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Réalisme/Historique
Medea : Le rocher aux rêves
 Publié le 13/09/11  -  6 commentaires  -  9457 caractères  -  91 lectures    Autres textes du même auteur

Esquisse vit en République démocratique du Congo. Elle aime se réfugier en dehors du village, là se ménage un espace à la pensée et à la découverte de soi. Mais la quiétude est un luxe qu'on ne peut se permettre dans un pays en guerre.


Le rocher aux rêves


Esquisse. On m’avait appelée ainsi par dérision, comme pour être certain que je n’oublie pas le misérable dont j’étais le fruit. C’était un étranger. Un de ces charlatans saisonniers qui passaient de temps à autre vendre leurs bricoles et qui se réclamaient de la caste des « artistes ». À Dianguirdé, le village de ma mère, il n’était resté que quelques heures. Les affaires n’étaient pas fructueuses, et surtout, les habitants avaient accueilli avec une méfiance farouche cet énergumène qui pensait pouvoir leur vendre des rêves et des broutilles alors qu’ils n’étaient pas même certains de parvenir à se nourrir jusqu’à la saison prochaine. La République démocratique du Congo n’avait jamais été un pays prospère, mais autrefois on n’y mourait pas de faim ; à présent les temps étaient particulièrement durs. L’étranger n’était pas totalement reparti bredouille. Il avait connu l’ivresse dans la case de ma mère. Pourquoi s’était-elle donnée à lui ? Jamais elle ne me l’avait expliqué… Goût du risque ? Ennui ? Je portais le fardeau d’un crime dont je ne connaissais pas même les raisons. J’étais Esquisse la fille du charlatan, de l’artiste manqué. Une bonne à rien empoisonnée par le sang paternel, qui ne savait que rêver, assise sur les rochers, au lieu d’aller aider aux champs…


À cet instant précis, j’aurais dû être avec les autres filles du village, à cancaner sur les vieux et les jeunes hommes, et à coudre des tissus bariolés pour les vendre au marché. Mais me voici encore sur les rochers, comme un lézard qui se dore au soleil. Je m’installe toujours à quelques pas du bord de la falaise. Comme à l’ordinaire, j’ose à peine tourner mon regard vers cette immensité vide toute proche, vestige d’un fleuve asséché depuis des lustres… Je ne sais pas ce qui m’attire à ce point dans ces roches qui meurtrissent ma peau, pourquoi je ressens le besoin de venir m’y étendre aux heures les plus chaudes de la journée, et d’écouter les yeux fermés le bruit de vagues imaginaires. Sous mes paupières closes se matérialisent cascades, torrents, et lacs innombrables. Le bleu me perce le regard tant il est lumineux. Si elles avaient su combien ce nom marquerait celle que je suis… Je pense qu’elles ne m’auraient pas nommée ainsi, ces femmes qui avaient aidé ma mère à accoucher. Elles avaient pris la décision ensemble. Mais bien entendu, une seule d’une voix moqueuse avait lancé l’idée : « Pourquoi ne pas l’appeler Esquisse puisque son père est un artiste raté ? » Elle avait sûrement été fière de ce minable bon mot, elle qui avait eu la chance d’aller quelques temps à l’école. Je n’étais pas sûre encore à présent qu’elle ait compris ce mot, autrement que de façon vague. Moi, j’avais eu quatorze ans pour apprendre sa signification. Les autres femmes avaient ri. Puis répété le nom funeste la bouche pleine de fiel, manifestant leur accord unanime. Ma mère n’avait pas eu le choix, je serais Esquisse.


