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Sentimental/Romanesque
Luz : Le village englouti
 Publié le 01/12/13  -  7 commentaires  -  10368 caractères  -  87 lectures    Autres textes du même auteur

Une rencontre au bord de l'eau, un demi-siècle après la construction d'un barrage hydro-électrique.
Texte inspiré de certains faits réels.


Le village englouti


Toute ma vie j’ai cherché l’eau ; sa présence apaisante, sa force, son mystère. Je me suis sans cesse imprégné de la moindre source, mare sous les broussailles ou ruisseau se faufilant entre les bruyères ; de toutes eaux déployées, emplissant les déchirures tendres de la terre.

Je ne peux parler que d’eau douce, car j’ai rencontré la mer trop tard pour pouvoir la comprendre et l’inscrire au fond de mon être.


Quel spectacle plus désolant que celui d’un barrage vidangé ou d’un ruisseau asséché ? Cette masse liquide disparue, ce mouvement arrêté, m’oppresse autant que pourrait l’être l’absence inexpliquée d’un proche. Je ressens un manque, un déséquilibre entre l’air et la terre.


Je me promenais un matin d’automne sur les hauteurs d‘un barrage qui venait d’être vidé. Je contemplais ce paysage étrange, aux pentes ocrées, veinées de rouilles. Les brumes se levaient sur ce qui paraissait être la carcasse d’une bête gigantesque en décomposition, avec des os dressés sur ses flancs, vestiges d’anciennes forêts. Une odeur âcre se dégageait des versants nus, striés de plaies suintantes.

Profitant d’un nouvel espace libre, un léger vent d’ouest s’engouffrait dans la vallée, dispersant des volées de feuilles mortes du haut des pentes pierreuses jusqu’à la terre boueuse en contrebas. La nature déposait déjà les premiers éléments nécessaires à la recomposition de l’ancien paysage. Il suffirait de laisser s’enchaîner les saisons.

Le murmure cristallin retrouvé de la rivière s’élevait, se mêlant au souffle continu du vent et son bruissement dans les derniers feuillages. L’eau avait retrouvé son exact cours d’origine, ses rochers, ses arbres maintenant pétrifiés, ses courbes et ses goures ; n’y manquaient plus que les prés, les aulnes et les truites.


Au loin, à la lisière d’un bois de hêtres, une maison de pierre surplombait le barrage. En contrebas s’accrochaient les ruines d’un ancien village aux brumes fumantes sous le soleil. Je me suis approché et j’ai vu un vieil homme qui farfouillait avec sa canne à l’entrée de la seule maison qui ne soit pas écroulée. Il pouvait avoir dans les soixante-quinze ans, petit, râblé, le regard aussi dur que sa barbe de la veille. J’ai volontairement fait un peu de bruit avant d’arriver vers lui pour ne pas le surprendre : un raclement de gorge car il n’y avait aucun caillou à faire rouler ni branche à écraser.


– Bonjour, lançai-je à deux pas de lui, n’ayant rien trouvé de mieux comme entrée en matière.

– Bonjour. Vous m’avez fait peur, dit-il sans cependant manifester la moindre surprise.

– Désolé ; il n’y a pas foule ici.

– Non.


Pas très loquace, il continuait à gratter le dessus d’une dalle sans s’occuper de moi.


– Vous cherchez un trésor ? dis-je pour amorcer un début de dialogue.

– Peut-être bien.


Persuadé de ne pouvoir soutirer trois mots de plus à ce curieux personnage, j’allais reprendre ma promenade lorsqu’il me dit :


– C’est toi qui pêches en barque du côté de La Bouery chaque automne ?

– Ah oui…, c’est bien moi, les brochets et les sandres foisonnent dans ce secteur. D’ailleurs j’y vais pour repérer les lieux « à l’air libre ».

– Tu travailles dans la région ?

– Non, à Lyon, mais j’ai passé une partie de mon enfance à dix kilomètres d’ici, alors chaque année à la Toussaint je fais un retour aux sources..., et au barrage.

