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Sentimental/Romanesque
Luz : Dernière pêche
 Publié le 21/08/09  -  7 commentaires  -  12942 caractères  -  33 lectures    Autres textes du même auteur

Deux amis d'enfance se retrouvent après des années.
Texte sur le rapport entre un homme et la nature (une rivière) dans la vie et la mort.


Dernière pêche


Il faisait très chaud en cette fin d’après-midi de juillet, jour de la fête du village où j’avais passé une partie de mon enfance. Après avoir traîné entre les jeux et la rue principale qui déroulait son vide grenier, j’allais m’installer à la buvette boire une bière bien fraîche.

Une fois savourées les deux ou trois premières gorgées - celles appréciées par-dessus tout, soif ou pas - je m’aperçus qu’un gros bonhomme accoudé dans un angle m’observait avec insistance. Ayant croisé de nouveau son regard il me lança :


- Alors Lulu on ne reconnaît plus les copains, ou c’est t’y qu’t’es devenu trop fier ?


Je restai un instant interloqué, et j’articulai quelque chose comme :


- Euh non, et bien non… désolé… tout en me creusant la cervelle.

- Joël Trespeux, Joe qu’on m’appelait. Maintenant c’est Big Joe, j’ai pris du galon.

- Joe ! Bien sûr, il y a si longtemps. Excuse-moi de ne pas t’avoir reconnu immédiatement.

- Allez, pas d’excuses, viens dans mon coin, paie ta tournée, et raconte-moi ta vie d’expatrié ! me lança-t-il gentiment.


J’aurais été bien incapable de reconnaître dans cette espèce de géant à l’allure un peu sauvage - barbe hirsute et cheveux épars - le garçon plutôt dégingandé que je protégeais aux récrés quarante ans auparavant. Aujourd’hui il me dépassait d’au moins deux têtes et de cinquante kilos.

Après avoir ravivé de nombreux souvenirs, jusque tard dans la soirée, il me proposa de l’accompagner à la pêche à la truite dès le lendemain ; ce que j’acceptai bien volontiers.


Après une courte nuit, heureusement prolongée par une sieste, je le retrouvai comme convenu à six heures du soir au bas de la route de Ceyrolles, à côté d’un pont en pierre de taille.


- Tu sais, ça me fait vraiment plaisir que tu aies accepté de m’accompagner à la pêche ; tu ne peux pas savoir à quel point mon vieux Lulu, me confia-t-il en sortant son matériel de la voiture.

- Bonheur partagé Joe, ça va me rappeler le temps où on pêchait les vairons dans le ruisseau en bas de ta ferme.

- Là, il va s’agir de truites. On change de dimension avec le temps, tu l’as constaté aussi avec ma carcasse, plaisanta-t-il, tout en peinant à enfiler ses cuissardes.


Nous descendîmes par un sentier étroit taillé en travers d’un talus boisé, et accédâmes à une petite prairie qui bordait la rivière. La chaleur n’était pas encore retombée en cette fin d’après-midi et l’air bourdonnait d’insectes.

Joe me tendit un vieux pot de confiture au couvercle percé de petits trous et me demanda de lui récupérer des sauterelles :


- Si tu veux bien, précisa-t-il. Avec mon ventre je ne peux plus me plier. Tu ne prends que les toutes vertes, et pas trop petites ; une dizaine suffira. Pendant ce temps je vais voir « comment est l’eau ».

Je n’y vis bien sûr aucun inconvénient et me mis aussitôt à l’ouvrage. Pas facile d’attraper ces satanées bestioles qui sautent dès que l’on approche la main, comme si elles avaient des yeux aux quatre coins de leur tête carrée. Et puis quand l’une d’elles - bien verte et pas trop petite - se laisse quand même piéger, encore faut-il la glisser dans le pot sans faire sortir celles qui attendent à l’affût derrière le couvercle. Enfin au bout d’une bonne demi-heure j’avais mon compte (de sauterelles).


Joe se tenait toujours face à la rivière en train d’examiner « le comment de l’eau », bien calé à l’ombre d’un aulne. Il m’expliqua qu’avant de commencer à pêcher, il observait les insectes, les gobages des truites, le jeu complexe des courants et des remous derrière les rochers ; l’animation, le degré de vie de la rivière. Il s’agissait d’une attente convenue, de regards longuement échangés, avant qu’il ne se sente admis à pénétrer dans cet espace liquide, en perpétuel mouvement, qu’il lui fallait en quelque sorte préalablement apprivoiser.


