Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
marogne : La vierge de Termignon - Partie 1
 Publié le 19/09/09  -  6 commentaires  -  29438 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

Ce sont parfois des détails qui font l’Histoire, ou la petite histoire. Mais d’aucuns diront que chercher les détails, l’incertain, pour expliquer le cours des actions humaines est une abdication de la pensée.
Ici c'est par un coup de téléphone que tout commence, le début de la fin.


La vierge de Termignon - Partie 1


Prologue


Ce sont parfois des détails qui font l’Histoire, ou la petite histoire : un mot de trop, un geste que l’on regrette dès que fait, se trouver à un moment donné à un endroit précis, un amour contrarié ou au contraire l’amour fou qui fait fi des convenances, le temps qu’il fait… On pourrait dire de même que c’est le hasard qui a déclenché le déroulement des actions qui ont conduit aux événements dramatiques qui ont été attribués à Claude Lesueur. Peut-être un ralentissement qui lui a fait remarquer un monument alors qu’il conduisait, peut-être un ami qui par hasard a su apporter des bribes de réponses à ses questions, ou alors le temps de ce jour de décembre où il avait décidé de s’installer dans son salon devant un feu de cheminée. Mais d’aucuns diront que chercher les détails, l’incertain, pour expliquer le cours des actions humaines est une abdication de la pensée, la façade que l’on utilise pour cacher nos insuffisances intellectuelles. Ceux-ci diront qu’il faut chercher dans les desseins des grands anciens l’explication de l’aventure qu’il a vécue, et que tout était déjà écrit, et que par là, il ne pouvait s’y dérober, et que quel que soit ce que l’on voudrait bien lui reprocher, quelle que soit l’accusation que le genre humain porterait sur lui, il n’aura été que le papillon innocent emporté par un vent bien trop violent pour ses pauvres ailes.


Un coup de téléphone


Claude Lesueur, professeur d’histoire au lycée de Saint-Maximin, avait passé toute son après-midi dans les gorges du Caramy, près de Tourves, pour explorer des cavités dans lesquelles on disait qu’il y a très longtemps, quand le monde était encore sauvage, des rites étranges, incompréhensibles, avaient été conduits par des prêtres à moitié nus.

C’était une après-midi de décembre, le mistral n’avait pas cessé de souffler de toute la journée, et la rivière en contrebas était gelée par endroits. Il était rentré frigorifié et épuisé par sa marche, et n’aspirait qu’à un moment de calme, au chaud.

Il s’installa dans le salon après avoir pris un rapide dîner. Il déplaça son fauteuil devant la cheminée et, buvant de temps en temps quelques gorgées de pur malt d’Écosse, s’enfouit dans la contemplation de la danse des flammes, laissant son esprit vagabonder sur les épaisseurs du temps.


La sonnerie du téléphone le sortit de sa torpeur. Il sentit confusément qu’il ne l’avait réellement entendue qu’après un grand nombre de coups, et se demandait s’il allait vraiment répondre. Qui pouvait bien vouloir lui parler à onze heures du soir ? Ce ne pouvait être qu’un importun. Mais celui-ci insistait, et ayant toujours refusé d’installer un système de messagerie, il devait agir pour faire taire ce bruit qui lui vrillait les tympans ; autant répondre et expédier ce têtu.


- Bonsoir ! Claude Lesueur à l’appareil, dit-il d’un ton abrupt.

- Bonsoir mon cher ami, c’est Serge à l’appareil, Serge Antonini.


Serge était un ami de jeunesse de Claude, ils ne s’étaient séparés qu’au temps de l’université, quand il avait lui opté pour l’histoire, et son ami pour la théologie. Mais ils étaient restés en contact épistolaire ou téléphonique depuis tout ce temps, et c’est toujours avec plaisir que Claude discutait avec lui.


- Serge ? Eh bien cela fait longtemps que l’on ne s’est pas parlé. Que me vaut le plaisir de ce coup de téléphone ?

- Oh, rien de grave, ne t’en fais pas ! Je suis seulement tombé par hasard aujourd’hui sur quelque chose qui pourrait t’intéresser en étudiant des archives de la bibliothèque vaticane.

- Tu es donc toujours au Vatican. Il faudra que tu me fasses profiter de ta connaissance des palais un de ces jours. Mais cela fait sans doute déjà pas mal de fois que je te le dis, et je ne me suis toujours pas décidé à descendre jusqu’à Rome.

- Et tu seras toujours le bienvenu, il y a des trésors cachés dans la cité qui ne pourraient qu’émerveiller un historien.


C’était presque devenu un rituel chez eux de se promettre de se rencontrer dans la citée éternelle. Le temps passait si vite, et quand l’un était disponible, c’était l’autre qui était pris par telle ou telle recherche, ou par tel ou tel voyage. Mais ils espéraient encore y arriver un jour.


