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Humour/Détente
MariCe : On the road again, via la deviazione [Sélection GL]
 Publié le 25/08/14  -  5 commentaires  -  20228 caractères  -  73 lectures    Autres textes du même auteur

Faute de n'avoir su trouver le pont de Roseman cher à un artiste connu et reconnu, Francine vous propose un détour édulcoré par son pont Rose…


On the road again, via la deviazione [Sélection GL]


Stupéfaite devant l’incroyable découverte qu’elle vient de faire, Carole reste figée au-dessus de la boîte à chaussures, ahurie à la vue de son contenu. Elle tourne la tête, pressée de partager son émotion. De là où elle se trouve, elle peut observer à loisir son frère, sans risquer d’être aperçue, emplir une nouvelle fois son verre de beaujolais nouveau. Elle hésite un bref instant ; il lui paraît soudain terriblement abattu, appuyé lourdement sur un meuble. À dire vrai, elle se demande si l’imposant bahut en chêne massif et sombre n’aurait pas été épargné uniquement pour sa fonction provisoire de soutien manifeste. L’armoire trône, rescapée temporaire d’une rafle expéditive chez tous ses acolytes de pure souche, attendant le prochain départ, dans une pièce encombrée de cartons à vaisselle, et de valises bourrées à craquer de vêtements démodés.


— J’ai peine à croire que la mort de tante Francine te mine à ce point, frérot. Sincèrement, je pense qu’elle est mieux où elle se trouve, à l’heure qu’il est ; tu sais bien qu’elle n’avait plus toute sa tête…


Michel se retourne brusquement vers sa sœur ; il ne l’avait pas entendue venir et la croyait encore affairée à trier des papiers dans la pièce attenante.


— Tu crois vraiment que je me préoccupe de cette vieille emmerdeuse ? Non mais je rêve, là… comme si tu ne savais pas ce que j’en pensais de son vivant… Alors, maintenant qu’elle vient de claquer, tu parles… mon unique souci, c’est plutôt celui de savoir comment je vais transporter cet abominable vestige à l’allure aussi avenante que feu sa propriétaire. Si tu veux mon avis, le seul qui ait vraiment besoin d’être consolé ici, c’est ce verre. Observe-moi bien, sœurette et regarde-le… je le plains de tout mon cœur…


Joignant le geste à la parole, Michel débouche la bouteille et reprend :


— Et maintenant qu’il l’est… je veux dire… plein, eh bien, tiens… je le vide ! À la tienne, vieille pimbêche… fait-il en joignant le geste à la parole, le bras tendu et les yeux levés vers une interlocutrice aussi invisible qu’hypothétique.


Fier de son effet, il repose bruyamment le verre, un sourire amer au coin des lèvres. Une pensée le perturbe soudain, à la vue de la boîte à chaussures calée sous le bras de sa sœur.


— Il y a quoi là-dedans ? Des Louis XV new look ? Ne me dis pas que tu vas te mettre à collectionner les vieilles godasses… à moins que tu n’aies dégoté un magot… des Louis d’or ? S’il te plaît, dis-moi oui, sœurette, ça m’aiderait à raccrocher un sourire à ma petite Louise… déjà qu’elle faisait la gueule en sachant que je venais déménager la baraque de la tante. Est-ce que j’y peux quelque chose, moi, si nous sommes les seuls parents qui lui restaient, depuis que papa et maman ne sont plus là… Claquemurée qu’elle était dans sa maison la plupart du temps, mis à part son engouement pour les quelques matchs auxquels elle assistait en fidèle supportrice. Quand j’y pense, frustrée et solitaire comme elle l’était, elle aurait été bien en peine de se trouver un mec digne de ce nom…

— Détrompe-toi, Michel, justement non… tiens, regarde…


L’homme scrute le contenu de la boîte, écarquille les yeux, les détourne et interroge sa sœur du regard, puis, n’obtenant pas de réponse, retourne vérifier si son esprit ne lui a pas joué de vilain tour. Mais non. Évidemment non. Son esprit ne lui a pas joué de vilain tour… par contre…


— Ah, j’y crois pas ! L’écharpe aux couleurs du Racing Club de Lens que Louise lui avait tricotée et offerte pour Noël et que Tata a déclaré perdue peu de temps après… C’est plutôt sa façon de déclarer sa disparition en rigolant qui ne lui a pas plu, tu sais… depuis, elle pouvait plus la voir en peinture… attends, et ne me dis pas que c’est…


Il s’empare d’un petit objet brillant posé au-dessous de l’écharpe et le retourne dans tous les sens pour l’examiner.


