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Fantastique/Merveilleux
Liry : Les poupées de la sorcière des marais
 Publié le 26/08/07  -  5 commentaires  -  40378 caractères  -  21 lectures    Autres textes du même auteur

Le lendemain d'une série de fêtes, trois amis, Gilles et le couple formé par Tasha et Mathys se baladent dans d'anciens marais. Trouvant d'étranges bouteilles, ils décident de les ramener avec eux pour les examiner. Seulement, ces mystérieuses puis terrifiantes bouteilles renferment en elles une forme féminine. Une poupée qui les poursuivra jusqu'à ce que le trio entre-temps rejoint par Diane, la sœur aînée de Gilles, en percent le secret.


Les poupées de la sorcière des marais


Quand cette histoire a-t-elle commencé et quand s’est-elle achevée ? À vrai dire personne parmi les quatre protagonistes ne peut vraiment répondre à cette question. La seule date précise qu’ils peuvent associer à un éventuel début est celle de l’apparition de la première poupée. Quant à l’autre partie de la question, est-ce réellement terminé ? Aucun d’eux n’ose l’affirmer. Pour tenter de mieux comprendre cette situation pour le moins insolite, remontons le temps. Pas longtemps, juste dix mois en avant.


Tout commence par une belle matinée d’automne, au lendemain d’une fête, la dernière d’une série de sept, celle de la nuit de l’envol des sorcières. Les bancs de brumes commencent à se dissiper, révélant enfin autre chose que des masses aux dégradés rouge et or. Des masses végétales aussi engourdies que le dernier des fêtards au bout d’un ensemble de champs, de prairies suivies de friches devenant de plus en plus denses et sauvages à mesure que l’on s’éloigne de la route et de la civilisation. À première vue, rien ne semble différencier cet ensemble des autres terrains laissés à l’abandon et encore moins évoquer son ancienne nature. Celle d’un marais, un très vieux marais asséché puis laissé ainsi, livré à lui-même, sans que personne ne sache jamais pourquoi. Le jour avance et le timide soleil parvient à percer la masse blanche et vaporeuse. Juste ce qu’il faut pour réchauffer les trois seuls individus assez courageux pour explorer les lieux après ces longues journées de réjouissances parfois extrêmement arrosées. Gilles, à la fois le futur exploitant et le gardien du marais, ouvre la marche avec ses deux molosses, suivi du couple formé par Tasha et Mathys. Et tous constatent avec joie le bon achèvement des festivités. Au moins cette fois, contrairement aux précédentes éditions, aucun débordement ou accident grave n’est à déplorer. Mêmes ces lieux n’ont subi aucun dommage alors que le flot de participants gonfle d’année en année. Le brouillard n’est plus qu’un souvenir lorsque les trois amis abordent la zone boisée. Plus les jours passent et plus l’automne se marque sur les bois. Seuls les saules se parent encore de leur feuillage argenté tandis que les feuilles jaunies des bouleaux jonchent déjà le sol. Les autres arbres, principalement des érables et des noisetiers auxquels se joignent quelques chênes, suivent le même chemin et laissent tomber ce qu’il reste de leurs parures en une longue pluie sèche et colorée. L’unique tache de verdure encore présente et très sombre est celle des sapins, plantés n’importe comment au milieu de la végétation sauvage. À croire que les habitants du coin ne trouvent pas d’autre usage à ce lieu que celui de terre d’accueil pour leurs vieux arbres de Noël. Tasha et Mathys s’amusent souvent à tenter de trouver une explication satisfaisante à cet unique emploi de ces sols pourtant fertiles mais jusqu’ici, aucun d’eux n’est parvenu à la trouver. Elle se perd avec leur abandon juste après l’assèchement du marais. Un peu comme si les anciens marais avaient finalement réussi à chasser leurs agresseurs mais trop tard pour redevenir eux-mêmes. Un groupe de canards apeurés interrompt soudain leur discussion en s’envolant sous les cris des chiens. Et il ne reste plus que quelques corneilles en train de les guetter du haut de leur perchoir lorsque le trio rejoint les deux chiens.


- Je me demande ce qu’ils ont déterré, cette fois ?


Mathys prend la main de sa fiancée et la serre dans la sienne avant de lui souffler à l’oreille.


- En tout cas, il y a déjà un mieux, ils ne sont pas allés aussi loin que l’année passée. Ça nous épargne des efforts inutiles.

- Sans doute. Mais je ne crois pas que cette chose ait un quelconque rapport avec nos touristes.


Gilles qui a rappelé ses chiens les fait taire d’un geste. Ses deux compagnons le regardent alors qu’il s’efforce d’arracher une masse informe au sol humide. Il y arrive mais le paie aussitôt d’une chute dans la boue. Les deux autres se rapprochent de l’objet en question. À première vue, cela ressemble à une grande bouteille à l’éclat sombre et recouverte de plaques de terre bien collante. Les chiens la reniflent toujours avec méfiance avant que Mathys ne les chasse d’un geste agacé. Puis la voix forte de Tasha le fait se retourner. Elle a trouvé un semblant de piste, quelques traces de pas, de petite taille, profondément imprimées dans le sol. Mais elles semblent surgir de nulle part et n’avoir aucun but particulier. Elles lui laissent une bien étrange sensation au moment où les deux autres la rappellent.


- Je ne peux pas en tirer grand-chose mais au moins ces empreintes prouvent que les touristes prennent enfin nos panneaux d’avertissement au sérieux.

- Avec toutes les histoires de noyades que colportent les autres dans les bars, je peux le comprendre.


Gilles sourit à ces mots. Il connaît aussi bien le folklore local que Tasha. Après tout, ils sont tous les trois nés et ont grandi dans les environs. Les histoires associées à ce lieu abondent et elles sont toutes plus mystérieuses les unes que les autres. En y ajoutant les bancs de brumes, elles contribuent largement à l’atmosphère magique planant sur les anciens marais. Mais ce ne sont jamais que des contes et autres légendes. La seule histoire vraie qui ressemble plus ou moins à une noyade, Gilles la connaît bien, il y a même participé.


