Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
Malitorne : Conquistador
 Publié le 20/03/19  -  10 commentaires  -  21258 caractères  -  91 lectures    Autres textes du même auteur

Forêt d'Équateur, près du fleuve Napo, an 1534.


Conquistador


– Malditos !


La main claqua la joue, écrasant un moustique gorgé de sang. Leur harcèlement était continu, nuée vorace qui ne lâchait jamais la troupe. Amaru avait conseillé de s'enduire la peau de boue mais avec l'humidité ambiante elle ne tenait pas, dégoulinait en traînées visqueuses. L'impuissance muée en rage, Rodrigo sabra la végétation à grands coups d'épée. Un secteur de la forêt particulièrement dense, sombre, où la vue butait de tous côtés sur un mur entrelacé. Les hommes de tête, vite épuisés, ne pouvaient longtemps garder leur place, remplacés par d'autres qui frappaient à leur tour avec acharnement pour ouvrir un passage. Seul Amaru se jouait du fouillis de lianes et de plantes, tel un serpent se faufilant pour ressurgir plus loin, aidé par un corps quasi nu. Plusieurs fois Rodrigo avait eu envie de l'imiter, se débarrasser d'habits insupportables collés à la peau, ses bottes lourdes. L'équipement ici était un fardeau encore plus pesant. Il se retourna, jaugea la progression de la file qui s'étirait dans les entrailles de la forêt. Les visages étaient émaciés, tendus pas l'effort, la fatigue et la faim. Au milieu, la dizaine de captifs ployant sous les charges. Tous n'allaient pas pouvoir durer à ce rythme.


– Amaru ! Amaru !


L'Indien, dix mètres devant, s'immobilisa, revint agile vers Rodrigo.


– On en est où Amaru ? Tu m'avais dit qu'on arriverait avant la nuit.

– Sí don, sí, bientôt, par là.


Il pointa du doigt une direction.


– Río tout près, plus qu'à remonter et village Huaoroni.


Un large sourire édenté éclaira sa face de sauvage. Rodrigo savait qu'il pouvait lui faire confiance, son épouse parmi les captifs il ne se risquerait pas à les tromper. Sa mauvaise volonté du début avait coûté à cette femme l'amputation de deux doigts. C'était devenu maintenant un guide parfaitement docile, fiable. Et en effet, peu de temps après, ils parvinrent sur la rive d'un large cours d'eau aux flots marrons. Rendez-vous était fixé avec Felipe dans ce village, le plus important de la région. L'expédition de départ s'était scindée en deux pour multiplier les conquêtes. Rodrigo espérait que son second aurait eu plus de chance que lui, maigre butin pour sa part. Promesses non tenues, il fallait descendre davantage au sud, des royaumes croulaient sous l'or disait-on.

Des toits en palmes apparurent, engoncés dans la brume forestière. Amaru fit un signe vertical de la main pour stopper la troupe et qu'elle s'abaisse dans la végétation. Rodrigo chuchota au soldat qui le suivait :


– Préparez-vous au combat, on ne sait jamais.


L'ordre se répercuta parmi les hommes qui déballèrent leurs paquetages. Casques, cuirasses, épées et hallebardes apparurent au grand jour, cliquetis métallique couvert par l'écoulement du fleuve. Les mousquets enroulés de toiles furent dénoués avec précaution, leurs chambres à feu tassées de poudre. Au dernier village rencontré les Espagnols avaient récolté une volée de flèches, raison de plus d'être prudent.

Quand Rodrigo estima que ses hommes étaient prêts il ordonna la reprise de la progression. Alignés en demi-cercle, ils avancèrent vers le village d'où, étrangement, aucun bruit ne retentissait. Même les oiseaux de la canopée, pourtant si bavards, se taisaient. Ils pénétrèrent la clairière, îlot humain dans un océan végétal, toujours sans déceler la moindre présence de vie. Rien. Pas un mouvement, pas un son. La main crispée sur son épée, Rodrigo commença à ressentir une sourde angoisse. Un piège ? La première case fut contournée en silence pour déboucher sur l'espace central ceinturé d'habitations. Vision d'horreur !