- Ce qu’il faut, tu vois, me dit-il, c’est savoir où se trouvent les poissons, en fonction des courants, de la profondeur de l’eau, la distance par rapport au bord ou de tel ou tel obstacle. Ça vient petit à petit : à force de pêcher et d’observer la rivière on acquiert cette espèce de « sixième sens de l’eau ». On peut même parier sur la taille des truites suivant l’endroit où elles se trouvent.


Sur ce, il accrocha une sauterelle à l’hameçon, entra dans l’eau et commença à pêcher.


- La sauterelle doit être « présentée » à la truite de la façon la plus naturelle possible, continua-t-il à m’enseigner, comme si elle tombait d’un rocher ou de la berge par exemple ; regarde !


Et je regardais ce malheureux insecte projeté dans les airs suivant des trajectoires artistico-mathématiques - mélanges de paraboles aux foyers improbables - puis se noyer dans les remous, sans susciter l’intérêt du moindre salmonidé.

Je suivis Joe une petite demi-heure dans sa progression sur les galets glissants comme des savonnettes. Je constatais qu’il avait des difficultés à avancer, et s’arrêtait souvent pour s’essuyer le visage et reprendre son souffle contre un rocher ou sur la berge.


- Je crois que j’ai bu une ou deux bières de trop hier soir, me dit-il.

- Moi de même, le rassurai-je. Continue, je vais aller m’allonger cinq minutes quelque part.


Il me répondit à peine, concentré sur ses problèmes d’équilibre sur galets et de posé de sauterelle.


Il me fallait encore un peu de repos à l’entame de cette soirée d’été.

Je m’installai sur un gros rocher plat, en plein soleil, mon chapeau de paille enfoncé sur la figure, paisiblement à l’écoute des bruits environnants.

Je percevais le ronronnement cristallin de l’onde, conjugué au bruissement du vent traversant les hauts feuillages des chênes et des hêtres de la vallée. Les bruits du courant variaient sensiblement à chaque instant : des touches aiguës et graves s’entremêlaient de façon aléatoire. En tournant la tête d’un côté à l’autre du rocher, se produisait un contraste allant presque du murmure au tumulte.

Le courant semblait posséder son propre langage : le long des berges, au passage entre les rochers, sur les gravières, en fonction de la vitesse et de la profondeur de l’eau ; un langage de forces en mouvement à déchiffrer, celui de l’onde dévalant un lit taillé dans la terre et la pierre. Le même langage sans doute que celui du sang parcourant le corps ; bouillonnement que je ressentis à ce moment précis entre ma poitrine grillant au soleil et mon dos collé à la froide roche moussue.


Je pensais à la maladie de Joe. Il m’avait fait part la veille de son problème cardiaque qui n’irait pas en s’arrangeant au fil du temps. Son médecin - un hypocrite de chez Hippocrate, selon ses propres termes - tentait de le rassurer, mais lui semblait résigné à ce que la mort survienne à tout moment.

Je fis un parallèle entre les artères obstruées de Joe et les rochers de la rivière ; avec le flot - de sang ou d’eau - qui devait dans les deux cas forcer coûte que coûte le passage étroit (à la différence près que la rivière avait, elle, un vase d’expansion illimité).


Je retournai vers Joe en longeant la berge, pieds nus dans l’eau. Les odeurs fortes des aulnes se mélangeaient à celles des algues du bord de la rivière, si douces au toucher.

Joe avait progressé de cent cinquante mètres environ, et semblait toujours aussi concentré. Je m’approchai doucement pour ne surprendre ni le pêcheur, ni les poissons, et lui lançait le traditionnel :


- Alors ça mord ?

- Une truite ; petite. Je l’ai remise à l’eau. Tu reviens au bon moment, ajouta-t-il. En fait je t’attendais : il doit y avoir une grosse truite, juste devant moi, entre les deux rochers où tourbillonnent les insectes. D’abord je me place à l’endroit idéal pour bien lancer, et puis tu vas voir…


Il se déplaça de quelques mètres vers le milieu de la rivière, et lança suivant une courbe probablement parfaite, car la sauterelle retomba « en douceur » à quelques centimètres du plus petit des deux rochers, au centre d’un petit recoin d’eau calme.