- Mais tu disais que tu avais trouvé quelque chose qui pourrait m’intéresser ?

- Oui ! Je ne sais pas si tu te le rappelles, mais il y a quelques années tu m’avais parlé d’un monument aux morts de la Première Guerre mondiale qui se trouvait dans un petit village des Alpes françaises. Tu avais été impressionné par la statue qui y avait été placée, et qui représentait une femme pleurant et se cachant les yeux pour ne pas voir les horreurs de la guerre.

- Oui bien sûr. D’habitude on met sur ces monuments des glorifications au courage, à la patrie, ou, et je te prie de m’en excuser, à la religion, alors que ce n’est que la commémoration d’une infâme boucherie, et cette femme, là, m’avait vraiment touché, et peut-être plus encore la lucidité et le courage des commanditaires. C’est un village de la vallée de la Maurienne, Termignon. D’ailleurs je me suis toujours demandé d’où venait ce nom…

- C’est bien ce que tu m’avais dit, et j’ai toujours gardé cette image en tête. Et aujourd’hui, en recherchant des informations sur l’évêché dont dépend Termignon, je suis tombé sur une liasse de lettres d’un curé de ce village. Me rappelant ton monument, et bien qu’elles fussent datées du début des années trente, je les ai parcourues rapidement. Et quelle ne fut pas ma surprise de lire sur une de ces missives la description du monument aux morts dont tu m’avais parlé, peut-être pas dans les mêmes termes que les tiens, mais en tout cas, avec des interrogations sur cette statue qui sont bien intéressantes.

- Effectivement, c’est vraiment une coïncidence. Mais il est étonnant qu’il en parle si tard après l’érection.

- Eh bien non justement, d’après ce que j’ai lu, si le monument a bien été fait juste après la guerre, la statue y a été ajoutée seulement en mille neuf cent trente. Il n’explique pas en fait les raisons qui ont poussé la commune à le décider. On lui a demandé de bénir la statue le onze novembre, et c’est à peu près tout de son implication. Mais, comme le reste de la population, il a été étonné quand elle a été découverte lors de la cérémonie. Elle lui rappelait quelque chose malgré sa facture moderne, quelque chose de plus ancien. Il a essayé d’en savoir un peu plus lors du déjeuner qui a suivi, mais même le vin de Savoie n’a pas pu l’aider. Il n’était pas de la région, et il a eu le sentiment qu’on ne voulait pas répondre à ses questions. Il a compris d’où venait son impression de déjà-vu quand il est rentré à l’église. Mû par une intuition subite, il alla dans une des chapelles, la chapelle Saint-Étienne. Il se dirigea vers un tableau accroché sur le mur nord. Il ne lui avait jamais vraiment prêté attention jusqu’alors car il était pratiquement effacé par le temps. Et dans l’épaisse couche de poussière qui le recouvrait, il reconnut, comme absorbée par le brouillard, la statue qu’il venait de bénir.

- Et de quand datait le tableau ? Y-a-t-il dans sa lettre une indication ? Et que représentait-il ? lui demanda Claude, sa curiosité brusquement éveillée.

- L’œuvre était datée, il l’a indiqué, mille deux cent cinquante. Un tableau du milieu du treizième siècle qui pourrit dans une petite église de montagne ! Et quant à la scène qui devait y être représentée, il était malheureusement impossible d’en distinguer suffisamment d’éléments pour s’en faire une idée. Mais le tableau avait un titre.

- Mais c’est fantastique ! Et quel était donc ce titre ?

- « Le départ de l’exorciste ».

- « Le départ de l’exorciste » ? On est en plein roman ! Un personnage du treizième siècle choisi pour décorer un monument dédié aux morts de la Première Guerre mondiale. Les villageois voulaient-ils exorciser leurs craintes quant à une possible répétition ?

- Non, je ne pense pas, ou plutôt notre curé ne le pensait pas. Il a interrogé par la suite plusieurs personnages du village sur le lien entre la statue et le tableau, et tous étaient vraiment surpris par ses questions. Aucun n’avait souvenir du tableau de la chapelle Saint-Étienne, et quand il en amena quelques-uns dans la chapelle pour leur montrer, il était pratiquement impossible de ne plus rien distinguer.

- Est-ce qu’il a continué ses investigations ? A-t-il pu découvrir d’autres éléments ?

- Je savais que tout cela allait t’intéresser… Mais non, je n’ai rien de plus à t’apporter. J’ai compris que très peu de temps après le curé a été envoyé dans une paroisse du nord de la France. Par contre, il est vrai qu’il annonce dans sa dernière lettre qu’il allait continuer à chercher, et que déjà quelques éléments lui permettaient d’avoir une idée sur ce qui était à l’origine du tableau.

