’entends, l’interrompit à nouveau Bathoris. Il est une chose, vois-tu, à laquelle personne ne peut échapper. C’est le temps. Et le temps ronge la vie et le pouvoir des dieux aussi sûrement que ceux des hommes. Évidemment ce n’est pas le genre de vérité qu’on apprend aux braves petits futurs soldats du Royaume de Lavernus, humm ?

- Que voulez-vous dire ? s’impatienta le jeune homme, qui sentait son désespoir revenir plus violemment que jamais. Il se cramponnait à la réalité immédiate pour éviter de perdre pied.


Même si cette réalité était un Baron de Stygie.


- Tu veux connaître la vérité ? susurra Bathoris. Cela aussi a son prix.


Son sourire se fit carnassier.


- Que ferais-je de la vérité ? Si elle m’empêche de retrouver Wiona, alors je préfère vivre un mensonge.

- Quelle tristesse !


Le Stygien affichait une moue de pantomime. Puis se fit malicieux :


- Alors c’est ça que je vais te prendre !


Et il partit d’un éclat de rire sec avant de s’exclamer :


- Ils ne sont pas différents de nous. Nous prélevons sur les vivants le tribut qui assure notre éternité. Dans leur sang et dans leurs âmes. La légende veut que la Putain sorcière nous ait privés du droit d’utiliser la Magie. Comme si elle en était capable ! Non. Elle a prononcé une simple incantation de scellement, pour nous punir d’avoir percé leur secret. Mais qu’en avions-nous à faire, puisque nous aussi avions appris la façon d’utiliser le pouvoir des âmes.

Elles sont le seul véritable élément d’intemporalité. Le meilleur moyen de combattre le passage des siècles. Et plus l’âme est forte et pure, plus son pouvoir est grand. Alors laisse-moi te poser une question : que crois-tu que font les dieux quand une de ces âmes passe à leur portée ? Humm ? Tu as bien une idée, non ?


Des nuées de craintes inexprimées se pressèrent dans l’esprit de Willem.


- Ils se jettent dessus, comme des insectes voraces et affamés. Ils en aspirent la moindre parcelle de force pour entretenir leurs propres pouvoirs, jusqu’à la fin des temps. Tout comme nous buvons parfois le sang des mortels. Ce sont, eux aussi, des Vampires, mon pauvre ami. Des vampires de la plus sinistre espèce. Ils ne sont pas idiots pour autant. Ils renvoient avec magnanimité toutes les âmes qui ne sont pas encore « mûres ». Comme des cadeaux faits à l’humanité pour la remercier. Mais en fait, ils ne font qu’entretenir leur garde-manger !


Will gardait le silence. Il luttait de toutes ces forces contre le dégoût qui l’envahissait. Il tentait de rejeter le plus loin possible l’image de Wiona livrée en pâture à ces spectres immondes qui corrompaient et détruisaient sa nature intime, la condamnant au néant.


Témoin réjoui de son trouble, Bathoris n’en resta pas là :


- Une malheureuse âme pour qui le temps ne compte pas. Pour celui qui l’absorbe cela ne représente qu’un instant. Mais pour elle, c’est l’éternité qui continue de s’écouler. Ta délicieuse Wiona ne connaîtra jamais la délivrance. Pour elle, le dernier instant durera jusqu’à la fin des temps. Dans une douleur à laquelle il est impossible de s’habituer. Comme si elle était digérée lentement par un organisme avide, qui viole son essence même.


Willem Valmont reçut chacun de ces mots comme un coup de fouet. Son visage se figea. Ses bras descendirent le long de son corps qui s’affaissait lentement. Il tomba à genoux devant Bathoris qui riait toujours. Son épée glissa lentement de ses doigts, mais il n’entendit pas le bruit métallique qu’elle émit en heurtant le sol de pierre. Il n’entendait plus que les battements de son propre cœur. Et il les haïssait.


Il s’enfuit profondément dans les ténèbres de son propre esprit, à la recherche d’une cachette où personne ne pourrait le trouver. Il ne voulait plus sentir. Il ne voulait plus ressentir. Il ne pouvait rien faire. Ni retrouver Wiona, ni même la sauver de cette souffrance. C’était plus qu’il ne pouvait en supporter. Alors il fuyait, loin de son corps.

Mais la froide présence de Bathoris le retrouva, au cœur du plus sombre recoin de son être. Et chacune de ses paroles s’y inscrivit en lettres de feu.


