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Réalisme/Historique
mimosa : Je m'étais endormi
 Publié le 30/11/17  -  8 commentaires  -  7523 caractères  -  49 lectures    Autres textes du même auteur

1942. Un jeune berger, depuis peu dans le maquis, fait connaissance avec la peur.


Je m'étais endormi


C'est le ronflement des moteurs qui m'a réveillé. Les portes des voitures claquèrent et, dans le trouble qui me saisit, je me dressai d'un bond. J'avais oublié où j'étais, ce que je faisais là, tapi à l'abri d'un chêne vert. Je sentis mon fusil s'échapper de mes bras, choir dans le creux du talus, sans saisir la portée de l'incident. L'esprit en déroute, je regardais sans les voir les uniformes gris-verts surgir des véhicules, j'entendais sans en comprendre un mot les ordres lancés et le brouhaha des conversations.

Et puis tout me revint et, soudain terrorisé, je m'accroupis, la tête enfouie dans mes genoux, l'espoir de disparaître, de devenir invisible, de me confondre avec les branches, les racines, le buisson de myrtes, que sais-je ?


Je m'étais endormi.

Le soleil cognait comme un fou, annihilant tout effort de veille, et je m'étais endormi.

La honte m'envahit.

Je m'étais posté là, derrière cette touffe d'arbustes, pour surveiller cette route de montagne.

C'était la première tâche que l'on me confiait et je m'étais endormi.


Je me souviens que j'étais grisé par la confiance accordée, que j'avais englouti ma tranche de pain fier et insouciant comme un gamin, puis poursuivi par l'observation attentive d'un long troupeau de fourmis transportant leur butin de miettes. Je souriais. Je sais que je souriais. Rien ne pouvait arriver. Je transportais avec moi l'esprit de conquérant des maquisards qui m'envoyaient là faire le gué. Cette route, si étroite, tortueuse, camouflée par la végétation, ne pouvait être connue des Allemands, et si cela était, je les entendrais et alors, aussi léger que l'une de mes chèvres, je gravirais les pentes pour les prévenir, et l'on s'enfuirait aussitôt vers une autre cache, plus haut dans la montagne.


Allaient-ils grimper le talus ?

Ils parlaient de plus en plus fort mais je ne comprenais pas un mot d'allemand.

Des bottes surgirent à quelques mètres, puis d'autres encore, et se dispersèrent au hasard dans les fourrés. À travers un espace entre les branches, je les vis uriner tranquillement puis redescendre en riant.

Ils riaient.

Je crois que c'est cela qui persiste dans ma mémoire, entre autres souvenirs. Ce rire des Allemands tandis que la peur grimpait en moi comme un serpent et me serrait le ventre à couper la respiration. Je pensais que le moindre souffle d'air serait perçu, qu'il serait bruyant comme un soufflet de forge, que la buée s'enfuirait vers eux en nuage annonciateur de l'ennemi.

Cela dura un long moment. C'était un convoi de quelques voitures chargées de soldats ; ils étaient nombreux à satisfaire leurs besoins, lents à monter et redescendre en jacassant.

La peur se tassait. Tapie au creux de moi, elle interpellait les souvenirs et me houspillait.


C'est mon frère aîné qui m'avait en quelque sorte catapulté dans le maquis.

De retour de la « drôle de guerre », révolté par l'armistice, René avait eu connaissance de l'appel de De Gaulle et l'avait rejoint dès la fin de 40. La mère avait pleuré et le père, farouche partisan de Pétain, l'avait agoni d'insultes. Je ne savais que penser, j'avais seize ans, je gardais chèvres et brebis dans les pentes herbeuses de notre ferme et c'était tout ce qui comptait : la nature, les bêtes.

Et puis, en 42, les Allemands ont franchi la ligne et on a commencé à les voir partout.

Le père n'a pas aimé. Et qu'est-ce qu'il fait, Pétain, hein ?

Il devint hargneux et en vint peu à peu à me voir comme un intrus. Tu fais quoi, ici ? Ton frère se bat et toi ?