- De simples histoires à dormir debout. Le seul accident jamais arrivé dans le marais est cette stupide chute dans un vieux puits à sec.

- Oui ! Je me rappelle, maintenant. Tu venais juste de revenir au village lorsque cela s’est produit. Et si je me souviens bien, c’était une histoire de braconnier.

- Cet idiot s’est perdu et n’a pas osé appeler au secours pourtant il a bien dû finir par s’y résigner. Jamais vu un abruti pareil. Enfin, il s’en est tiré avec une simple foulure.


Gilles qui a fini de nettoyer la bouteille, la tend à Tasha. La jeune femme la retourne dans tous les sens.


- Cette bouteille est bizarre. Elle diffère radicalement de celles que l’on nous jette d’habitude.

- Montre. Elle est drôlement lourde. Je me demande ce qu’elle peut bien renfermer. En tout cas, cela ne ressemble pas à de l’eau bénite.


Mathys essaie de l’ouvrir de toutes ses forces mais n’arrive à rien. Il la lève alors vers la lumière mais cela ne donne pas plus de résultats. Il ne peut rien voir de précis sous la paroi de verre.


- Apparemment, elle ne contient que du solide, des particules grises ou blanches. Le mieux est de la jeter.

- Non ! Pas avant d’avoir réussi à l’ouvrir. Je veux savoir ce qu’il y a dedans.


Mathys lui répond mais sa voix, pourtant très grave, est noyée par une série d’aboiements soutenus. Leurs auteurs dévalent la pente avant de se mettre à gratter puis creuser furieusement le sol, à un pas d’une mare envahie de roseaux. Mathys soupire devant le résultat.


- Tout ce tapage pour une vieille poubelle.


Le trio s’installe avec son butin sur le tronc d’un épicéa récemment déraciné. Les chiens de garde ne cessent de trotter autour d’eux en humant l’air ambiant. Enfin, tant qu’ils font ça, ils ne leur cassent pas les oreilles. Puis des gouttes commencent à s’écraser sur leurs crânes.


- Ils me semblent bien pressés de rentrer tes deux meilleurs amis.

- C’est ce que nous devrions faire, nous aussi. Regardez un peu ce qui s’amène là-haut.

- Bien, on ouvrira cette chose bien à l’abri dans ton chalet. Qui sait, c’est peut-être un trésor ?

- Ce serait bien la première fois qu’ils trouvent autre chose que des vieilles bottes trouées.


La pluie tombe drue lorsqu’ils atteignent enfin la voiture de Gilles. Les chiens attendent tranquillement assis devant la portière arrière que le grand gaillard blond déverrouille la porte. Mathys s’installe à l’arrière avec eux avant de laisser le sac boueux choir sur le tapis. Ça ne le salira guère plus que les pattes des deux autres. Tasha, elle, s’assied confortablement à la place du convoyeur et lui envoie un clin d’œil complice, histoire de lui faire comprendre qu’il est grand temps de satisfaire sa curiosité. L’homme aux courts cheveux bruns saisit le sac tandis que les ronflements de ses deux voisins emplissent le véhicule. Un cri de surprise lui échappe tandis que quelque chose heurte le sol.


- Là, j’avoue que c’est surprenant.


Le vieux tissu s’est rompu d’un seul coup sur toute sa longueur libérant une deuxième bouteille. Mathys la ramasse d’un geste vif. Elle a quelques points communs avec celle que Gilles a déposée à l’avant. Principalement, la taille et la forme mais cela s’arrête là. Le verre par exemple est plus clair malgré sa teinte foncée. Ensuite son contenu devrait être parfaitement visible une fois le verre débarrassé de sa couche de crasse. Il demande alors à Tasha de lui passer une loque. En réponse, elle lui tend son écharpe. Il la saisit sans un mot. Il n’est guère courant de voir la blonde artiste dégrader une étoffe à laquelle elle tient beaucoup sur un coup de tête. Il allait le lui faire remarquer puis se ravise. Il range alors le tissu soyeux dans sa veste et prend l’un des chiffons que Gilles dispose sur la banquette. Si les deux gros ne bougent pas, leur maître n’y verra que du feu. Deux minutes plus tard, le verre brille presque entre ses larges mains.


- Tiens ? C’est étrange, le sac ne porte pourtant pas de traces de brûlures.

- Quoi ? Que dis-tu, Mathys ?

- De la suie, ce sont des traces de suie, de fumée et aussi de cendres.

- Logique, le lendemain de la fête des sorcières !


La remarque de Gilles ne fait sourire que Mathys car Tasha, elle, se retrouve comme pétrifiée par ce qu’elle découvre sous l’épais manteau de verre gris. Elle manque de la laisser choir lorsque Mathys la lui passe.


- Regarde, c’est vraiment horrible !

- Hein ? Qu’est-ce qui est horrible ?


Gilles s’arrête sur le bas côté avant de saisir l’objet que lui tend sa voisine. Il la tourne plusieurs fois entre ses mains comme s’il voulait se convaincre de ce qu’il voit.


- C’est une poupée ou une sorte de statuette articulée. Ce verre coloré est remarquable mais il nous cache les détails. La pluie diminue. Une éclaircie. Un peu de soleil, que demander de mieux.


Les deux molosses lèvent les oreilles puis la tête dès que le moteur s’arrête. La portière avant s’ouvre et ils sautent sur la vitre avant que Gilles n’ait le temps de les en empêcher. Et ils se jettent à l’extérieur à la première occasion. Les trois amis sortent ensuite puis s’écartent de la route en se dirigeant sur un étroit chemin de terre pris entre deux prairies aussi désertes que tout le reste. Gilles lève alors la masse transparente et son contenu vers le soleil. En réaction, la bouteille semble soudain s’illuminer. En y regardant de plus près, ils distinguent quelque chose. Quelque chose de sinistre qui s’agite sous l’enceinte de verre. C’est bien une poupée mais elle semble brûler sous les épaisses parois de sa prison. Pire, elle repose sur un bûcher très réaliste avec son crucifix fiché au sommet. Les flammes se déchaînent entourant de plus en plus étroitement la frêle silhouette féminine. Tasha s’écarte des deux hommes fascinés par ce spectacle macabre.


- Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

- Incroyable. Pince-moi, Mathys, je dois rêver. Ce noir de fumée en haut et juste sous le verre du goulot…

- On dirait que ces flammes et la fumée sont réelles.

- Donne-moi ça, il faut savoir ce qu’elle contient vraiment, cette horreur.


Tasha lui prend la bouteille échauffée, presque brûlante des mains. Ses yeux croisent un instant le visage de la femme avant qu’elle ne la précipite avec violence sur un tas de grosses pierres entassées près de l’entrée du chemin boueux. Elle tombe avec un bruit mais ne se brise pas. Le seul résultat de cette action particulièrement musclée est l’explosion des flammes et la disparition de la poupée sous un mur de fumée noire qui finit pas se déposer partout sous la surface déjà sombre. Mathys qui ne cesse de s’étonner depuis l’apparition de cette poupée s’empare rapidement de la bouteille, désireux de l’éloigner le plus vite possible de sa fiancée. Elle semble vraiment exercer un effet néfaste sur elle. Une sorte de menace qu’il ne peut nommer.


- Ça s’arrête. Mais avec tout ça, on ne voit plus rien.

- C’est simplement inouï. Je me demande qui est capable de réaliser un tel tour.

- Elle ne s’est même pas brisée.


La voix pratiquement inaudible de Tasha. Les yeux dans le vague, elle parle sans s’adresser à personne en particulier, pas même Mathys.


- Cette femme, ce visage. Je les connais. Je suis sûre de l’avoir déjà vue quelque part mais où ?

- Sans doute sur une ancienne gravure. Rappelle-toi des vieilles histoires. Les contes et autres légendes enchantées ne manquent pas dans les anciens marais.

- Ce sont des légendes. Mais elle semble si réelle.

- Je crois que Mathys a raison, Tasha. C’est sûrement un artifice lié aux sept jours de la fête des sorcières. Quelqu’un a voulu s’amuser et s’est inspiré des anciennes gravures ou des enluminures. Toi aussi, tu fais cela pour ton travail, n’est-ce pas ?

- Soit ! Et ensuite, il les a abandonnées au milieu de nulle part. Là où personne ne peut les trouver. Un tel travail, si incroyable, si impressionnant pour rien ! Non ! Ça cache autre chose ! J’en suis sûre !


Plusieurs voitures frôlent celle de Gilles alors que la pluie retombe de plus belle. Une pluie fine et très froide qui les transpercera en quelques instants s’ils s’attardent trop entre les deux prairies. Gilles s’empresse de faire rentrer les chiens pendant que Tasha traîne sans un mot en face des bois. Mathys est inquiet de voir l’attrait que ce lieu exerce sur elle, presque aussi malsain que celui de cette poupée qu’elle serre contre sa poitrine. Il lui ouvre la portière avant de la faire entrer puis la referme. Ensuite, il contourne le véhicule et y entre à son tour. Ce faisant, il remarque les traînées de boue laissées par le passage de diverses machines. Un détail lui revient soudain. Il n’y avait aucune trace de cette sorte sur la route menant au lieu de leur découverte. Aucune trace de passage exceptées ces légères empreintes de pas entourant l’endroit où reposait la première bouteille. Peu de temps après, la voiture démarre sous la pluie et le trajet se passe sans un mot. Même les chiens ne se manifestent plus.


- La vieille décharge. Passe-moi la bouteille. Il vaut mieux s’en débarrasser. De toute façon, il ne reste plus rien de son contenu.


Tasha la lui tend et le laisse faire. Lorsqu’il se laisse tomber sur son siège, elle se tourne vers lui. Il est très soulagé de retrouver sa mine rayonnante d’avant la rencontre. C’était la meilleure chose à faire. Le chalet de Gilles apparaît et le véhicule s’immobilise rapidement devant l’entrée. Après quelques paroles suivies de rapides salutations, le couple prend congé du garde et se dirige vers sa voiture. Tasha embrasse l’athlète blond avant que Mathys ne mette les gaz. La voiture s’éloigne et il jette un bref regard à sa future épouse. Ses craintes disparaissent totalement devant son air calme et rêveur. Quelque chose dans son attitude lui a fait sentir la présence d’un danger se rapprocher sournoisement d’eux. Mais à présent que la poupée est loin, cette sensation a disparu. La soirée est déjà bien engagée lorsque le téléphone sonne. Tasha étant sous la douche, Mathys se précipite pour décrocher à temps. Le bruit de fond lui fournit immédiatement l’identité du correspondant.


- Gilles ? Tu as l’air essoufflé enfin pas comme d’habitude…

- C’est à cause de la bouteille, je sais enfin ce qu’elle contient.

- La première ? Tu es donc parvenu à l’ouvrir ?

- Non ! Ce n’était plus la peine. Elle s’est ouverte toute seule. C’est dingue, elle s’est d’abord fendue sur toute sa longueur puis s’est cassée en deux. C’était si net presque comme si elle avait été coupée au couteau.

- Bien ! Et le contenu ?

- Accroche-toi ! Des restes de poupée calcinée au milieu d’un tas de cendres. Il y a d’autres choses mais je t’en parlerai dès que j’aurais compris le message.

- Sans doute l’histoire d’une malheureuse victime de la chasse aux sorcières. Combien d’autres encore ont été massacrées sans laisser de traces. C’est une chance que nous soyons nés maintenant et non à cette horrible époque.

- Mathys…


La voix douce de Tasha qui se rapproche dans un léger nuage de parfum le pousse à abréger cette conversation. Elle l’entoure de ses bras tandis qu’il raccroche.


- Qui était-ce ?

- Gilles. Il a réussi à ouvrir la bouteille. Il rappellera dès qu’il aura du nouveau. Sans doute lorsque Diane sera de retour. Elle est incollable sur les histoires liées aux anciens marais. Si on pensait plutôt à nous maintenant, à nos projets.


