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Sentimental/Romanesque
mimosa : Rien à perdre
 Publié le 14/05/17  -  11 commentaires  -  18344 caractères  -  71 lectures    Autres textes du même auteur

Extraits :
Je transporte avec moi tout un ballot d'entraves fabriquées par d'autres depuis l'adolescence. On disait « la boulotte, la grosse », ou « la joufflue », entre autres délicatesses…
Ce corps : un réceptacle à railleries, une punition des dieux. Un corps égratigné…


Rien à perdre


C'était une sensation oubliée, dissoute dans des années de solitude. Ou peut-être simplement rêvée, comme un désir si puissant qu'il semble avoir existé. Ce souffle chaud dans le cou, juste à la racine des cheveux, là où la peau, d'ordinaire dissimulée, était ce jour-là disponible aux regards par la faute d'une canicule lourde de menaces. Ce souffle persistait. Il était dû, je le savais, à l'homme plaqué contre mon dos, dans ce tram gonflé de chairs à demi nues. Inutile de me retourner, je connaissais le sourire narquois qui m'attendait. J'ai l'habitude.

Pourtant, bien malgré moi, un frisson a couru au creux de mes épaules. Dans mon esprit, son haleine devenait caresse.


Je transporte avec moi tout un ballot d'entraves fabriquées par d'autres depuis l'adolescence. On disait « la boulotte, la grosse », ou « la joufflue », entre autres délicatesses. Un visage rond comme une lune pleine, un corps que l'on disait potelé il y a de cela quarante ans, mais qui s'est avéré, année après année, refuser toute métamorphose. Comment le désigner aujourd'hui ? Dodu, corpulent ? Ce corps : un réceptacle à railleries, une punition des dieux. Un corps égratigné.

Et puis des seins. Fermes et galbés, j'ai eu beau, ce matin-là, les emprisonner, comprimer, contraindre, ils dessinaient sous la toile deux sphères rondes séparées d'un sillon qui s'enfonçait dans la chair humide de sueur.

Voilà que la chaleur les invitait à émerger du cachot, l'aréole colorait la fine cotonnade, le téton pointait, je ne pensais plus qu'à eux, au repli doux et tendre qui glisse, s'immerge dans l'inconnu, une invite au toucher, aux obscénités, aux regards fixes, armes redoutables de l'homme dragueur.


Je tâtonnais dans cet espace de temps entre deux missions. La vacuité de ces périodes de repos me devenait insupportable à côté de l'agitation fiévreuse que je laissais là-bas, dans ces quelque part africains au goût de chaleur, de soleil et de mer et au sexe impossible. Je crois que je cherchais partout la femme. Je ressentais jusque dans mes mains un besoin de palper, de serrer, et mon sexe se vengeait d'un chômage persistant en me laissant insomniaque et nerveux.

Assise à ma gauche sur le banc, tête baissée sur un magazine refuge, elle avait replié ses jambes. D'un corps cadenassé, emprisonné, je ne voyais que les cuisses, puis, brièvement, le visage lorsqu'elle me regarda, comme si elle sentait le regard d'un homme fixé sur elle.

Pourquoi l'ai-je collée de près, je n'en sais rien moi-même, peut-être ces seins qui pointaient sous la robe, et aussi l'arrondi des jambes…

Dans le tram, je me collai à son dos, j'envoyai mon haleine tiède dans le pli du cou, comme un abruti, et sentir son émoi m'émoustillait.


Le trajet dura l'infini des vingt minutes qui me ramenaient près de chez moi.

L'effleurement sur le bras m'a surprise. Vainement, je tentai de me déplacer. Des corps partout, T-shirts humides de sueur, peaux moites, robes légères sur des fesses moulées à souhait. Pourquoi moi, et pas l'une de ces filles aux bras dorés, offerts à la caresse ?

Je finis par me retourner. Il me sourit. Je reconnus l'homme assis à mes côtés sur le banc, et soudain je n'ai vu que ce sourire, rien d'autre, des lèvres charnues sur un sourire sans fard, suivi d'une moue d'excuse. J'ébauchai une grimace maladroite avant de me retourner.


