SÉCURITÉ.
Le mot, une sensation plutôt, s'imposa à lui comme une évidence. Il s'élança à travers bois. À gauche et à droite, les arbres nus aux allures de vieillards s'écartèrent pour lui abandonner la laie. La nuit faisait écho aux cris effrayants des animaux embusqués, mais le grommellement des feuilles mortes sous son corps agissait comme un antidote à la peur.
Sur ce qui l'avait conduit ici, il n’avait pas d’interrogation, pas d’étonnement. Sa vie ne lui donnait pas de remords ni de regrets. Si loin de son territoire, son esprit n’était tourné que vers un seul but : survivre.
Plus tard, peut-être, lorsque la fatigue s'installerait, lui reviendraient les souvenirs de son passé, savants amalgames de parfums, de couleurs et de sentiments.
Soudain, il arrêta sa course et gémit. L’odeur venait de glisser dans ses narines pour exploser dans tout son corps. Il l’avait détectée parmi plusieurs dizaines d’autres :
Fleur d'Apaisement.
Le petit chien s’ébroua en signe de contentement. Il lui fallait maintenant remonter la filière et retrouver l'origine du signal.
* * *
Laura entrouvre doucement la porte de son appartement. Trop tard, la truffe humide de Blip vient déjà de s'immiscer dans l'interstice. Laura entre et le petit toutou remue la queue, la croupe, remue ciel et terre pour avoir une caresse.
– Qu’est-ce qu’on fait, nous ? demande la jeune fille tandis qu'elle balance son sac à main et ses talons dans le placard du hall d’entrée.
DEHORS.
Le jeune Border Collie a répondu à sa manière. Et pas besoin d’une explication de texte. Fou de joie, il entame une série d'entrechats sous le regard amusé de sa maîtresse. Quel animal ! Il a dû être croisé avec une sauterelle ou je-sais-pas-quoi, songe-t-elle. Le sentiment qui vibre dans ses veines et dans sa chair signifie un tas de choses pour le petit chien. Avec un P'tit Robert canin, on trouverait, à DEHORS, la définition suivante :
Action de renifler un tas de trucs dégoûtants. Possibilités d'aller-retour inutiles et d'aboiements irraisonnés. Assouvissement d’envies pressantes.
– Donne-moi une petite minute pour préparer mes affaires, dit Laura. Les tiennes sont prêtes, je suppose ?
Laura est à un âge où on ne regarde pas beaucoup devant soi, et encore moins derrière. Un âge où on n’inspecte pas encore les parties de son corps qui menacent de flancher. Pour ce soir, elle se contenterait donc d'avaler en vitesse une boîte complète de shortbreads, des sablés parsemés de graines de sésame. Et hésiterait encore un peu à entamer son haggis, un redoutable instrument de torture culinaire écossais à même de faire reculer les troupes du roi Arthur.
Son appartement n’a pas pris l’air depuis un lustre ou deux et des rumeurs affirment que, depuis la fenêtre de sa chambre, la vue sur la Ness River est somptueuse. Malheureusement, un invraisemblable fatras de matériel en barre l’accès. Du matériel de dressage pour le chien, des tubes, des caisses et des balançoires pour ses cours d’agility. Et quelques vêtements de rechange. Pour elle. Laura se satisfait de savoir où trouver le harnais de Blip. Elle s'approche de lui et commence à enserrer les sangles autour de son bassin.
Le chat local, entité grasse aux allures de Joe Dalton, s’enquiert de l’avancement des travaux. Blip est heureux de voir celui qu’il appelle Gratte-museau à cause de ses poils qui piquent. Il ventile avec sa queue mais le toutou n’est pas assez félin pour l’autre qui préfère finalement suivre tout ça depuis le canapé du salon. Ces deux-là sont un peu comme... enfin, vous voyez !
Laura sourit. Elle est prête. ILS sont prêts.
– On peut y aller ? À moins que tu n’aies des rendez-vous ? Des coups de fils à passer ? Non ?
Non, non. Rien de tout ça. À cet instant, seuls comptent pour Blip les grands espaces. Et quand la porte s’ouvre, c'est le monde qui dépose ses offrandes sur le seuil. Dans ses yeux canins les couleurs de la vie se font moins sourdes, les contours plus clairs, comme dessinés à l'encre de Chine. C'est la vie sans son film protecteur.
COURIR !