– Moi je suis de La Bouery. J’ai une vue parfaite sur toute une boucle du barrage, et rien ne m’échappe, me coupa-t-il.


La conversation se poursuivit de façon très simple et naturelle. J’ai pensé lui demander s’il avait connu la vallée avant sa submersion par le barrage, s’il reconnaissait les anciens murs de clôture qui délimitaient autrefois les prés et les champs, les chemins bordés d’arbres, les ponts écroulés, mais ce ne fut pas nécessaire, il me raconta tout cela de lui-même.


– Tu sais pourquoi c’est un bon coin pour la pêche dans le bas de La Bouery ? me demanda-t-il en s’asseyant sur une souche grise.

– Hmm…, une cassure de pente et des arbres dénudés sans doute.

– Peut-être, mais il y a plus : les ruines de l’ancien village de Beissat avec son église presque intacte. Tes brochets ont dû être mille fois bénis à l’affût derrière les cloches.

– Je suppose qu’il n’y a plus de cloches, et si le village a été démoli, pourquoi pas l’église ?

– Parce que les habitants s’étaient enfermés à l’intérieur avec le curé, alors les ingénieurs ont renoncé. Les cloches ont été déposées, mais les anciens prétendent les entendre encore à chaque automne. Mon père qui écrivait des poèmes quand sa ferme lui en laissait le temps en parlait ainsi :


« Spectres au silence d’automne,

Les troncs nus émergent du lac

Sous les chevelures des brumes.


À l’instant de l’aube on entend,

Montant du plus profond des eaux,

L’appel d’une cloche qui sonne. »


– Il était de Beissat votre père ?

– Non il était d’ici, dit-il, soudain ému, cognant avec sa canne le linteau en pierre de l’ancienne porte d’entrée où apparaissait encore l’année de construction : 1885. Son grand-père avait construit la maison.

– Vous y habitiez lors de l’édification du barrage ?

– Oui, j’avais sept ou huit ans, mais je n’ai que très peu de souvenirs de ce temps-là. Je sais que nous avions une ferme avec des prés qui s’étendaient jusqu’à la rivière. Je me souviens de nos vaches qui se bousculaient dans la charrière, et j’avais peur qu’elles n’écrasent mon petit frère. Je me souviens aussi de notre chienne que j’ai retrouvée un soir morte dans la grange. Mais ce qui m’a le plus marqué, bien sûr, ce sont les démolitions des habitations, soit dynamitées, soit écroulées par les bulldozers qui tiraient les murs avec des câbles d’acier. Les gens étaient expropriés, donc indemnisés, mais beaucoup ont vécu ce moment comme un véritable drame. Ils pleuraient la disparition de leurs maisons, creuset des familles et de tant de souvenirs. C’était vraiment un spectacle déchirant, peut-être plus encore pour un enfant. Celle de mon père n’a pas été démolie, il s’était enchaîné à l’intérieur. Quand les gendarmes sont venus le chercher, l’eau lui arrivait déjà aux chevilles.


Je lui ai expliqué que, personnellement, n’ayant connu que cette atmosphère de barrage, qui m’avait tant apporté – des frais matins de brumes effilochées, jusqu’aux soirs éblouis par les reflets orangés du soleil éparpillés sur le bronze de l’eau – je me demandais si la verte vallée aurait pu me procurer autant de bonheur. Sans doute que oui ; d’autres paysages, d’autres sensations et rencontres se seraient gravées au cœur de ma mémoire avec autant de force. Nos empreintes se forment et se creusent petit à petit avec ce que l’on a devant soi, et non avec ce que l’on pourrait imaginer à la place. Un banc de perches en maraude vaut autant qu’une fario gobant un éphémère au soleil couchant.


– Vous voudriez sans doute retrouver la vallée telle qu’elle était dans votre enfance, lui demandai-je, car il avait connu les deux paysages, les deux vies.