J'ai fait le con. Pourquoi cette caresse sur le bras ? Je n'en voulais pas de cette femme, les rondes, c'est pas mon truc. Et puis elle s'est tournée vers moi. Sur son visage rond errait un drôle de sourire malheureux ; je me suis trouvé nul.


Rapidement, j'ai contourné le tram pour m'enfoncer dans la fraîcheur d'une rue commerçante. Le reflet dans la vitrine m'a retourné une ombre de détresse. J'ai massé mes joues avec vigueur pour leur ôter cette morne pâleur, inconcevable, presque honteuse, n'est-ce pas, un jour d'été. Mais le reflet se doubla. L'homme était grand, une tête aux cheveux noirs, épais, légèrement ondulés, la barbe rasée de loin, c'est la mode aujourd'hui, la chemise entrebâillée dévoilait une toison bouclée, noire. Je voulais m'éloigner mais ne bronchais pas. Des pensées confuses me faisaient presque tituber, j'appuyai ma main sur le bord du mur. Puis je m'enfuis.


Je l'ai suivie. Devant la boutique, à l'instant où j'allais effleurer son bras, elle est partie. D'un coup, sans se retourner, comme une victoire sur elle-même, du style « j'y arriverai ! ».

J'arriverai à quoi ? Je vous demande un peu. Faire tant d'histoires pour une aventure !

Ses fesses balançaient sa robe légère. Brutalement, l'envie m'a tenaillé de les peloter, alors de loin, cette fois, j'ai suivi la femme au triste sourire. On me dira l'esprit de conquête, la chasse, que c'est masculin, tout ça. De fait, j'étais en manque, pourquoi ne pas tenter le coup ?


Lorsque j'ai entendu la sonnette, j'ai hésité ; ma vie n'est plus qu'un no man's land, je ne connais que des collègues de travail. Le monde, à mes côtés, n'est pour moi qu'un marécage gorgé de couples, de vie à deux, d'exclusion.

J'ai aperçu, depuis l'œil de la porte, la chevelure sombre et le regard taquin. « Je n'ai rien à perdre » fut la seule pensée qui me vint à l'esprit.

J'ai ouvert.


Le soleil entrait discrètement dans son appartement et, depuis l'entrée, je n'ai distingué qu'une ombre bleue qui reculait.

Je crois qu'elle était tétanisée et je me suis dit « mon coco, va falloir y aller mollo ».

Elle m'a proposé un café.

« C'est plutôt l'heure de l'apéro, non ? » ai-je répondu en souriant. Il était dix-huit heures, seize heures solaires et la chaleur qui n'en finissait pas.

Lorsque je me suis collé à son dos, sa main qui tâtonnait dans le placard est retombée ; penché sur elle, j'ai parsemé son cou de baisers légers, mes mains sur ses hanches glissaient sur la robe, je titillais la nuque, et je crois que je me suis dit bêtement à cet instant « l'apéro c'est fichu » car j'avais dans les bras une forme molle qui tenait à peine debout.


Je n'étais rien d'autre qu'une masse d'argile à pétrir, des mains inertes le long d'un corps qui frémissait dans l'attente de je ne sais quel aboutissement, l'ignorance me paralysait, la honte de ce ventre, de ces fesses, à peine effleurés dans la grisaille du passé par d'autres mains que les miennes. Je sentais dans le cou l'initiative du séducteur testant les réactions d'un nouveau matériau, caressant une statue de chair à travers le rideau bleu de ma robe, barrage vain que mes fantasmes rêvaient déchiré, chutant au sol, mais que je resserrai contre moi. Je me laissai emporter, bafouillant je ne sais quoi, vers la pénombre du salon.

Ma robe glissa au sol. Ses mains cherchaient les obstacles, zips, agrafes, boutons, et ces barricades dérisoires glissèrent l'une après l'autre. La fièvre montait, vague de chaleur qui m'engloutit. Sa bouche sur la mienne, à petits coups, puis qui l'avalait, la mienne qui répondait, affamée, gloutonne.