Aussitôt le chien s'exécute, s’élançant dans l’air frais d’une fin d’après-midi d’automne. Comme à son habitude, Laura remonte le cours de la Ness River par une rue pavée étroite bordée d’un muret de vieilles pierres. La brume et la nuit ne tarderaient plus à faire leur apparition, donnant au quartier un air sinistre où on s’attend d'un instant à l'autre à voir surgir un cousin de Jack l’Éventreur. Malgré cette ambiance lugubre, Laura n’a pas peur. Elle bénéficie d’une protection rapprochée, bien que son garde du corps soit pour l’instant occupé à se dégourdir les pattes. Derrière, elle doit trottiner pour suivre le rythme.
En fin tarinologue, Blip relève son courrier. Le premier message, près du muret, est inscrit en lettres humides :
GARE TES PATTES AILLEURS ! Message de Ronce-aux-fesses.
Celui-là est toujours de mauvais poil ; Ronce-aux-fesses s'est trop fait piquer le derrière. Un peu plus loin, juste avant le pont sur la Ness, une jeunette a glissé un mot doux aux mâles du quartier. Blip le respire :
Salut, je m'appelle Lavande et je suis nouvelle dans la région.
Cela semble être une petite chienne sympa. Il ne réussit pas à identifier son parfum de savon. Ce sera Mousse-de-chêne. Blip répond, sans faute d'orthographe :
JE PASSE SOUVENT DANS LE COIN. Il lève un peu plus haut sa patte. J'AI UN POSTE ÉLEVÉ DANS MA MEUTE.
Il revient et s'enquiert de l’amour que Fleur d'Apaisement lui porte. Laura donne son odeur rassurante, il rend la monnaie d’une pichenette du museau. À ce moment précis, le monde de Laura est complet. Les hommes n’y ont plus leur place et leurs jugements ne l’intéressent plus. La jeune fille s’est enfuie et a trouvé refuge dans un morceau de terre d'Écosse qui sera toujours assez beau, puisqu’elle le partage avec les êtres qu’elle aime.
Les deux compagnons traversent le pont et prennent le chemin des Fuah Moors. L'endroit est un peu perdu mais c’est une forêt au charme coloré, un terrain de jeu idéal pour Blip. D’ailleurs, il a reconnu la route. Un petit contrôle de routine pour vérifier que tout va bien : un grognement en direction du troupeau de brebis sur la gauche, histoire de montrer qu’on est sur le coup. Le chien est aux abois. Une caravane passe.
Laura s’arrête dans un espace dégagé et rappelle son fidèle quatre pattes pour un cours en école buissonnière. Elle dissimule un chiffon en boule au pied d’un arbre.
– Blip ? Chiffon !
RÉCOMPENSE !
Le chien s’exécute. La tâche est facile, la pitance vite gagnée. Rien ne compte plus que d’écouter.
– Blip ? Tourne, recule !
Un mouvement du doigt accompagne la parole. L’ordre est vite traduit. Le petit chien commence à reculer, contourne sa maîtresse, termine le mouvement et se plante devant elle. Il veut une avance sur repas. Les yeux implorants, les dents serrées, il mériterait une invitation à l’Actors Studio.
La leçon se termine alors que le soleil éteint ses derniers feux et que la lune allume les siens. Le soir se montre sous son meilleur jour. Les ombres de la forêt étaient maléfiques dans ses rêves d’enfant, elles sont à présent bénéfiques dans les yeux de Laura. Que pourrait-elle craindre ?
Blip est excité par ses exercices. Il sautille, le poil dressé, se tortille dans les pattes de sa maîtresse, l’empêche de progresser sur le chemin du retour. – Assez ! On se calme !
N’APPROCHE PAS !
Un bruit épouvantable retentit. CRAC !
Elle ne l’a pas vu venir. Aurait-elle dévié du chemin ? Le craquement sec raisonne encore dans sa tête tandis qu’elle se tient là, la jambe avalée par un trou que couvraient de fines brindilles. Il faisait si sombre sous la ramure du grand hêtre qu'elle n'a pas vu le piège à gibier.
– Espèces de...
Laura se mord les lèvres pour ne pas hurler.
– ... salauds de braconniers ! Y a quelqu’un ?
La forêt est un peu dure de la feuille. Elle tarde à répondre. Et encore ! Elle se contente d’un murmure, d’un vague hochement de la branche. Blip, lui, est parti. Il ne s’est pas donné la peine d’aboyer ou de gémir, non. Il a fui, comme ça. Quelle mouche l’a piqué ? Laura tombe de haut.