Les jours suivants s’écoulent tranquillement. Ils raccourcissent très vite et les premiers flocons ne tardent pas à apparaître en voltigeant dans le vent glacé de ce début d’hiver. Les sinistres poupées n’ont rien livré de leurs secrets et elles s’effacent dans les mémoires des trois amis alors que les nuits s’allongent. Le matin précédant le solstice voit le retour de la sœur de Gilles, l’excentrique Diane. Ainsi le matin suivant, ce sont quatre silhouettes qui arpentent des terres maintenant gelées. Les chiens s’ébattent librement à l’avant alors que Tasha s’arrête souvent pour photographier tout ce qui pourra lui servir dans ce superbe décor pour sa nouvelle série de peintures. Diane, elle, tient surtout à fouler les lieux magiques d’où jaillissent des poupées non moins fabuleuses, entourées d’un épais manteau de verre ancien. Les hypothèses les plus variées ont été lancées par les quatre compagnons. Mais ce sont celles de la plaisanterie de mauvais goût et de l’œuvre d’un illusionniste, qui ont remporté la faveur du quatuor. Tasha et Diane viennent de se laisser distancer par les deux hommes lorsque leur attention est captée par les jeux des deux chiens restés près d’elles. Le plus fort des croisés noirs, Darwin, tient entre ses crocs une masse de tissu déchiré. Et comme Gilles est encore loin, c’est Diane qui appelle le chien. Le molosse accourt en remuant la queue.


- Mais ? Qu’est-ce que tu as là, toi ?


Elle s’agenouille et le caresse. Il laisse alors choir sa prise aux pieds des deux femmes. C’est un vieux sac d’où s’échappe une bouteille transparente et recouverte d’une multitude de gravures. Elle la montre à Tasha occupée à ranger son appareil photographique.


- Regarde, cette femme. Elle est splendide.

- Encore une ? Après tout ce temps. Enfin, celle-là est aussi belle que les autres étaient horribles. Je la préfère de loin aux deux premières.


Tasha détaille la femme représentée sous l’abri de verre teinté de bleu pâle. Elle est très belle avec de lourdes tresses rousses. Les yeux sont peints en bleu. Du même bleu que ses yeux ainsi que ceux de Diane et son frère cadet tandis que ceux de Mathys sont sombres presque noirs. Pour ce qui est de sa tenue, la femme porte une longue robe aux chaudes couleurs de l’automne. Et enfin, son bras droit supporte un plein panier de fleurs et de fruits. Les deux hommes n’étant toujours pas là, elles décident de pousser l’analyse plus loin. Diane ôte ses gants noirs, brodés de vert pâle et d’argent. Le bout de ses doigts explorent et caressent la surface en relief.


- Une gravure. Voyons voir. C’est parfaitement lisible. Un nom et un lieu. Un nom que j’ai déjà lu quelque part. sur l’un des vieux plans que Gilles garde précieusement dans son chalet. Sans doute celui de l’une des parcelles que nous venons de louer. Certaines sont restées fermées durant des générations et des générations.

- Mais alors comment aller voir ? Tu as les clés ?

- Gilles les a et je finirai bien par le convaincre de me les remettre.

- Je te fais confiance mais si ces terres sont restées fermées et désertes depuis si longtemps…

- Désertes, tu en es sûre ? Et elle, alors ? Elle serait venue vers nous par magie ?


Diane se retient d’éclater de rire à sa propre question. Puis elle se penche de nouveau vers la poupée. C’est comme si elle voulait lui parler sous son abri de verre. Diane croirait presque voir ses lèvres colorées de rose bouger. Une très belle illusion que cette sorcière, elle n’a vraiment rien de commun avec l’image populaire de l’affreuse mégère au visage couvert de pustules. Et cette robe simple, sans bijoux ni parures précieuses, elle ne devait pas être riche au point de vouloir la dépouiller alors pourquoi une telle fin ?


- Je me demande si elle appartient à quelqu’un.

- Si je le savais, je lui apprendrais à venir jeter n’importe quoi ici. Ces marais ne sont ni un dépotoir ni un refuge pour trafiquants de tout genre. Une année, il nous a fallu plusieurs jours pour déblayer les vestiges laissés par les touristes.


Gilles vient de revenir sans crier gare. Tasha et Mathys en ont profité pour s’éclipser sans un bruit.


- Mais pourquoi jeter une si belle création ? Elle est loin d’être aussi terrifiante que ce que tu m’as décrit. Et en plus, elle doit avoir beaucoup de valeur vu la finesse des détails.

- Tu n’en as pas parlé à Tasha au moins.

- Bien sûr. Et j’espère que Mathys ne sera pas trop contrarié par celle-ci. Je ne voudrais pas qu’il la jette, elle aussi.

- Elle est trop belle pour ça.

- Est-ce qu’elle ressemble à l’autre ?

- Difficile à dire, elle a disparu dans un nuage de fumée avant que je ne la jette.


Mathys et Tasha qui viennent de revenir, aussi discrètement qu’ils s’étaient éloignés, auprès des deux frère et sœur.


- Mais en retournant près de la décharge…

- Ce ne sera pas nécessaire.

- Quoi ?

- Elle est chez nous. Je ne sais pas comment elle est arrivée là mais elle est réapparue dans notre jardin, juste devant le seuil de la porte de la cuisine. Elle était à demi enfouie sous des arbres nains. Elle est toujours aussi noire, j’ai essayé de la briser un nombre incalculable de fois mais rien n’y a fait. J’ai pensé la jeter de nouveau puis j’ai changé d’avis et je l’ai rangée dans un coin.

- Mais de quoi parles-tu, Tasha ? C’est impossible.

- Et pourquoi inventerai-je une histoire pareille, le maître-chien ?

- Du calme, vous deux ! Le chalet n’est pas trop loin si on emprunte le nouveau sentier.

- Oui ! On n’a qu’à le prendre, je suis sûr que le paysage sera à ton goût, Tasha.

- Gilles ! Ne me dis pas que tu as osé récupérer la bouteille que nous avons laissée dans la vieille décharge.