Je découvris des morceaux de moi sensibles à la caresse, m'inclinais sous les frôlements, je percevais, troublée, que j'avais la peau douce qu'il caressait sans cesse, me faisant fondre de désir. Bientôt la statue que j'étais, bousculée, figée de crainte et de gaucherie, ébaucha quelques gestes, mes mains ouvrirent des boutons, ma bouche effleura sa poitrine…

Alors il m'a lâchée.


Je me mis à rire devant sa désolation : « T'inquiète pas ma poule », mais ces quelques mots l'ont fait reculer d'un pas en grimaçant, alors je la saisis dans mes bras, lui murmurai que c'était des mots doux, j'ai songé qu'elle avait dû en entendre des mots qui blessent, alors j'ai rengainé ceux, un brin salaces, qui me venaient à l'esprit.


C'était l'homme de mes fantasmes et de mes rêves, une masse de muscles, un corps puissant et dur alors que j'étais, moi, moelleuse et malléable ; j'avais envie de mordre, de griffer ce corps soudé au mien, je voulais des stigmates sur ma peau, des douleurs dans la chair, sentir le désir qu'il avait de moi alors que mon cœur s'emballait, que je me tordais en tous sens pour sentir sur ma peau la rugosité de la sienne. Alors je l'ai mordu.


C'est lorsqu'elle m'a mordu que je l'ai marquée de suçons dans le cou, sur le bras, j'ai compris qu'elle voulait conserver les traces du passage d'un homme dans sa vie, des empreintes qu'elle aurait voulues indélébiles. Le plaisir surgit dans ses cris, ses gestes désordonnés. Ma bouche dans son cou, je l'aurais dévorée tant sa peau était douce et sa jouissance folle. Je me délectais de son visage perdu, de son avidité.


J'ai entendu une femme crier, j'étais aveugle et sourde, j'avais soif et faim, je me goinfrais de lui. Ses jambes m'enroulaient, mes mains refluaient de son cou vers les poils rêches de sa poitrine, j'y frottais mes joues, insatiable de toucher cette peau d'homme.


Nous avons sommeillé quelques minutes. Mon esprit s'évadait. Des images furtives balayaient ma mémoire, des lumières diffuses et des odeurs d'alcool, et puis la femme, ce mystère.

J'avais fait mes classes dans les lectures libertines, buté sur Sade, et, un soir de solitude, rencontré Casanova. En offrant la volupté, il a dompté mes errances sexuelles. J'ai pris, à voir le visage extasié d'une femme, plus de plaisir qu'à l'exiger. Et ce soir, Casanova n'avait pas achevé sa mission…

Je décidai de rester. Rien d'autre ne m'attendait qu'une soirée télé en solitaire.


Je pensais qu'il partirait aussitôt, j'acceptais l'aventure sans lendemain tant la sensation de mon corps assouvi me procurait une sorte de jubilation lascive, mais il m'a demandé si j'avais quelque chose à dîner. Il voulait des trucs sympas, alors il est parti faire les courses.

Du vin, des fraises, des viandes froides, des gâteaux, des tas de trucs à grignoter. « Je m'appelle Mathias », a-t-il annoncé en posant le tout sur la table.


Elle s'appelait Lise. Tout en causant de tout, de rien, nous avions tout dévoré, ne restaient que les fraises. Je les posais une à une dans sa bouche, ce qui la fit rire, elle avait un joli rire en cascade qui illuminait son visage.

C'était soudain facile, naturel. Je découvrais ses livres, et ils m'intéressaient. Elle a choisi un disque – j'aurais pu faire le même choix – et nous avons, en silence, goûté ensemble à la musique.

