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Réalisme/Historique
Malitorne : Louve
 Publié le 29/06/20  -  5 commentaires  -  12352 caractères  -  44 lectures    Autres textes du même auteur

Le Grand Nord.


Louve


Leurs branches alourdies de franges gelées, les sapins craquent sous l’emprise du froid. Taillis et buissons étincellent d’une croûte de givre, cassante comme du verre. Même le sol, infiltré de glace, a perdu depuis longtemps sa souplesse. Ici la terre ne dégèle jamais, incapable d’être réchauffée par un astre faible, rasant.

Les pieds enfoncés dans la neige, Kiril ne bouge pas d’un pouce, dissimulée derrière un maigre bouleau. Humidifiant un air sec, sa respiration qu’elle tente de contrôler l’entoure d’un halo vaporeux. Elle guette le rongeur aux longues oreilles, insouciant du danger, en train de mâchouiller une racine. Des heures qu’elle le piste, perd sa trace puis la retrouve, enfin l’accule au bon endroit. Sa main serre plus fort la pierre. A-t-il flairé la menace ? L’oreillard se dresse sur ses pattes arrières, renifle, s’apprête à bondir. Son saut est stoppé net par le projectile qui le frappe au crâne, insuffisant pour le tuer, il remue et va se relever. Mais Kiril est déjà sur lui, l’empoigne et le fracasse de toutes ses forces contre un tronc. Apeurées, des perdrix détalent de fourrés proches. Un sourire de satisfaction dévoile des dents sales, la proie brisée au bout du bras.

Kiril rebrousse chemin, pour aller plus vite longe le ruisseau aux eaux claires qui tente d’échapper à la gangue de gel. La tanière est blottie au-dessus d’un méandre, bien dissimulée. Heureuse d’y arriver, les membres rouges, engourdis par trop de temps passé dehors. Une chaleur fauve l’accueille. Tapie au fond, Dasha ne bouge pas, pleine et fatiguée, seul Volk la reçoit par des léchages affectueux sur le visage. Elle se débarrasse de sa fourrure crasseuse devenue inutile, tend le gibier au mâle des lieux. En deux coups de dents, Volk a tôt fait de le sectionner, prend la part la plus conséquente et s’éloigne. Kiril ramasse un morceau de viande, l’amène à Dasha qui engloutit l’offrande. Elle peut prendre ce qui reste, qu’elle déchire avec belle énergie assise sur sa couche de fougères séchées. Enfin repue, elle sombre dans un sommeil sans rêve.


* * *


Les grognements sourds de Volk la réveillent. Avant de le rejoindre, elle s’accroupit et urine dans un coin. Le grand mâle est nerveux, fait des allées et venues devant la tanière, s’arrête, la truffe en l’air, puis recommence. Il a les poils de l’échine hérissés, signe qui ne trompe pas. Une menace rôde quelque part, non loin. Kiril se redresse, flaire à son tour l’atmosphère tranchante comme un couteau. Elle sent un changement mais ne saurait l’expliquer, peut-être ce silence inhabituel. Les becs-croisés d’habitude si bavards se taisent. Soudain un bruit, énorme, pareil au ciel furieux qui frappe la terre de sa colère ! Terrorisés, Volk et Kiril se précipitent dans leur abri, auprès de Dasha qui gémit d’inquiétude. Leurs cœurs tapent fort dans la poitrine, affolés par la peur, l’inconnu. Qu’est-ce que ce fracas ? On est éloigné de la saison où les nuages noirs et gonflés libèrent avec violence leur contenu.

Plus rien. Kiril se calme, revient prudemment sur le seuil, derrière le couple n’ose encore bouger. Les environs engoncés d’un blanc aveuglant ne laissent aucune présence transparaître. Le fil d’eau murmure comme à l’accoutumée, la bise piquante qui s’est levée ne transporte nulle odeur. Si ! À peine perceptibles… des sons… en direction du levant. La curiosité l’emporte sur la crainte, engage Kiril à aller se rendre compte. Elle attrape d’un geste vif sa fourrure et bondit hors de la cache obscure.


* * *


Elle ne tarde pas à rencontrer des empreintes inhabituelles, à une centaine de mètres de la tanière. Ceux qui les ont faites sont assez lourds, se déplacent sur deux pieds, comme elle. Intriguée, elle remonte le cours des traces. Un peu plus loin la neige est remuée, maculée de larges taches de sang frais. Une bête est morte ici, puis traînée, on voit un itinéraire parcouru de stries rougeâtres. La traque devient beaucoup plus facile à suivre et Kiril progresse vite.

