Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
Mirroir : L'album photo
 Publié le 08/09/10  -  8 commentaires  -  8293 caractères  -  82 lectures    Autres textes du même auteur

Un album photo sur la table de nuit.


L'album photo


Dans le silence de la nuit, il me semble entendre le son d'une voix humaine avant qu'il ne paraisse se noyer dans un bourdonnement indéfini.

Ma montre est arrêtée. Depuis combien de temps ? Une horloge assez loin ajoute à mon irritation ; j’entends le balancement de son pendule ; son tic-tac sourd, lourd, monotone. Chaque fois que je l’entends élever de ses poumons d’airain ce même son clair, éclatant, profond, c’est pour en recueillir seulement une indication partielle plus insupportable qu’une totale ignorance ; je sais qu’il est le quart ou la demie, mais de quoi ? À l’instant où elle sonne l’heure, je pense à autre chose ou bien je somnole vaguement et le cycle infernal recommence : le quart, la demie, les trois quarts…

Il y a des années que je suis dans cette chambre ! Et Dieu, qu'elle est laide ! La lumière des lampes de chevet est réglée de telle sorte qu’on ne perd pas un détail des décorations des murs mais qu’il serait malaisé de lire un livre imprimé un peu fin. Au reste, il n’y a pas de livres ici. La seule distraction offerte à mes insomnies est, posé en évidence sur la table de nuit, un album de famille dont j'aurai vite épuisé les charmes. Devant moi, un tableau. Partout la mort dans cette œuvre morbide, où des villages incendiés ne parviennent pas à résister à l'implacable Destruction. La nuit risque d'être longue !

Au milieu de mon application à ramasser quelque vestige de ma mémoire, il survient un très court instant où des ombres de souvenirs m’apparaissent. Et me rappellent des visages. Puis, dans ma cervelle, tout n'est plus que noir et vide. Très soudainement, dans cette même folie, m’apparaît l’image d’une voiture. C’est une voiture gris métallisé. Puis, dans un tumulte incroyable, des mouvements et des sons me reviennent. Mais, au moment même où j’essaye de mieux discerner ces éléments frêles comme des fils d’une toile aranéeuse, mes souvenirs se précipitent comme dans un plongeon vertigineux, dans une nuit silencieuse, sombre, folle.

Mes idées sont passablement incohérentes. Cela tient à l’insomnie et à ce tableau qui me trouble. Je le crois chargé d’un message malveillant, dont je n’ai déchiffré que l’apparence. Quel talent dans l’allégorie !... Toutefois, une partie de mon âme refuse de pénétrer l’effroyable vérité qu’abritent les pigments et l’huile de la toile. Les feux saccagent tout. Des corps mutilés gisent çà et là. Des os traînent dans la terre ignoble, ensanglantée et boueuse. Tout n’est que mort, destruction, désolation, dans cette œuvre.


Pourquoi cet album photo sur la table de nuit ? Je l’ignore. Mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui le hasard est réduit à la portion congrue. Il semble évident que le tableau accroché devant moi est lui placé dans un but précis ; j’en jurerais. De même, peut-être a-t-on cru trouver par le truchement de la photographie un moyen de me faire entrevoir une vérité essentielle. Laquelle ? C’est ce qui me reste à découvrir.

Soudain, mon esprit plonge dans une sorte d’évanouissement, mais cela ne dure qu’un instant, car tout à coup je vois, et avec quelle vigoureuse netteté ! Je vois des flammes. Elles sont d’un jaune pur, éclatant. Alors, au bord de saisir une idée cohérente, je glisse dans je ne sais quoi qui est le sommeil ; ou le délire ; ou la mort.


La nuit se traîne. Il y a des photos attendrissantes dans cet album qui, faute de mieux, aide le temps à passer. Organisé avec grand soin comme une collection de timbres, avec des dates, des noms et des lieux indiqués en marge, l’album commence en 1987 par la photographie d’un bébé dans une baignoire. C’est moi, ce bébé. Il va me falloir attendre vingt-deux ans, c'est-à-dire une dizaine de pages, pour rencontrer Maria, et pour me séparer de mon père.

Les premières pages ne m’apprennent rien. Dans un autre cadre, elles seraient malgré tout fort émouvantes. C’est moi réussissant mes premiers pas ; c’est encore moi fixant ma première bougie, les yeux pétillants. Il faut attendre 1997 pour trouver les premiers visages de la famille, alors une ambiance particulière soudain palpite entre les compartiments photos. Mon père, le photographe amateur, avait la manie des groupes mais certains visages se détachent de la foule et s’imposent. J’en ai adopté deux : un garçon, Frank Zymeler et une fille, Sarah Soma ; cousin et cousine. On les retrouve sur toutes les photos. Frank et Sarah ne se quittent pas. Le 7 novembre 1997, à Clermont-Ferrand, ils sont garçon et demoiselle d’honneur à un mariage. Ils ont une dizaine d’années. Lui est un garçon embarrassé de son costume blanc un peu large, elle, une demoiselle très satisfaite de sa grande capeline, de ses bas blancs, et de ses souliers vernis. Ils sont ridicules et charmants. On les a photographiés sur les marches de l’église puis, après le déjeuner, dans un coin du parc. Les deux enfants n’ont plus de gants. Ils se donnent la main.