Alors un matin je suis parti sans rien dire, juste un mot : je rejoins Jules. Mon cousin. Il venait de temps à autre quémander de quoi se nourrir, là-haut. Il avait hésité, j'étais bien jeune et il m'aimait beaucoup ; il m'appelait « le berger des étoiles », mais je savais me servir d'un fusil, alors il m'a pris sous son aile. Il craignait surtout que je me fasse prendre à demander à droite à gauche.


Et je m'étais endormi.


Un bruit de bottes, plus près de moi, fit crisser les feuilles et les brindilles, il s'arrêta un instant, le temps que l'homme glapisse un ordre sec, puis reparte. Dans ma direction.

Je ne voyais que les bottes, luisantes, belles, nettes, je songeais c'est un officier et les crampes survinrent, brutales. Mon corps m'abandonna, la sueur dégoulina dans mon dos, mes mains devinrent moites, la terreur me prit à la gorge, j'entendis le craquement à un mètre, guère plus. Un bruit de tonnerre. Je me pris à penser à la torture dont ils parlaient au camp, celle qui fait rompre les digues et dénoncer les camarades, les ongles arrachés, la tête immergée dans l'eau... Les bottes étaient là, sous mes yeux, et je n'osai pas même lever la tête ; faire silence, juste le silence, mes poumons criaient halte, lâche-moi, et j'étais déjà la tête dans la baignoire, j'étouffais...


J'entendis une exclamation. L'officier était là, sous mes yeux ; il urinait et me fixait.

Mon corps me lâcha d'un coup. Une odeur nauséabonde me parvint, j'avais souillé mon pantalon.

L'officier tourna la tête vers la route, en contrebas, vers ses troupes, ouvrit la bouche.

Je me tassai.

Rien.

Les yeux de l'Allemand furetaient tout autour de moi. Je songeai il cherche une arme.

L'odeur vint à lui. Il se mit à rire à gorge déployée.

Et redescendit. Quelques mots et puis les rires.


Et puis à nouveau les portes qui claquent, le bruit des moteurs.

Ils ne devaient pas être au courant de l'attentat ; peut-être venaient-ils du bourg de X pour participer à la chasse mais n'avaient pas encore reçu d'ordres, de précisions. La traque commencerait très vite maintenant, il me fallait remonter, prévenir les camarades.

Je me nettoyais avec les moyens du bord, des feuilles, un mouchoir. Curieux que cela aussi demeure en mémoire, cette nécessité d'hygiène minimale face au danger. Puis je me baissai pour saisir mon fusil et les larmes me vinrent aux yeux. À quoi bon me confier une arme ? L'Allemand avait cru que je déféquais, c'est cela qui m'avait sauvé la vie, rien d'autre. Je n'étais qu'un lâche, un insouciant, un rêveur, pas un guerrier, pas l'un de ces résistants courageux capables de risquer leur vie. Je n'étais pas de ce monde-là et je devais le dire à Jules, les quitter la honte au cœur d'avouer, à la cantonade ou presque, que j'étais « Jean le lâche » et que ce nom serait ma marque.


Une ombre déboula tout près de moi, j'armai rapidement puis baissai le bras. C'était Firmin. Il avait tout vu. Mes lèvres, mes mains se mirent à trembler, j'allais m'effondrer, il ne fallait pas.

J'étais à contre-jour, mon camarade m'interpella, mais il ne distinguait qu'une silhouette noire dressée devant le soleil.


— Dis-donc, quel sang-froid ! Là, tu m'as épaté, pas un mot, pas un geste, le silence. Je ne sais pas si j'aurais pu, je me serais levé je crois, les mains en l'air, et de suite il aurait compris. C'était un officier, non ? Il t'a pris pour un berger avec ton gilet en peau de mouton ! Et ton arme, tu l'avais planquée ? Seule chose à faire, j'y ai même pas songé ! Sont arrivés trop vite pour qu'on puisse cavaler, hein ?

— Tu étais là ?


J'avais la voix rauque, son discours m'était incompréhensible.


— Te vexe pas ! C'est la coutume de tester les nouveaux, même le cousin du chef ! J'étais pour observer si tu veux, voir que tu tenais le coup. T'es fâché ? Il faut pas, tu sais. T'es des nôtres maintenant !