- Est-ce que tu penses qu’il a pu laisser des documents ?

- C’était aussi un peu la raison de mon appel. Oui, compte tenu de l’ardeur à rechercher l’origine de cette histoire dont témoignent ses lettres, je pense qu’il a dû constituer un dossier, et qu’en bon curé de village, il a laissé ce dossier dans les archives de l’église. Un dossier qui peut-être n’attend que d’être complété ?

- Serge, tu me tentes. À tel point que j’en ai oublié le froid dehors et mon Laphroaig dans mon verre. Est-ce que tu pourrais m’obtenir le droit de consulter les archives ?

- Bien sûr ! Tu me dis quand tu veux y aller, et je m’occuperai des démarches administratives. Mais à une condition, je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de trouble dans cette histoire, mais je te demande, quel que soit ce que tu trouves là-bas, de ne rien rendre public sans m’en parler auparavant.

- Cela va de soi Serge ! Je ne pourrai me rendre là-bas que l’été prochain, mais je te promets de garder pour nous ce que je trouverai sur la Vierge de Termignon.


L’année mille deux cent cinquante.


C’était le début de l’été quand Claude prit la route afin de se rendre en Maurienne. Il était décidé à éclaircir ce qu’il appelait l’énigme de la Vierge de Termignon.


Depuis Tourves il ne put s’empêcher de choisir la route de Barcelonnette pour avoir l’occasion de passer par les Gorges du Verdon. Il était fasciné par ces grands abîmes qui toujours évoquaient en lui un sentiment trouble quand il considérait le temps qu’il avait fallu à l’eau pour les creuser dans la roche dure du plateau. C’était comme s’il avait conscience d’avoir joué un rôle dans ces batailles telluriques. À la sortie des gorges, il frissonna devant le panneau indicateur qui annonçait le village abandonné de Châteauneuf-les-Moustiers. Tous les hommes partis à la guerre de quatorze y disparurent, ne laissant que des femmes pour entretenir la terre, s’occuper des animaux, quelques chèvres et quelques maigres moutons, et élever les enfants. C’était trop, et laissant derrière elles tout ce dont elles avaient hérité de leurs parents, elles avaient fui ces terres ingrates. Ici le monument aux morts n’avait pas la beauté poignante de celui de Termignon, mais la liste des noms sur le marbre, cachée dans un oratoire, témoignait de la même façon de la tragédie de ces épouses et de ces mères.


Des « Demoiselles coiffées » jusqu’à Briançon, après avoir longé le lac de Serre-Ponçon, il put rouler rapidement. Le paysage lui servait de stimulant pour élaborer différentes hypothèses sur les liens possibles entre la statue du vingtième siècle et le tableau du treizième, mais aucune ne lui sembla pertinente. Au-delà de la ville des Écrins, la montagne s’imposa à lui, et il ne put continuer à réfléchir, toute son attention devait être appliquée à la conduite. La montée du col du Galibier fut comme d’habitude une épreuve. La renommée de ce col, suite aux passages du Tour de France, est telle qu’il ne se trouve pas un cycliste qui ne rêve de le faire. Ils arrivent soit du nord, soit du sud, pour s’y confronter et, bien entendu, héros de leur propre défi, la route doit être à eux, et ils ne partagent qu’avec dédain l’étroit ruban d’asphalte avec ceux qui préfèrent les chevaux-vapeur aux muscles des jambes. Le sommet ressemble à un grand caravansérail avec des dizaines et des dizaines de vélos, soit posés à terre, comme vaincus, soit debout près des barrières, victorieux assemblages mécaniques posant devant la désolation minérale des montagnes. Leurs maîtres, le visage rouge, la respiration haletante, mais fiers, viennent auprès des photographes récupérer l’image prise de leurs efforts dans les derniers lacets du col. Et ensuite c’est la longue descente, le vent qui permet de mieux supporter la chaleur qui se dégage des pierres et du sol, et le frisson du danger, les virages pris à pleine vitesse, les automobilistes effrayés par le vide que l’on double crânement. Bien qu’il aimât le paysage, ce col était toujours un supplice pour Claude, mais c’était aussi le passage vers la haute montagne, l’arrivée dans le massif de la Vanoise.