En 1998, on les voit près d’un pont en pierre. Ils marchent côte à côte. Sarah semble sûre d’elle, exquise avec son visage aigu et son regard tendre, humble mais captivant. Elle m’a captivé.

Frank, c’est moi.


Je suis comme un enfant ; j’ai envie de sauter des pages pour arriver vite au dénouement. Je me moque de ces photos de famille, de ces mariages, de Sarah… de Sarah…

C’est une image monstrueuse. Au milieu d’une grande pièce, ma cousine et compagne se tient debout, le visage entre les mains. C’est notre salon. Qui a pris cette photo ? Certainement pas moi. Mon père ?... Quoi qu’il en soit, l’auteur de cet album a immobilisé une image infâme : le début de la violence conjugale…

L’horloge lointaine a profité de mon angoisse pour piquer des coups que je n’ai pas comptés. Trois heures ? Quatre heures ?... Où suis-je ? Que m’arrive-t-il ?... Je ne sais pas.

Tout à coup une idée me traverse la cervelle, comme une flèche empoisonnée. Je ne contracte plus aucun muscle. Cette idée me harcèle, me hante, aspire ma complète attention. Pendant ce temps, la sueur coule de tous mes pores, et vient se perdre en fleuve dans l’oreiller. J’ai soif. Les lèvres asséchées, je fixe désormais le tableau devant moi. Ce n’est plus le même ; mais je le reconnais. Il s’agit des Trois âges de la Mort . Un horrible tableau, horrible.


Il faut incroyablement peu de photographies pour résumer une vie. La dernière de l’album est prise à la sauvette, rue du Havre, à Paris. C’est Maria telle que je l’ai connue. Cet ensemble de soie sauvage, elle le portait lors de notre premier week-end à Rome. Ce sourire plein de santé, elle le portait lorsque je lui expliquais ma vie et mes problèmes. En 1998, je ne songeais pas encore au divorce mais je savais déjà qu’entre Sarah et moi, le fossé ne pouvait plus être comblé. Encore une fois, nous n’avions réellement changé ni l’un ni l’autre, mais autour de nous, rien n’était plus reconnaissable. Sarah avait aimé un héros ténébreux. Dieu sait que l’héroïsme n’est pas mon climat. Alors j’ai déserté. Je suis passé à l’ennemi, à Maria, à la femme que j’aime aujourd’hui.

Cette fois, j’ai entendu l’horloge. Il est cinq heures du matin. Puis je viens de m’aviser que l’album n’est pas terminé ; il reste l’essentiel : une page blanche. Demain, il sera terminé. On nous prendra en photo. À moins que quelque chose d’inhabituel s’en mêle.


*


Dans le silence de la nuit, il me semble entendre le son d'une voix humaine avant qu'il ne paraisse se noyer dans un bourdonnement indéfini. Je suis sur le point d’être détruit, écrasé, réduit à néant. Il me reste quelques secondes pour entrevoir une vérité capitale, quelque chose comme une révélation du sens de l’existence. Malgré moi, je glisse dans l’engourdissement. Il faut que je trouve avant que la menace extérieure ne m’atteigne. Chaque fois que je suis sur le bord de saisir une idée cohérente, des pensées absurdes me traversent l’esprit ; par exemple je me dis : « J’espère que l’on ne mangera pas du poulet, demain ! » Ces pitreries me font venir des sueurs d’angoisse car les secondes qui me séparent de l’avalanche, de la foudre qui va m’anéantir, passent à la vitesse de la lumière. Mais rien d’autre ne compte que la vérité qui luit tout près, à portée de raisonnement. Et à l’instant précis où je vais la saisir, des pensées absurdes me traversent l’esprit…


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Anonyme   
20/8/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Intriguée par le début, je suis arrivée au terme sans m'en être vraiment rendue compte. Avancer pas à pas dans la vie de cet homme. Attendre de découvrir son secret. Oui, je voulais savoir. Alors c'est que c'est réussi non ? Bien mené, c'est certain.

J'ai beaucoup aimé "Dieu sait que l’héroïsme n’est pas mon climat" c'est joli.
Et la page blanche...si elle était porteuse de plus d'optimisme, je l'adorerais !

La conclusion. Pas sûre de comprendre ce qui lui arrive. Mort ? Folie? Pour la première fois ou y retourne-t-il ? A moins que je ne cherche encore midi à 14h.
Pas grave, je vais imaginer.