Elle contourne la tourbière spongieuse, arrive à la crête qui borde l’immense plaine. Une infinité de sapins et de bouleaux s’étend à perte de vue, plombée par un couvercle de grisaille. Kiril s’immobilise, plisse ses yeux bridés pour focaliser sa vue. Dans ce paysage mille fois arpenté elle détecte l’insolite, trônant au milieu d’une zone rase. Elle ne pouvait le louper tant la colonne de fumée qui s’élève en son centre demeure visible des lieux à la ronde. Des contours étrangers à son quotidien, organisés en cercle autour du feu.

Elle grimpe sur des rochers pour gagner en observation et les aperçoit, les créatures qu’elle pourchasse, deux points dans la blancheur qui tirent à leur suite un cornu abattu. Ils atteignent l’endroit qui déconcerte Kiril, disparaissent alors de son champ de vision.

Elle est subjuguée, incapable de défaire son regard de ce qui réveille en elle des sentiments diffus. Remontent alors des tréfonds de sa conscience une succession d’images floues, des échos lointains. Elle essaie de se souvenir, se concentre, mais ces réminiscences sont instables, balayées par les vents corrosifs de l’oubli. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est attirée comme un aimant.

Discrète, elle gagne les abords du cercle, attentive pour localiser les créatures. À travers le camouflage d’un arbuste elle distingue le cornu, suspendu par les pattes arrières, débarrassé de sa peau, sa chair suintante exhalant une brume de chaleur. Où sont-ils ? Elle s’approche encore…


CLAC !


– Aaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhyyyy !


Douleur atroce, imprévisible ! Une mâchoire s’est refermée sur sa cheville droite, écrasant os et ligaments. Elle tire pour se dégager mais la morsure de fer ne lâche pas prise. Kiril s’est déjà fait mordre, plusieurs fois, mais jamais avec une telle intensité. Ce qui enserre sa cheville possède une force peu commune qui provoque son immobilisation. Soudain elles sont là, attirées par ses cris ! Les créatures étonnantes à la même posture qu’elle, qui la fixent. Vêtues de fourrures des pieds à la tête, une tient une espèce de grand bâton. Elles émettent des sonorités en la regardant ; des sonorités qui, malgré la situation, propulsent Kiril vers son passé. Mais elle souffre tant que maintenant des larmes envahissent ses yeux, puis elle a peur. Vont-elles l’abattre comme le cornu, lui arracher la peau ? Une créature s’approche tout prêt, dangereusement prêt, alors elle recule en traînant les fesses dans la neige. Maintenue par le piège rivé au sol elle ne peut aller plus loin. La créature persévère, semble vouloir toucher sa cheville meurtrie. Au moment où elle se penche sur Kiril, celle-ci paniquée lui mord la main jusqu’au sang ! La gifle brutale qu’elle reçoit en retour lui fait perdre connaissance.


* * *


C’est un mal aigu, pulsant dans sa jambe à chaque battement cardiaque, qui lui fait reprendre conscience. Sa cheville est libérée de son étau mais la souffrance n’est pas partie, loin s’en faut. Elle craint de ne pouvoir remarcher, synonyme de mort à court terme. Pour l’instant l’heure n’est pas aux projections, elle doit s’échapper de cet endroit qui l’angoisse terriblement. Un vaste espace, clos, composé d’une matière mouvante qui s’agite dès qu’elle entend du vent dehors.

Allongée par terre, sur le dos, elle essaie de se relever mais s’aperçoit que ses poignets sont ramenés au-dessus de sa tête et entravés à un poteau. Captive ! Animal sauvage que l’on prive de liberté et devient fou furieux, Kiril se met à crier de rage, se contorsionne en tous sens, tire comme une possédée sur les liens qui lui scient la chair. Oubliant la douleur elle prend appui sur ses talons, se cambre et tord les bras à la limite de la luxation pour s’arracher au poteau.