Toute réponse est inutile, l’expression du visage de l’intéressé est suffisamment éloquente. Le petit groupe s’avance donc sur le chemin tout juste rouvert. Gilles a au moins raison sur un point, le paysage plaît beaucoup à Tasha qui ne cesse de le mitrailler. Ils traversent la route entourée à cet endroit de nombreux sapins. Gilles tout comme Mathys est contrarié de voir que les plus dangereux n’ont pas été abattus. Il râle encore lorsque l’ensemble des mares gelées se dessine entre les troncs des arbres nus. Ils révèlent ainsi un grand nombre de formes normalement dissimulées sous l’amas de branches enchevêtrées, recouvertes de clématites sauvages et de ronces.


- Que comptes-tu faire de ces vieilles masures, Gilles ?

- La plupart ne sont que des amas de vieilles pierres menaçant de s’effondrer à tout moment. Dès que le printemps sera revenu, je vais les examiner une à une avant de les faire raser.

- Et celles qui se trouvent au plus profond de l’ancien marais ? Diane m’a parlé d’un hameau.

- Elles sont bien plus loin, derrière des grilles closes.

- À quoi penses-tu, chérie ? Tu sais bien que plus personne n’y habite depuis des lustres.


Une bonne vingtaine de minutes de marche plus loin, le chalet qu’occupent occasionnellement Diane et Gilles se dessine derrière un dernier bouquet de saules et de bouleaux. Les chiens se précipitent vers la porte en passant au large d’un chenil plus décoratif que fonctionnel. Avant d’ouvrir, Gilles décroche une note collée au bois sombre.


- Ma commande arrive enfin et il faut que ce soit pendant notre ballade.

- On n’a qu’à aller le récupérer après avoir avalé quelque chose. Les filles n’auront qu’à nous attendre bien au chaud.

- Diane, profites-en pour lui montrer la deuxième bouteille.

- Pour la bouteille, d’accord mais ne je resterai pas à attendre des heures sans bouger. Pas vrai, Tasha ?

- On en profitera pour passer chez nous, je lui montrerai l’autre bouteille et on verra qui a raison et qui a tort.


Une solide collation plus tard alors que Diane et Tasha sont encore confortablement installées en face d’un feu ronflant, les cris de rage de Mathys font se précipiter Gilles au dehors. Les deux femmes se penchent à la fenêtre avant de le suivre.


- Je crois que vos chiens s’en sont pris à ce qu’il a de plus cher.

- Mais ? Nous ne les avons pas fait sortir ! Ils devraient encore être à côté.


Diane se lève suivie de Tasha. Elles découvrent avec stupéfaction que la porte donnant sur le potager est entrouverte. Mais qui a bien pu ? Elles ne peuvent pousser leurs réflexions plus loin car les éclats de voix les attirent irrésistiblement à l’autre bout du jardin. Et c’est aussi à ce moment-là que Diane fait remarquer à son amie de fines traces de pas dans la neige.


- On les montrera aux garçons dès que les choses se seront calmées.

- Ce ne sera pas si simple, regarde.

- Rappelle tes chiens ! Ils sont en train de tout déchirer !


Quelques ordres jetés avec force et les deux animaux filent la tête basse au fond du chalet. Constatant les dégâts causés par les deux molosses, Mathys écume.


- Cette fois, ils se sont surpassés. Ils ont carrément éventré les coussins de la banquette arrière.

- Je te rembourserai, vieux. Mais je ne comprends pas comment cela a pu arriver. Diane, nous avions bien fermé les portes, non ?

- C’est ce que Tasha et moi venons de vérifier. Mais quelqu’un a dû ouvrir et nos deux héros en ont profité pour filer en douce.

- Et toi, tu n’avais pas verrouillé toutes les portes, chéri ?

- Bien sûr que si et tes clés ? Tu les as toujours ?


Elle répond positivement d’un mouvement de tête.


- Et moi, je ne me suis pas séparé un seul moment de mon trousseau. Comment les portes ont-elles pu s’ouvrir toutes seules ? Et sans que tes chers chiens ne bronchent.

- C’est vrai, ça. Ils sont juste sortis sans un bruit et ont tout dévasté.

- Tout ? Mathys, ils ne s’en sont pris qu’à ces deux sièges. Et…


Gilles s’interrompt cherchant Tasha des yeux.


- Tasha mais que fais-tu ?

- Je vérifie juste l’étendue des dégâts. Ils ne sont pas si graves. Tiens ? C’est quoi, ça ?

- Un sac. Il n’est pas à toi ?

- C’est tout trempé !


Elle se relève et se frotte un instant les mains avec le mouchoir que Mathys lui a tendu. Elles sont humides et odorantes. Un produit a dû se renverser sur le tissu pendant que les chiens jouaient avec.


- Quoi ! C’est encore cette plaisanterie ! Là, ça devient…

- Et là, les mêmes traces de pas ! Elles vont vers les anciens marais. Une bien petite pointure. Sans doute une femme.


Mathys vient d’ouvrir le sac et fait la grimace.


- C’est bien ce que je pensais et cette fois, ça devient vraiment pénible.

- Une autre poupée, la quatrième, et elle est encore plus belle que la troisième.

- Au fond, c’est bien, grâce à elle, on n’aura plus besoin de la deuxième.

- Alors jetez la de nouveau et ajoutez-y la première.


Entendant cela, Diane l’arrache des mains de Mathys.


- Je n’en ferais rien. Le plus important est de savoir comment il ou elle nous a joué ce tour. Qui, comment et pourquoi ?

- Pour une fois, je suis d’accord avec toi, Diane. Remontons cette piste. Je tiens à dire deux mots à ce joyeux plaisantin.

- Eh ! Bien ! Ce sera une autre fois. Les empreintes ne sont déjà plus là.

- Le mieux est d’aller chercher les autres bouteilles. La solution ne peut se trouver que dans cette série de poupées.

- On le croit aussi mais je veux que tout soit clair entre nous. Une fois cette histoire terminée, on les offre toutes au premier musée venu. Et on n’en parle plus, d’accord les filles ?

- Promis.


Les deux femmes ont répondu d’une seule voix. Puis Diane se tourne vers Tasha et lui glisse d’un air complice.


- Au moins, il ne veut plus les jeter.

- Gilles, va avec Mathys. Moi, je vais aider Tasha à faire ses courses.

- Vraiment ? Tu es sûre que l’autre bouteille n’a rien à voir avec cette idée. Enfin, d’accord mais d’abord, je tiens à m’assurer que plus personne ne rôde autour de nous.