J’étais forcée d’admettre que ce nom me collait à la peau. Je ne me souvenais pas avoir jamais achevé un projet… Toutes mes actions restaient à l’état de simple ébauche. J’aurais voulu être de ces personnes qui prennent leur existence en main, et vont au bout de leurs envies. Un peu comme Binta… Elle s’était enfuie du village des années plus tôt, bien décidée à aller se bâtir un avenir. Elle était revenue il y a peu, métamorphosée en jeune femme élégante. Elle tenait un salon de coiffure dans la capitale, Yamoussoukro, et il lui arrivait même de coiffer des stars de la chanson, ou des mannequins. Moi mes rêves me clouaient à cette roche, et je n’avais pas de volonté. J’étais aussi malléable que la pâte de manioc que ma mère battait avec énergie de sa spatule : épaisse et malaisée à remuer, mais impuissante face à tout ce qui possédait un soupçon de fermeté. Je construisais des palais immergés dans des plaines aquatiques où s’étalaient à perte de vue des bancs de poissons multicolores. J’étais douée pour cela : imaginer. Mais dès que mes mains se saisissaient d’un crayon, c’était comme si les idées me fuyaient de la tête. J’étais un perpétuel inachèvement…


J’entends le bruit de chants traditionnels, ce sont les villageois qui prient le Nômô, génie des eaux. Ils ont cessé d’espérer dans les récoltes, l’or bleu du ciel ne veut plus tomber malgré les prières adressées aux dieux ; ce sera la dernière. Les pousses maladives qui pointent hors de la terre craquelée ne survivent pas longtemps, brisées par le manque d’eau, sans cesse saccagées par le passage de brigands ou de soldats… À vrai dire en ces temps, les deux se confondent, et l’on craint autant de tomber sur les uns que sur les autres.


Les sons se rapprochent. Si je ne m’en vais pas, ils me trouveront encore à paresser, et je n’ai aucune envie de subir leurs regards accusateurs. Je m’apprête à regagner avec lassitude le village, mais la roche rechigne à me laisser partir. Elle est chaude contre mon dos, accueillante, et se fait étrangement douce. Une défiance nouvelle naît dans mon esprit, quelque chose qui a une certaine permanence, une matérialité, et qui ressemble à de la fermeté. L’étonnement me couperait presque le souffle. Mais c’est un luxe que l’on ne peut se permettre dans ces régions où l’air est âpre et agressif, où chaque bouffée est un miracle. Je ne décollerai pas de cette roche ocre et brûlante, c’est décidé ! Je sais combien ce geste – ou plutôt cette absence délibérée de tout mouvement – est futile, mais je me sens des envies d’être autre chose qu’Esquisse, une seule fois. L’inachèvement me pèse. Les chants se meurent pour laisser place au martèlement de pas lourds sur le sol. Dansent-ils ? La régularité des sons s’amplifie et évoque une danse guerrière mêlée au rythme angoissant du djembé. Je peux sentir la falaise vibrer sous moi, ou peut-être est-ce mon imagination… C’est comme si brusquement elle avait une âme, une âme qui danserait tout contre la mienne. La chaleur s’intensifie, j’ai l’impression de cuire, et les sons se rapprochent encore, toujours plus forts, toujours plus violents. En rythme. Des cris s’élèvent, l’enfer s’est déversé sur Dianguirdé, les villageois semblent pris de folie ; et moi les yeux fermés, je m’accroche à ma roche. Je les imagine dansants, pris de ces fièvres collectives que peuvent provoquer le manque d’eau, la chaleur, et l’air asphyxié.