J'éprouvais un plaisir imprévu à la compagnie de cette femme qu'on dirait grosse, que je voyais plantureuse, tout en chair, et soudain, le désir revint, avec ce goût du défi qui ne me quitte pas : cette femme, j'allais, moi, l'emporter à nouveau dans le plaisir…


Il ouvrit les rideaux et le soleil envahit la pièce. Quand il vint vers moi, je fus désorientée ; il m'attira contre lui, je tremblais, la honte de mon corps peu à peu s'effaçait, gommée par le désir qu'il éprouvait lui-même.


Nous nous étions endormis et lorsque je m'éveillai, nous étions étendus côte à côte sous la tiédeur du soleil matinal et je la regardais. C'était une baigneuse de Cézanne à la peau mate, aux cheveux noirs, fins comme de la soie dans lesquels mes doigts fourrageaient à plaisir.

Mais je devais partir. J'avais déjà deviné qu'elle ne pleurerait pas, et elle n'a pas bronché. Elle m'a dit merci ; j'ai secoué la tête : « Tu as fait de ton corps une muselière, lâche prise, Lise. »

J'avais griffonné sur un papier mon numéro de téléphone en lui disant que je partais en mission pour quelque temps. Elle n'a rien demandé.


Nous avons dormi sur le tapis, fenêtre ouverte. Un vent léger se mêlait à nos souffles, je me sentais si détachée de tout que je dormis très peu.

Il s'en est allé au petit matin. C'était un drôle d'homme, moqueur, tendre, avec un je-ne-sais-quoi d'endurci qui me troublait. Il me manquait déjà.

J'ai tout de suite su qu'il ne reviendrait pas. Mais comment raisonner l'espoir ? Pendant trois jours mon mobile ne fut rien d'autre qu'une ventouse et je dormais avec. À longueur de jour, je promenais mes doigts sur l'espace délicat au creux de la clavicule. La mémoire du corps peut être insupportable.

Mais il fallait un homme pour répondre à ma soif.

Alors j'ai répondu à une annonce.

Deux heures d'un hôtel insipide avec un pauvre type qui ne l'était pas moins, la baise à l'aune de nos deux frustrations, brève et à peu près silencieuse si j'excepte ses grognements.

J'ai poursuivi la quête de l'impossible. J'ai eu tort.

Je n'avais pas compris qu'il me fallait aussi ses badinages, son rire, sa compagnie dans le silence, ce visage d'un homme, chez moi, plongé dans mes lectures, et cette bouleversante délicatesse grâce à laquelle mon âme et mon corps s'étaient réconciliés l'espace d'une nuit.


Je me demandais pourquoi j'avais laissé mon numéro, je pestais contre moi, je n'avais aucune intention de la revoir, et pour moi c'était clair qu'elle l'avait pigé. À nouveau je partais délivrer des conseils auxquels je ne croyais plus. Mes rêves s'achevaient dans des bars enfumés où j'éclusais des bières entre deux réunions ou des déplacements aussi épuisants qu'infructueux. Pour me défouler ensuite dans le sport.

Des heures de vol pendant lesquelles je tentais vainement de dormir. Lise était dans ma tête, résistant au boycott. Les yeux fermés, un sourire me venait aux lèvres. Je l'entendais gémir, quémander, et puis rire, le songe était bruyant de jouissance partagée. Le mot me fit frémir : c'était pourtant vrai que j'avais pris plaisir.

Un tantinet séducteur, je saisis le déjeuner offert par une charmante hôtesse, et subitement il me fallut digérer le sentiment de honte d'avoir à mes bras une ronde, fût-elle intelligente, vive d'esprit, sensible. « Je suis vraiment un gros con » fut la conclusion de la rapide introspection. J'avais trente-huit ans, tous mes copains mariés et nantis de marmaille, la solitude me pesait. Je murmurai : « Rien à perdre, et elle non plus. » Une joie étonnante m'envahit qui m'arracha un sourire : « À bientôt, Lise ! »

Presque aussitôt, le sable du marchand me ferma les yeux.


Un bel homme, mon deuxième rendez-vous. Un bellâtre plutôt, au front haut, dégarni, des sourcils bas sur des yeux qui creusaient le visage en deux orbites sombres. Ventru avec ostentation. Curieux comme les hommes exhibent sans complexe leur panse en devanture. Je l'observai un long moment en silence. J'étais mal à l'aise et il semblait frustré ; son regard me faisait morceau de viande froide.