Je vis à la même seconde un éclair blond à proximité de la surface. Il ferra presque aussitôt, et la lutte s’engagea entre Big Joe, colosse de deux cent cinquante livres, et une petite dame fario d’à peine plus d’une.


- Je l’ai ! se contenta-t-il de dire.


La truite exécuta plusieurs bonds au-dessus de l’eau, puis fila vers l’aval en plein courant.

Joe temporisait tant bien que mal, se contentant de maintenir le fil tendu, soufflant et grognant comme un ours.

Au bout de deux ou trois minutes, il réussit à la maîtriser en la faisant dévier du courant vers un endroit calme près du bord. Il la ramena vers lui et la saisit avec grande précaution.

Il se cala contre un rocher et décrocha l’hameçon.


- Et voilà ; belle truite ! Elle doit faire à peu près trente-cinq centimètres, c’est rare dans nos rivières de montagne, me dit-il, la voix encore pleine d’émotion. Quoi de plus beau qu’une fario : regarde les points noirs et rouge fraise, et son ventre comme du lait.

- Joe, le poète pêcheur… En tout cas bravo, style et efficacité !

- Bon arrête, tu vas me faire rougir. Je dois la remettre à l’eau à présent.


Il se mit alors à genou, l’immergea très doucement et la fit aller d’avant en arrière (pour la re-oxygéner me précisa-t-il). On aurait dit une maman baignant son bébé.

Il desserra l’étreinte formée par ses grosses mains, et la truite se remit à nager tranquillement en direction d’un rocher, comme si de rien n’était, ou plutôt comme si cette rencontre avait été convenue de longue date entre eux deux.


Je me rendis alors compte que Joe était très ému. Il s’assit sur le sable sec et chaud du bord et posa sa main sur mon épaule.


- Je te dois un grand merci, mon vieux Lulu, me dit-il de sa voix cassée. Grâce à toi j’ai pu vivre une dernière fois des moments presque intimes - en tout cas intenses - avec ma rivière, avec mes truites. Tout à l’heure j’ai encore eu un serrement au niveau de ma poitrine, j’ai pris deux cachets - la boîte ne me quitte pas - et c’est passé. J’ai décidé de laisser les truites tranquilles ; désormais je me contenterai de venir les observer, elles et leur rivière.

- Je peux t’accompagner de nouveau si tu le souhaites, Joe, lui proposai-je.

- Tu es gentil Lulu, mais dès hier soir j’avais pris la résolution que cette soirée de pêche serait la dernière. Mais pas la peine de t’apitoyer, je quitte le lit de cette rivière (seulement le lit, pas la rive) en toute quiétude, avec cependant l’émotion particulièrement vive du contact avec une dernière truite, justement parce que j’avais décidé que ce serait la dernière.

- Je comprends Joe. Je te comprends. Sauf une chose : pourquoi m’as-tu demandé de t’accompagner ? À part le fait de t’avoir ramassé des sauterelles, je ne t’ai aidé en rien.

- Bien sûr que si ! Ton aide c’est que tu étais là : je sais qu’il ne peut rien m’arriver de grave avec toi. Je me souviens de mon enfance quand tu me sortais de tous les mauvais coups ; tu disais que j’étais trop gentil pour me défendre. Au sortir de l’enfance mon corps et ma force physique se sont considérablement développés, au-delà du raisonnable même, et j’ai appris un peu à me défendre ; sauf le cœur, qui lui a dû rester trop sensible et fragile. C’est sûrement idiot, mais ce soir ta présence m’a rassuré et m’a permis de pêcher.

- Si tu veux que je te protège encore, je vais essayer de te trouver un grand cardiologue, à Paris, à Londres ou ailleurs, qui pourra te réparer ça.

- Non, c’est foutu. J’ai fait le tour de la question, je t’ai déjà expliqué hier soir. Si tu ne reviens que dans un an, alors on peut se dire adieu tout de suite : dernière pêche et dernier souffle d’amitié.


Nous nous sommes tus pendant quelques minutes. Le murmure régulier de la rivière commençait à m’étourdir. Le soleil déclinait au creux de la vallée et scintillait sur le courant et les graviers du bord. La chaleur était encore bien présente, mais adoucie par une brise légère venue peigner les arbres de la rive.