— Il semblerait bien que oui, en effet… lui répond Carole la bouche en coin, goguenarde.

— Ça alors… elle s’est vraiment payé notre tête pendant tout ce temps… quand je pense qu’elle m’a fait plonger tout habillé cet après-midi-là pour récupérer son décapsuleur fétiche qui lui venait de son grand-père Timothée ! Fichu qu’il était mon costume alpaga trois pièces acheté pour l’occasion, le baptême de notre aîné… Louise en a piqué une jaunisse… je te raconte pas le cinéma qu’elle m’a fait pendant un mois… et dire que la vieille bique avait tout gardé… Mais pourquoi elle nous a fait ça… À nous ?!…

— Attends, c’est pas tout Michel… il y a une enveloppe sous l’écharpe… deux photos sont glissées à l’intérieur… L’une d’elles… c’est vraiment bizarre… représente un homme sur un chalutier et l’autre… Oh, mais c’est justement un cliché qui a été pris le jour de cette fameuse partie de pêche improvisée, quand tu as plongé tout habillé… on y voit tante Francine, qui rit à gorge déployée…

— Tu parles, elle était bourrée comme un coing… il lui a toujours fallu plusieurs verres pour qu’elle se décoince…

— Tiens, c’était qui, là, juste à côté… Je ne le connais pas…

— Attends voir… il me semble… C’était pas le marin qui bourlinguait de port en port sur toute la côte ? Comment il s’appelait déjà… Norbert… Norbert Tinquiete… Mais dis donc… on dirait… attends, je vais regarder près de la fenêtre… Mais si ! on dirait bien qu’il a le décapsuleur dans la main alors que tout le monde est en train de m’aider à me sortir de l’eau là, dans le coin de la photo…

— Mais oui, tu as raison… C’est vraiment fort, ça alors… Mais… attends…


Carole plonge la main dans l’enveloppe…


— Il y a une clef dedans avec un petit mot… c’est tante Francine qui a écrit. Je te lis…


« On ne connaît bien les gens qu’en vivant avec eux, c’est bien pour ça que je ne vous en veux pas de vos pensées à mon égard ; après tout, je dois bien reconnaître que je n’ai pas cherché à recoller les morceaux. D’abord, parce que c’est pas dans ma nature, et deuzio, parce que j’avais bien d’autres chats à fouetter. Je t’imagine, Carole, les sourcils levés comme des chapeaux pointus… »


Michel ricane en observant les accents circonflexes au-dessus des yeux de sa sœur…


« … et toi, espèce de grand dadais, en train de pester sur le meilleur moyen d’emmener mon gros bahut – parce que je me doute que tu as commencé par les autres, en espérant qu’une solution jaillirait dans la tête de ta sœur… Tu as toujours attendu qu’elle te dise ce qu’il fallait faire… pas étonnant maintenant que tu te fasses mener par le bout du nez… Je parle de Louise, ta femme, une intrigante et une manipulatrice ; oh, non, pas la peine de monter sur tes grands chevaux, je sais bien pourquoi elle s’est esquintée à me tricoter une écharpe, va… – mais revenons à nos moutons, mon petit agneau, je te parlais de mon gros bahut. La clef en ouvre un des deux tiroirs. Elle vous permettra, si vous en avez un tout petit peu envie, en dépit de l’absence de trois ou quatre lingots (vous m’excuserez, je n’avais que des haricots secs), de me connaître mieux que vous n’avez su le faire de mon vivant. Mais ne culpabilisez pas, chers neveux, je ne vous en veux pas, parce que la chance s’est trouvée un jour sur ma route et j’ai connu grâce à elle ce que je n’osais espérer. Je vous embrasse tous deux et vous en souhaite tout autant. Ouvrez l’œil ! Tante Francine »


Deuxième paire d’accents circonflexes. Michel reste coi et suit sa sœur du regard lorsqu’elle se dirige vers le gros buffet. Perplexe de prime abord devant deux tiroirs exempts de serrures, elle glisse la clef dans sa poche et fait coulisser le premier compartiment. Elle en revient avec un livre soigneusement relié. Animés tous deux d’une même curiosité, les deux quadragénaires s’installent à même le sol, mettant provisoirement de côté le motif principal de leur présence en ces lieux.


