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Réalisme/Historique
maguju : Self control
 Publié le 07/12/18  -  6 commentaires  -  11561 caractères  -  36 lectures    Autres textes du même auteur

Un homme apprend qu'il est très malade.


Self control


Robert Kowalsky essuya la buée sur le miroir de la salle de bains, inspecta son visage en grimaçant, avec le vague espoir que la nuit ait redonné un peu de vivacité à son regard, puis entreprit de se raser. C’est alors que la sonnerie du téléphone retentit et le fit sursauter. Il hésita à se déplacer, se disant qu’il s’agissait sans doute d’un importun, un de ces démarcheurs souhaitant lui vendre des panneaux solaires ou une cuisine dernier cri. Il fallait bien reconnaître que ces derniers temps les coups de fil amicaux s’étaient plutôt raréfiés. Restait sa sœur qui, en général, n’appelait pas à une heure aussi matinale. Ce détail le décida à répondre ; peut-être y avait-il un problème avec Angie…

Robert posa son rasoir à contrecœur sur le bord du lavabo, s’essuya le visage, enfila ses chaussons restés sur le palier de la salle de bains et se dirigea aussi vite qu’il le pouvait vers le téléphone.


— Allô j’écoute ?

— Monsieur Kowalsky ? l’interrogea une voix féminine.

— Oui c’est moi, répondit Robert d’un ton cassant.


Il alluma une cigarette et resserra la ceinture de son peignoir. Depuis le départ de Maria, neuf mois en arrière, il s’autorisait à fumer dans la maison. Qui allait le lui reprocher maintenant ?


— Qu’est-ce que vous me voulez ?


Des trombes d’eau s’abattaient contre la vitre du salon et Robert devait tendre l’oreille pour bien entendre.


— Bonjour. Je suis la secrétaire du docteur Matthew. Vous avez réalisé une série d’examens récemment à Norwood et monsieur Johnson, votre médecin traitant, nous a fait parvenir vos résultats. Mon patron aimerait vous rencontrer pour en discuter.


Le ton était impersonnel et indifférent, presque mécanique.


— Docteur Matthew, connais pas.

— Oui c’est normal c’est un spécialiste de la prostate, un oncologue… Votre docteur vous a pris un rendez-vous avec lui cet après-midi à 18 h 15. Il m’a chargée de vous prévenir…

— Ah ouais je… ben d’accord, finit par répondre Robert en se grattant la tête. Qu’est-ce qui se passe, j’ai quelque chose de grave c’est ça ? Et il est où votre spécialiste ? À Boston je suppose…

— Écoutez, je ne sais rien de plus monsieur, répondit la secrétaire avec lassitude. Le professeur Matthew exerce en effet au Central Hospital de Boston, 55 Fruit Street, bâtiment Lunder, niveau –3. Merci de vous présenter au secrétariat vingt minutes avant l’heure du rendez-vous. N’oubliez pas d’apporter un moyen de paiement, votre carte d’assurance si vous…

— Oui ça va, je connais la chanson…, l’interrompit Robert et il raccrocha.


Robert resta immobile quelques instants à écouter le battement de la pluie contre la fenêtre, sa cigarette se consumant entre ses doigts, puis il jeta son mégot dans une cannette de soda restée sur la table basse, haussa les épaules et rejoignit la salle de bains.