Les heures ont passé. Laura est glacée de froid et d’épouvante. Sa jambe est bloquée, elle ne parvient pas à s'extraire du piège de braconnier. Autour d’elle, c’est l’effervescence. Les animaux se disputent, discutent autour d’un ver. Laura respire, reprend des forces, plaque son corps sur le hêtre de noblesse, tire de toutes ses forces, en vain.
Elle a brûlé sa gorge et ne peut plus crier. Le piège est élaboré : au fond du trou, de minuscules tiges d’acier lui encerclent le pied et lui déchirent la peau. Elle sent les larmes de douleur et de désespoir monter au bord de ses yeux. Personne n’est là. Personne. À cet instant, les hommes sont des bêtes. Les chiens sont des rats.
La brume est tombée. Laura gratte frénétiquement la terre avec ses mains. Elle a cassé les minces tiges de bois pêchées ici et là et qui lui servaient d’outil pour creuser. Elle suffoque dans l'air épais. Le tumulte de la forêt a laissé place à un bourdonnement qui ricoche contre le flanc des grands arbres puis se fait distant. Le temps patine. Laura sent des gouttes d'eau glacée se briser sur sa tête. Sa jambe ne répond plus, elle ne répondra plus jamais. Il n’y aura plus de balade dans les bois. Plus de toutou. Plus rien. Laura ne crie plus.
Dans une demi-conscience, Laura a pressé sa cuisse contre l'espace arraché à la terre. Le piège lâche prise, à peine, juste assez pour qu'elle tende les bras vers la branche la plus proche. Ses mains s'en saisissent, s’accrochent comme deux belles diablesses. Laura bande les muscles de son corps et tire de toutes ses forces. Lentement, sa jambe glisse hors du trou. La demoiselle a réussi, elle s'effondre sur le sol et regarde sans émotions sa jambe mutilée. Du sang suinte à travers les trous de son jeans déjà couvert du sang séché. Elle devine les clous mordant sa chair.
Cette fois, la forêt a comme cessé de respirer. Laura ne sait plus si elle est en vie. Elle sent une douce chaleur envahir son corps à chaque fois qu'elle ferme les yeux.
– NON !
Laura contraint ses paupières à s'ouvrir, encore. Elle traîne son corps et sa hargne le long du chemin tandis que les cailloux et la terre gelée lui arrachent les coudes et le ventre. Elle a ingurgité une poignée de boue visqueuse pour tenter d'étancher sa soif. Les lueurs de la ville succèdent aux lueurs du jour. Elle entend un bruit et répond en murmurant le nom de Blip, le nom des gens qu'elle aime et qu'elle a oubliés. Elle n'aurait pas dû les oublier. Son chien l’a trahie. Le bruit se rapproche. Ce sont des randonneurs. Ils voient Laura.
Blip poursuit sa folle cavalcade. Il doit retrouver la meute. Il hurle mais personne ne l'entend. Il glisse doucement hors de son territoire où seule sa survie comptera alors. Pas de questions. Pas de doutes. Il doit trouver quelqu'un, il faut sauver Fleur d'Apaisement.
Blip a remonté la piste jusqu’à sa maîtresse, ou presque. Il reconnaît son territoire. Il n'a pas pu la sauver du piège à gibier, alors son esprit lui a dicté une autre nécessité :
SÉCURITÉ.
Il vient de localiser l'appartement. Sa peur s’estompe tandis qu’un courant d’apaisement lui parcourt l’échine. Après sa course folle dans les bois, il a faim et soif. Il s’effondre sur le tapis devant la porte et plonge dans un monde aux senteurs d'herbe et de fleurs.
Les retrouvailles sont glaciales.
TU ES EN COLÈRE.
Blip ne se méprend pas. Il sent sa hargne, il la lit dans son corps et dans ses gestes. Dans son odeur, aussi. Sans un mot, Laura le fixe. Ses traits sont tirés, sa jambe bandée lui lance des supplications. Elle a le visage griffé et sale aux endroits oubliés par l'infirmière. Elle ouvre la porte, essuie les pattes du chien, l’abandonne.
Durant la semaine suivante, Laura a rangé son matériel. C'est vrai que la vue est belle, à la fenêtre. Les premiers flocons flottent dans l'air glacial. Elle a acheté une télévision et passe beaucoup de temps devant, avalant des soupes de légumes et des fruits secs. Un soir, elle déchire quelques pages d'un magazine de cuisine et les accroche dans sa chambre pour égayer les murs sans chaleur.