- Pose-toi la question, Willemar Valmont : Ce que tu veux vraiment, la seule chose que tu puisses accomplir, n’est-ce pas venger la mort de ta bien-aimée ? Est-ce que tu ne lui dois pas au moins ça ? Peux-tu supporter que son meurtrier continue à vivre, à rire, à être heureux, alors qu’elle ne connaîtra plus, par sa faute, qu’une incommensurable souffrance ?


Alors Willem se redressa, et lentement, il suivit le chemin incandescent, tracé par la volonté du Stygien, jusqu’à retrouver la conscience. Elle lui revint sous la forme d’un Bathoris que toute cruauté et toute fantaisie avaient déserté. Gravement, dignement, le Baron Sanglant dit simplement :


- Et ça, je peux t’y aider.


La voix cassée, éraillée, comme s’il n’avait plus parlé depuis des années, Willem demanda :


- Je veux retrouver l’assassin de Wiona. Je veux lui faire payer. Et ensuite, je trouverai le dieu qui s’est repu de son âme. Et je le détruirai. Je veux que vous soyez là pour lui infliger ce qu’a subi Wiona. Je veux que vous soyez là pour aspirer son essence maudite.


Le Stygien inclina la tête en avant, et son sourire revint, plus maléfique que jamais.


- Cela me paraît un prix acceptable pour mon aide…


Les jours qui suivirent se perdirent pour Willem dans un tourbillon de souffrances. Mais il ne ressentait plus la douleur. Bathoris préparait son corps à la quête qu’il allait mener. Il lui ôta un œil, pour le remplacer par un artefact qui le guiderait jusqu’au meurtrier. Quand l’objet pénétra dans son crâne, se connectant directement à son cerveau, l’ancien chevalier Laverne ne put retenir un cri épouvantable.


- Oui, dit alors le Baron. Chante. Chante encore pour moi. Cet œil, je le prends en échange du pouvoir que je te donne de percevoir la trace de celui qui t’a enlevé la femme que tu aimais.


La conscience de Willem se brisa puis se reconstruisit. Il perçut fugacement qu’il était enchaîné dans la salle circulaire. Devant lui, Bathoris jouait avec son ancienne épée d’officier.


- Cette arme ne te servira à rien. Il te faut plus de forces si tu veux vaincre ces puissances.


Sous ses yeux, l’épée bâtarde, auparavant d’un acier éclatant, se troubla, noircit, se couvrit de dentelures à la base de la lame. La garde se fit serre. Le pommeau se mit à briller d’un éclat pourpre. De ténèbres sur fond de ténèbres, des runes s’imprimèrent sur toute sa structure.


Mais Willem n’eut pas le loisir de contempler toute l’étendue de la transformation. Son bras gauche lui était arraché, dévoré par les chaînes qui s’étaient enroulées autour de lui. Chacun de ses nerfs se mua en un serpent de douleur brûlante qui remontait jusqu’à sa colonne vertébrale. Après un moment qui parut infiniment long, le métal vorace se retira et laissa une plaie noircie. Willem se rendit compte qu’il avait encore hurlé. Mais tout cela lui semblait tellement étranger…


- Ce bras, je le prends en échange de la puissance des ténèbres que je t’insuffle pour accomplir ta tâche.


Et effectivement, le jeune homme sentait courir en lui une force nouvelle et étonnante. Il se sentait invulnérable. Mais l’exaltation qu’il ressentit tomba bien vite, rejoignant toute autre sensation dans la grisaille qui l’habitait.


Les rituels durèrent un temps indéterminé, pendant lequel le jeune homme n’émergeait que par intermittence, comme pour contempler de l’extérieur ce qu’il advenait de lui. De ces vingt-six années de vie, qui ne lui avaient apporté que des bonheurs éphémères, ensevelis sous des regrets, puis de la résignation. Et quoi qu’il advienne, il s’en moquait. Dans son cœur s’était installée une sournoise malédiction, qui l’avait petit à petit dévoré. La haine qu’il éprouvait pour le destin, pour les dieux, pour l’humanité, et pour lui-même. Cette haine qui ne s’éteindrait que lorsqu’il aurait accompli cette dernière Mission. Alors il endurerait toutes les épreuves, et franchirait tous les obstacles, mais il atteindrait son objectif. Tout cela pouvait être résumé en un simple mot, qui devint son essence, sa vérité, son credo, chacun de ses gestes : la Vengeance.