Robert connaissait fort bien les hôpitaux en effet ; en particulier celui de Boston, où son ex-femme avait eu la « chance » d’être soignée pour un cancer du sein deux ans auparavant ; chance car l’Hôpital Central figurait en bonne place dans le classement des meilleurs centres hospitaliers des États-Unis. Elle s’en était sortie mais le couple y avait laissé des plumes, et ce malgré l’assurance privée contractée par Maria quelques années plus tôt et qui avait permis de payer une partie des dépenses. Son traitement avait coûté une fortune et il avait fallu hypothéquer leur petite maison de Norwood et remplacer leur break par une voiture moins coûteuse en carburant et en entretien. Après sa maladie Maria n’avait plus été la même. Elle n’était pas très loin de la cinquantaine à cette époque et la proximité de la mort lui avait fait l’effet d’un électrochoc. Elle ne cessait de répéter à Robert que Dieu lui avait donné une deuxième chance de mener une vie meilleure et qu’elle avait le devoir de saisir cette opportunité… Elle avait alors renoué avec l’Église méthodiste de Norwood, y passant l’essentiel de son temps libre et elle avait fini par quitter son mari pour s’installer avec un autre homme, « plus fiable et digne de confiance », selon ses propres paroles. Il est vrai qu’à cette époque Robert n’était pas un modèle de fidélité ni de sobriété, il le reconnaissait. Il avait même un sérieux problème avec l’alcool et ce penchant n’avait cessé de s’aggraver au fil des années, dressant un mur entre lui et les autres. Par la suite, il avait bien cherché à retenir Maria, allant jusqu’à suivre un programme de désintoxication, mais elle l’avait quitté malgré ses efforts. Il était cependant parvenu à vaincre son alcoolisme, sauvant son emploi de manutentionnaire dans une entreprise de logistique… à défaut de préserver son mariage. Plus une goutte d’alcool en huit mois... Quelle ironie ! Maintenant qu’il était sobre, il n’y avait plus personne, à part lui, et Angie bien sûr, pour s’en féliciter.

L’Hôpital Central de Boston, situé à une quarantaine de kilomètres de Norwood, s’étalait en plein milieu du campus universitaire de médecine et se composait de plusieurs bâtiments anciens, datant de sa création en 1811, et d’une extension moderne dans laquelle se trouvaient différents services médicaux. Robert se repéra assez vite dans le dédale des couloirs, les ayant parcourus à de nombreuses reprises du temps de la maladie de sa femme. La familiarité du lieu suscitait chez lui des émotions ambivalentes, le ramenant à l’époque où le cancer de Maria avait été à la fois une épreuve douloureuse mais aussi l’occasion d’un rapprochement du couple ; rapprochement qui avait pris fin avec la guérison de Maria et sa révélation mystique… Robert se présenta devant la secrétaire du professeur Matthew, petite femme brune entre deux âges, au demeurant plus chaleureuse qu’elle ne l’avait semblé au téléphone. La dextérité avec laquelle elle tapait sur son clavier d’ordinateur forçait l’admiration. Après qu’il se fut acquitté du montant exorbitant de la consultation, elle invita Robert à patienter quelques minutes dans la salle d’attente et moins d’un quart d’heure plus tard il se trouvait assis en face du docteur Matthew. C’était un homme grand et sec, au crâne dégarni et au teint cireux. Robert lui donna environ 55 ans. Le médecin tourna avec lenteur les quelques pages d’un dossier médical, examina un ou deux clichés en fronçant les sourcils, et se racla la gorge avant de prendre la parole.


— Monsieur Kowalsky. Comment vous sentez-vous ? interrogea le médecin d’une voix douce.

— Ça ne va pas trop mal, merci. Enfin un peu moins bien depuis l’appel de votre secrétaire ce matin… Je suppose qu’il y a un souci avec mes résultats d’examen. Sinon je ne serais pas là n’est-ce-pas ?

— En effet monsieur Kowalsky… mais permettez-moi de vous poser quelques questions avant d’être plus spécifique.

— Allez-y posez vos questions.

— D’après le docteur Johnson vos symptômes sont apparus il y a… disons six mois environ. Pourriez-vous me les décrire à nouveau ?

— Envie d’uriner jusqu’à 4 fois pendant la nuit… douleur quand j’urine…

— Du sang dans les urines, mal de dos ?

— J’ai toujours eu mal au dos alors… Pour le sang, oui cela arrive parfois.


Le docteur Matthew fit jouer avec nervosité son stylo entre ses doigts et au moment où il reprit la parole, il regardait le mur derrière Robert.


— Écoutez… je vais être franc avec vous monsieur Kowalsky. Vos résultats ne sont pas très bons en effet. L’échographie transrectale révèle une grosseur assez volumineuse au niveau de la prostate et les analyses biochimiques ne sont guère encourageantes…


Robert avait la bouche très sèche depuis le matin et l’envie de boire qui l’avait tenaillé toute la journée se fit soudain plus impérieuse. Il transpirait abondamment et sa chemisette et son caleçon étaient trempés de sueur.


— Je vais mourir c’est ça ?