- Une troisième dernière chose, la « der des ders » c’est promis, rajouta Joe, redressant la tête comme s’il sortait d’une longue prière. Je n’ai plus de famille, tu sais bien ; alors voilà, j’aimerais que tu éparpilles mes cendres dans cette rivière. Tout sera réglé auparavant, un voisin te préviendra. Cette rivière a été toute ma vie, alors j’aimerais bien y rester pour l’éternité - même dispersé. Qui sait si quelques-uns de mes atomes n’iront pas renforcer les nageoires d’une ou deux belles truites ou leur rajouter un point rouge et un point noir ? Quant à mon âme, peu importe qu’elle aille au Diable ou au bon Dieu ; je te la léguerais bien volontiers mais elle ne doit pas peser bien lourd, et je ne suis pas certain qu’elle te sera très utile.


Joe prolongea ces mots d’un bref rire qui m’apparut presque joyeux. Il prit du sable entre ses mains et l’égraina au-dessus de l’eau - essaim de poudre d’or à la lumière du soir - et dit, le regard clair et apaisé :


- Là, mon vieux Lulu ; là, juste devant.


 
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   brabant   
21/8/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Style impeccable, fluide et frais, cristallin comme la transparence de votre rivière et la brillance de ses truites.
Beau, très beau texte, calme et apaisant où la mort devient transhumance au fil du courant.
Poignant et pudique, je me convertis tout de suite au panthéisme et veux renaître moi-aussi sous forme de point noir... constellation au flanc d'une truite de gave oxygénée par l'air vif des montagnes.

   Anonyme   
22/8/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une chute impeccable, émouvante et souriante à demi. Une façon de dire qui emporte ce texte dans des eaux douces, un moment d'amitié suspendu dans la vie, une croisée des chemins.

Oui, un texte à la croisée des chemins.

   xuanvincent   
22/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Après une lecture rapide, j'ai trouvé cette histoire de partie de pêche sympathique et dans l'ensemble bien écrite. Le récit- celui d'une dernière pêche entre deux amis d'enfance qui se retrouvent des décennies plus tard, m'a paru assez émouvante, par endroits.

Cette nouvelle pourrait davantage intéresser, notamment, les amateurs de pêche.

   jaimme   
22/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Style à la sobriété et l'élégance en belle adéquation avec le thème. Un rythme que l'on sent bien adapté.
J'ai pensé à "Dialogue avec mon jardinier" pour le final et la délicatesse.
De la belle ouvrage.
Pourtant. Le début n'est pas assez accrocheur. C'est mon goût. Et j'aurais aimé un brin de poésie; quelques reflets, quelques mots, finement posés là et encore là. Elle existe, mais pas assez dans les mots (les mots-individus; non les phrases). C'est toujours mon goût. Celui de l'auteur a été la sobriété, et je le respecte.

   Anonyme   
22/8/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour,

un petit parfum de "et au milieu coule une rivière" émane de ce texte (on a les références qu'on peut !), texte que je trouve assez tranquille comme le fil de l'eau qu'il évoque. Je suis resté un peu sceptique devant ce rapprochement avec un copain d'enfance perdu de vue depuis si longtemps, jusqu'à lui confier cette dernière mission (l'explication sans famille placée là à la sauvette pour justifier ça ne m'a pas convaincu).
D'une manière générale, j'ai trouvé les passages où il était question de la maladie plutôt maladroits, notamment le parallèle appuyé entre les artères du bonhomme et le cours de la rivière ou bien le dernier voeu...
Mais le style est agréable (hormis les parenthèses dont tu aurais à mon sens pu faire l'économie), rien de transcendant mais rien de honteux non plus.
Bonne continuation.

   ANIMAL   
22/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Accepter de disparaître et choisir d'offir à la Nature ce qu'il reste de soi... Un thème de fond émouvant traité avec tact.

J'ai beaucoup aimé la façon de "tâter" l'humeur de la rivière, de l'observer avant de se mettre à pêcher. C'est un signe de respect.

Ce texte est très plaisant à lire, les descriptions agréables, une impression positive s'en dégage malgré la gravité du sujet. Je me suis laissée porter par l'histoire au gré du courant.


Un bon moment de lecture.

   florilange   
29/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai beaucoup aimé toutes les descriptions du paysage, de la rivière et de la température. Quelques expressions très jolies. On ressent nettement la nature environnante. On entend les bruits. Bravo pour ce rendu très réaliste & en même temps poétique.
Pour mémoire, quelques concordance de temps & place de virgule mais rien de dramatique.
Dans l'ensemble, une lecture agréable. Merci,
Florilange.


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