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Sentimental/Romanesque
Louison : Maladie d'amour
 Publié le 05/12/18  -  9 commentaires  -  7067 caractères  -  53 lectures    Autres textes du même auteur

Replonger dans les photos de jeunesse avec les petits-enfants, voilà qui provoque quelques questions et remue les souvenirs.


Maladie d'amour


Les enfants m’agacent en général. Je ne supporte pas leurs cris, leurs pleurnicheries, leur manque de discernement. Les miens sont adultes maintenant et c’est tant mieux mais ils nous refilent leur progéniture pendant quinze jours en été. Jeanne adore jouer les grand-mères gâteaux et se régale durant ce demi-mois, elle est aux petits soins pour Jules qui va sur ses douze ans je crois et le petit Auguste qui vient d’avoir huit ans. Moi, j’observe, je serre les dents, je m’échappe lorsque je n’en peux plus de les voir s’ennuyer devant la télé ou leur console de jeux…


Alors ce matin lorsque je les ai vus si captivés par la vieille boîte de photographies que Jeanne avait sortie de la bibliothèque, j’ai été étonné qu’ils soient aussi intéressés. Jeanne répondait aux questions qui fusaient : « C’était toi, là, sur la planche à voile ? Et c’est papy, là, qui fait de la plongée ? »


Ils croient quoi les petits morveux ? Qu’on a toujours eu soixante-cinq balais et de l’arthrose ?


Les voilà qui s’esclaffent devant une photo de moi à quinze ans, pull chaussette orange à rayures vertes et pantalon pattes d’eph couleur brique et légèrement moule-burnes. Ils rient à s’étrangler.


— Oh papy, mais c’était moche la mode à ton époque, viens voir cette photo ! La tronche que t’as et tes cheveux longs avec la raie bien droite, oh non, je suis mort de rire.


Jules se bidonne en se tapant sur les cuisses, imité par Auguste qui en a attrapé le hoquet. Jeanne sort d’autres pochettes de la grande boîte en carton en tapotant le canapé pour m’inviter à prendre place à côté d’elle :


— Allez, viens papy, viens raconter aux petits, je vais chercher des madeleines et du jus d’orange.


Et me voici devant toutes ces piles de souvenirs.


— Oh, celle-là elle est bien papy, c’est toi là avec cette vieille mob ? demande Auguste en pointant du doigt une photo en noir et blanc où je parade fièrement sur mon Solex.

— Cette vieille mob, gamin, c’était le Solex 3800 de mon père, il m’avait laissé le prendre et j’étais drôlement fier.

— Et la fille sur le porte-bagage c’est mamy ?

— Ah non c’est Corine, ma voisine de l’époque.


C’est marrant, je me souviens parfaitement du moment où a été pris ce cliché, devant le bâtiment C de la cité de mon enfance. Corine dont j’étais amoureux et qui m’ignorait royalement. Elle voulait juste faire un tour de Solex et j’avais tenté de l’embrasser en ramenant l’engin dans la cave.


— Tu la kiffais Corine ?


C’est Auguste qui a posé la question sans lever les yeux de la photo.


— Oui je la kiffais grave. C’est comme ça qu’on dit ?

— Tu l’as embrassée ? lance Auguste. C’est comme Jules, il est amoureux de Nora, mais il l’a pas encore embrassée, pour le moment il s’entraîne.

— Oh mais tais-toi ! s’écrie Jules en lançant un coup de coude dans les côtes de son frère.

— C’est vrai, j’t’ai vu. Tu tournais un chewing-gum dans ta bouche avec ta langue en te regardant dans la glace.

— N’importe quoi ! rétorque Jules, rouge jusqu’à la racine des cheveux.


Jeanne arrive avec le plateau, ça sent bon la fleur d’oranger et le jus de fruits frais.


— Qu’est-ce que j’entends ? demande-t-elle, tu es amoureux Jules ? Raconte un peu. Tu sais papy était amoureux de cette Corine aussi, mais il était un peu plus vieux que toi quand même.