— Eh bien disons que votre cas est très sérieux mais il existe des traitements efficaces…

— Et qui coûtent une fortune n’est-ce-pas ? l’interrompit Robert en s’agitant sur son siège. Je connais la musique vous savez… Ma femme, enfin ex-femme, est passée par là.

— Oui je suis au courant… Le docteur Johnson m’en a parlé et il m’a téléphoné en personne pour que je vous rencontre dans les plus brefs délais. Nous allons devoir faire très vite maintenant. Je vais mettre en place le protocole de soins avec mes collègues oncologues. Nous devrons passer par la chirurgie dans un premier temps avant de…

— Attendez une minute vous voulez bien ? dit Robert avec autorité. Il rapprocha son siège du bureau du médecin et le regarda droit dans les yeux. Si vous croyez que je vais engager des frais astronomiques alors que j’ai, selon toute vraisemblance, peu de chance de m’en sortir, vous vous trompez. Visiblement vous ne le saviez pas mais je n’ai pas d’assurance maladie, contrairement à ma femme, ex-femme, et même si je le voulais je ne pourrais pas me soigner. Le docteur Johnson a eu tort de vous faire perdre votre temps.

— Écoutez-moi monsieur Kowalsky. Vous n’avez que 53 ans et s’il y a ne serait-ce qu’une infime chance de guérir, vous devez la saisir. Nous avons des traitements très efficaces et vous pourrez bénéficier du programme fédéral d’aide médicale. Nous nous chargerons bien sûr de monter le dossier… En outre, vous aurez la chance d’être soigné dans un des meilleurs services d’oncologie des États-Unis…


« J’ai un crabe qui me bouffe de l’intérieur, tu parles d’une chance… », pensa Robert.


— Cela ne suffira pas et vous le savez…, répondit-il d’une voix étouffée. Il se sentait soudain très fatigué et il ne pensait plus qu’à une chose : sortir d’ici et allez boire un verre.

— Peut-être avez-vous de la famille qui pourrait vous aider ou vous héberger ? continua le docteur Matthew.

— Ma sœur Angie élève seule son fils et, croyez-moi sur parole, elle ne peut rien pour moi…


Robert se leva brusquement. Il tremblait et ses jambes peinaient à le maintenir debout.


— Merci de m’avoir reçu docteur. Je vais vous laisser sauver ceux qui en ont les moyens…


Il salua le médecin d’un signe de tête et quitta la pièce en chancelant.

À l’extérieur la chaleur s’était encore intensifiée. L’orage du matin n’avait pas rafraîchi l’atmosphère. Bien au contraire, il avait rendu l’air saturé d’humidité encore plus irrespirable. Dans un état second, Robert marchait droit devant lui, les paroles du médecin résonnant dans sa tête. Il atteignit la rive de la Charles River et regarda un instant les paddles et les kayaks progressant sur les flots scintillants. Le long de la rive de jeunes gens paressaient dans l’herbe ; d’autres lisaient ou flirtaient. Robert se rappela soudain être venu à plusieurs reprises avec Maria au début de leur mariage. « Pourquoi ne sommes-nous pas revenus plus souvent ? Et pourquoi se met-on à avoir envie de certaines choses au moment où l’on n’en a plus la possibilité ? » se demanda-t-il. De son poste d’observation au bord de la rivière, il aperçut un bar et partit dans sa direction. Parvenu devant la porte de l’établissement, le visage ruisselant de sueur, le cœur galopant, il posa la main sur la poignée et entra. Il faisait sombre et l’endroit était désert. Seuls deux hommes étaient accoudés au bar et Robert s’approcha du comptoir. Il pouvait déjà sentir les lampées d’alcool lui couler dans le gosier et cette sensation lui donnait le vertige. L’un des deux clients du bar se retourna et lui adressa un sourire édenté. C’est alors que Robert entendit un signal d’alarme résonner avec force dans sa tête. Il se retourna, se dirigea vers la porte et sortit. Il prit son téléphone dans sa poche de pantalon et appela Angie.


 
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   plumette   
18/11/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Pas vraiment de surprise dans cette nouvelle bien écrite.

C'est la fluidité de l'écriture qui m'a permis d'aller au bout parce que le traitement du sujet ne m'a pas emballée. Peut-être à cause de la construction choisie: après le coup de fil de la secrétaire du Dr Matthew qui ne laisse pas vraiment place au doute, on repart dans un flash back sur la vie de Robert, or j'attendais plutôt que l'auteur nous plonge dans l'émotion et les questionnements de Robert.
Ensuite j'ai trouvé que le passage chez le médecin était très bref et que le " je vais mourir, c'est ça? " lâché par Robert ne sonnait pas très juste.