Rompus à maintes batailles, Rodrigo et la soldatesque étaient loin d'être des anges, durs à cuire pourfendant l'ennemi sans sourciller, massacrant l'innocent s'il le fallait. Pourtant le spectacle qui s'offrit à eux les laissa sans voix. Un amas de corps démembrés, de chairs éparpillées, le sable rougi par des nappes de sang. Femmes, enfants, ici une tête, là une jambe, des viscères en agglomérats répugnants. À l'intérieur de la grande case centrale, ils découvrirent des individus masculins suspendus par les pieds, fendus de l'abdomen jusqu'au cou. On eut dit des porcs mis à saigner.


– Madre de dios, qu'est-ce qu'il s'est passé ici ?


Un soldat penché sur plusieurs cadavres se redressa :


– Aucunes traces de combat, pas de flèches, pas de sagaies. Regardez, les membres sont arrachés, il y a des griffures, on dirait un...


Une détonation de mousquet retentit, comme un coup de tonnerre. Rodrigo sursauta, se précipita vers le coup de feu. Environné d'une fumée âcre, un soldat visait la jungle.


– Les prisonniers, don Rodrigo, deux se sont enfuis ! Je... je crois que j'en ai touché un.

– Bon sang, attachez les autres, vite !


Escortés de deux hommes, Rodrigo ne tarda pas à retrouver le fuyard, couché en travers de fougères. La balle l'avait transpercé au niveau des reins.

Conscient, l'air terrorisé, il ne cessait de répéter des mots incompréhensibles :


– Cari hacha... cari hacha...

– Qu'est-ce qu'il raconte capitán ?

– J'en sais rien, où est Amaru ? Il va traduire.


On appela le guide, plus pâle qu'un linge. Lui aussi semblait complètement affolé. Il n'eut pas besoin d'écouter le mourant pour s'adresser à Rodrigo, les yeux plein d'effroi :


– Partir don, partir ! Cari hacha ici, mort, partir tous !


Il attrapa la main de Rodrigo et se mit à le tirer.


– Veux-tu me lâcher imbécile ! C'est qui cari hacha, qu'est-ce que ça veut dire ?


Amaru scruta la forêt avec inquiétude, positionna une main devant sa bouche pour atténuer la voix :


– Homme jaguar, supay, fort, plus fort que toi don.

– Un homme jaguar ?

– Sí, fils de Tawa Paca, méchant. Lui colère.


Il désigna le village ensanglanté. Rodrigo regarda son guide, réfléchit rapidement et conclut d'un ton sec :


– Sornettes d'Indiens. Jetez-moi toute cette viande au fleuve et achevez celui-ci, il ne sert plus à rien. Il faut nettoyer avant l'arrivée du groupe de Felipe, on va devoir les attendre. J'espère qu'il ne va pas tarder le bougre.


De mauvaise humeur, il revint vers le village d'un pas lourd. Les hommes commençaient à ramasser les monceaux de chairs disséminés pour les balancer à l'eau. Il s'approcha de Carlos, officier subalterne en qui il avait toute confiance.


– Tu en penses quoi ?

– Bizarre, c'est pas une bataille de tribus. J'ai pensé aux nôtres mais les blessures ne correspondent pas.

– Jamais des chrétiens ne feraient pareille boucherie. Amaru m'a dit que c'était une espèce de jaguar.


Carlos se tourna vers lui, sourire ironique.


– Tu en connais des jaguars qui suspendent leurs victimes par les pieds ?

– J'en sais rien, répondit Rodrigo troublé. Ce sont des contrées oubliées de Dieu, il peut se passer n'importe quoi ici ! À nous de rester vigilants. Tu doubleras les gardes.


Le soleil avait entamé sa retraite derrière la cime des arbres, laissant place à une pénombre grandissante. À mesure que le jour déclinait la faune nocturne se fit entendre. Des cris, sifflements, stridulations d'insectes, incroyable fatras sonore se répercutant à l'abri du couvert forestier.

Rodrigo s'était trouvé une case à peu près propre. L'atmosphère restait moite, étouffante. Allongé sur une paillasse de joncs, sa cuirasse dénouée à terre, il fixait le plafond les mains derrière la tête, l'esprit ailleurs. D'immenses étendues de chaumes brûlées par l'astre d'Extrémadure, des pueblos blanchis à la chaux. À l'aide d'une gaule il tape les branches des oliviers pour faire tomber les fruits, rit aux éclats avec frères et sœurs. Le voilà jeune homme ambitieux, aux ordres de sa Majesté à Valladolid. Lisa, ses lèvres avides de baisers. « Je reviendrai riche, je te le promets. Nous nous marierons et irons vivre où nous sommes nés. » Cinq ans depuis, l'attendait-elle toujours ? Il s'endormit...