– Pas forcément. Ma vie s’est construite en quelque sorte avec le barrage ; d’ailleurs je travaillais à la centrale hydro-électrique – paradoxal pour le fils d’un opposant à sa construction, mais mon père en était satisfait je crois. La vie était dure dans la vallée. On peut perdre un combat terrible comme ce fut le cas pour mon père, ce qu’il faut ensuite c’est avoir la force de tourner la page.

– Tous n’ont peut-être pas pu trouver cette force ?

– C’est vrai, je crois que certaines familles ont eu plus de difficultés que d’autres. Mon père a été aidé par les petits poèmes qu’il écrivait à la veillée ; je pense que ça lui a donné l’équilibre et la motivation pour avancer, une thérapie en quelque sorte. Il m’a confié le jour de sa mort que la submersion de sa maison avait représenté pour lui un grand traumatisme car il avait jeté tous ses écrits à l’eau, sauf quelques-uns qu’il avait glissés dans une bouteille et enfermés sous une dalle à l’entrée.

– C’est donc ce que vous cherchiez tout à l’heure, je m’en veux de vous avoir dérangé.

– Mais non. Tiens, toi qui est jeune, prends donc la barre à mine, coince-la ici devant la dalle, et fais levier ; le « trésor » doit être dessous.


J’ai réussi à faire pivoter la dalle de trois ou quatre centimètres, ce qui suffit pour qu’il la bloque avec sa pioche et que nous la fassions basculer. Une bouteille opaque se trouvait bien là, enfouie dans la terre sablonneuse. Il cassa le goulot et quelques feuillets apparurent. Il les rangea d’une main un peu tremblante dans sa veste. Son visage avait perdu sa dureté. Il partit aussitôt, me gratifiant seulement d’un « au revoir, merci ! ».


Je l’ai revu le lendemain. Il paraissait calme et heureux en me tendant un poème de son père.


– C’est celui que je trouve le plus beau. Je te l’offre puisque tu aimes l’eau, me dit-il presque timidement :


« Retrouver

Le bruit frissonnant du courant sur les graviers,

La fraîcheur de la loche sous son galet d’ambre,

Le goure sombre sous l’enclume du rocher,

Le cristal de l’hiver dans l’eau bleue du printemps.

Retrouver

L’air tailladé par la danse des moucherons,

Les cheveux des racines rouges sous les aulnes,

L’ombre et l’éclair d’un vairon sur le sable blond,

Les algues qui ondulent au soleil de l’eau.


Retrouver

Les portefaix figés dans la pierre et le bois,

Les bulles qui tournoient dans le ciel du remous,

L’eau vive formée de nuits et de sources froides,

Les iris jaunes dressés entre terre et eau.


Je suis venu retrouver la rivière

Et mon enfance inachevée. »


– Je vais retrouver la vallée, sais-tu comment ? me dit-il mystérieusement.

– Non, on va peut-être faire sauter le barrage ? Maintenant que je sais me servir d’une barre à mine il ne nous manque que la dynamique, mais il en faudrait vraiment un sacré gros paquet.

– Ben voyons ! Je vais éviter ça à mon âge. En fait c’est tout simple : je vais aller vivre chez ma fille à deux kilomètres en amont du barrage. La vallée est là-bas, intacte ; une dernière tranche de vie s’offre à moi.

– Alors plus personne ne me surveillera de La Bouery.

– Non, mais tu peux venir pêcher la truite dans ma nouvelle vallée ; il n’y a pas que les brochets et les sandres qui comptent dans la vie d’un pêcheur. Tu m’as dit : l’eau qui court vaut autant que l’eau qui dort ; alors…


 
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   alvinabec   
10/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Ce texte est touchant, les personnages campés avec beaucoup de retenue. Peut-être pourriez-vous étayer davantage celui du vieil homme.
Votre style me semble meilleur dans l'expression des dialogues que dans les descriptions qui se veulent poétiques et ne sont au fond qu'un peu 'pesantes' pour mon goût.

   socque   
10/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une belle histoire, je trouve, simple et apaisée. La vie acceptée comme elle vient et se retire, telle une eau mouvante. Je m'étonne tout de même de l'argument de base : un barrage vidé. J'ignorais que cela se fît ! Pour quelle raison pratique-t-on cette opération, si on la pratique ?