La sensation a surgi au moment où le barillet résonnait d’un clic. Sa maîtresse est rentrée. Elle a de la neige dans les cheveux et sur les épaules. Le corps du petit chien vibre mais la laisse s’enlace et le laisse, là, seul. Dehors, il y a de gros flocons qui glissent sur les petits carreaux carrés. Il fait sombre et Blip a le cafard. Il ressent le temps qui passe et qui laisse derrière lui une trace d’ennui.
CARESSE ?
Il accompagne sa demande d'un regard éploré. À quelques mètres de là, la réponse fuse jusque dans ses narines. Laura traverse le couloir et détourne le regard. Ses lèvres sont pincées, son corps rigide, son odeur est café, non plus vanille.
NON. COLÈRE.
Blip replonge la tête entre ses pattes et lâche un soupir à déraciner un arbre. Ses yeux se ferment. Il voit du vert et du marron, un peu de rouge aussi. Les formes bougent à toute vitesse et sa truffe frétille de millions d’odeurs : il y a là le musc âcre de Bon-poisson, le pêcheur. Le parfum poivré de Pain-qui-craque, la boulangère. Et puis le sol humide après une ondée printanière. Les tiges d’herbe qui chatouillent le museau et font tourner la tête. Il y a les caresses qui donnent du bien-être. Il y a. Son esprit porte les émotions, les distille et les reprend quand bon lui chante.
Laura remue ses pensées sombres. Que reste-t-il quand les animaux se font à leur tour injustes ? Elle aurait tant voulu que son chien soit à la hauteur. Qu’il soit humain ? Elle qui avait fui pour que les hommes cessent d’êtres des bêtes. Quelle ironie !
Le chat passe et fanfaronne. Il a terminé sa minute d'exercice quotidien (facultatif) et s'en retourne épuisé au creux d'un oreiller. Son manque d’appétit lui fait éviter Laura. Elle regarde par la fenêtre, parle toute seule et nourrit sa haine. Elle éclate en sanglots.
Le temps a passé. La neige a presque fondu et le soleil est en pleine forme. Certains ont des fourmis dans les jambes.
– Blip ? Aujourd'hui, on va se promener, ok ?
Pas besoin d’être interprète franco-canin pour comprendre. La rancœur n’existe pas. Alors le chien se lève, s’ébroue pour évacuer son trop-plein d’émotions et s’invite à la fête. Il a droit à une balade. Au bout d’une laisse. C’est déjà pas si mal.
Aux côtés de sa maîtresse, Blip gambade. Le frot frot des feuilles apaise son corps. Laura a repris à contrecœur la route de la forêt. Elle est prête à affronter de nouveau le théâtre de ses frissons d’automne. D’ailleurs, c’était à deux pas. Le chien s’en souvient.
PEUR. PEUR. PEUR.
La sensation lui a transpercé le corps comme une rafale de mitraillette. Il s’interpose entre sa maîtresse et le lieu du drame. Il bredouille une explication. Le sujet est un hêtre, le verbe un piège conditionnel. Il dresse le poil pour indiquer le danger. Laura s'approche, fronce les sourcils. Elle relit la phrase canine et comprend :
– C'était ici, n'est-ce pas ?
Le chien voudrait hocher la truffe. Mais il ne sait pas le faire. Il doit utiliser d'autres moyens.
– Tu ne fuis pas, cette fois ? Le piège a disparu, je l’ai enlevé moi-même ! ajoute sa maîtresse, ironique.
Laura reprend sa marche mais le chien ne l’entend pas de cette oreille. Cette fois, il va au plus pressé et jappe, refusant de laisser Fleur d'Apaisement faire un pas de plus. Laura s'approche encore. Le chien hurle, fait un pas en arrière, puis deux, cédant malgré lui aux provocations malicieuses.
Les mâchoires en acier du piège à loup se sont fermées avec une force inouïe. Blip se débat. Sa jambe est cerclée de fer. Il regarde sa maîtresse sans emphase et lui lance :
TU VOIS ? LE TROU ET LES BARBELÉS, C’ÉTAIT RIEN EN COMPARAISON DE ÇA !
Puis son regard glisse dans la nuit.
* * *
Le petit chien ouvre un œil. Sa patte arrière a disparu mais il ne le sait pas. Il n'a pas conscience de ce qu’il a perdu. Il a conscience de ce qu'il a. Il a Laura, là.
Fleur d'Apaisement EST PRÈS DE MOI.
Laura le regarde, regarde son corps, ses yeux, ses muscles au repos. Elle recule son buste, glisse une main sur son flanc chaud, inspire longuement. Elle lit son bonheur de l’avoir près de lui. Elle sourit. Le petit chien incline la tête puis remue la queue.
Enfin tu m'écoutes.
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