Puis, faut que je te dise : avec ce soleil de fada, moi, j'ai honte à l'avouer, mais je m'étais endormi...


 
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   Asrya   
31/10/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
L'écriture est de qualité. Il y a un certain rythme, la lecture à l'oral est aisée, on s'immisce petit à petit dans l'histoire.
L'ambiance est bien distillée, habilement servie par les "je m'étais endormi" qui traînent ça et là.
Un texte plaisant à lire.

Malgré tout, le texte est un peu long par endroit et pourrait être raccourci. Les allemands qui se succèdent pour venir uriner ; l'angoisse que vous voulez faire naître (ça ne fonctionne pas).
C'est dur... très dur d'essayer de plonger le lecteur dans de telles émotions, qui plus est, le langage que vous utilisez n'aide pas à la tâche !
Comment peut-on s'identifier au personnage et vivre les événements qui surviennent alors que vous êtes si distants ? Merde quoi ! Il est aussi capable de penser avec des paroles plus trash. "Déféquer", d'accord c'est plus "joli", ça "nourrit" la langue française, mais "je me suis chié dessus" aurait eu plus d'impact.
Après ce que j'en dis...

L'histoire se tient, n'est pas folichonne mais permet de passer un bon moment.
Un angle de vue qui est atypique, et c'est un bon point ; le style, selon moi, ne colle ceci-dit pas à ce que vous auriez pu en faire.

La fin... ne m'a pas emballé ; Firmin qui déboule, "impressionné", qui lui sert un discours qui sonne préfabriqué uniquement pour "clôturer" la nouvelle et donner une chute, un émoi, un petit quelque chose en plus.
Ça ne m'a pas embarqué.

Dans l'ensemble, une idée sympathique, une écriture de qualité, mais qui devrait probablement plus se lâcher pour permettre au lecteur d'embarquer jusqu'au bout.

Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Tadiou   
2/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
(Lu et commenté en EL)

C’est joliment raconté, avec le suspense qui est bien maintenu. Double surprise à la fin. Le style est léger et alerte.

Je trouve quand même beaucoup de lourdeur dans la récurrence des reproches que le narrateur s’adresse.

J’apprécie les ponctuations à l’aide de « Je m’étais endormi ».

Je me demande si tout cela est bien crédible… L’officier allemand semble, au mieux, bien naïf…

Du coup cela fait « belle histoire de Noël ».

Mais enfin, moment agréable de lecture.

Tadiou

   GillesP   
30/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Cette nouvelle se lit sans déplaisir, et la chute est plutôt bien trouvée. L'écriture est sobre, ce qui convient bien au sujet choisi.
Il me semble qu'il y a quelques maladresses en ce qui concerne les temps verbaux (quelques passés composés alors qu'on attendrait des plus-que-parfaits), mais c'est un détail.
GillesP

   vb   
4/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

J'ai bien aimé ce récit, son intrigue, sa gestion du temps, sa chute aussi qui tombe à point nommé et donne un nouveau sens au titre et aux interrogations du narrateur.

Par contre, au niveau technique, je suis d'avis que vous feriez mieux de réécrire en tenant compte de la concordance des temps. Votre incipit commence par un passé composé (m'a réveillé) et se poursuit par le passé simple (claquèrent).

Le paragraphe qui commence par "Je me souviens": est-ce un souvenir du narrateur actuellement (après la guerre) ou au moment même de l'action (quand les Allemands font la pause pipi)?

L'usage du présent dans la phrase "C'est mon frère..." est un peu bizarre.

De même, "je songeais c'est un officier" aurait été plus clair si vous aviez écrit "je songeais que c'était un officier" ou mis des guillemets autour de "c'est un officier".

Faites aussi attention à l'usage du futur en place du futur du passé (par exemple: "je gravirai(s)")

La partie de phrase "puis poursuivi ... miettes" ne m'a pas paru bien réussie.

Je n'ai pas trouvé très judicieux de dire "le père" et "la mère". Pourquoi pas "mon père" et "ma mère".