C’est Carole qui, une nouvelle fois, prend la parole, sans se douter de ce qu’elle va découvrir. Elle ouvre le livre d’un geste circonspect. La première page dévoile le portrait d’un homme corpulent, un marcel délavé enfilé sur le torse, épousant paresseusement pectoraux atones et ventre pansu. Un bras recouvert d’innombrables tatouages y tend amoureusement une bêche à leur tante Francine, par-dessus le massif d’anémones en pleine floraison, situé juste derrière la véranda. Leur tante ne semble avoir d’yeux que pour l’homme, nonobstant la goulée de bière fraîche absorbée dans un climat d’attraction simultanée.


— Regarde, c’est lui, c’est Norbert Tinquiete !!! J’en reviens pas…

— Chut ! Laisse-moi continuer, Michel…


Carole reprend sa lecture, sans se douter de l’impact qu’elle aura sur leur destinée future.



« C’est arrivé le jour de la fête des harengs ; l’événement attire toujours beaucoup de monde et il n’est pas rare de voir quelque égaré sonner à la porte pour demander son chemin.


Je commençais à regarder un match que j’avais enregistré sur Eurosport, quand j’entendis quelqu’un s’exciter sur le carillon. J’étais énervée comme pas deux et tandis que je me levais et avançais pour réprimander le malotru, j’entendis "Buuuuttt !!! ouvrant un score à la 7ème minute de jeu". Et j’avais raté ça… et j’ai ouvert la porte…


Il était perdu et sa mobylette venait de crever. Il se rendait à Étape et ne voulait pas rater la fête, en même temps qu’une cargaison importante qu’il avait promis de décharger sur le port. Comme il avait l’air sympathique, je lui ai proposé de réparer dans le garage attenant à la maison, ce qu’il acceptait aussitôt. Je refermais la porte et retournais à mon match. Finalement, il n’était pas vraiment intéressant. De temps à autre, je m’inquiétais des réparations de mon voyageur, et de là où je me trouvais, je scrutais l’avancée des travaux. Il fallait voir avec quelle dextérité il maniait le pneu et les rustines… un sacré mécano. Pendant ce temps-là, l’heure tournait et je me décidais à lui proposer un repas en tout bien tout honneur, ce qu’il acceptait sans sourciller.


Je m’affairais donc à préparer ma pâte brisée et décidais qu’une bonne tourte aux oignons ne pouvait que lui plaire. J’ajouterais au besoin quelques lardons pour agrémenter la recette. Je commençais donc à éplucher mes oignons. Un, deux, trois… au travers des rigoles de larmes, je l’observais se nettoyer ses grosses pognes noires de graisse dans la cuvette posée dans un coin du garage. J’y avais laissé un flacon de produit vaisselle qui devait dater certainement de plus de six mois mais ça n’avait aucune espèce d’importance. Le savon ne se périme pas, c’est pas comme le poisson, à en juger par le fumet qui émanait de l’homme au moindre de ses gestes, lorsqu’il entra. En gentleman avisé, il se proposa aussitôt pour manier le couteau et découpa en deux temps trois mouvements la dizaine d’oignons que j’avais eu tant de peine à éplucher. Je conseillais immédiatement à mon bienfaiteur, en femme avisée, l’application de jus de citron sur les mains pour éviter toute odeur tenace et désagréable.


La soirée fut délicieuse. Il m’apprit beaucoup de choses sur son métier de matelot et l’histoire de la marine ; c’est ainsi que je concevais avec ravissement que les canots à clins étaient surtout utilisés l’été dans les années 1900, pour la petite pêche aux maquereaux ou à la crevette ; il parlait avec passion et je buvais ses paroles ; les flobarts n’avaient plus de secret pour moi et je savais maintenant qu’ils pouvaient naguère s’échouer sur la plage lorsque d’aventure, il n’existait pas de port pour les amarrer ; je voulais tout connaître de ses périples et c’est à ce moment qu’il lui vint une idée géniale : il avait sorti de sa sacoche une cassette qui ne le quittait jamais et que j’insérais d’une main fébrile dans le magnétophone. Extase totale ; j’écoutais ainsi avec délice les couplets de marins entonnés dans leurs rassemblements rituels ; l’un d’entre eux me revient en tête, que je fredonne en cet instant – quand la mer monte, j’ai honte, j’ai honte, quand elle descend, je l’attends… Lorsque tard dans la nuit, il enfourcha son destrier pour rejoindre l’hôtel Bellevue, je restais longtemps à me demander si je n’étais pas en train de tomber amoureuse. Une heure plus tard, je prenais mon vélo et filais dans la nuit jusqu’à la ville. Cinq kilomètres ne m’ont jamais fait de mal, même si j’ai toujours de l’appréhension à l’approche de la ferme où se trouve ce méchant chien jaune.