Il n’aimait pas le début de la vallée de la Maurienne : Modane en particulier, village-rue, ne semblait être là que pour entourer la gare du chemin de fer. Il y avait bien cette maison près de la rivière, un peu avant la ville, qui à la fois l’attirait et l’effrayait, mais qui au moins était un lieu qu’il sentait lourd d’histoire. À part cela il fallait attendre la place forte de l’Esseillon pour vraiment changer de monde. À partir de cet endroit où des générations de soldats ont usé leur jeunesse dans les pièces humides des forts, à guetter des ennemis qui ne vinrent jamais, la montagne surgissait, énorme, toute puissante. C’était pour lui à chaque fois un choc qui le menait presque à la nausée. Les pentes recouvertes d’étables et de prés semblaient bouger sans cesse, se redresser à la verticale, comme les falaises qui couronnaient les sommets, pour d’un tremblement se libérer des travaux dérisoires que l’homme avait cru devoir laisser sur son sol comme marques de sa domination. Et l’eau qui venait des glaciers emportait avec elle le rugissement de ces monstres qui inlassablement s’avançaient vers le monde des humains, faisant de la pierre de la poussière. Il ne pouvait s’empêcher d’imaginer tout cela dégringoler dans la vallée, et ensuite être emporté par le torrent jusque dans les plaines au loin.


Il s’arrêta à l’entrée du village pour regarder sa statue. Le bronze, patiné par les hivers rigoureux, donnait une teinte qui rappelait les capotes des poilus à une femme habillée comme les paysannes. Une longue robe simple, des sabots et une petite coiffe, permettaient d’ancrer l’œuvre dans le quotidien local. Une mère ou une épouse, l’aimante et celle qui donne la vie, réunies en un symbole de la féminité placé au-dessus de la liste des noms de ses enfants et de ses époux. Les épaules légèrement voûtées, la tête penchée sur le côté, elle porte sur son visage sa main droite, les doigts écartés, comme pour cacher ses larmes, ou pour ne plus voir l’indicible. Image de deuil et d’impuissance devant ce qui est plus fort que soi, abandon devant l’horreur, et en même temps, preuve que l’on a pu conserver intacte cette capacité à refuser l’inéluctabilité de la guerre. Cette mère, cette épouse, plus que les chants guerriers, plus que les bannières et les drapeaux rougis de sang, était le symbole de la volonté du village, de cette communauté, de ne pas oublier, de ne pas recommencer. Mais en même temps, la grâce de sa pose, la sérénité qui se dégageait de l’œuvre, rapprochait cette mère de la Vierge, et justifiait sa présence sur le tableau qui lui avait été décrit.


Il s’approcha du socle. Derrière quelques bouquets de fleurs il put vérifier la date, mille neuf cent trente, don de la commune.


Ce n’est que le lendemain qu’il se rendit à l’église. Il avait pris rendez-vous avec le curé, et celui-ci, impressionné par son sauf-conduit émanant du Vatican, lui ouvrit les portes des archives de la paroisse. C’était une petite pièce sans ouverture autre que la porte, attenante à la sacristie, et dont les murs étaient occupés par de hauts meubles pareils à des armoires, aux lourdes portes de bois grossièrement sculptées. Un lutrin était placé au centre de l’espace. Un des meubles comportait un panneau pivotant qui permettait de disposer d’une surface plane pour poser des ouvrages ou pour écrire. Sur celui-ci était placé le registre de l’église. Le prêtre lui indiqua les rayonnages qui contenaient les livres liturgiques et quelques traités de théologie, et ceux qui contenaient les archives à proprement parler, et en particulier les registres des messes, des mariages, des naissances et des décès. C’est par ceux-là qu’il commença sa recherche.


Il trouva rapidement celui de l’année mille neuf cent trente. Le curé de l’époque s’appelait Jean Maurel, et il avait consciencieusement noté à la date du onze novembre la messe qu’il avait dite pour le repos des soldats morts à la guerre, ainsi que la cérémonie de bénédiction du monument. Bizarrement, alors que par un rapide sondage il se rendit compte que la plupart de ses prédécesseurs étaient restés de nombreuses années en place, lui n’était resté que dix-huit mois, et avait quitté les lieux trois mois après cette cérémonie. Il ne mit pas beaucoup de temps pour trouver des copies des lettres dont son ami Serge lui avait fait un résumé l’hiver précédent. Il n’y trouva pas d’éléments supplémentaires, Serge avait été fidèle.


C’est en fin de journée qu’il mit enfin la main sur ce qui apparut comme étant le journal de Jean Maurel. Il était assez surprenant qu’il l’ait laissé en partant, mais c’était peut-être tout simplement un oubli. Si les entrées étaient peu fournies avant le onze novembre mille neuf cent trente, quelques dizaines de pages pour près de quinze mois à Termignon, il y avait cinquante pages pour les trois mois supplémentaires qu’il avait passés dans le village. La plus grande part de celles-ci était constituée par un manuscrit beaucoup plus vieux, rédigé en latin. Claude n’avait pas le temps de le lire sur place, il l’emporta donc à l’hôtel avec l’intention de passer la nuit à sa lecture.