***


Une présence, palpable, sortit Rodrigo de son sommeil. Il se redressa à demi, appuyé sur un coude. Tapi dans un coin, une forme massive, animale, le fixait sans bouger. Le jaguar, ça ne pouvait être que le jaguar ! Son cœur s'accéléra, il tenta de saisir l'épée mais la bête fondit sur lui en une fraction de seconde, l'aplatit au sol et envoya voltiger l'arme. À peine chercha-t-il à ouvrir la bouche pour appeler à l'aide qu'elle fut obstruée par... une main ! Une main rugueuse, recouverte de poils, d'où pointaient des ongles acérés. Éberlué, Rodrigo vit alors le visage de la chose se rapprocher du sien. Dios mío, devenait-il fou ? Les yeux étaient ceux d'un félin, verts émeraude, aux pupilles ovales, les crocs qui le menaçaient aussi, mais le reste appartenait assurément au genre humain. La lune éclairait une longue chevelure dorée, inhabituelle sur ce continent où les peuplades avaient toutes les cheveux noirs. Quel était ce démon sorti des enfers ? Pris de panique Rodrigo essaya de se dégager, en vain, l'agresseur lui bloquait la tête, dardait dans ses yeux son regard d'un éclat insoutenable. Rodrigo sentit sa résistance s'affaiblir, sa volonté vaciller. Sa pensée finit par ne plus lui obéir, comme tétanisée par l'intensité du regard qui vrillait son cerveau. La créature relâcha alors son étau et se mit debout. Sa haute stature l'obligea à se courber. Quand elle quitta la case, Rodrigo ne put faire autrement que de la suivre. Telles deux ombres ils se glissèrent hors du village, enjambèrent une sentinelle égorgée. Avant de franchir une limite de larges feuilles ruisselantes, Rodrigo se retourna vers la clairière. Il hésita, l'esprit confus. Un grognement rauque le fit repartir sans plus d'opposition.


Perdu dans un état entre rêve et réalité, Rodrigo emboîtait le pas à la créature qui se déplaçait avec aisance, alternait les positions debout ou à quatre pattes selon les obstacles rencontrés. À intervalles réguliers elle faisait volte-face pour s'assurer qu'il suivait, puis reprenait ses mouvements vers l'inconnu. Il peinait à avancer, l'entrelacs végétal de plus en plus resserré. Un tapis de racines martyrisait ses pieds nus, ronces et épineux lacéraient son torse, ses bras, souvent il trébuchait provoquant l'ire de la bête. Elle revenait alors vers lui en grognant, attendait qu'il se relève pour repartir impatiente. Une partie de Rodrigo cherchait désespérément à se libérer d'une gangue qui lui emprisonnait l'esprit, l'autre ne pouvait que se soumettre aux injonctions muettes de cette chose aux allures de fauve. Il n'avait plus conscience du temps, impression de marcher des heures. Il allait s'écrouler d'épuisement quand il heurta une surface dure. Surpris, il s'arrêta. Un mur, une muraille plutôt vu la grosseur des pavés, recouverte de lierres et de mousses barrait son chemin. Il ne sut par où passer, longea l'obstacle sur quelques mètres pour retrouver la créature accroupie au milieu d'une brèche. Parvenu à sa hauteur, elle franchit la muraille et s'enfila dans les ruelles dégradées de ce qui ressemblait à une cité antique. Malgré sa torpeur l'Espagnol ressentit une excitation, l'émoi d'une découverte peut-être fructueuse. Certaines ruines dissimulaient des tombeaux remplis de précieux objets funéraires. Il aurait aimé se concentrer, élaborer un plan, mais sa volonté appartenait au maléfice de ce démon. Contre son gré, il dut l'accompagner à nouveau.