Le restaurant sur les quais, à l'écart, obscur et brillant à la fois, n'était qu'un bijou pour catins : du noir, du cramoisi, quelques loupiotes, des tentures. Et la musique sirupeuse.

Il tenta la boisson, mais je ne buvais pas. Alors il dénicha dans son catalogue un autre logiciel.

La grossièreté au bord des lèvres, la grivoiserie pour stimulant.

Chaque mot : un coup de fusil qui laissait des balafres au cœur et verrouillait mon corps. J'avais envie de vomir. Je ne sais pas ce que je voulais. Pas ça.

Je me levai de table.


— Faut savoir ce que tu veux ! cria-t-il.


J'ai hurlé :


— Pas un goujat !

— Un quoi ?


En plus il était con.



Je ne me touchais plus, à nouveau mon corps me faisait horreur. Je ne supportais pas les mots, j'en avais trop souffert, ils avaient démoli ma jeunesse. Mon dépucelage, vite fait mal fait la nuit du Bac, fut assorti d'obscénités incrustées dans ma mémoire, prémices à un désert sexuel.

Le médecin m'a prescrit somnifères et psychotropes pour apaiser ma prostration. Il ne voulait pas dire sensualité, mais c'était bien de cela qu'il s'agissait.

Ce soir-là, j'ai éprouvé la sensation d'observer mon moi en morceaux posé sur la table du salon. J'avais le lendemain une réunion importante, ma présence indispensable. Je m'en fichais. Le futur n'était qu'une suite de jours mornes et fades que je ne pourrais plus supporter. Je n'avais pas l'énergie, je n'en avais jamais eu, pour aller vers les autres, le manque d'assurance me paralysait, j'attendais que l'on vienne et on ne viendrait pas.

Où était Mathias ? Vingt jours déjà, il devait être de retour. J'ai tenté le coup : appelé plusieurs fois pour tomber sur la messagerie. Je n'ai laissé un message que le matin, après une nuit blanche. Un appel au secours, et je me détestais d'être un fardeau.

Il m'avait offert la plus belle nuit que j'aie jamais eue. Je n'en aurai pas d'autre, à quoi bon traîner la vie comme un boulet.

Vers sept heures, j'avalais les cachets un par un, sans hésiter.


J'étais arrivé trop tard. Ce n'est qu'une fois dans le hall de l'aéroport que j'ai écouté son message. Je me suis précipité, j'ai martelé la porte de mes poings, appelé « Lise ! Lise ! ».

Le voisin s'est pointé : « Les pompiers l'ont amenée ce matin, une collègue était venue voir ce qui se passait ; elle avait une réunion importante et paraît qu'elle n'est jamais absente, alors, comme la voiture était là, le téléphone muet, on a appelé les secours. Elle avait avalé des somnifères. »


J'ai dû me bagarrer pour avoir droit aux visites. L'infirmière en chef était hostile à toute autre visite que la famille. « Elle en a pas ! » j'ai gueulé. Elle m'a quand même dit d'un ton peu amène que sa vie n'était pas en danger, le nécessaire avait été fait très rapidement. Je laissai mon numéro, on m'appellerait…

Les draps étaient remontés jusqu'aux yeux. Je me suis approché en silence. Elle a bafouillé dans mon oreille les mots insupportables, ces mots vulgaires ou croustillants selon celui qui les prononce. J'ai tenté d'en casser le pouvoir : « Les mots, il faut en jouer, en rire et en user comme des armes, ou des excitants. » Sa bouche tremblait, c'était pas la minute de philo, on causerait des mots plus tard.

J'ai ouvert le sac et j'ai ôté les pédoncules discrètement, pour lui laisser le temps de dénicher quelque part son sourire, puis j'ai déposé les fraises, une par une sur la langue, sur le cou, sur la poitrine. Je chuchotai :


— J'ai vu que tu les aimais beaucoup.