Il se dressait maintenant sur le sommet de la plus haute tour de la sinistre citadelle de Bathoris. Dans le vent tiède de Stygie, son long manteau échancré dans le bas voletait doucement. Tout comme la manche vide de son bras gauche. Il avait rejeté son armure, il n’en avait plus besoin. Son corps le protégeait plus sûrement que n’importe quel alliage. Sur sa peau exposée, on pouvait voir les marques des rituels accomplis par le Baron ; d’étranges symboles d’un noir profond, aux formes complexes et inquiétantes. Mais le plus inquiétant n’était pas l’aspect de son corps, ni l’épée menaçante qu’il tenait dans la main droite. Non, c’était la lueur rouge apparaissant par intermittence, derrière les mèches tombantes de ses cheveux qui cachaient ainsi la moitié de son visage. La lueur de la gemme qui occupait désormais son orbite vide. Et qui lui indiquait inlassablement la direction de l’Ouest. La direction dans laquelle il trouverait l’homme qu’il maudissait le plus au monde, sans l’avoir jamais rencontré. L’homme qu’il allait tuer.


À côté de lui, Bathoris, dans ses robes semblant faites d’ombres, psalmodiait une incantation dans la langue rauque de Stygie. En contrebas, loin, sur le sol maudit, un tas d’ossements prenait lentement forme en s’extrayant d’un véritable charnier. La forme d’un Dragon. Bientôt, la créature morte, volant en dépit de la gravité, soutenue par des forces occultes, vint se poser près des deux hommes. Bien que ce terme ne convînt plus, à l’un comme à l’autre.


- Voici un dernier présent, ta monture, fit simplement Bathoris.


Willem prit appui sur les côtes du monstre squelettique et se hissa sur son échine. Le Dragon Mort répondit à ses instructions sans qu’il eût besoin de les formuler. Avant de prendre son envol, il se tourna vers le Stygien, qui le transperça de son regard noir.


- Tu ne me prends rien en échange ? lui demanda Willem.

- Il n’y a plus rien que je puisse te prendre. Je pourrais te demander ton âme. Mais elle m’appartient déjà.


Les lèvres du chevalier maudit s’étirèrent en un sourire grimaçant. Il ne restait plus rien dans ce visage à l’expression tordue de Willemar Valmont, Commandant de la Huitième Cohorte de la Première Légion de Cavalerie lourde du Royaume de Lavernus. Il était de toute façon mort il y a longtemps, quand s’est éteinte la vie de Wiona Vanquist, la seule personne qui l’ait jamais aimé. Et celle qu’il avait le plus aimée.


- À bientôt, quoiqu’il advienne.


Le Baron Sanglant hocha la tête avec un air complice. Puis il regarda la créature d’outre-tombe emporter au loin, de ses ailes spectrales, son nouvel allié.


- Bientôt… murmura-t-il à l’éternel crépuscule de la Terre Damnée.


Seul le silence lui répondit.




 
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   Menvussa   
27/1/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai relevé plusieurs phrases dans lesquelles la concordance des temps me semble faire défaut :

il ne formula qu’une seule requête : qu’on lui envoie quelqu’un qui pourrait lui dire ce qui s’était passé ce jour-là.

- Tous les sacrifices ? répétait Bathoris avec une obséquiosité aussi grossière qu’elle était feinte.

C’était plus qu’il ne pouvait en supporter. Alors il fuyait, loin de son corps.

Et puis aussi quelques incohérences :

Il finit par déboucher dans une salle circulaire, dont chaque surface était couverte de symboles mystiques, (les surfaces d'une salle circulaire, une m'aurait suffi

Les jours qui suivirent se perdirent pour Willem dans un tourbillon de souffrances. Mais il ne ressentait plus la douleur. Bathoris préparait son corps à la quête qu’il allait mener. Il lui ôta un œil, pour le remplacer par un artefact qui le guiderait jusqu’au meurtrier. Quand l’objet pénétra dans son crâne, se connectant directement à son cerveau, l’ancien chevalier Laverne ne put retenir un cri épouvantable.

Je croyais qu'il ne ressentait plus la douleur...

Bon ok, je chinoise un peu, mais j'ai été déçu car j'ai trouvé ce chapitre d'une qualité moindre par rapport aux précédents. Je me sens un peu perdu et la frustration de ne connaître la suite est encore plus grande ce coup-ci, car l'histoire telle qu'elle nous est contée ne se suffit pas à elle même contrairement aux autres passages.

Mais cela reste cependant de la grande Héroic fantaisie.


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