Ils traversèrent des quartiers à moitié écroulés, mangés par les plantes ligneuses, pour parvenir au pied d'une pyramide monumentale au sommet tronqué. La créature gravit les escaliers quatre à quatre, péniblement suivie par sa proie. Parvenu au faîte de l'édifice, Rodrigo s'affala sur les genoux, plus mort que vif. La créature découvrit les crocs, se jeta alors pour l'empoigner par une cheville et le tirer sans ménagement. L'épreuve d'être traîné sur le dos, la peur de voir sa dernière heure arriver firent hurler Rodrigo :


– Lâche-moi maudit bâtard ! Lâche-moi !


Il tenta de s'agripper aux aspérités de la pierre mais la traction puissante lui fit lâcher prise. Il fut ainsi traîné à travers l'esplanade jusqu'au bâtiment sommital, de forme rectangulaire. Dès qu'il passa son seuil Rodrigo fut saisi par une écœurante odeur de litière animale et de chair en décomposition. Il heurta des ossements de toutes sortes qui jonchaient le sol, aperçut avec terreur des crânes humains. La tanière du monstre, il l'amenait ici pour le dévorer ! Il ferma les yeux, revit le doux visage de Lisa, ce visage aimé qu'il ne caresserait jamais plus. Avec violence il fut projeté en avant, roula plusieurs fois sur lui-même. La bête ne l'achevait pas, elle reculait maintenant pour s'accroupir devant l'entrée.

Choqué, il fallut quelques instants à Rodrigo pour qu'il retrouve son calme. Ses pensées redevinrent claires, lucides, comme une sensation d'émerger la tête hors de l'eau. Il réalisa que le maléfice s'était brusquement interrompu, qu'il reprenait enfin l'entière maîtrise de ses facultés. Aussitôt il chercha une échappatoire, pour se rendre compte que la créature interdisait la seule issue possible. Prisonnier. Pourquoi l'enfermait-elle ? Un gémissement, au fond de la salle puante et obscure, attira soudain son attention. Il n'était pas seul, quelqu'un d'allongé, qui remuait faiblement. Il s'approcha avec prudence.

Sa stupéfaction fut identique à celle qu'il éprouva devant l'incroyable apparence de son geôlier. L'être étendu par terre avait lui aussi des traits humains associés à des caractéristiques de fauve, le corps pareillement revêtu d'une toison bouclée, cependant il était plus petit, les membres plus fins. Couché sur le côté Rodrigo ne distinguait pas bien son visage. Il mit sa main sur l'épaule pour le faire basculer.


– Jesús !


Une figure délicate, presque agréable à regarder s'il n'y avait cet air bestial, de longs cils bordant des yeux en amandes, plus bas une poitrine féminine. Cari hacha avait donc une compagne ! Il se tourna dans sa direction. Toujours dans l'embrasure, sans broncher et ne cessant de le fixer de son regard perçant.

De toute évidence elle était mal en point, quand le conquistador remarqua une écume verdâtre aux commissures de la bouche il comprit. Pour avoir déjà perdu plusieurs de ses hommes, il savait qu'on ne se remettait pas du poison des sarbacanes. Elle avait dû être touchée par une fléchette. Ça expliquerait la fureur de l'homme jaguar, le village Huaoroni décimé. Mais qu'attendait-il de lui, il devait savoir qu'il n'existait pas d'antidote contre ça. Son statut d'étranger, de chef, le rendait-il à ses yeux capable de la sauver ? Rodrigo ne voyait pas d'autres raisons expliquant le tragique de sa situation. Autour du cou il portait bien un petit sachet de cuir rattaché à une lanière, contenant une poudre contre les fièvres des tropiques ; un composé de sauge, pulmonaire et consoude. Inefficace contre la toxicité mortelle du dard des sarbacanes. L'autre devait comprendre qu'il était impuissant, totalement impuissant.


– Je ne peux rien pour soigner ta femme, s'adressa-t-il à lui en faisant deux pas dans sa direction.


Les oreilles pointues de l'homme jaguar se redressèrent. En réponse il quitta sa position, adopta une posture agressive, les poils de l'échine hérissés. Extrait de sa léthargie Rodrigo put apprécier ses dimensions impressionnantes, au moins le double de sa taille et de son poids. Impossible de résister longtemps à une attaque. Par intimidation le fauve le repoussa jusqu'au corps de sa femelle puis rejoignit sa place. Rien à faire, il voulait la guérison. Si Rodrigo ne tentait pas quelque chose il est probable qu'il y perdrait la vie. Gagner du temps, lui montrer qu'il faisait en sorte de la soigner tout en trouvant n'importe quel moyen pour quitter ce cauchemar.