Les créatures font irruption à ce moment, Kiril se fige. Il y a un instant de silence, trahi par la respiration saccadée de la prisonnière, où chacun s’observe. Leurs bonnets de fourrure ôtés, elle peut mieux les dévisager, constate des ressemblances évidentes mais aussi des différences. Par exemple ces longs poils qui leurs recouvrent la figure, leurs statures plus grandes, plus massives, qui la désespère car elle réalise qu’il va être ardu de leur fausser compagnie.

À son corps défendant elle se met à trembler, nue et exposée aux atteintes du froid. De manière inattendue une créature se couche sur elle, l’écrase de tout son poids. Kiril s’affole, elle va se faire dévorer ! Ses mouvements désordonnés sont inefficaces contre l’agression, sa chevelure épaisse tirée en arrière pour empêcher qu’elle ne morde. Foudroyante, profonde, une intrusion entre ses cuisses lui déchire l’intérieur ! Un pieu qui se met à lui fouiller le ventre, rentre puis ressort, encore et encore. Juste au-dessus du sien, un visage déformé par une grimace intraduisible. La main qui ne lui tire pas les cheveux se met à malaxer sa poitrine, passe avec rudesse de l’un à l’autre des seins. Jusqu’ici mutiques, les créatures se mettent à échanger entre elles, ne cessent de proférer des sons à voix fortes.

Kiril est au supplice, perforée sans relâche, sa cheville à vif malmenée par l’étreinte violente. Ces créatures, pourtant si semblables à elle, ne sont que des êtres hostiles qu’elle aurait dû éviter. Il est trop tard et…

Une forme grise, fugitive, passe devant ses yeux : Volk ! Ses crocs se referment sur la gorge de son tourmenteur, l’entraîne au sol avec des grognements furieux. Son acolyte sort aussitôt un objet pointu et tranchant de sa ceinture mais n’a pas le temps de s’en servir, pousse un hurlement, à son tour saisi par une mâchoire puissante qui lui transperce le mollet. Puis viennent d’autres formes, de partout, qui franchissent l’entrée, se glissent sous la toile en attaque coordonnée. Kiril est ébahie, la meute, la meute est là ! Davantage poussée par la faim hivernale, attirée par le cornu écorché, que par la volonté de sauver une des leurs en péril. Mais le résultat est le même, ils vont stopper cette situation tragique.

L’intérieur de la tente est devenu une mêlée de cris, de coups, tournant vite à l’avantage des assaillants supérieurs en nombre. Un membre de la meute, projeté sur le poteau, le couche à terre. La petite prisonnière voit aussitôt l’échappatoire. Agile, elle glisse ses poignets jusqu’à son extrémité pour s’en dégager. Ses dents font le reste pour retirer les liens. Libre ! Libre ! Mais épuisée, douloureuse, le corps et l’esprit rompus. Quand péniblement elle se met debout, un filet de sang roule à l’intérieur de sa cuisse. Volk vient la renifler, comme s’il voulait l’effacer lèche cette preuve de son calvaire. Il la regarde, intense, de ses yeux dorés où miroitent les mystères du Grand Nord.

Les deux créatures sont mortes, l’une est déjà tirée à l’extérieur pour être déchiquetée, au milieu d’un fouillis de gueules qui claquent et se disputent. Celle qui reste et faisait souffrir Kiril, a encore la cage thoracique qui monte et s’abaisse faiblement. À chaque expiration, une mousse rougeâtre suinte de son cou entaillé. Elle a les yeux ouverts, qui s’agrandissent d’effroi quand sa victime boitillante s’approche, une grosse pierre ramassée tenue à bout de bras. Son crâne éclate dans un bruit sourd.

Kiril contemple le cadavre, ce corps qui lui ressemble, ce corps pourtant qui lui a fait si mal. Des ombres remuent à nouveau dans les lambeaux de sa mémoire, éprouvent son cœur sans qu’elle ne sache pourquoi. Elle chasse ces résidus et retire la fourrure du mort, se couvre avec. Une main sur le garrot de Volk pour prendre appui, elle se laisse mener dehors. La place rendue libre est tout de suite occupée par une curée insatiable.


* * *


Volk et Kiril, en progression lente vers la tanière, se font rejoindre par l’ensemble de la meute. Colonne silencieuse dans un paysage immaculé. Le ciel, trop lourd de froid, déverse des myriades de flocons peu pressés de rejoindre les éléments terrestres. Avant de basculer de l’autre côté du relief, Kiril se retourne une dernière fois. Un fin linceul a déjà recouvert le campement des créatures, le confondant avec l’environnement cotonneux. Bientôt il ne sera plus qu’une pensée désagréable dans sa tête, mêlée aux brumes du passé. À l’intérieur de sa paume, elle sent la pression d’un museau qui l’invite à reprendre son chemin.