La mobylette était là, prisonnière de son antivol, attachée au réverbère. Telle une adolescente, le cœur battant, je glissais le mot, griffonné à la hâte avant de partir, dans la sacoche fixée sur le porte-bagages :


"À l’heure où les baleines s’affolent, si vous voulez un autre kipper, passez ce soir après avoir terminé votre travail. Quand vous voulez."


Et je repartais dans la nuit, les cheveux au vent et les savates toujours accrochées aux pieds ; dans ma hâte, je constatais avec amusement que j’avais oublié d’enfiler mes chaussures.


Il m’a téléphoné le lendemain matin ; il était joyeux, content d’avoir découvert mon petit mot en même temps que son casse-croûte. De mon côté, j’ai profité de l’après-midi pour passer chez Charlotte et solliciter une minivague et un rinçage, j’étais certaine que le clin d’œil lui plairait !


L’ambiance de cette soirée ! Mémorable, je dois bien l’avouer. Il n’est pas arrivé très tard, mais puisqu’il avait déchargé des caisses de harengs durant plusieurs heures, il m’a demandé si je ne voyais pas d’inconvénient à ce qu’il prenne une douche à l’étage. Cette question ! Évidemment, non ! Je m’activais donc au repas, le bruit divin de l’eau qui coule dans les oreilles. Et comme il descendait, aussi fringant qu’un capitaine de navire dans son costume amidonné, je m’empressais de gagner la salle de bains qui avait vu Norbert Tinquiete dans sa plus simple expression, aussi nu qu’au premier jour. Mue par une frénésie dont je ne me croyais pas capable, j’arrachais alors mes vêtements pour me glisser dans la baignoire-sabot que je venais de remplir. Assise, sans bouger, je contemplais la pomme de douche de laquelle quelques gouttes continuaient à tomber ; je m’imaginais à la place de celles qui avaient glissé sur la peau de Norbert Tinquiete, sur ce corps ramassé et velu ; et là, j’eus soudain cette révélation claire et limpide… tout ce qui concernait Norbert Tinquiete devenait instantanément exquis aussi vrai qu’en ce même instant, je ne doutais pas qu’au su de mon improbable aveu, mon héros tique.


La soirée fut idyllique ; nous avions décidé d’assister au cérémonial de la confrérie des Amis du Hareng d’or qui avait lieu chaque année sur le pont Rose, avant de rentrer nous régaler des kippers cuits au feu de bois, copieusement arrosés par les quatre bouteilles de vin rouge qu’il avait apportées pour l’occasion. Nous avons trinqué jusqu’à plus soif et avons savouré d’autres plaisirs jusqu’à la mi-temps de la nuit. Le lendemain, il partait… à tout jamais… Il voulait que je l’accompagne au fil de l’eau mais j’argumentais dans un courant contraire… hélas, je n’avais jamais eu le pied marin… Lorsqu’il a refermé la porte, de guerre lasse, il m’assurait m’aimer jusqu’à la fin de sa vie. J’ai passé la journée à bêcher en espérant qu’une saine fatigue m’empêcherait de penser et de regretter ma décision. En fin d’après-midi, Raoul est passé et m’a emmenée en ville pour y déposer ma production maraîchère hebdomadaire. Sa vieille guimbarde me rendait un fier service et valait mieux que mon vieux clou pour ce genre d’affaires.


Il s’est mis à tomber des cordes ; aujourd’hui encore, je m’en souviens comme si c’était hier. Comme nous repartions vers la maison, c’est là que je l’ai vu, trempé comme une soupe sur sa vieille mob pourrie, attendant que le feu passe au vert.