J’aimerais les rejoindre. Enlever mes sandales pour courir danser avec eux, et sentir le sol me brûler la plante des pieds. M’engluer dans ce délire communautaire, le temps d’une courte parenthèse. Mais alors je sens encore cette stabilité douce sous moi, et je ne peux pas me lever. J’ouvre délicatement les yeux, sous ce soleil meurtrier il faut se méfier des éblouissements. Je me sens toute cotonneuse, comme d’ordinaire, mais je peux sentir aussi cette ténacité nouvelle là quelque part. Cela fait à la fois l’effet de ces infimes variations qui paraissent souvent vaines, et de ces changements gigantesques qui vous rendent étrangère à vous-même. Ce n’est plus Esquisse dans ce corps, du moins me plais-je à le penser. C’est Cléopâtre, étendue à ma place, comme dans un bain de lait d’ânesse. Le front haut, bombé. L’allure altière, le visage taillé dans le roc. Noblesse de ces êtres chez qui tout est direction et volonté. Je me laisse envahir par les sonorités profondes et lancinantes du djembé. Il y a comme un chapelet de drame qui flotte dans l’air et qui m’accroche le cœur. Mes yeux se ferment à nouveau, plus d’un mouvement spontané que sous l’action d’un dessein, et je sens déjà ces bribes de résolution m’échapper. Esquisse, c’est une malédiction… Le martèlement de centaines de pas sur le sol, toujours plus proches, continue de me vriller les sens. Inerte et assoiffée je repense à ces étendues liquides qui venaient peupler mes rêveries. Que vont-ils bien faire de moi hein ? Si seulement rêver faisait pousser l’igname et le maïs, mais je ne sers à rien. Je n’ai pas même envie de servir à quoi que ce soit, sinon rester là et penser jusqu’à en perdre la raison. Puis avoir l’un de ces rêves éveillés que l’on appelle mirages, qui me ferait voir un océan au lieu d’une falaise dangereusement escarpée, et courir sans fin jusqu’à la fin.


Ce ne sont pas les cris, ni le bruit des pas qui me forcent à ouvrir les yeux et à réaliser qu’ils sont là. Mais l’odeur. Les effluves de sang et de chair brûlée me tirent de ma léthargie. Couchée comme je le suis, les yeux accablés par le soleil, je ne peux que distinguer des jambes grotesques qui avancent vers moi, et des morceaux de ce ciel malade comme peint à l’aquarelle. Les jambes approchent, et je ne vois plus que le vert, le vert de leurs uniformes… C’est comme un signal d’alarme dans mon esprit : cette couleur vert sale, tachée de sang… Et reviennent les récits qui ont traversé le village toute mon enfance sur ces soldats qui sont pires que les brigands. Je sens les corps qui brûlent jusqu’à en avoir la nausée, et les rires de ces monstres verdâtres qui continuent d’avancer. Je ne sais que trop ce qu’ils font à leurs victimes, et la peur effroyable me lacère de l’intérieur, alors que la roche me retient toujours dans une étreinte mortelle. Je ne pourrai pas fuir. En face il n’y a qu’eux, derrière il n’y a rien. Je ferme les yeux et je me retourne lentement. En face de moi s’étale l’azur de l’océan, et il m’appelle.


L’esquisse est achevée. Panaché de chairs sanguinolentes sur fond de peau d’ébène, c’est un somptueux tableau.


 
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   monlokiana   
6/8/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un beau récit…Il arrive des moments où c’est fluide, l’histoire se laisse lire. Il arrive d’autres moments, où ça devient complexe à l’extrême. Dans ces derniers moments, je me perds, je m’ennuis, je ne comprends plus trop…

Mais j’ai bien aimé le personnage, Esquisse. Sa personnalité, ses sentiments, ses émotions, le lien avec le rocher. L’atmosphère, le décor… A certaines lignes du texte, je trouve qu’elle sombre dans le pathos et se plaint trop : « je n’oublie pas le misérable dont j’étais le fruit. », ou encore « A cet instant précis, j’aurais dû être avec les autres filles du village, à cancaner sur les vieux et les jeunes hommes, et à coudre des tissus bariolés pour les vendre au marché. Mais me voici encore sur les rochers, comme un lézard qui se dore au soleil. » .

J’aurai aimé que le mot « soldats » ne soit pas prononcé même si c’est un peu le thème du texte. L’auteur les avait déjà très bien décrits :
« Les jambes approchent, et je ne vois plus que le vert, le vert de leurs uniformes… C’est comme un signal d’alarme dans mon esprit : cette couleur vert sale, tâchée de sang… ».

Deux phrases que j’ai trouvées mal faites :
« Il lui arrivait même de coiffer des stars de la chanson », des stars de la chanson ?

« Noblesse de ces êtres chez qui tout est direction et volonté. », une phrase à reformuler je trouve.