---


« C’est en ce vingtième jour du mois de Marie de l’an de grâce mille deux cent cinquante que j’ouvre ce journal. Je ne le ferais pas si les événements terribles dont je viens d’être témoin ne pouvaient pas ne pas provenir uniquement de l’intervention du Malin. Puissent ces notes servir à de plus doctes que moi pour vaincre le Mal. Quant à moi, je mets ma vie dans les mains du Tout-Puissant, tant ce que j’ai vu aujourd’hui ne peut me laisser de doute sur notre fin prochaine. Que le Seigneur soit loué en ces terribles circonstances et qu’Il nous donne la force de ne pas succomber aux tentations.


Tout a commencé hier, du moins pour nous, fidèles de la paroisse de Saint-Étienne. C’est vers dix heures du matin que les premières sont arrivées depuis la route qui vient de la montagne. C’était une étrange procession de femmes de tous âges, les plus jeunes soutenant les plus anciennes. Elles avançaient en silence, portant leurs habits de tous les jours, leurs robes traînant sur la poussière du chemin. Tant sur les faces jeunes que sur les rides des plus vieilles on distinguait les traces des pleurs qui avaient coulé sur la poussière accumulée pendant la marche. C’était comme si elles n’avaient plus de larmes, comme si elles revenaient du comble de la détresse tant leur ensemble communiquait une indicible tristesse et un abattement extrême. Elles pénétrèrent dans le village sans rien changer à leur marche. Ceux qui étaient sur leur chemin ne pouvaient pas se détacher du spectacle qu’elles donnaient, et une profonde mélancolie mêlée d’une peur sourde emplissait petit à petit toutes les âmes. Même les enfants qui s’accrochaient aux pans de leurs robes semblaient abattus, privés de la fougue de leur jeunesse, comme prématurément vieillis. Leurs visages portaient les marques d’une douleur profonde, comme on le voit sur ceux qui reviennent des guerres.


Elles se dirigèrent vers l’église et s’agenouillèrent sur les marches devant le grand porche et sur la place, toujours sans proférer une seule parole. Et quand toute cette foule s’arrêta, quand on n’entendit plus même les frottements de leurs robes ou de leurs sabots sur la terre, on se serait cru dans un caveau tellement le silence était profond.


Je m’avançai vers elles et reconnus nombre d’habitantes de Bonneval-sur-Arc, le dernier village avant le col qui permet de traverser les montagnes. Malgré mes suppliques, mes menaces, mes exhortations, je ne pus rien tirer d’elles. La foule s’était massée autour de la place, délaissant les travaux journaliers, tous étaient anxieux de connaître la raison de ce comportement.


Vers midi, un savetier, un mécréant dont la conduite est une insulte quotidienne aux préceptes de notre Sainte Église, sortit des rangs, et vint se placer devant Mathilde Senger. Il devait déjà, Dieu le pardonne, être saoul et, l’empoignant durement, lui cria de lui dire ce qui s’était passé là-haut. Mathilde ne répondit pas, se laissant molester, inerte, jusqu’à ce qu’il lui demande ce qu’était devenu son mari, Jean. Elle changea alors subitement d’expression, la terreur et la fureur se peignirent sur son visage, et elle le repoussa violemment tout en criant et l’accusant d’être le diable en personne. Elle lui laboura les joues de ses ongles, et il fallut plusieurs hommes pour la maîtriser alors que le savetier, le visage en sang, semblait ne plus pouvoir bouger.


Ce n’est qu’en début d’après-midi que je pus enfin entendre de certaines d’entre elles une relation de ce qui s’était passé, ou du moins de ce qu’elles croyaient s’être passé. Je ne pouvais bien entendu, tellement ce qu’elles racontèrent alors était contraire à ce que nous enseignent les textes, les croire, et je ne pus que suspecter une subite folie ou l’emprise du Malin sur ces esprits faibles. Ce qui allait suivre le lendemain allait me montrer que le pouvoir du Mal est inconcevable, et que ces pauvres femmes ne m’avaient que relaté la vérité.