— Cet homme-là n’est pas du coin, à en juger par l’écharpe Racing Club de Lens qu’il porte au cou, s’exclamait Raoul.


Lui, il m’avait repérée dans son rétroviseur, auquel était suspendu le décapsuleur fétiche que je lui avais laissé en souvenir. À la seconde où nos regards se sont une dernière fois croisés, je savais qu’il espérait que je saute sur sa bécane pour filer vers le nord. Il a attendu d’interminables minutes qui m’ont paru des siècles. J’en ai cassé la clinche qui aurait pu me permettre d’ouvrir la portière. J’en suis quitte pour approvisionner Raoul en légumes durant le mois. Quand j’ai réalisé ce que j’avais fait, la poignée dans les mains, je suis passée du regard de Raoul au cyclomoteur qui disparaissait de mon champ de vision. Norbert Tinquiete s’en était allé, définitivement.


Dix ans plus tard, je recevais une boîte en provenance de Zuydcoote ; Norbert s’était arrangé avant de mourir pour que les objets lui ayant appartenu me soient retournés, ainsi qu’une lettre m’informant qu’il avait fait jeter ses cendres du haut du pont Rose. C’est la raison pour laquelle je ne vous demande qu’une chose, mes chers neveux : celle de jeter mes cendres du haut de ce même pont. Je n’ai pas pu terminer mon chemin avec Norbert mais je vous demande de m’aider à pouvoir le faire par-delà l’autre rive de la vie. »


— Cendrillon ! Téléphone ! s’exclame Carole en pointant l’index vers le mobile qui clignote, posé sur un carton à vaisselle.


Michel se redresse, se masse les lombaires quelques secondes puis regarde sa sœur, occupée à retourner dans tous les sens le livre qu’elle vient de terminer. Elle le repose et se redresse à son tour, puis s’adresse à son frère.


— C’est Louise qui te sonne, non ? Pourquoi tu ne la rappelles pas ? Elle doit s’inquiéter…

— Comment tu sais que c’est elle qui appelle ? s’étonne Michel, l’air dubitatif.

— Simple, mon gars. Tu m’avais dit un jour que cette musique d’un groupe mythique te rappelait de très bons souvenirs… C’était pas votre musique, celle qu’on jouait quand vous vous êtes rencontrés ?…


Michel ne répond pas immédiatement. Il semble ailleurs, perdu dans ses pensées. Et puis la mine soucieuse, il interroge Carole :


— Tu penses vraiment qu’on peut passer toute une vie auprès d’une personne sans la connaître vraiment ? Comme tante Francine ?


La jeune femme le scrute ; il a l’air hébété, abasourdi par le choc résultant de ses cogitations. Il lui semble tout à coup surprendre un regard beaucoup plus brillant, et c’est d’une voix enrouée qu’il reprend :


— Je m’en veux, sœurette… je m’en veux terriblement de l’avoir si mal jugée. Je la croyais sans cœur, fermée aux autres, ouverte sur son seul petit monde étriqué, ses petites manies, ses petites divagations. Et maintenant…

— Quoi, maintenant ? s’enquiert Carole, les sourcils froncés sur une indescriptible émotion qui l’envahit brutalement.

— Maintenant, je me rends compte qu’elle est la seule à avoir été sincère, qu’elle est la seule à avoir connu l’amour avec un grand A, qu’elle nous souhaite le meilleur… Je vais appeler Louise, lui dire qu’on va tout recommencer à zéro, qu’on va se donner une seconde chance…


La jeune femme pince les lèvres, soupire, croise et décroise les bras, se fend d’un sourire et finit par déclarer :


— C’est beau ce que tu viens de dire, frangin… Ça me donne envie de…


Elle s’interrompt, et puis reprend, replaçant une mèche de cheveux derrière l’oreille :


— Ça me donne envie d’être franche avec toi, de t’avouer une chose que je n’ai jamais dite à personne… De toute façon, tu aurais fini par le savoir, alors autant que ce soit par moi… J’ai une copine… une bonne copine, quoi, depuis plus d’un an…


Et devant l’air interloqué puis un brin narquois de son frère, reprend :


— Eh ben oui, quoi, on crèche ensemble ! Bon, maintenant qu’on s’est tout dit, on le fait ce petit plaisir à notre tante, avant de terminer ce fichu déménagement ?