— Quel âge tu as papy ? s’enquiert le petit.

— Je suis né en cinquante-deux, compte.

— En cinquante-deux ? Mais alors tu as connu Vercingétorix ?

— Non, lui c’était avant Jésus-Christ, moi c’était après et on n’était pas dans la même classe.


Les enfants me regardent avec des yeux ronds, je vois le doute dans leur regard, mais ça passe.


— J’avais seize ans quand j’ai embrassé Corine pour la première fois, j’étais timide et moi aussi je m’étais entraîné avec la poupée de ma sœur.

— Quoi ? lance Auguste, la poupée de tata Sophie ? Je rêve !

— Mais est-ce qu’un papy peut raconter son premier baiser à ses petits-enfants ? dis-je pour les agacer un peu.


Les deux frères se rapprochent un peu plus de moi, attentifs et inquiets de ne pas connaître l’histoire.


— Allez vas-y papy raconte…


Je me souviens de ce baiser maladroit, si doux, qui sentait le bonbon « La Pie qui Chante » à la cerise. Je me souviens de nos joues rosies par le plaisir, le doute, la honte, tout ça mélangé. Je me souviens aussi de la grosse voix de mon père arrivant de la cage d’escalier et gueulant dans la cave : « T’es où Pierrot, les devoirs, y vont pas se faire tout seuls » et de notre rapidité à se détacher l’un de l’autre en faisant mine de vérifier le moteur du Solex, les joues en feu et les jambes flageolantes. Alors, non, je ne raconterai pas à mes deux garnements ces moments sublimes. Je saisis une autre photo aux bords dentelés, Jeanne et moi assis sur une plage de Biarritz, bronzés, cheveux longs, la même coupe pour nous deux. On avait quel âge ? Dix-huit ans ?


— Regardez les gamins votre mamy Jeanne, comme elle était jolie quand elle allait surfer à Biarritz.


Les deux gosses se sont emparés du cliché. Ils sont fascinés par la beauté de ce couple musclé, jeune, souriant, la planche de surf en arrière-plan. Ils posent mille questions sur le surf, les vagues, nos cheveux longs. Je vois le sourire de Jeanne et un petit voile humide dans son regard. De jolis souvenirs reviennent à ma mémoire. Je me rappelle chaque instant de cette période, notre fougue. Nous passions notre temps à nous aimer, partout, tout le temps. À nous embrasser à bave que veux-tu, nous caresser, nous promettre l’amour toujours. Quarante ans d’amour.


Je vois dans le sourire malicieux de Jeanne qu’elle se souvient aussi. Les vacances, les baisers, et puis soudain cette grande fatigue, cette angine qui n’en finissait pas malgré les antibiotiques. Alité pendant quinze jours sans voir ma Jeanne adorée. Les parents n’acceptaient pas facilement que les copains passent à la maison lorsqu’on était malade. Les copines encore moins. On se faisait passer des petits mots tendres grâce à Gilou le seul autorisé car il apportait les cahiers de classe afin que je ne prenne pas trop de retard sur le programme scolaire.


Ce mal de gorge qui n’en finissait pas. Inquiétude des parents, changement de médecin. Un jeune, sympa, qui m’a pris à part, après avoir envoyé ma mère chercher l’ancienne ordonnance dans la cuisine :


— Tu serais pas amoureux toi ? Tu as certainement attrapé une mononucléose, autrement dit la maladie du baiser. On va changer ton traitement et dans quelques jours ça ira mieux, juste la fatigue que tu vas traîner encore quelque temps…


Souvenirs…


— Et tu l’avais pécho mamy sur la photo ? demande Auguste.


C’est Jeanne qui répond :


— Pécho ? Pécho, c’est quoi pécho ? Choper ? En langage jeune ? Ah ça pour choper, il a chopé papy. À trop embrasser il a chopé. La maladie d’amour qu’il a chopée.