Elles ne savaient pas vraiment dire quand tout avait commencé, cela avait été diffus, progressif. Certaines se rappelaient que leurs époux étaient devenus plus violents à la suite d’une sortie dans les montagnes pour couper les foins, certaines se plaignaient de regards qui étaient devenus fourbes de la part des hommes du village, et ce depuis des jours et des jours. Mais toutes s’accordaient pour dire que ce devait être au début du mois de Marie que les choses avaient commencé à changer. Ce n’était que depuis quelques jours que les actions des hommes avaient pris un tournant dramatique. Cela avait commencé par Raymond. On l’avait trouvé au petit matin, égorgé devant la fontaine de la rue basse. Mais ce qui avait été le pire, ce n’était pas le cadavre baignant dans son sang, c’étaient les autres hommes du village qui le fixaient avec de la folie dans leurs regards, se rapprochant, s’éloignant du corps, comme incapables de se décider sur ce qu’il fallait faire. Et puis René s’était jeté sur la dépouille, tout de suite suivi de tous les autres, comme une bande de vautours se disputant une carcasse. Le père Alphonse avait bien essayé de les raisonner, mais rien n’y a fait. Quand ils s’écartèrent de la fontaine, ne restaient plus sur les pavés que les habits rouges de sang de Raymond.


On eût dit que tous les mâles du village étaient possédés par le démon, ils erraient dans les rues, se cherchant querelle entre eux, et on entendait parfois des cris de rage qui se mêlaient aux cris d’agonies de ceux qui avaient été vaincus. C’est quand les survivants s’attaquèrent aux enfants que les femmes décidèrent de fuir plus bas dans la vallée, d’abandonner leurs hommes à leur folie. Durant la nuit, il semblait qu’ils perdaient leurs moyens, et elles en profitèrent pour sauver les enfants qui étaient aujourd’hui avec elles.


Je ne peux décrire l’impression que ces propos eurent sur les habitants de Saint-Étienne. Mais je les convainquis de l’impossibilité de ce que nous venions d’entendre, les exhortant à mettre en Dieu leur raison. Nous décidâmes de monter le lendemain vers le village de Bonneval pour mettre au clair ce qui s’était passé. Plût au Seigneur que plus de retenue ait été mienne.


Nous sommes partis très tôt le lendemain matin, c'est-à-dire ce matin, le soleil n’était pas encore levé. Pour aller vers Bonneval, on passe d’abord le bourg de Lanslebourg d’où part la route qui permet de rejoindre le col du Mont-Cenis, puis le village de Bessan sis près de la rivière au milieu d’une belle plaine. Tous leurs habitants avaient vu la procession des femmes de Bonneval, mais ils n’avaient rien pu en tirer. Nous ne leur racontâmes pas la raison invoquée pour cet exode, ne voulant pas les effrayer, mais nous leur demandâmes s’ils avaient remarqué des phénomènes ou des comportements étranges. Ils se plaignirent tous d’une grande chaleur, que nous subissions aussi à Saint-Étienne, mais, plus que la chaleur, une impression d’étouffement, comme si une chape de plomb pesait sur la vallée. Ils nous montrèrent aussi le ciel vers le col de l’Iseran, juste au-dessus de Bonneval. Alors qu’il était de partout ailleurs d’un bleu pur, sans aucun nuage, vers le col c’était un ciel d’orage, noir comme de l’encre, et tout parcouru d’éclairs qui faisaient un grondement continu et d’autant plus effrayant que nous venions de prendre conscience de ce qui le créait.


Nous continuâmes notre marche, et fûmes bientôt en vue du village. Il semblait déserté, aucun signe de vie dans les prés qui bordent l’Arc juste avant les premières maisons. Pour rentrer dans le bourg, nous devions passer sur un petit pont enjambant la rivière. La moitié de notre troupe était déjà passée quand Roland Tourneur, jetant un coup d’œil par-dessus le pont, poussa un grand cri en nous montrant quelque chose sur la surface de l’eau. Nous nous rapprochâmes, et l’horreur nous prit à la gorge. Sur l’eau claire flottaient des restes humains, d’adultes, mais aussi d’enfants.


Nous n’étions armés que de pieux et de faux, mais nous décidâmes néanmoins de poursuivre notre route. À l’entrée du village, rue Saint-Paul, nous vîmes une théorie d’hommes qui nous barraient la route. Ils n’étaient qu’une poignée, mais leurs faces rouges, leurs airs farouches et haineux nous poussèrent à faire demi-tour. Ils nous regardèrent partir sans un mouvement, sans un bruit. Jamais retraite ne fut aussi pitoyable, mais nous avions tous au fond de nos tripes la même peur.


J’ai le sentiment que ce que nous avons vu ce jour n’est que le début d’une catastrophe. Je ne sais que penser. Pourquoi Dieu nous a-t-il envoyé cette épreuve ? Que veut-Il de nous ? Ou alors c’est le Malin qui se déchaîne dans cette vallée oubliée du Seigneur ? Je n’ai aujourd’hui que mes prières pour enrayer cette folie. Ô Seigneur, aidez-nous, aidez-moi à trouver le remède à ce fléau !


---


Le quinzième jour du mois de juin de l’an de grâce mille deux cent cinquante.