 
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   Sylvaine   
15/6/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je ne suis pas sûre que le texte entre bien dans la catégorie"réalisme" car l'histoire de cette "louve" me paraît plutôt s'enraciner dans la légende et je ne suis pas sûre non plus de sa vraisemblance (une femme peut-elle vraiment s'intégrer à une meute .?) mais peu importe, la puissance du récit balaie les réticences. Le texte est bien écrit, le Grand Nord est évoqué avec force (un seul regret : l'emploi du familier "loupé" qui tranche avec le style soutenu de l'ensemble.) Sentiments et sensations de l'héroïne sont également évoqués de façon crédible, de même que sa complicité avec les loups. La violence n'est pas gratuite, elle est indissociable du sujet, et se nuance parfois d'une tendresse farouche. Une très belle nouvelle, vraiment.

   plumette   
29/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
une belle nouvelle d'atmosphère et d'aventure.

La qualité de l'écriture m'a permis d'accepter les péripéties un peu "chargées". je veux surtout parler du viol de Kiril qui m'a paru, dans ce contexte, être une facilité.

Kiril est capturée par deux hommes, sans doute de sa propre tribu, qui ont peut-être encore le souvenir de la disparition de l'enfant qu'elle était lorsqu'elle a été "adoptée" par la meute des loups et ce viol immédiat ( pour signifier qui est dominant, certes) est une option qui rend le texte un peu manichéen du type : le sauvage n'est pas celui qu'on croit.

mais l'ambiance du froid, la violence de la vie dans ce " grand nord" est très bien rendue.

une nouvelle dépaysante qui fonctionne bien.

   maria   
29/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Malitorne,

j'ai trouvé l'écriture belle et riche. Les lieux et les scènes sont décrits avec une clarté saisissante.
Cependant je n'ai pas compris ce que fait Kiril dans le Grand Nord. Je ne me serais pas posé de questions si piégée, elle n'avait pas" été propulsée dans son passé". Pourquoi l'évoquer pour ne rien en dire ?

Merci de ce très beau partage.

   Dugenou   
29/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Malitorne,

Ambiance Grand Nord dans ce texte évoquant une enfant ayant grandi avec les loups... le texte est prenant, et se lit d'une traite.

J'ai relevé deux maladresses , l'une orthographique : "si prêt, dangereusement prêt". Vous vouliez dire 'près' ?

Autre chose, le "grand espace clos" où est enfermée Kiril devient subitement une tente lors de l'attaque de la meute. Là la focalisation devient confuse, ce n'est plus celle de Kiril elle même. Peut être avez vous voulu exprimer qu'une meute ne contient pas d'individus ?

Bien joué, en tout cas !

Dugenou

   Alfin   
2/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Malitorne,
À vrai dire, je n’aimerais pas être un de tes personnages. Leurs conditions de vie ne sont pas très enviables dans un monde postapocalyptique, dans une banlieue cruelle, dans une école où la différence est harcelée ou dans une forêt sans époque et glaciale. Tu aimes faire vivre des situations extrêmes à tes protagonistes qui n’en demandent pas tant. Il faut bien le dire, c’est ce qui fait en partie le sel de ton écriture.
Le thème de l’enfant loup a déjà été maintes fois abordées, mais ici, nous sommes loin de la douceur de Disney et de Kipling.
On est dans la réalité rêche.
La personnalité de Kiril est bien présentée, transposée à une « sauvageonne » comme on disait avant. Elle est très crédible et la non-compréhension du langage humain, très bien décrite. Je trouve que l’ensemble est trop limité cependant, j’aurais aimé un peu plus de clés pour comprendre qui elle est, qui sont ses compagnons à 4 pattes. Pourquoi ? Pour qu’ils prennent plus de consistance dans mon imaginaire, qu’ils existent. L’absence d’identification à l’un ou à l’autre nous fait suivre une histoire depuis la fenêtre. Sans nous impliquer suffisamment.
Mis à part ça, l’écriture est de qualité, sans emphase et avec un champ lexical bien choisi.

Bravo pour la régularité d’écriture aussi.
Au plaisir de te lire


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