Ils s’observent, les larmes aux yeux, se prennent les mains, puis se les frappent et obtempèrent en souriant ; Michel prend la parole :


— Tope là ma grande, mais auparavant, laisse-moi régler deux petites choses. Je vais commencer par appeler ma petite Louise.

— Je te fais confiance sur ce coup-là, je suis certaine que ça va marcher ; et l’autre chose ?

— Consulter les horaires des marées ; tu ne voudrais pas que les cendres se retrouvent sur un tas de caillasse, quand même… elle mérite bien de voguer vers le grand large notre Tata…


 
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   socque   
28/7/2014
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
C'est mignon comme histoire, mais quand même :
- un garage avec vue directe sur le salon et la cuisine ? Je n'ai pas compris comment était agencée la maison ;
- à quel moment les neveux ont-ils rencontré Norbert Tinquiète, puisqu'il est arrivé un soir, est revenu le soir suivant (ils sont allés à la réunion de la Confrérie du Hareng d'or) et est reparti le lendemain matin ? Quand a pu avoir lieu la petite réunion de famille avec décapsuleur et écharpe, puisque Tata a passé la journée à bêcher ?
- c'est moins flagrant, mais je m'étonne que les neveux se soient souvenus d'un type qu'ils n'ont vu qu'une fois (même de son nom !) ; et puis, tiens, quel glandeur a pris une photo alors que tout le monde s'employait à sortir Michel de l'eau ?

Bref, si l'idée est sympathique, je trouve que vous n'avez guère pris garde à resserrer vos fils narratifs, que vous avez écrit comme ça vous venait sans guère chercher la vraisemblance. En tant que lectrice, ça me gêne. Par ailleurs, pour moi le texte est trop long pour ce qu'il a à dire, l'ennui n'état pas très loin.

J'ai en revanche apprécié le clin d'œil en direction du film "Sur la route de Madison", avec la scène où la tante est submergée par l'érotisme en entrant dans la salle de bains où s'est lavé Norbert. Du reste, à la réflexion toute la trame de l'histoire est inspirée par ce film, non ? Sur le mode parodique, avec une tante au lieu d'une mère, et un Norbert qui ne donne pas l'impression d'un séducteur...

Oui, cela me conforte dans mon opinion : pas mal, l'idée ou la parodie, mais pas assez travaillée selon moi.

(En y repensant, peut-être est-ce un ressort comique pour vous, du reste, ces invraisemblances qui accentueraient l'effet parodique ? Bon, il se trouve que ça ne fonctionne pas pour moi, mais peut-être sur d'autres lecteurs si.)

   LeopoldPartisan   
13/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Voilà un texte qui non seulement se lit d'une seule traite, mais qui en plus vous fait bien voyager dans l'espace temps. C'est rondement mené, c'est plaisant avec un humour très second degré et une ironie vraiment plaisante. Les caractères de Tante Francine et de Norbert Tinquiete sont parfaitement campés et l'histoire tant du décapsuleur que de l'écharpe tricotée à la main du football club de Lens un excellent fil rouge pour un scénario impeccable.

Tout l'esprit de la campagne où le silence est l'un des principaux média de communication est parfaitement mis en excergue, ce que n'aurait pas renié Simenon.

Un petit bémol, Louise : Tante Francine qui jusque là, la trouve intrigante et manipulatrice, comment Michel avec ses gros sabots va t'il tout effacer et recommencer à zéro... Grosse zone d'ombre et happy end un peu tiré par les cheveux.

Malgré cela c'est quand même un fichu bon texte...

   Uranie76   
25/8/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Sur la route de Madison! Toute la lettre parodie quasiment image par image des scènes cultes du film qui rejaillissent au fur et à mesure dans ma mémoire, entre le mari cool Raoul et l'amant Robert Tinquiete. Les autres scène du film, celles précédant l'ouverture de la lettre et la succédant m'avaient moins marquées dans le film, aussi je suis incapable de relever la totalité des clins d'oeil faisant référence à ces scènes.

En outre la sacro-sainte scène de la pluie qui prend des allures beauf, c'est excellent
"En fin d’après-midi, Raoul est passé et m’a emmenée en ville pour y déposer ma production maraîchère hebdomadaire. Sa vieille guimbarde me rendait un fier service et valait mieux que mon vieux clou pour ce genre d’affaires.