Les hommes de troupe ont établi une barricade à l’entrée du village. Bessans et Lanslebourg sont tombés sous l’emprise du Diable. Personne ne sait comme les arrêter. Ils sont de plus en plus nombreux. Même s’ils se tuent les uns les autres, c’est comme si à leur approche la même maladie se propageait aux hommes des villages qu’ils conquièrent, et leur nombre ne fait que croître. C’est une malédiction qui prend les uns après les autres tous les hommes, et j’ai bien peur de ne pas pouvoir y échapper moi-même. Mais si c’est une malédiction, si c’est l’œuvre du Malin ou d’un sorcier, alors on doit pouvoir lutter avec les armes que notre Sainte Église nous donne. Aujourd’hui est arrivé dans le village l’exorciste que j’ai fait mander il y a dix jours. Il est calme, plein d’expérience, je le crois capable de nous sauver.


---


Le onzième jour du mois de novembre de l’an de grâce mille deux cent cinquante.


Ce jour le cauchemar est fini. Avec le prêtre d’Aussois, l’exorciste a mis fin définitivement à la chose. Que Dieu soit béni d’avoir permis que nous la vainquions, et qu’il la garde à tout jamais prisonnière dans le tombeau où elle a été piégée.


---


Le quinzième jour du mois de décembre de l’an de grâce mille deux cent cinquante.


Aujourd’hui j’ai conduit la messe de bénédiction de la vierge que les habitants de la paroisse, à la demande de l’exorciste, ont fait sculpter par Adrien Bessan. C’est une curieuse statue, la vierge est habillée des vêtements de nos paysannes, et se cache le visage comme pour soustraire à notre vue des pleurs, ou pour ne pas voir ce qui l’entoure. Je ne suis pas sûr que l’envoyé de l’église aurait apprécié la facture de l’œuvre, mais pour ceux qui ont vécu le début de cette histoire, c’est le symbole même de notre épreuve. Nous avons aussi, pour lui faire hommage, placé un tableau le représentant quittant notre village dans la chapelle de notre Saint.

Les habitants ont aussi décidé aujourd’hui de changer le nom du village. Ils veulent qu’il s’appelle Termignon, pour témoigner que c’est ici que le fléau a trouvé son terme. Je ne suis pas sûr que ce nom perdure, mais il aidera notre génération à ne pas oublier l’épreuve que Dieu nous a envoyée pour nous conforter dans sa foi. »


---



Suite et fin dans la deuxième partie.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Anonyme   
19/9/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour Marogne.

J'ai été d'emblée gênée dans ma lecture par une multitude de détails de style: En vrac je relève:
-dès que fait hum sitôt fait non plutôt
- que c'est le hasard qui ... qui...

J'abrège tu as compris je n'aime pas les propositions subordonnées qui se suivent et dans le 1er paragraphe j'en ai trouvé beaucoup.

- même chose : on disait qu’il y a très longtemps.
Par contre j'ai bien aimé cela
son esprit vagabonder sur les épaisseurs du temps

Par la suite tu uses et abuses des ne que...
Cité éternelle c'ets plutôt sans e non...

J'arrête sur la forme pour me consacrer au fond

Ouf par la suite je retrouve un truc qui n'a pas changé le descriptif heureux des gorges du Verdon. Les descriptions de la statue et de la pièce d'archives sont aussi bien rendues.

J'ai une question sur le manuscrit de 1250. Il n'était pas écrit en vieux français? Rien ne le laisse supposer dans le texte.
Sur l’histoire relatée par le manuscrit en elle-même je me laisse prendre pas e désir de savoir ce qui s’est passé.
Juste un truc Durant la nuit, il semblait qu’ils perdaient leurs moyens, et elles en profitèrent pour sauver les enfants qui étaient aujourd’hui avec elles.
Quand au départ ets décrit l’arrivée de la procession j’ai pensé qu’il n’y avait que de femmes.
L’épisode de l’exorciste est traité très rapidement et surtout je ne trouve aucune clé des évènements.
J’attends la suite avec beaucoup d’impatience
Le moyen concerne la forme décevante pour une fois.pour le fond j’attends la suite.