Bref, sur la fin, je n’ai pas trop bien compris ce qui s’est passé.
Mais le tableau du pays africain en guerre est très bien peint

   doianM   
3/9/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Potrait lyrique d'une jeune fille qui n'est pas comme les autres, une "esquisse" abandonnée par un père de passage.
Un portriat lyrique, avec beaucoup de sensibilité. Il ne se passe rien sauf l'attente d'une fin tragique dans un pays en guerre.

Fin dramatique, cruelle.

Pas beaucoup de préparation pour saisir l'état de guerre combiné à la pauvreté du pays et à la sécheresse qui l'accentue.
Cependant tout est suggéré, quand même, à travers le portrait d'Esquisse.

Merci et bonne continuation

   wancyrs   
7/9/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↓
"L’esquisse est achevée. Panaché de chairs sanguinolentes sur fond de peau d’ébène, c’est un somptueux tableau."

C'est, ou ce sera un somptueux tableau ? l'esquisse est-il déjà le tableau ?

Le récit est bien mené, malgré quelques maladresses de style(je portais le fardeau d'un crime dont je ne connaissais pas même...) dont je ne connaissais même pas, je crois ?
l'écriture essaye de tenir en haleine, même si au fond, de par le résumé on sait ce qui va arriver. Je ne comprends pas, à la fin du récit, comment le fleuve asséché devient océan azuré. Tout comme je ne peux comprendre que Yamoussoukro soit capitale de la République démocratique du Congo.

Yamoussoukro est la capitale économique de la Cote-d'ivoire, et c'est Kinshasa qui serait la capitale de la RDC, ex Zaïre.

Néanmoins ces bémols, je trouve l'écriture assez prometteuse.

   brabant   
13/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonne fin d'après-midi Medea,


Ce texte est très bien écrit, j'y sens la montée de la transe et de la folie meurtrière. Palpables.

Dans cet univers panthéiste, pourquoi Esquisse n'échappe-t-elle pas au destin funeste qui est celui de son village ? La montagne, la falaise, le ravin, la roche avec laquelle elle se confond, auraient dû la protéger, puisque c'est une rêveuse, une artiste, une communicante...

Je suis déçu par ce dénouement terre-à-terre, mais réaliste, er je me dis que son père était vraiment un artiste... "raté", comme il est souligné dans le texte.

Si l'art lui-même ne pas nous sauver, alors que reste-t-il ? Les dieux doivent protéger ceux qui leur parlent.

En tout cas, travail remarquable.

ps: j'ai quand même relevé trois broutilles : "jusqu'à la saison suivante" (pas prochaine); "quatorze années" (pas ans);"d'ébauche"( une ébauche étant simple par définition).


Au plaisir de vous lire... sous des cieux propices !

   toc-art   
13/9/2011
Bonjour,

j'ai bien aimé ce texte bien écrit, parfois un peu trop dense mais peut-être est-ce moi qui ai manqué d'attention. J'ai quelques doutes sur l'emploi du passé à certains moments, il me semble que le présent conviendrait mieux, comme ici : "J’étais forcée d’admettre que ce nom me collait à la peau. Je ne me souvenais pas avoir jamais achevé un projet…" (en fait, une grande partie de ce paragraphe pourrait être au présent à mon sens).

j'aime assez l'espèce de fatalité léthargique dans laquelle semble engluée la narratrice, engourdie de chaleur devant l'atrocité de ce qui se passe à quelques mètres d'elle et dont elle sera aussi victime.

un texte qui repose sur un terme et tourne autour jusqu'à la conclusion, un choix audacieux mais payant à mon sens.

bonne continuation.

   horizons   
18/11/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Trés beau texte à la fois bien écrit et bien construit. L'émotion affleure à toutes les lignes, les personnages sont légèrement esquissés mais avec habileté (le père, les femmes lors de l'accouchement) et on ne peut que compatir au destin sans espoir d'Esquisse.
La dernière phrase est aussi magnifique qu'appropriée:
"Panaché de chairs sanguinolentes sur fond de peau d’ébène, c’est un somptueux tableau."
Une nouvelle qui force le respect et l'admiration. Bravo.


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