Par contre la problématique du coût des soins au US et tout ce que cela induit est un vrai sujet et j'ai trouvé très poignant cette angle de vue là.

Et surtout, je n'ai pas compris la fin !

Plumette

   Donaldo75   
7/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Maguju,

J'ai aimé cette nouvelle très bien écrite. Elle dépeint bien la société urbaine américaine et les problèmes auxquels sont confrontés ceux qui n'ont pas forcément de gros moyens financiers pour affranchir leurs dépenses de santé. La situation de Robert est dramatique dans ce sens qu'elle pourrait être autre si ce système inégalitaire ne le privait pas de l'essentiel. Le contexte est bien brossé et le lecteur se met rapidement dans le costume de Robert.

Bref, je suis rentré dans l'histoire et ai même regretté qu'elle finisse aussi tôt.

Bravo !

Don

   Luz   
7/12/2018
Bonjour maguju,

C'est bien écrit, mais il faut peut-être moins détaillé le dialogue avec l'oncologue, parce que ça ne se passe pas du tout comme cela en France. On fait une biopsie, puis s'il y a un cancer, une scintigraphie osseuse, et si problème à nouveau je crois que ce n'ai pas la peine d'opérer : c'est à ce moment là que l'oncologue intervient (avant c'est un chirurgien-urologue)... Bon, alors en Amérique, je ne sais pas...
Et puis je n'ai pas bien compris la fin : il décide de se faire soigner ?
Mais dans l'ensemble le texte est bien.
Merci.

Luz

   Corto   
9/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Texte bien écrit mais finalement ce n'est pas le plus important.
La situation de cet homme d'âge mûr qui découvre être atteint d'un très grave cancer de la prostate est hélas très courante, en France comme aux USA.
Le comportement du médecin qui veut soigner à tout prix (c'est le cas de le dire !) est hélas le comportement standard de presque tous les médecins: mourir oui mais dans les règles ! et surtout sous le regard des médecins !
Il me semble que le cœur de cette nouvelle est bien là. Et on regrette presque le "signal d’alarme résonner" dans sa tête tout à la fin.
Mais si appeler sa sœur peut lui apporter un peu de réconfort, pourquoi pas? On sent là le drame de la solitude qui se conjugue avec celui de la mort qui s'approche.
Bravo.

   Robot   
10/12/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le texte met le doigt sur une énorme différence. La protection sociale aux USA et en France. On est en plein dans le débat actuel, même si l'auteur a écrit sa nouvelle bien avant ce qui se passe sur les ronds-points de France actuellement. L'égalité d'accés au soin est une chance que tous les américains n'ont pas. C'est bien une question actuelle de savoir si les cotisations sociales doivent diminuer au risque de ne plus pouvoir être pris en charge. Déjà, chez nous, certaines personnes (chômeurs, étudiants, petits pensionnés) font le choix du patient Kowalski faute de moyen suffisants en raison de la diminution des prestations.

Voilà pour le fond.

Concernant la forme, le récit est fluide, réaliste. Manquant peut être un peu de vigueur. Je l'aurais préféré plus dénonciateur car il me paraît fataliste. Non pas dans le destin qui attend cet homme mais dans une forme d'acceptation des circonstances qui le conduise à ce choix.
Par un certain côté, c'est un Américain hors normes car dans cette société qu'on décrit souvent ultra religieuse, cet homme ne se tourne pas vers une déité.
Au final reste le recours à la famille… mais c'est là que s'arrête le récit, nous laissant le choix en fonction de la réaction d'Angie qu'il nous plaira d'imaginer.

   emju   
9/12/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
le texte est limpide mais comme certain commentateur le souligne, il ne se passe pas grand chose. Je ne comprends pas le titre "self control" il le perd ou il le garde ? les deux peut-être. Pour être honnête, je suis touchée de près par votre histoire ( la prostate aussi) et, croyez-moi, on fait tout pour s'en sortir. Votre message n'est pas porteur d'espoir mais d'abnégation, c'est dommage.


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