La poudre médicinale demandait de l'eau. Un regard circulaire lui fit repérer une vasque en pierre avec des bols éparpillés autour. Une nappe d'eau sale stagnait au fond, suffisant. Il ramassa un bol pour récolter du liquide, fut surprit par sa densité et l'observa attentivement. Fébrile il ramassa alors un second bol, puis un troisième, tous en or massif ! C'était certain, il y avait des richesses ici ! Les événements prenaient une nouvelle dimension, il devenait crucial de se débarrasser du monstre et de rameuter la troupe pour fouiller ces lieux. Mais comment faire ?

Rodrigo devint nerveux, habité par la soif de l'or, pestant d'être retenu prisonnier alors que des trésors n'attendaient que d'être ramassés.

Gardant la bête au coin de l'œil, il dilua de façon ostensible la poudre à l'aide d'une baguette en bois. Il fallait l'attirer, qu'elle dégage à tout prix l'entrée.


– Viens là, j'ai besoin de toi !


Il lui fit un signe impératif de la main. D'abord statique, son gardien finit par approcher.


– Tiens-lui la tête, je dois lui faire boire ça, dit-il en mimant les gestes.


D'une douceur étonnante au regard de sa physionomie, il souleva la tête de la mourante, Rodrigo put porter le bol à ses lèvres. Elle avala péniblement quelques gorgées, le reste coula sur le menton.


– Voilà, c'est tout ce que je peux faire, il n'y a plus qu'à attendre.


Attendre, oui, et trouver un moyen de s'échapper. Absorbé par sa partenaire, l'homme jaguar n'accordait plus d'attention à son captif. Du dos de la main il lui caressait avec tendresse la joue. Quel être étrange s'interrogea Rodrigo, cette attitude ne ressemblait pas à celle d'un animal, c'était sûr qu'il avait des parcelles d'humanité. Quel péché avait été commis pour que le Créateur condamne ainsi une âme ? Cependant l'occasion était trop belle, la voie libre !

Il rasa les murs, mètre par mètre, prenant garde à ne pas écraser d'ossements. La lumière du jour était à portée de main quand, subitement, la femme releva le buste, poussa un cri rauque, effrayant. Rodrigo resta pétrifié. Les yeux exorbités elle s'agrippa à son conjoint, son cri se termina en râle puis elle s'effondra. Morte ! L'homme fauve eut un instant de sidération, les traits déformés par la détresse. Un rugissement éclata alors de sa gorge déployée vers le ciel, immense fracas de douleur qui glaça Rodrigo. La bête ne lui pardonnerait pas, il allait être mis en pièces, déchiqueté ! Pourtant elle restait prostrée près du cadavre, secouée de spasmes qui ressemblaient à des sanglots. La respiration suspendue, Rodrigo n'attendit pas son reste pour s'éclipser à l'air libre. Maintenant fuir, fuir à toutes jambes ! Le cœur battant il s'élança vers le bord de la pyramide. Il n'avait pas fait trois enjambées qu'une masse velue s'abattit sur lui, l'écrasant à terre. Non, ce n'était pas possible ! Rodrigo se débattit avec l'énergie du désespoir, parvint à se dégager mais fut aussitôt repris, plaqué sur les dalles, la gueule du monstre juste au-dessus du visage.


– Ne me tue pas démon stupide, il y a de l'or dans cette cité, nous pouvons être riches, immensément riches !


Les crocs à quelques centimètres de son cou, froncé de colère, l'homme jaguar était si proche que sa chevelure lumineuse encadrait le visage de l'Espagnol. De manière inattendue il introduisit alors ses mains dans la bouche de Rodrigo pour la maintenir grande ouverte ; une appuyant sur la mâchoire du bas, l'autre tirant en sens opposé la mâchoire du haut. Le malheureux crut que l'écartement allait le démantibuler :


– Aaaaaahhhh !