Auguste en déduit :


— C’est pour ça que vous êtes mariés depuis longtemps, c’est la maladie de l’amour. Mamy t’as pas des photos de papa quand il était petit ?


Finalement, je les aime bien mes petits-enfants.


 
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   plumette   
13/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Le narrateur est plein de tendresse pour sa propre jeunesse, ce texte se lit d'une traite en éprouvant de la nostalgie ( souriante) pour sa propre jeunesse ( surtout quand on est de la génération du narrateur).

le solex, la mode, les premiers baisers, l'amour est de tous les temps, il est hors temps, il est bien joli le passage où les premiers émois du grand-père renvoient aux premiers émois du petit fils. Le vocabulaire a changé, mais les sentiments sont les mêmes!

Bonne idée ce dialogue autour des photos ! il permet une relecture et un partage des souvenirs, comme avec nous lecteurs.

J'ai bien aimé

Ma réserve: le début m'a semblé un peu caricatural sur les rôles entre papy et mamy

Plumette

   izabouille   
24/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai bien aimé, c'est touchant et drôle. Les enfants sont toujours assez inspirants, et ceux-ci vous ont particulièrement bien inspiré.
Merci pour ce bon moment de lecture

Iza en EL

   veldar   
5/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Louison

J'ai adoré. J'ai même éclaté de rire. Je me suis demandé où l'auteur m'entraînait. Pas déçu de ce joli voyage. J'y étais. C'était drôle. Emouvant.
Deux bémols : papy est né en 52 - le solex le pantalon par d'éph, je me souviens aussi - bref : photos oui mais en couleur, non ? Bien sûr, à l'époque la couleur ce n'était pas obligatoire, c'est juste que là, ça accentue le côté dinosaure. Me suis senti vieux d'un seul coup.
Et il manque aussi une virgule - j'ai dérapé dans ma lecture - "regardez les gamins votre mamie Jeanne"
Très joli moment.
Merci.

   hersen   
5/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte assez sympa et plutôt réaliste;

Ce réalisme est amplifié par l'avant-dernière phrase, dont j'aime beaucoup l'idée : la curiosité de nos origines.

Le dialogue est une bonne idée dans la forme. Peut-être quelquefois me semble-t-il un poussé, un peu artificiel, mais je crois que cela vient de l'équilibre dans les façons de s'exprimer : pas évident de mélanger les registres familiers à cinquante ans de différence ! (par exemple, la mob, est-ce que des enfants de dix ans saurait ce que c'est ?
Mais là, je suis dans le détail, le texte fonctionne très bien !

Merci Louison de cette lecture.

   Anje   
5/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
De la tendresse, de la nostalgie, de l'humour... Un bien joli texte dans lequel je trouve un certain nombre de similitudes avec ma propre vie. Réelle. D'où certainement un brin d'émoi supplémentaire.
Merci pour ce bon moment.

   maguju   
6/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une histoire touchante et qui sonne juste, à l'exception peut-être du début lorsque le grand-père apparaît un peu trop bourru... Le style est plaisant et drôle et je me suis souvent retrouvée dans ces anecdotes de vie...

   Cat   
6/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Petit moment de douceur passé au pays de la nostalgie et des dinosaures flashy. :))

Le papy bougon retrouve le sourire avec sa jeunesse, la mamie prépare les madeleines et presse les oranges et les petits-fils se délectent et s'abreuvent aux souvenirs des anciens, étonnés et ravis par les similitudes.

L'écriture, elle-même, a revêtu ses atours sages et sépia pour nous offrir cette tranche de vie quotidienne.

Merci pour le partage Louison

Cat

   Louison   
8/12/2018

   Donaldo75   
10/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Louison,

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle; elle possède un vrai ton, ne se vautre pas dans la facilité des textes nostalgiques, s'avère marrante par moment et souvent bien vue. Bref, je ne me suis pas ennuyé un instant pendant cette lecture dont chaque instant est particulier tellement l'histoire fourmille d'anecdotes et de contrechants.

Bravo !


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