Je n'ai pas compris "demander à droite à gauche"

Je voudrais cependant conclure mon commentaire en soulignant que votre texte est, à mon avis, très bien fait et qu'il est vraiment bien facile d'améliorer les détails ci-dessus.

   plumette   
30/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
j'ai bien aimé le thème, la langue dans son ensemble, l'ambiance du récit et cette ponctuation avec les "je m'étais endormi"

j'ai été parfois gênée à la lecture par l'utilisation des temps car vous mélangez le passé simple et l'imparfait et je ne comprends pas toujours votre choix.un ex: "la peur se tassait " j'aurai mis " la peur se tassa".
Et d'ailleurs pourquoi pas "je me suis endormi"? puisque vous faites le choix de nous faire vivre l'action même si elle se situe dans le passé du narrateur.

j'ai eu un peu de mal à admettre que le narrateur puisse , dans la terreur qui montait face à sa peur d'être capturé ou tué, se remémore les circonstances de son enrôlement dans le maquis.
mais je comprends bien que ce n'est pas facile de trouver une construction qui permette à la fois d'actualiser l'action pour la rendre vivante et de donner quelques explications pour donner un cadre plus large à cette action.

Le contraste entre l'état intérieur du narrateur et le regard que posent sur lui l'officier Allemand et Firmin est bien rendu.
je pense aussi que la fin permet à ce jeune berger de relativiser sa honte . A ce propos, je n'aurai pas mis la petite phrase de Firmin " j'ai honte à l'avouer" qui fait un peu "surlignage".

je trouve que votre texte est fort car en le terminant je me suis dit " A quoi ça tient de rester en vie!" Je crois qu'il y a plus d'une histoire comme ça dans les familles, à propos de l'occupation.

une bizarrerie: ne dit-on pas plutôt "faire le guet? "

Merci pour ce partage,

Plumette

   Vincendix   
30/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Mimosa,
Un récit qui remonte le temps, évoquant une triste période de l’Histoire de France.
Que le guetteur s’endorme, c’est plausible, une attente dans la nature provoque un relâchement favorable à l’endormissement.
Que les Allemands ne tiennent pas compte de la présence du berger, je veux bien aussi quoique l’absence d’un troupeau proche pouvait les intriguer, dans les films, le soldat Allemand est souvent considéré comme naïf alors que ce n’était malheureusement pas le cas, à plus forte raison un officier.
La chute me parait un peu bizarre, si Firmin surveillait le jeune guetteur, il l’a vu s’assoupir et donc ne pas remplir correctement sa mission.
Malgré mes remarques, j’apprécie ce texte pour son écriture sobre et ses références à l’occupation, quand bien souvent des divergences d’opinion existaient au sein même d’une famille.
Vincent

   kreivi   
1/12/2017
Bonjour,
Le début est très bon, la scène bien campée, les rôles distribués. On est dans le Vercors où les Glières. On sait qu'il va se passer quelque chose au reveil de cet endormissement.
Mais après cela devient confus , peu plausible.
Les allemands qui vont uriner en groupe, l'officier qui éclate de rire... ça fait trop cliché cinématographique du l'armée allemande style La Grande Vadrouille.
Le relâchement du sphincter anal est physiologiquement quasi impossible dans ce cas (sauf si maladie liquidienne)
et finalement la chute est décevante (Firmin s'était endormi !!!!!!!!!)

L'idée est vraiment excellente mais l'inspiration trébuche trop. Mérite une reécriture

   hersen   
4/12/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Une histoire assez bien racontée mais je regrette justement cette impression que l'auteur ne lâche pas sa plume pour rendre l'histoire un peu plus débridée; En effet, racontée ainsi, je l'assimile davantage à une mésaventure car il n'y a pas assez de peur "pour de vrai". L'officier se marre, Firmin s'est endormi aussi, enfin bon, il me manque un peu de trouille et de colère.
Et puis je reste un peu le bec dans l'eau : que devient le narrateur, est-ce qu'il tire une leçon, est-ce qu'il se découvre courageux, est-ce qu'il est couard mais va devoir jouer le jeu du brave face à Firmin et les autres ?

Un goût d'inachevé pour moi.

Merci de cette lecture, hersen


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