Douleur aiguë, la poigne de fer ne relâchait pas la tension. Le fauve joignit alors sa propre bouche à celle béante, souffla. Un souffle long, interminable, qui envahit l'intégralité des poumons tel un gaz de feu. Rodrigo se sentit consumer de l'intérieur, ne pouvait qu'agiter les jambes pour exprimer toute sa souffrance. Cari hacha souffla encore, avec plus de vigueur, forçant son expiration à gagner les moindres parcelles de sa proie. Cari hacha regarda le soleil levant, une expression indéfinissable sur le visage, prit une ultime inspiration et projeta les restes de son énergie dans les tréfonds d'un organisme torturé. Il tomba alors sur le côté, exsangue, près du conquistador sans connaissance.

L'homme jaguar parvint avec peine à se relever, le pelage terni, grisâtre, loin de sa flamboyance. Il rejoignit, titubant, le bâtiment endeuillé, s'appuya contre un mur qu'il longea de l'épaule, après un sursaut finit par s'écrouler auprès de la morte. Il passa un bras autour de son corps froid, ses paupières se refermèrent sur deux yeux d'émeraude.


* * *


Au sommet de la pyramide réchauffée par les rayons matinaux, un nouvel être ouvrit les yeux. En bas, la jungle bruissait de bruits et de clameurs d'un jour retrouvé. Les muscles ondulant sous la peau, l'être bondit sur un bloc élevé. Mufle en l'air, il renifla la foule de senteurs qui parvenait jusqu'à lui, banquet de promesses pour rassasier une faim intense qui lui tenaillait l'estomac. À l'ouest, vers un ruban sinueux qui coupait le manteau de verdure, des odeurs lui parurent familières. Emporté par l'instinct de chasse il se mit à rugir, dévala les degrés de pierre et d'un saut, s'enfonça parmi les arbres pleurant de lianes.


Jamais on ne revit don Rodrigo Jiménez de Quesada, capitaine de sa glorieuse majesté Charles Quint, disparu sur les terres du Nouveau Monde le 6 mai 1534. Puisse le Seigneur Tout-Puissant l'avoir en sa sainte garde !


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   FANTIN   
22/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Sans être au départ très nouveau par le sujet -cupidité exacerbée des conquistadors, solitude et dangers, violence et inhumanité- c'est un récit bien raconté et bien écrit. On est tout de suite pris dans l'histoire qui se lit d'une traite. Les rebondissements s'enchaînent, tous les détails participent à créer une ambiance qui accapare.
Avec l'intervention d'une créature à la fois effrayante et fascinante, la nouvelle prend une dimension fantastique, et la fin, inattendue, originale, couronne avec force et brio une histoire captivante. Bravo.

   Sylvaine   
24/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Beau texte dépaysant où le fantastique s'enracine dans une mythologie qui rejoint le thème toujours fascinant de la métamorphose animale. Le récit, touffu comme la forêt tropicale où il se déroule, fait songer au réalisme magique de certains auteurs sud-américain (Cortázar, Garcia-Marquez ?) Quelques petites réserves sur l'écriture (je n'aime pas trop, par exemple, "sa gorge déployée vers le ciel) mais l'ensemble reste de très bonne tenue. Une lecture riche et envoûtante.

   hersen   
24/2/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime beaucoup le sujet, et se servir d'une période sombre pour introduire du fantastique accentue une ambiance délétère qui prédispose le lecteur à adhérer à l'histoire.

Don Rodrigo muté en bête fantastique, qui a faim et qui va se diriger vers les odeurs qu'il connaît, qui va attaquer son propre camp, celui des envahisseurs, est un excellent retour de bâton !

Je suis quelquefois un peu surprise par l'écriture, des changements de rythme, une ponctuation aléatoire, dont les caprices ne me donnent pas l'impression d'être là pour servir le texte, sont un peu déstabilisants, mais le fil de l'histoire est suffisamment solide pour pue je passe outre.

Un point qui m'a chiffonnée : la femme-jaguar n'est là que pour servir la transformation qui va s'opérer ensuite chez l'homme -jaguar, non ? Par une certaine logique qui malgré tout doit être présente dans le fantastique, je m'attendais à ce qu'il lui manque deux doigts...
Mais peut-être n'était-ce pas l'intention de l'auteur ?