- Je te suis. Prends donc tes chiens avec toi. Ainsi, ils mordront autre chose que mes sièges.


De bonnes heures plus tard, le vent frappe les deux amies en plein visage alors que la neige tombe par vagues allant en se rapprochant. Préférant rejoindre au plus tôt son futur mari, Tasha passe en coup de vent à leur appartement. Le téléphone sonne mais le temps qu’elle ouvre la porte et saisisse le combiné, le correspondant a raccroché. Elle essaie d’appeler à son tour mais la ligne est comme morte.


- Zut ! Encore des problèmes avec cette fichue ligne. Et si c’était le médecin ! Bah ! Je l’appellerai dès que nous serons de retour au chalet.


Diane entre quelques instants après. Elle est déjà à moitié couverte de neige.


- Tiens, tu pourrais jouer la bonne fée des neiges.


Elles rient de bon cœur en avançant vers la cave.


- Je l’ai rangée au fond de l’un des vieux placards. Allume, tu veux.


Tasha s’engage dans l’escalier de pierres brutes avant même que Diane n’ait le temps d’appuyer sur l’interrupteur.


- Mais ? Elle a disparu. Personne ne savait que je la gardais ici. Pas même Mathys.


À ces mots, un bruit sourd retentit en haut des marches presque immédiatement suivi du son caractéristique du verre qui se brise. L’artiste grimpe les degrés gris quatre à quatre et arrive en premier dans le salon. Elle laisse s’échapper un grand cri en découvrant les restes noircis de sa bouteille éparpillés sur le sol. La poupée, en réalité la troisième, maintenant, elle l’a compris, a roulé jusqu’en dessous d’un arbrisseau en pot. Ses branches basses ne laissant voir que le bas de sa robe. Diane, plus robuste que Tasha mais aussi moins franche qu’elle lorsqu’il s’agit de gravir ce genre d’escalier étroit et raide, arrive seulement. Elle se précipite juste à temps auprès de Tasha qui chancelle.


- Ce n’est rien. Ça ira dès que je me serai reposée.

- Tu en es sûre ?

- Certaine. Et elle, nous sommes venues ici pour elle, essaie de la récupérer.


Diane aide son amie à s’installer dans l’un des fauteuils avant de se pencher vers l’endroit où la poupée a terminé sa course. Elle se retrouve vite dans l’obligation de se mettre à quatre pattes. Et quelques mouvements rapides plus tard, elle attrape la forme féminine. Quelque chose de surprenant se produit au moment où elle tire la poupée vers elle. L’une des branches se rompt et s’écrase en travers de la forme allongée. À cette échelle, on croirait presque voir un tronc abattu sur le corps d’une malheureuse victime. Diane dégage ensuite la femme miniature et la lève en face de son visage hâlé. Quelques-unes de ses courtes mèches blond foncé lui tombent dans les yeux et elle les ramène en arrière. Elle essaie de manipuler doucement la petite sorcière rousse mais ses articulations sont si dures qu’elle n’arrive à rien.


- À croire qu’elle est aussi raide qu’un…


Elle se tait. Ce n’est qu’une poupée mais ses yeux la fascinent, des yeux peints en bleu au milieu d’un visage triste. Elle s’appuie sur le sol au moyen de sa main restée libre. C’est à ce moment que sa paume touche le tapis humide. Est-ce à cause du liquide contenu dans cette bouteille qu’elle semble autant pleurer. Elle se relève et la montre à Tasha.


- Ce qu’elle a l’air de souffrir et cette lourde robe noire qui lui tombe au bas des chevilles. Regarde sa main, elle porte deux anneaux d’or. Comme deux alliances. Mais ? Que cherches-tu encore en dessous de cette plante ?

- J’ai cru sentir autre chose sous mes doigts lorsque j’essayais de récupérer la poupée. Ça y est, je l’ai. Un ensemble de petits parchemins.


Diane déchiffre rapidement une partie des feuillets jaunis. Un frisson parcourt son échine. Elle se relève et Tasha remarque aussitôt sa pâleur. Pour toute réponse, elle lui dit.


- Il faut récupérer les garçons le plus tôt possible et attendre à l’abri du chalet que la tempête s’apaise.

- Mais qu’est-ce qu’il te prend ?

- Je t’expliquerai sur la route, habille-toi, on part tout de suite.


Tasha a juste le temps de claquer la porte que Diane fait hurler le moteur. Son agitation l’inquiète de plus en plus.


- Tu es sûre d’être en état de prendre le volant ?

- Essaie de les joindre. La radio vient juste d’annoncer de nouvelles chutes de neiges ainsi que des vents violents sur l’ensemble de la ville et des anciens marais.


Sur ses dernières paroles, elle lui tend son portable déjà en train de sonner.


- Allo ? Mathys ? Oui ! C’est moi, nous allons vous rejoindre dans quelques instants.


Il lui répond mais le réseau est si mauvais qu’elle ne le comprend pas.


- Répète, je t’entends mal.


Diane stoppe sur le bas côté, à l’autre bout du fil, Gilles fait de même. La voix de Mathys lui arrive alors bien plus clairement avec son fond sonore habituel.


- Bien, nous allons vous attendre ici. Gilles prendra la place de Diane et tu n’auras plus à avoir peur.

- Très drôle ! Dis-leur de ne pas rester trop près des arbres.


Au travers de l’écouteur, elle entend une porte s’ouvrir ainsi que des coups frappant contre la vitre. Les chiens grognent et aboient de plus belle. Il se passe quelque chose. Mathys discute un long moment avec Gilles. Puis un autre bruit de portière suit la fin de la conversation.


- Écoute, quelqu’un a des problèmes, on va aller voir et on revient.


Mathys a raccroché mais d’autres sons s’échappent du téléphone cellulaire de Tasha. Persuadée que son fiancé n’a fait que poser son GSM sur le tableau de bord, distrait comme il peut parfois l’être, Tasha n’éteint pas le sien. Diane qui a suivi toute la conversation a rassemblé les poupées que les deux amies passent en revue. Elles représentent visiblement toutes la même femme rousse, celle qu’elles ont fini par appeler la sorcière des marais. Diane montre ensuite le parchemin à Tasha. La blonde blanchit soudain.