Xrys

   jaimme   
19/9/2009
L'histoire attiré mon attention, et je lirai la suite. Je pourrai alors réellement juger de l'agencement général et infirmer ou confirmer cette impression actuelle de morceaux d'histoires juxtaposées. On a plus l'impression d'une trame de roman que de celle d'une nouvelle. Comme si chaque partie n'attendait que de prendre de l'ampleur. Pour l'instant je reste surpris des ralentissements et des accélérations de l'histoire. Attendons la suite.
J'ai noté:
"Il sentit confusément qu’il ne l’avait réellement entendue qu’après un grand nombre de coups... autant répondre et expédier ce têtu.": un peu long, non?
"il alla dans une des chapelles": le changement de temps me choque ici.
Pour faire plus historien j'aurais mis les années en chiffres arabes et les siècles en chiffres romains, non? Je ne connais pas bien les conventions d'écriture.
"il était pratiquement impossible de ne plus rien distinguer": je ne comprends pas bien cette phrase.
"J’ai compris que très peu de temps après le curé": j'aurais plutôt mis "J'ai entendu dire que..."
La digression sur les cyclistes me semblent un peu longue, sauf si cet élément est réutilisé plus loin.
J'aime bien l'analyse de la statue.
"le pouvoir du Mal est inconcevable": ce ne serait pas plutôt "incontestable"?

Je serai plus précis après la lecture de la suite. Je dois donc réserver ma note pour l'instant.
jaimme

   xuanvincent   
22/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
20.09. 09 : Après une lecture rapide, j'ai retrouvé le style de l'auteur et l'histoire - sans être on dirait parmi mes préférées - pourrait être intéressante (je lirai volontiers la suite). Il me faudra toutefois faire une lecture plus détaillée * pour pouvoir faire un commentaire plus pertinent.

* je préfère de ce fait ne pas mettre d'évaluation.

22.09.09 : Après une lecture plus détaillée, l'histoire m'a dans l'ensemble plu, même s'il m'est arrivé par moments de perdre un peu le fil du récit (une autre lecture pourrait de ce fait être utile).

Dans ce récit, il m'a semblé que l'auteur a souhaité renouer avec le cycle du Verdon, ce qui m'a plu. Mais, peut-être est lié au choix d'un récit plus long qui pourrait approcher du roman, il m'a semblé que le texte pouvait comporter quelques longueurs.

Un point m'a un peu gênée : la lettre manuscrite, du fait du style choisi par l'auteur, ne m'a pas paru dater d'un passé aussi lointain, du XIIIème siècle ; je l'aurais plutôt datée autour du dix-neuvième, si ce n'est bien sûr les éléments historiques qui la rattachent au Moyen-Âge.

Sur la forme, quelques paragraphes m'ont paru bien très écrits, comme peut le faire l'auteur, en particulier pour la description des lieux. Tandis que d'autres m'ont paru pouvoir avoir été écrits plus rapidement et moins travaillés, notamment par l'emploi de termes moins soutenus ou par des répétitions ici ou là)

Pour résumer, ce premier volet, qui ne figure pas parmi les textes que j'ai préférés de l'auteur, m'a toutefois fait passer un agréable moment de lecture.

Je lirai volontiers la suite.

   Anonyme   
20/9/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Comme Xrys j'ai quelques remarques à formuler quant à la forme:

"dans lesquelles on disait qu’il y a très longtemps, quand le monde était encore sauvage, des rites étranges" j'aurais m'y "disait-on plutôt.

"avec des interrogations sur cette statue qui sont bien intéressantes." J'aurais mis l'imparfait et non le présent.

"Un dossier qui peut-être n’attend que d’être complété" "n'attend qu'à être compléter" non?

Il y en a encore plusieurs comme cela.

La conversation téléphonique, ensuite me dérange un peu. Par endroit elle manque de naturelle, mais je suis bien consciente que c'est un exercice très délicat de parvenir à faire "sonner juste" ce genre de dialogue.

Quant à l'histoire en elle-même, elle est plutôt prenante et c'est avec plaisir que je lirais la suite afin de connaître l'explication finale. Je me demande vraiment où la curiosité va mener notre historien.

A suivre donc avec intérêt.

   Lapsus   
26/9/2009
L'intrigue tient en haleine, et moi aussi je tiens à savoir ce qu'il advint de la vierge.
L'histoire se suit bien. La plongée dans un époque aussi ancienne (13ème siècle) condamne à l'anachronisme tant pour la langue que pour les tournures puisque le français ne sera langue officielle que trois siècles plus tard, sous François 1er.
Mais faudrait-il sous prétexte de réalisme nous glisser sous le nez un texte en latin médiéval ou en vieux françois ?
Non, Marogne vous êtes absous.

   florilange   
16/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Réussi pour ce qui est d'attirer & de retenir l'attention du lecteur! Voilà pour le fond.
Quant au langage du manuscrit, personnellement j'avais compris qu'il était écrit en latin. L'historien l'emporte pour le lire & nous en donne donc 1 traduction, d'où son allure moderne, pas du tout XIIIe siècle.
Pour le reste, les phrases sont 1 peu longues & parfois 1 peu lourdes mais l'ensemble se lit tout de même très bien.
Je vous quitte pour aller lire la suite!
Florilange.


Oniris Copyright © 2007-2019