Il s’est mis à tomber des cordes ; aujourd’hui encore, je m’en souviens comme si c’était hier. Comme nous repartions vers la maison, c’est là que je l’ai vu, trempé comme une soupe sur sa vieille mob pourrie, attendant que le feu passe au vert."

Puis j'aime bien le côté abracadabrantesque et parfois grotesque que prennent certaines situations, qui relèvent ironiquement l'aspect sordide et disons le mièvre de choses qui s'arrangent comme par magie, et auxquelles on peine à croire.

"Ils s’observent, les larmes aux yeux, se prennent les mains, puis se les frappent et obtempèrent en souriant"

Si le choix de l'auteur de rester sobre dans la parodie sans trop forcer la caricature m'a intriguée au départ, j'en conviens au fond de moi que trop de caricature est un choix risqué..que j'aurais aimé lire malgré tout..comme s'il manquait à l'auteur un peu de courage d'encore plus être acide.

   Asrya   
29/8/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Intrigant comme nouvelle.
L'écriture plutôt sérieuse, délicate, n'est pas réellement en accord avec le style humoristique du récit (un peu rustique). Cela parfait probablement son charme.

J'ai mis du temps avant de rentrer dans cette histoire. Les premiers paragraphes sont à la limite de l'ennui.
J'ai tout de même fait un effort, et, à partir de l'ouverture de la lettre, le texte prend une autre tournure. Il était temps !

La suite est gentillette, mais a le mérite d'être intéressante. Si cela se voulait parodique, ce n'est pas assez saugrenu à mon goût. Si ce n'était pas l'effet escompté, ma foi, c'est étrange tout simplement.

Quant à la fin enfantine, un peu mièvre, je n'ai pas adhéré non plus. Trop mignon pour moi.

Bref, je ne suis pas le meilleur client de votre écrit, heureusement que l'écriture est agréable, sinon j'aurais complètement décroché.

Au plaisir de vous lire à nouveau,

Asrya.

   Alice   
29/8/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai beaucoup, beaucoup aimé. Votre texte est très bien équilibré, et bien que le style ne soit pas particulièrement notable quoi qu'agréable et de qualité, on devine que l'histoire en elle-même recèle assez de mystère et de beauté pour nous permettre, même aux obsédés de la forme dans mon genre, de plonger dedans. J'ai trouvé le personnage de Francine extrêmement fouillé. Seule la psychologie des deux plus jeunes me semble laisser un peu à désirer.

À tout le moins, la fin est extrêmement touchante. J'ai l'impression que le moment où ils se laissent mutuellement entrer, cessant de simplement se côtoyer en s'influençant l'un l'autre d'une façon pas toujours saine, est également le moment où on peut enfin entrer en tant que lecteur. Auparavant, c'est à Francine que va mon allégeance, tant je ne peux me sentir liée aux deux premiers qui ont d'abord l'air de n'être là que pour introduire la tante et l'amour de sa vie.

Il y a dans cette histoire juste ce qu'il faut de suspens pour tenir le lecteur en alerte, sans le rendre grincheux à force de circonvolutions et de fébrilité: vous avez su garder l'histoire en équilibre, ne pas la faire sombrer d'un côté ou de l'autre, avec un grand contrôle. À mon avis donc, seul le début reste à développer, par la présentation des personnages de façon peut-être un peu moins clichée.

Par ailleurs, si j'avais un bout fragile à relever, ce serait quand, à la sortie du texte de Francine, on reçoit en pleine gueule ce "cendrillon! téléphone!" qui vient casser l'ambiance. Cela aurait pu faire un effet stylistique, une façon de montrer la personnalité de Carole et d'empêcher l'histoire de sombrer dans le pathos, mais l'ensemble est selon moi très malhabile. C'est comme si l'espace d'une seconde vous n'aviez su que faire de vos personnages de départ et de leurs personnalités plus terre-à-terre, survenus au milieu de la poésie de la tante. Il y a un potentiel manqué dans ce passage. Peut-être l'effacement unique de ce "cendrillon" un peu trop sardonique nous laisserait simplement et sans incision au brusque retour à la réalité déjà fourni par le téléphone, mais qu'en sais-je.

Bravo et merci beaucoup pour cette lecture,

Alice


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