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Sentimental/Romanesque
matcauth : Seul
 Publié le 02/02/12  -  7 commentaires  -  9549 caractères  -  71 lectures    Autres textes du même auteur

De la terre glacée de Mongolie aux pavés de Paris, réflexion sur l’espoir. Et les chemins détournés qu’il emprunte.


La chanson est de Michel Rivard et s’appelle L'oubli.


Seul


C'est une vieille baraque qui n'a plus que la beauté de l'âge. Les nomades qui ont eu l'infortune d'aller trop loin, ou pas assez, s'y abritent le temps d'une nuit. Ils sont partis pour une virée en éclaireur et ont laissé derrière eux leurs gers* et leurs familles.


Au coucher du soleil, les chevaux et les rennes paissent quelque part ou ailleurs dans la steppe élimée. Les chèvres et les moutons se serrent derrière les barrières des corrals car un vent mauvais se lève.


Dedans, un grand feu réchauffe en secret les corps des nomades. Ce sont tous des cavaliers Tsataans, peuple nomade courageux du nord de la Mongolie. On s'agite près de la cuisine, on louvoie sous les fils à étendre le linge, on se bouscule de part et d'autre de l'écurie. Et puis vient le moment, tacite, où l'agitation se dépose doucement sur la grande table et chacun joue alors des coudes et des verres. Les hommes redeviennent le temps d'une veillée joueurs d'échecs ou dormeurs, buveurs d'airag** ou carnivores. Ils sont heureux, même si l'isolement contient leurs sourires.


Naran pousse son verre d'un revers de main mesquin. Le jeune cavalier n'a laissé personne derrière lui : le destin a emporté son épouse lors d'une sombre soirée d'hiver. C'était il y a quelques mois. Un cheval affolé par les cris des loups l'a renversée, piétinée. Les loups sont repartis affamés et le corps sans vie de la femme qu'il aimait a rejoint une terre sans douleur dans les brouillards des limbes.


Demain Naran repartira avec les siens : sa monture et ses rennes. Il reprendra la route avant que le froid ne file un trop mauvais coton.


Soudain, un jeune homme pousse la lourde porte en mûrier. Il est tard, une heure où les consciences sont abîmées. La tempête dehors est épouvantable, le malheureux a du givre jusqu'au bout de son nez. Il ne parle pas un mot de mongol mais tout le monde comprend son péril. On lui retire sa panoplie d'Occidental et on verse une rasade de vodka dans un grand verre.


Il y a une place pour chacun, ici. Chaque coin de table où s'installer a été gagné tout au bout d'un chemin taillé par une volonté qu'on n'apprivoise pas. Tous ont remporté une bataille contre les grandes steppes d'Asie centrale où la vie n'est que survie.


Le jeune homme est un étudiant occidental venu découvrir le pays sur sa monture à deux roues et sans sabots. Certains Tsataans n'en ont jamais vu. Des questions s'insinuent dans l'esprit de ce peuple qui n'en pose pas :


– Il n'a même pas de cheval ?

– Comment a-t-il survécu ?

– Vodka ?


L'étudiant s'est assis sur un vieux matelas crevé. Il bricole la mécanique d'une vieille Dombra*** désaccordée. Il pince les cordes et joue. Naran est à ses côtés. Les paroles n'ont pas de sens pour lui, peu importe, la mélodie chatouille ses émotions aux parfums d'Espace.


L'oubli

L'oubli

L'oubli des mots

L'oubli des gestes

Oubli de tout ce temps qui reste

Prisonnier de ce funeste

Oubli


Plus tard dans la nuit, il est l'heure de réparer les corps. Presque l'heure. Le repos sera bref mais personne n'oublie de saluer les bêtes. Naran sort le premier. Il fronce les sourcils, se fige soudain, regarde sans espoir. Il a déjà compris. Toutes ses bêtes sont à terre. Immobiles.


Naran n'a pas la force de pleurer. Il contemple son cheptel mutilé, sa vie détruite au nom des querelles de clans. À la fin de l'été dernier, Naran est descendu trop bas, dans les terres qui n'étaient pas les siennes. Il était seul, sans repères, perdu. Il a foulé les terres ennemies. Aujourd'hui, les hommes et leurs motos se sont vengés.