- Je vois que tu as enfin compris. Ça peut paraître fou mais je suis sûre qu’elle a voulu nous avertir d’un danger imminent.

- La quatrième poupée a une seule alliance. Et la troisième, c’est une veuve. Elle a perdu son époux dans un accident avant de connaître cette horrible fin.

- Et regarde cette série de dessins, il est mort à cause de la chute d’un arbre et pas n’importe lequel, un sapin. Un énorme sapin planté dans les marais.


À ce moment, un bruit terrible traverse l’air. Tasha serre soudain le GSM entre ses mains. Ce son énorme vient de la voiture de Mathys. Elle l’appelle mais sans jamais obtenir de réponse.

- Il faut aller voir ! Vite !

- Espérons qu’ils étaient encore dehors.


Des minutes qui paraissent des éternités s’écoulent sur une route encombrée de branches parfois énormes et encadrée d’arbres menaçant de tomber à tout moment sous les coups redoublés du vent. Elles croisent bien une voiture vide à l’arrêt entre les conifères mais ne peuvent s’attarder. Quelques instants plus tard, leurs phares tombent sur un gigantesque tronc couché en travers de la route. Il recouvre, en l’écrasant, un véhicule qu’elles reconnaissent aussitôt. Tasha sort presque en marche. Elle court dans la voiture et quelques secondes plus tard, Diane la rejoint.


- Ils étaient encore dehors lorsque c’est arrivé.


Elle respire.


- Par ce temps et sans abri ? Il faut les retrouver. Ça vient juste d’arriver. Leur piste doit certainement être encore visible. Et j’ai également le sifflet des chiens. Viens allons chercher les lampes.


Diane s’engouffre à l’avant alors que Tasha s’appuie contre la vitre, encore en proie au malaise. À ce moment, son regard tombe sur les poupées. L’une d’elles a le ventre légèrement arrondi. Cette fois, elle est sûre d’elle, de ce qui lui arrive mais ce n’est guère le moment d’en parler à Diane. Elle serait capable de l’obliger à rester là et les attendre dans l’angoisse.


- On y va.


La piste laissée par les deux hommes est très nette avec toutes les traces de pattes qui les entourent. Elles pressent le pas alors que des masses de neige s’abattent, diminuant la visibilité déjà limite. Au bout d’un moment, elles ne sont plus sûres d’elles, de leur chemin. Puis la torche de Diane tombe sur une forme qu’elles reconnaissent aussitôt.


- C’est pas vrai !

- Elle repose sur un poteau, le vestige d’une ancienne barrière.

- Les masures ! Ils ont dû essayer de s’y réfugier après la chute de l’arbre.


Diane s’écarte un peu et retombe sur les traces de pas fins puis, en les remontant, celles des deux hommes et des chiens qui s’effacent déjà.


- Ils ne sont pas loin. Mais tu ne vas pas….

- Il faut l’emmener avec nous, elle veut nous aider. J’en suis aussi convaincue que toi.


Elles remontent encore la piste puis des cris leur arrivent. Les chiens, ils aboient. Jamais Tasha n’a été aussi heureuse d’entendre leur vacarme assourdissant. Elles aperçoivent alors un mur avec un trou béant devant elles. Elles s’aventurent avec méfiance dans l’ancienne demeure. Diane n’a pas le temps de comprendre ce qu’il se passe que deux masses lui tombent dessus et lui lèchent le visage avec gaieté.


- Darwin, Marine, du calme. Et votre maître, où est-il ?

- Ici, on vient juste de récupérer ces jeunes égarés.


Avant que les égarés en question n’aient le temps de comprendre quoi que ce soit, Tasha se précipite dans les bras de Mathys.


- Mais on vous avait prévenues, non ? Pourquoi une telle…

- La voiture ! Elle a été entièrement écrasée par un sapin. Si vous n’étiez pas sortis.

- Sans les chiens, ce serait certainement le cas, tu vois qu’ils peuvent être parfois utiles.

- Tiens ? Mais où sont-ils, ceux-là ?


Des gémissements se font entendre en réponse à la question de Mathys. Le quatuor suivi des autres se précipite pour voir ce qu’il leur arrive. Ils ne laisseront personne leur faire de mal, pas après ce qu’ils ont fait pour eux. Sans doute leur ont-ils même sauvé la vie. Tasha regarde autour d’elle alors que Gilles rassure ses deux fauves.


- Tu as vu, plusieurs portes sont murées. Non ! C’est elle ! Nous sommes chez elle !


Tasha avance comme une somnambule vers l’ancienne chambre et pose sa main sur le vieux berceau. Elle remarque alors la dernière poupée, la septième, endormie dans sa prison de verre. Elle est assise et rayonnante de bonheur, le visage penché sur le couffin vide.


- Mathys, il faut que tu saches.


Elle l’entraîne alors que Diane et Gilles restent dans leur coin. Elle avait vite compris la cause des nausées de Tasha.


Et la suite ? Ils restèrent à l’abri de l’ancienne demeure, le temps que l’on ramène tout le monde par petits groupes au chalet. Plus tard, les hommes eurent le temps de raconter leur équipée en pleine tempête. Comment, les chiens retrouvèrent les promeneurs égarés. Puis leur décision de se diriger vers un abri plutôt que de rebrousser chemin vers leur véhicule qu’ils ignoraient à ce moment-là être réduit à l’état d’épave. Quant à la masure, ils ne savent plus vraiment comment ils ont pu la découvrir en plein milieu de paysages couverts de neige. La chance y est certainement pour beaucoup. Sans l’appel de Tasha, ils n’auraient pas stoppé et les chiens n’auraient pas demandé à sortir, les éloignant alors des nombreux sapins qui s’effondrèrent sur la route et dans tous les marais, cette soirée-là. Et la sorcière là-dedans, elle les a tous réunis ainsi que d’autres infortunés avant de leur ouvrir sa maison et de les protéger du froid. Depuis, Diane se consacre à l’étude de son histoire mais il lui faudra encore des mois avant d’y arriver. Ses poupées, les petites sorcières existent encore. Les quatre plus belles se sont libérées seules de leurs prisons de verre et veillent ensemble sur la fille de Tasha et Mathys qui se sont mariés au printemps, une petite rousse aux yeux bleus. Les trois autres, les trois dernières, apparues ironiquement en premier, se désagrégèrent sans que personne ne puisse y comprendre quoi que ce soit. Et tous souhaitent juste une chose, ne plus jamais les revoir.