Les deux dernières lignes sont pour moi en trop, elles me gâchent la fin, la faim de don Rodrigo, car cette fin sous-entend à elle seule l'évolution de la bête (qui propagera la transformation)

Faire revenir le lecteur en Europe ne me semble plus important, à ce stade.

   plumette   
20/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Malitorne

Une histoire dépaysante ( Le Machu Pichu en arrière plan?) et vraiment bien menée.

Cette histoire mérite amplement d'avoir plus de 20.000 signes car il est nécessaire, comme vous le faites, d'installer une ambiance avant d'entrer dans le coeur du propos à dimension fantastique.

les dialogues du départ donne une bonne dynamique et rende l'histoire moins touffue. Ils sont crédibles.

l'écriture est fluide, elle sert bien le propos, rien ne m'a arrêtée.

Mention spéciale pour la description de l'homme jaguar et de sa compagne.

La dernière phrase est superflue à mon avis , le lecteur a bien compris!



Un bon moment de lecture!

   senglar   
20/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Malitorne,


(J'aime bien votre avatar. lol)

Oui !... C'est fascinant mais bon c'est du Harry Potter (excellents ouvrages hein !) se prenant pour Tarzan au fin fond de la jungle amazonienne.

N'empêche qu'on s'y laisse prendre, nous regrettons tous nos quinze ans. A plusieurs reprises on tique (style, vraisemblance dans l'invraisemblable) mais on se dit que l'on veut savoir ce qui va advenir et il advient un nouveau mystère ou du moins une nouvelle créature mystérieuse. Je me demande où elle va trouver sa Jane celle-là... Mais l'on est ravi car nous sommes d'incorrigibles rêveurs :)

J'ai été surpris par la maîtrise du style (avec quelques petits dérapages parfois) contrastant avec certaines conduites naïves des protagonistes de ce récit. Peu de choses devaient rebuter ces conquistadors, les populations conquises n'étant pas en reste, avant et après la phase de conquête. La plus grande cruauté est souvent chez les peuples où l'on ne pense pas la croiser, en particulier chez nos très chers et très estimés peuples premiers. Foin du mythe du bon sauvage cher aux philosophes des Lumières ! lol


senglar de brabance

   jfmoods   
21/3/2019
Au niveau de la forme, hormis la faute d'accord ("Escortés de deux hommes, Rodrigo ne tarda pas à retrouver le fuyard" -> Escorté de deux hommes, Rodrigo ne tarda pas à retrouver le fuyard), certains éléments (la ponctuation, le lexique, la syntaxe) mériteraient d'être revus pour assurer une lisibilité optimale.

Au niveau du fond, le lecteur se laisse volontiers entraîner dans cette histoire de conquistadors cupides et impitoyables perdus dans une forêt d'Équateur. Le surgissement du fantastique donne une touche presque comique au récit, Cari hacha parvenant, par sa sauvagerie, à impressionner les Espagnols. Ce n'est pas sans un certain plaisir sadique que le lecteur voit Rodrigo découvrir de potentiels trésors au moment même où il se trouve le moins en état d'en profiter. Bien mise en scène, sa transformation finale augure une hécatombe de conquistadors. La cupidité est décidément un bien vilain défaut.

Merci pour ce partage !

   Malitorne   
23/3/2019

   Shepard   
23/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Salut Malitorne

En ouverture je précise que ce n'est pas un mauvais texte, il y a de l'expérience dans cette écriture, mais il manque un peu de piquant, de convaincant. Je vais essayer d'expliquer...

Déjà, à mon goût, c'est trop propre. Le style n'aide pas. L'expression du narrateur manque d’émotionnel. Exemple à l'arrivée du village: c'est un carnage mais voilà "Femmes, enfants, ici une tête, là une jambe, des viscères en agglomérats répugnants" -> 'des morceaux 'ici' et 'là' j'ai eu l'impression qu'on parlait d'une chambre en désordre. Les viscères sont tout juste 'répugnants'... Le vocabulaire n'est pas assez fort, et cela nuit à l'ambiance. C'est mon blocage principal sur ce récit: l'ambiance qui pourrait être beaucoup lourde et horrifique ne prend pas car le lexique ne suit pas. Du coup j'ai l'impression de lire une version plus soft et édulcorée d'une histoire aux racines sanglantes (à moins que vôtre intention fut de rester vraiment tout publique).