Les êtres humains se reposent dans le bien et s'épuisent dans le mal. Alors à quoi bon blesser ?


Naran s'approche de Bayaarmaa, petite mère heureuse. La femelle renne a un œil ouvert et tremble. Son pelage brun est devenu rouge. Elle le regarde et le reconnaît. Près d'elle, Chuluun, le roc, a comme tant d'autres succombé à ses blessures. Celui-là était toujours en tête de file.


– Je suis là, souffle Naran.


Il glisse un bras sous sa grande tête. Bayaarmaa gémit doucement. Elle ferme les yeux, lentement.


– Je ne t'oublierai pas, petite mère heureuse.


Bayaarmaa s'en va. Elle aura été le dernier membre de sa famille. Désormais, Naran devra composer sa vie seul.


Par ici, Deuil est un mot qui ne dure pas. Vie est un mot qui s'entête, toujours. Naran est seul, minuscule puits de vie au cœur d'un pays exigeant.


Dans toutes les gers, il y a de la place pour lui mais Naran refuse poliment les invitations. Nomade, il ne sait qu'avancer, dans sa tête et dans ses jambes. Reconstruire. Trouver un nouveau troupeau. Chercher de quoi payer. Trouver comment chercher.



Depuis cette terrible nuit Naran a marché, longtemps. Des semaines. Croire en demain est une source d'énergie inépuisable. Les soirs, Naran allume un feu où fond son regard. Ses lèvres sont pincées et ses yeux sont humides, alors il tente de repousser le chagrin.


– C'est le vent, qui me brûle les yeux ! s'écrie-t-il à qui veut l'entendre.


Il parle à la terre et aux étoiles. À Bayaarmaa et à Chuluun. À tous les autres, où qu'ils soient.


Naran le berger rumine sa rage, indifférent aux soubresauts de l'hiver. Il sait qu'il n'aurait pas dû. Il n'aurait pas dû accepter l'offre d'un Turkmène en cavale qui lui a proposé de l'argent pour passer la frontière avec un sac rempli de poudre. Camouflé dans les hauteurs des reliefs, il endure la faim et le froid.


En cherchant la providence, Naran a poursuivi sa longue marche vers nulle part. Kazakhstan, mer Caspienne, Géorgie, mer Noire. Personne ne l'a arrêté. Les montagnes ont cédé la place aux plaines, les plaines ont mené à d'autres montagnes. En bas, il a vu des gens qui se battent, enfermés dans des prisons d'acier et de larmes. Les uniformes ont brandi leurs armes vers un Turkmène en cavale. Naran a jeté la poudre et forcé le rythme de ses pas.


Et un jour, l'horizon s'est trouvé sous ses pieds.



C'est la plus longue marche de sa vie. Naran ne cherche plus de troupeau. Il en fait partie, au cœur de cette longue file de paletots rapiécés. Devant lui, les réfugiés attendent la soupe populaire. Il ne comprend pas pourquoi ces autres gens ne demandent pas l'hospitalité, les maisons sont si grandes par ici. Naran ne sait pas attendre : il pivote les talons et reprend sa route.


Les maisons sont restées fermées à son passage. Dans cette région du monde, les gens préfèrent rester en famille. Ils ont probablement quelque chose à fêter. Tous en même temps ? Non, pas dans celle-ci : c'est la maison du train, comme il l'appelle. Le métro est son terminus.


Naran a vu des gens balayer. Il ne savait pas que les gens riches d'Occident faisaient de telles besognes. Ils ont de beaux habits pour faire ça. Chez lui, ils ne pourraient même pas monter un cheval.


Assis sur une ribambelle de carrelages blancs, Naran tend le bras vers les hommes. Le jour où ses bêtes, sa raison de vivre, ont succombé à la folie des hommes, il s'est imaginé que le monde ne pourrait plus rien lui retirer. Aujourd'hui, la ville lui a pris le soleil, jetant un voile grisâtre sur son horizon couleur vert espérance.