Les larmes ruisselaient.


— Oui, a-t-elle dit.


Ce n'était qu'un chuchotis. Elle a fermé les yeux.


— Il y en aura d'autres, si tu veux.


J'ai ouvert les yeux.


La femme est un mystère. Je n'ai jamais compris pourquoi, après la naissance de notre fille, Lise avait perdu vingt kilos.

Je pensais que ce serait le contraire. Et je m'en fichais.


 
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   Tadiou   
15/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
(Lu et commenté en EL)

Magnifique histoire de tendresse, de sensualité, de délicatesse, d’érotisme.

Phrases superbement ciselées, mots choisis. Les mots qui ont tellement d’importance dans cette rencontre.

J’aime la construction du récit, ce va-et-vient entre deux solitudes et les pensées qui se répondent.

La délaissée et le désabusé. On n’est pas dans le rêve, mais dans la pleine et cruelle conscience.

Puis l’homme qui se rend compte doucement qu’il est accroché.

Les sensations sont décrites avec précision, il est fait appel à la chair, à la chaleur, aux sueurs.

La chute (immense raccourci !) m’a pris par surprise ; bien imaginée, pleine d’humour et d’optimisme. Rattrape l’histoire des somnifères et de l’hôpital qui est plutôt du style standard.

Beau et fin moment d’humanité.

   plumette   
22/4/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai bien aimé l'alternance des narrateurs, ce récit à deux voix.

Une rencontre des corps, très joliment décrite, un texte à la fois explicite mais qui reste pudique, une rencontre sans mots qui débouche sur une vraie histoire de vie et peut-être d'amour.

Lise est sans illusion. Dans les bras de Mathias, elle s'est connectée avec sa sensualité et après son départ, elle tente quelques rencontres sexuelles qui la conduisent finalement au désespoir.

et puis, happy end! ce qui me conviens car je suis sentimentale!

j'ai aimé l'écriture, j'ai juste tiqué sur cette petite insistance que j'ai trouvé maladroite. Voici a phrase à supprimer selon moi: " j'ai secoué la tête : « tu as fait de ton corps une muselière, lâche prise, Lise ».

A vous relire, sûrement


plumette

   Alcirion   
15/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai toujours un peu de mal avec le genre et son happy-end obligatoire, mais là je suis tombé sur une bonne histoire. L'idée des deux points de focalisation différents est une ligne de force qui donne du suspens. Les idées développées sont originales, ou plutôt à contre-courant des stéréotypes.

Du point de vue du scénario, de la construction et de la technique romanesque, ça tient la route.

Donc, même le genre n'est pas ma tasse de thé, j'ai ma foi bien aimé.

   Anthyme   
14/5/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
J'avais décidé de ne plus commenter ; mais ne puis cependant me résoudre à laisser votre texte sans réaction.

Quelle belle histoire, et si bien écrite : la rédaction à deux voix, probablement.

===========================

Le portrait de « Céline » m'avait un peu déconcerté.
– l'invraisemblance du récit peut-être –
Lise, par contre, vibre d'une très féminine authenticité.

Merci pour ce magnifique témoignage d'humanité.

   hersen   
14/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je vais me débarrasser tout de suite de ce que j'appellerais le point noir de cette nouvelle : la tentative de suicide. Car ça fait un peu, dans ce contexte, chantage à l'affectif. Bon, c'est mon point de vue; j'aurais préféré quelque chose de plus original, d'autant plus que la nouvelle est plutôt bien traitée sur ce sujet, je trouve.

Une "grosse moche" qui se sent condamnée à la solitude et un homme incapable de dépasser ses à-priori, même si c'est un peu cliché, n'est pas si facile à traiter et si ce n'était cette histoire d'hôpital, l'auteur s'en sort vraiment très bien.