Autre aspect (lié au premier point) - le conquistador principal ne m'a pas impressionné. J'aurais poussé ce personnage plus loin dans ses retranchements, au travers de l'absurdité/horreur de la situation.

Quelques phrases à revoir, souvent au niveau du choix des mots (mon opinion bien sûr). Ex: "Environné d'une fumée âcre" cette scène aurait pu être très visuelle, mais 'environné' est... plat. "Il désigna le village ensanglanté" -> J'ai du mal avec le village 'ensanglanté', j'associe ce mot plutôt à une personne ou un objet. "Ils traversèrent des quartiers à moitié écroulés, mangés par les plantes ligneuses" j'aime beaucoup "mangés par les plantes" mais "quartiers écroulés" ... trop basique si j'ose dire. Des quartiers "éventrés" "dévorés" par les plantes... c'est plus sinistre (Je ne veux pas réécrire votre texte, ce sont des suggestions). Etc etc... Globalement, je l'ai déjà exprimé, lexique trop propre pour moi.

Maintenant l'histoire elle-même se suit sans problèmes, l'action est claire, les 'affrontements' bien rédigés, c'est un plus, c'est engageant dans la lecture. Je suis resté perplexe à la fin, pourquoi l'homme jaguar se 'transfert' dans Rodrigo plutôt que lui arracher la tête des épaules...? Mais pourquoi pas, choix d'auteur!

Deux bonnes scènes : Rodrigo qui se fait trainer par le pied et le "souffle".

Autre bon point: le background, simplement. La jungle est naturellement 'oppressante'.

Bonne lecture dans l'ensemble, mais pas assez 'juteuse' à mon avis.

   Donaldo75   
6/4/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Malitorne,

Je n'aurai qu'un mot: brillant !

Cette nouvelle est très bien écrite; j'aime la narration au rythme soutenu, sans forcer sur les effets et le clichés. Le lecteur se retrouve au cœur de l'action, comprend les tenants et les aboutissants de la scène initiale, le contexte de l'époque. Il n'y a pas trop de détails mais suffisamment pour voir le décor, se sentir à l'intérieur de l'histoire.

L'arrivée de cari-acha dans le récit est forte, très bien racontée, avec un suspense qui ne prend pas le lecteur pour un débile profond, qui ne confond pas visite et précipitation. Le fond est cohérent, avec Rodrigo le conquistador préoccupé par son envie de richesse, obsédé presque, alors qu'on découvre qu'il a été un jour humain. Le cari-acha est-il une bête ? L'interprétation catholique de Rodrigo est bien dans son époque, résonne à nos oreilles modernes, amène le fantastique dans des temps si éloignés de nous.

La fin est terrible.

Bravo ! Je ne pensais pas lire aujourd'hui une nouvelle de cette qualité; elle me donne envie d'en lire d'autres, même si la barre est placée à des altitudes vertigineuses.

Donaldo

   Iktomi   
9/4/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J’aurais aimé l’aimer, cette nouvelle. Elle ne manquait pas d’atouts : un cadre historique et géographique intéressant et plutôt bien dépeint, une bonne progression dramatique de l’intrigue.
Une intrigue toutefois desservie par deux défauts :
1/ elle enfonce des portes ouvertes : les conquistadores étaient tous d’infâmes saligauds, on le sait depuis près de cinq siècles. C’est un peu comme répéter en boucle « L’esclavage et la colonisation, c’est mal. » Le devoir de mémoire, ce n’est pas de l’incantation ni de l’imprécation.
2/ elle est considérablement ralentie par une narration fâcheusement verbeuse. Exemple : quand Cari hacha projette « les restes de son énergie dans les tréfonds d'un organisme torturé »… je suis sûr que vous auriez pu exprimer la même chose en beaucoup moins de mots. Et ç'aurait été plus clair par la même occasion.
Expliquer en même temps qu’on décrit est un exercice des plus difficiles et pour ma part j’y touche avec des pincettes, en tant que lecteur mais pas seulement, tant je suis conscient que c’est l’échec qui est le plus souvent au rendez-vous. Enfin ne vous vous en faites pas trop : ça arrive aux meilleurs.


Oniris Copyright © 2007-2019