À ses côtés, Luce vient s'asseoir. Luce vit ici, pièce usagée de la grande machine à pognon. Sa célébrité est faite d'instants fugaces, de regards posés par inadvertance. Mais Luce s'en fout. Il hausse les épaules à toutes les questions et répond d'un grondement guttural ou d'un accord commun. D'ailleurs, ses doigts frétillent. Sa guitare est belle. Luce entonne un nouveau couplet :


Il avait aimé une femme

Mais c'était il y a très longtemps

Plutôt que d'y laisser son âme

Il avait viré comme le vent


L'oubli

L'oubli

L'oubli des mots…


Naran sent le vent du chagrin brûler ses yeux rougis. Mémoire du passé : il repense à ce jeune étudiant qui avait chanté la même chanson, ce terrible soir. Il revoit les verres remplis de lait de jument. Les rennes affairés à l'entretien de la prairie. Lui revient l'image de son aimée qui lui sourit. Il voit ce qu'il ne verra plus. L'espoir a disparu : son seul bien vient de s'éclipser sur la pointe des pieds. Naran se lève et donne à son copain Luce sa recette de la journée. Ce dernier proteste tant qu'il peut. Et puis il rejoue de plus belle.


Le mauvais temps est tombé sur la ville. Il fait si froid que la neige peine à tomber. Naran n'en finit plus de grelotter.


Ce soir, Naran s'en ira à son tour. Ce soir, il laissera la seule et dernière trace de son passage sur la terre : son corps figé par les vents glacés de l'hiver. Ce soir, Naran fermera les yeux. Il va rejoindre son troupeau qui lui a tant manqué. Il est impatient.


* *

*


Albert déteste les clochards. Ils ont mérité ce qui leur arrive ! Lui, il a taillé sa route jusqu'à la grande table où se dévore le festin de billets verts.


Comme une injonction à abandonner ses errements, Albert aperçoit devant lui ce drôle de petit bonhomme qui se lève pour donner sa quête de la journée à un camarade d'infortune. Les clochards se font la charité et lui n'a jamais donné un centime.


Quelle leçon ! Ses préjugés s'effondrent. C'est dit, Albert colportera longtemps ce message d'espérance.


Un vieux proverbe d'Asie centrale dit qu'un homme ne cesse d'exister que lorsqu'une dernière personne cesse de penser à lui. Ce soir, Naran est devenu immortel.




* Yourte traditionnelle.

** Sorte de luth à deux cordes.

*** Boisson alcoolisée faite à partir de lait de jument fermenté.


 
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   socque   
19/1/2012
 a trouvé ce texte 
Moyen -
J'ai bien aimé le début du texte, la description de la soirée nomade, bien que j'y perçusse une solennité exagérée à mon avis.
Ensuite, brutalement le texte me paraît basculer dans le pathos le plus total ; on assiste à la descente aux enfers de Naran, un mouvement tout univoque qui me paraît exagéré. C'est vraisemblable, je suis d'accord, que le jeune nomade déjà désespéré par la mort de sa femme sombre complètement après celle de ses rennes, mais je trouve dommage le manque de nuance du texte.
Et la fin, pour le coup, arrive comme un cheveu sur la soupe à mon avis. Le revirement d'Albert, je n'y crois pas. Tout simplement. Alors, soit, on est dans la fable, dans l'allégorie, mais je ne marche pas. Le texte n'a pas su me manipuler pour m'amener à la "suspension d'incrédulité" qui m'aurait fait adhérer à sa logique.

"C’est une vieille baraque qui n’a plus que la beauté de l’âge. Les nomades qui ont eu l’infortune d’aller trop loin" : ce n'est pas grand-chose, mais le fait que les deux premières phrases du texte comportent une relative introduite par "qui" me paraît regrettable ; les constructions me paraissent trop similaires. Ce ne serait pas gênant une fois qu'on est embarqué dans l'histoire, mais me retient un peu d'y entrer...

   alvinabec   
2/2/2012
 a trouvé ce texte 
Moyen +
Bonjour,
Sur le fond: soit nous sommes dans le fait divers, histoire banale de descente aux enfers, soit nous sommes dans l'allégorie et c'est déjà bcp mieux, ce cheminement qui suit la course du soleil pour se terminer comme il avait commencé, dans les neiges éternelles.
Sur la forme: maîtrisé et bien écrit, mais, comment dirais-je, vous forcez un peu les effets de manche, la belle image, au risque de devenir abscons ou "trop brillant". Bien aimé l'ambiance dans la yourte au début du récit. Idem pour "l'isolement contient leurs sourires".
A vous lire...

   macaron   
2/2/2012
 a trouvé ce texte 
Bien
La première partie de votre nouvelle est excellente. La description de ces terres ingrates, de ces nomades, de leurs motivations me semblent très juste. L'histoire de Naran se juxtapose parfaitement à son milieu. La suite est plausible et pourrait me convenir pourtant, j'aurais préféré continuer l'aventure en Mongolie, dans ce monde hostile- lui aussi- et peut-être connaitre une fin plus heureuse. Albert , je n'y crois pas. Il est présent afin de conclure avec ce joli proverbe. Je comprends votre désir de terminer par cette phrase.