Sinon, pour moi le petit dialogue après le poème ne me paraît pas vraiment utile... J'imaginerais plutôt, si vous tenez à donner l'information que le vieillard va déménager en amont du barrage, une brève indication de cela avant le poème final. Bien sûr, c'est vous qui voyez. Soit dit en passant, j'ai trouvé beaux les poèmes donnés à lire.

   jaimme   
4/12/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai aimé cette idée de la bouteille cachée et cette relation entre les deux personnages.
J'ai été moins touché par le style qui, à mon goût, aurait mérité plus de poésie, soit par des tournures plus imagées que descriptives, soit, à l'inverse, par une simplicité touchante. Là je trouve que l'on reste à cheval entre les deux.
En tout cas une atmosphère agréable.

   senglar   
3/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Luz,


Aviez-vous construit ce texte pour le concours sur le thème "Retrouver" et ces quelques vers ?

Récit serein, calme, apaisé et apaisant en même temps que curieux qui a le mérite de démontrer qu'écrire des vers aide à vivre.

Une lecture finalement souriante, poétique et complice en ce qui me concerne :)

Merci !

Senglar-Brabant

p s : J'ai également pensé à cette série française (que j'ai regardée) récemment primée aux Etats-Unis. Envoûtante. Lol

EDITION : La série française 'Les Revenants" a été élue meilleure série dramatique ce lundi 25 novembre lors de la 41è édition des International Emmy Awards.
Cocorico :)

   Jano   
3/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai été très sensible à votre texte car figurez-vous que j'éprouve la même attirance pour l'eau douce. La mer ne m'a jamais trop emballé. Quasiment chaque été je passe du temps aux bords de lacs espagnols car j'habite prés de la frontière. Sous la dictature franquiste, beaucoup de villages ont été rasés brutalement pour permettre de gigantesques projets hydro-électriques. Il existe ainsi, près d'Ainsa, un village immergé qui laisse apparaître le clocher de son église quand le niveau du lac est bas. Vision surréaliste.
Autant de rapprochements qui m'ont fait apprécier votre texte empreint d'une grande douceur avec de belles descriptions de la nature. Le style est fluide, propre, seuls les dialogues me semblent parfois un peu trop littéraires et pas assez langage parlé.

   Anonyme   
3/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Luz. Je ne commente pas beaucoup de nouvelles mais ce village englouti m'a attiré puis transporté. Belle écriture pour une histoire comme je les aime, une histoire d'hommes parfaitement imaginable (si ce n'est la découverte des poèmes en bouteille mais ça n'est pas un reproche). Bien aimé également le poème qui clôt l'histoire. Quand le vieil homme parle de retrouver sa vallée, j'ai pensé à sa mort prochaine sans trop savoir pourquoi, sans doute son âge, mais vous aviez su trouver une chute plus sereine et c'est très bien ainsi. Bravo et merci

   Robot   
3/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Luz,
Vous m'avez ramené 50 ans en arrière en 1962 à la construction du barrage de Vouglans sur la rivière Ain dans le Jura. mis en eau en 1968. Votre description de la vidange du lac est bien réelle, sauf qu'il est interdit de randonner sur les lieux pour des raisons de sécurité. Votre histoire est tout à fait crédible, et il se raconte chez nous que des anciens habitants ont abandonné des secrets dans la chartreuse engloutie sous les eaux. Légende probablement. En tout cas, votre histoire bien conduite avec une simplicité de style de bon aloi m'a passionné, nostalgie et consolation pour ce fils avec le réconfort de ces poèmes retrouvés. Savez-cous que l'écrivain André Besson a obtenu le prix Emile Zola pour un roman portant le titre de votre nouvelle ?


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