 
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   Lariviere   
26/8/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Et bien !!!...

Lyri, avec "Les poupées de la sorcière des marais", il me semble que tu réussis là une bien belle entrée !
Ta nouvelle est longue, mais on ne s'ennuie pas. Tu tiens prodigieusement le lecteur en haleine jusqu'a la fin.

Il se dégage tout au long de ce récit fantastique, une atmosphère oppressante et une tension psychologique que tu rends palpable par une maitrise de l'écriture et une "connaissance" des personnages que tu as crée des plus cohérente et réaliste.

Pour moi, tu mérites un grand bravo !

Tes facultés de narration et de description me semble particulièrement prometteuse (bouteille, poupées, foret, etc...).
Tu arrive à faire durer et rebondir le suspens à la perfection du début jusqu'a la fin, preuve que tu possède une maitrise déjà grande de l'écriture.

Peut être que le potentiel de départ était déjà haut...

Il n'y a pas un paragraphe qui ne contient un prolongement voire même une avancée de l'intrigue. On a l'impression qu'au plus on avance, au plus on s'éloigne... Cela donne une impression de mystère, une force de lecture, un renforcement évident de la tension déjà crée par l'histoire fantastique.

Le suspens va même in crescendo jusqu'au dernier paragraphe.
Je retiens particulièrement le passage dans le chalet avec la poupée au premier étage (poupée qui chute sous l'arbrisseau, le tronc abattu, les parchemins, celui ci me semble caractéristique de ta faculté à repousser toujours un peu plus loin le dénouement.
C'est réussi, félicitations.

Sur l'histoire en elle même, l'intrigue est excellente, les situations et les rebondissements sont réalistes et parfaitement articulés.
Les personnages aussi, même si quand les quatre étaient réunis, parfois, je me suis un peu perdu...
Ce qui n'enlève rien au charme vaporeux du récit, bien au contraire.

Pour les dialogues, ils me semblent plutôt bien écrits dans l'ensemble.
Juste deux passages qui m'ont heurté dans ma lecture :

"Gilles ne me dit pas que tu as osé récupérer la bouteille que nous avons laissé dans la vieille décharge..."
Cette réplique me semble un peu maladroite car un peu longue (c'est moi qui dit ça...).

Ensuite :

"Alors jetez là de nouveau et ajoutez y les premières", me semble un peu confus...

Il y a quelques maladresses similaires à quelques endroits, dans les dialogues et dans la narration descriptive. Surtout dans la première partie, il me semble, avant la découverte de la première bouteille.

Peut être que cette première partie (vitrine de ton récit), pourrait être améliorée en la retravaillant légèrement pour la mettre au niveau de l'ensemble.

A la découverte de la bouteille, il me semble que la maitrise descriptive que l'on ressentait jusque là, se découvre vraiment et le récit devient merveilleusement riche et fluide.

Ensuite un petit mot sur le dénouement.

C'est difficile à dire car je suis a la fois frustré et agréablement surpris.
L'idée de cette sorcière bienveillante, qui finalement reste aussi invisible que doit l'être un personnage de ce type, dans ce type de récit, me semble être un très bon épilogue (de toute façon c'est celui que tu as choisi, et ça c'est sacré)... Mais en même temps tu nous as tellement préparé à tout avec tes multiples rebondissements, que l'on s'attend à tout, même aux choses les plus incroyables... D'où, je pense ma frustration.
En tous cas sur la forme, ce choix est mené avec cohérence et talent.


D'autres commentateurs feront peut être avancer cette zone encore ombragé pour mon analyse.

Voilà, à peu près tout ce que je trouve à dire sur ce récit.

Une nouvelle longue et brillante mené avec une dextérité qui est très prometteuse...

Encore bravo !

   guanaco   
13/9/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai mis du temps à rentrer dans la nouvelle, je pense que le début traine un peu.
J'ai eu un peu de mal à suivre avec les poupées mais l'intrigue est bien menée et le rythme s'accèlère dans de bonnes proportions, ni trop vite, ni trop lentement.
Les procédés sont connus mais ils sont relativement bien maitrisés alors ça passe.
J'ai passé un bon moment, merci.
;)

   Anonyme   
23/1/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je suis assez mitigée meme si mon impression finale est positive.
La seule chose c'est que j'ai parfois eu du mal à suivre et je me suis un peu embrouillée entre les personnages; je ne savais plus qui était avec qui et ou? et parfois aussi avec les poupées.
Mais sinon j'ai beaucoup aimé l'histoire qui est originale et angoissante jusqu'au bout !
Et j'aime beaucoup aussi ta manière de décrire les lieux.

   Liry   
8/8/2008
Un grand merci pour tous les commentaires. J'y avais déjà répondu par mp.

Les réponses sur trouvent dans le forum suivant

http://www.oniris.be/modules/newbb/viewtopic.php?topic_id=1822&forum=6

   marogne   
7/8/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
Désolé, mais j’ai été assez déçu du style, qui m’a presque poussé à arrêter la lecture, mais comme j’aime bien les histoires « fantastiques », j’ai voulu connaître la fin. On a du mal à suivre le déroulement de l’histoire, de suivre les apparitions et disparitions de ces bouteilles dont on peine à connaître le nombre. Les personnages, hors l’état de la jeune femme, sont assez interchangeables, et de peu de profondeur. La sœur qui est annoncée comme un élément important, n’apporte pas vraiment grand-chose.


Je n’ai donc pas aimé le style, mais cette fois, contrairement à « Reviens à la même heure dans un an… », le fond de l’histoire ne m’a pas du tout convaincu. On a du mal d’ailleurs à bien le saisir tellement la fin est rapidement expédiée.


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