   Alexandre   
2/2/2012
 a trouvé ce texte 
Bien +
Bonsoir matcauth... J'ai bien aimé cette balade chez les Tsataans de Mongolie, la description de leurs coutumes, le tout couvert par la triste aventure de Naran... J'ai moins aimé la chute et la brutale et inespérée "conversion" d'Albert quand bien même j'ai cru comprendre qu'elle amenait à... Ce soir, Naran est devenu immortel.
Il y avait sans doute d'autres chemins pour arriver à cette conclusion. Ça reste malgré tout une très bonne lecture et je vous en remercie...

   Sybelhe   
7/2/2012
 a trouvé ce texte 
Bien +
Sans mal les images et impressions des hommes et de leur terre du lointain pays m'embarquent pour un voyage immobile.. Je les vois vivre et les entends au milieu de leurs bêtes. La dureté de leur existence ne peut m'échapper. Tout est plausible jusqu'à la mort de Naran. A partir d'Albert le récit m'égare et me perd. C'est vraiment dommage ce personnage qui arrive comme par mégarde, par maladresse.

   MonsieurF   
9/2/2012
 a trouvé ce texte 
Faible
A la lecture de cette nouvelle je retrouve une chose que je n'aime pas dans la littérature en général: le manichéisme.
Le texte n'est pas mal écrit en lui même, le style, simple, est fluide, relativement. Il y a bien une surcharge d'adjectifs par moments mais rien de dramatique, mais il n'y a rien non plus de jubilatoire.

Mais pour moi il y a un défaut majeur dans le parti pris: les "pauvres" sont heureux, les "riches" ne le sont pas, les besogneux méritent des éloges que ceux qui auraient une forme de pouvoir ne méritent pas.
Parce que c'est ça finalement le fond de cet texte, l'errance du pauvre mongol qui a tout perdu contre le cœur de pierre du parvenu qui a tout.
Je ne suis pas d'accord à vrai dire, mais il se peut que j'ai mal compris les intentions de l'auteur, et si tel est le cas qu'il m'en excuse. Si je réfléchis au pourquoi de la déchéance du nomade ce sont deux choses: une espèce de vendetta stupide et arriérée, mais aussi une sorte d'entêtement qui le fait fuir les siens. Est-ce plus valeureux? Je ne sais pas, je ne crois pas. Ca me parait même assez "critiquable" en ce sens où être trop fier le conduit à une vie d'errance.
Mais ce sont des valeurs et elles sont propres à tout à chacun.

Un autre défaut qui me pose souci: la vie parmi les nomades est bien dépeinte, mais pas les lieux, les hommes, les animaux. C'est dommage que les descriptions ne soient pas plus riches, plus denses, peut être plus fortes.

Je suis quand même très déçu par ce récit.

   jeanmarcel   
15/2/2012
 a trouvé ce texte 
Moyen +
La description de la vie des nomades est belle, soignée, l’auteur souligne le bonheur de ces hommes à la vie rude. Mais la trajectoire du héros s’inscrit mal dans le paysage, on ne comprend pas cette avalanche de malheurs et de malédictions ni cette vengeance disproportionnée. Ce « Il a foulé les terres ennemies » est trop mystérieux ainsi que « Les hommes et leurs motos » venus se venger. Le récit se teinte d’une noirceur, d’une aigreur assez gênante. La chute est, à mon sens, très académique : « Quelle leçon ! Ses préjugés s’effondrent », les bons sentiments sont là, certes, mais les phrases toutes faites sont de mauvaises conseillères car la morale de cette fable noire est, je pense, beaucoup plus nuancée. « Seul » est une pépite dans sa gangue qui n’a pas le brillant attendu. Un auteur à suivre.


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