J'aime bien aussi qu'une histoire aille dans ce sens-là plutôt que l'autre parce qu'à être saturé d' Apollons canons et de nymphette parfettes starlettes dans les médias et les conversations de comptoirs, on finit par se demander si frôler quelqu''un par inadvertance peut vraiment déclencher une tornade intérieure dans la vraie vie, je veux dire celle dans laquelle on n'est pas mannequin. Si une voix peut nous faire voyager vraiment loin. Si un regard nous donne à voir autre chose. Si une pensée partagée nous ouvre un univers. Alors il est bon de rappeler que oui, l'amour est pour tout le monde et on peut rester soi pour avoir droit à tout ça.

J'aime bien d'ailleurs que la perte de poids, résultat d'une vie heureuse, n'ait plus d'importance pour le compagnon. Le bonheur n'a pas deux poids deux mesures.

J'ai aimé l'écriture que je connais déjà de cet auteur. Elle est juste sans en rajouter, c'est très agréable à lire.

Merci pour cette lecture.

hersen

   Jano   
14/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai lu sur ce même site, il y a deux ou trois ans, un récit poignant qui évoquait toute la complexité d'être une femme à contre-courant des canons esthétiques. Une femme encombrée par son poids et pourtant débordante de sensualité et de désir. (Je suis hélas incapable de me rappeler du titre).
Votre texte raconte avec grande délicatesse un désespoir identique, où le psychisme transporte comme un fardeau ce corps maudit, comme une masse pesante qui interdirait le droit au bonheur. Mais le récit devient excellent quand il démontre que ces apparences peuvent être surmontées, que l'amour, tout simplement, renverse des montagnes. Le séducteur ne comprend pas pourquoi l'image de Lise s'accroche à sa mémoire, il en refuse l'idée, avant d'admettre qu'il est bel et bien tombé amoureux.
Ainsi sous des abords plutôt sombres, vous nous délivrez un message plein d'espoir porté par une belle écriture.
Bon, Lise qui ouvre sa porte à Mathias après la scène du tram n'est pas très crédible mais on ne va pas chipoter.

   vendularge   
14/5/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonsoir mimosa,

J'aime vraiment cette histoire et ces personnages. C'est (de mon point de vue), particulierement bien ecrit. Lise est touchante de vérité. . il ya dans ce qu'elle pense et dans ce qu'elle fait quelque chose de très authentique, comme la vraie vie. C'est bien de lire de temps en temps autre chose que des gravures de modes et des sentiments sucrés bien sentis. Lui, est aussi un homme de tous les jours, guidé par le désir, dans un premier temps. Le mode alterné est trés intéressant. Cette part de l'autre à la quelle on a pas accés est trés bien vue.

Un grand bravo

vendularge

   Louison   
15/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai pris un réel plaisir à lire ce texte, je ne regardais plu la forme, car j'étais emportée par l'histoire. Le suicide m'a moins intéressée, mais ce n'était pas pesant. Et comme ça fait du bien de sortir un peu des stéréotypes de la belle femme élancée aux seins pointus. Merci.

   Provencao   
16/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Poésie humaine, réaliste et tendre à la fois.
Les images, les deux voix, le ton tout semble inviter "l'humain" serein pour:
"J'arriverai à quoi ? Je vous demande un peu. Faire tant d'histoires pour une aventure !"

Merci pour ces bonnes sensations de lecture.

   in-flight   
16/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

La rencontre de deux solitudes dans une moiteur libidineuse tout à fait réjouissante. On a envie de connaitre l'issue car c'est écrit avec justesse et la psychologie des deux sexes me parait tout à fait réaliste.
Ce sont deux parallèles qui s'aiment et que le destin force à croiser. Pas d'ambages, pas de romance excessive, la réalité dans son jus.

   stony   
21/5/2017
Je vous ai déjà lu(e ?) dans un autre registre, ou un autre contexte.
Je retrouve ici la même facilité à conter, l'assurance à créer une atmosphère, la précision des mots et la délicatesse de prendre le temps, l'espace pour les poser. Je retrouve comme lecteur la sensation d'entrer dans une histoire qui, après quelques phrases, n'est plus lue, mais ressentie.

Vous avez tout ce qu'il faut.


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