Merci ! J'ai beaucoup aimé.

   florilange   
24/8/2010
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai aimé cette nouvelle bien écrite en général, sans pourtant être certaine d'avoir compris le secret du narrateur. Qu'a-t-il fait à Sarah, puisque le fossé entre eux ne peut être comblé? Et que s'apprête-t-il à faire ou à subir? On peut imaginer ce que l'on veut, dès lors qu'il s'agit de violence conjugale, non?

   jaimme   
27/8/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le personnage est "passé à l'ennemi" et sa vie a basculé. Il est immobile sur un lit. Paralysé (comment tourne-t-il les pages?).
Est-ce l'enfer, une clinique psychiatrique, un hôpital? Sa mémoire bascule-t-elle périodiquement. Ou sa raison?
L'histoire est ouverte, mais dans un faisceau de possibles assez étroit, et ça j'aime.

   LeopoldPartisan   
30/8/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
excellent début (en fait ce que je considère comme un début c'est tout le texte moins le dernier paragraphe), cela m'a fait penser à un roman de Jacqueline Harpmann: "Moi qui n'ai pas connu les hommes " . La narratrice , une très jeune fille, vit prisonnière dans une cave avec 40 autres femmes dont on ne sait et saura jamais par quels événements cataclysmiques, elles se sont retrouvées là gardée par des gardiens armés de fouets...

Donc ceci pour dire que les ingrédients sont là et donnent envie d'en savoir plus. Par exemple au niveau chronologique, en effet déjà pressentir un divorce à seulement dix ans...

Non cela doit continuer sinon à quoi bon avoir lu, s'il y a une suite je modifierai mon appréciation obligatoire.

   Lunastrelle   
6/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai beaucoup aimé lire cette nouvelle, dont l'atmosphère se rapproche de l'univers où j'aime m'immerger complètement... Je me suis construit une foule d'hypothèses, même si toutes n'ont pas de rapport avec la vérité qui se cache entre ces lignes... L'imagination est maîtresse ici, et j'ai apprécié...
Les trois quarts pour moi sont bien ficelés, et ensuite commence la chute. Que là, j'ai moyennement appréciée... Il me manque pas grand chose, mais je suis restée perplexe de cette fin là, un peu trop brève, un peu trop lâchée "à bout de souffle"...
Le style est agréable, je n'ai pas décelé de lourdeur, peut-être il y en a à certains endroits, mais elles ne m'ont pas sauté aux yeux...

   Jagger   
8/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette nouvelle semble écrite pour emmener celui qui s’y engouffre sur un chemin dont il devra lui-même trouver la destination.
 
Beaucoup de zones laissées volontairement floues offre un remarquable degré de liberté au lecteur.
 
Il ne faut pas attendre de réponse car l’auteur n’en donne pas, avec tout ce que ça comporte de bien et de mal. Les textes où tout nous est expliqué manquent parfois de saveur mais l’inverse peu devenir frustrant. On tend légèrement vers la deuxième solution.
 
Le récit donne envie de creuser plus, j’irai voir si le tableau décrit existe et s’il peut m’éclairer.
 
La scène de « l’évanouissement de l’esprit », je ne l’ai pas comprise. Doit-elle nous mettre sur la voie ? Sinon quel en est l’intérêt ?
 
Enormément de choses sont très intrigantes, l’album photo en tête. L’idée est très séduisante.
 
Au final, j’aurais presqu’envie de prendre la plume pour écrire une suite, chercher une logique.
 
Je dois quand même dire, qu’à force de laisser des questions en suspend, on se demande si l’auteur lui-même savait où aller.
 
Merci pour ce sujet de réflexion

   alpy   
15/9/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour Mirroir,
Un texte qui a très bien commencé mais dont la fin m'a déçu. Un homme dans un hôpital avec amnésie avec un album de photos comme seule médecine. Pourquoi merveilleux/fantastique ? Le choix de la catégorie m'a donné des attentes non satisfaites qui ont nourri ma déception finale.

J'ai d'autre part retrouvé quelques incohérences au niveau des dates :
"Le 7 novembre 1997, à Clermont-Ferrand, ils sont garçon et demoiselle d’honneur à un mariage. Ils ont une dizaine d’années."
"Au milieu d’une grande pièce, ma cousine et compagne se tient debout, le visage entre les mains. C’est notre salon. "
"le début de la violence conjugale…"
"En 1998, je ne songeais pas encore au divorce mais je savais déjà qu’entre Sarah et moi, le fossé ne pouvait plus être comblé."

Donc, en 1997 ils avaient 10 ans et en 1998, à 11 ans, il savait déjà qu'entre Sarah et lui il y avait déjà un fossé. Cependant ils se sont mariés (compagne, violence conjugale) donc ou ils se sont mariés à 10 ans ou bien après qu'il sache que tout était fini même s'il ne pensait pas encore au divorce.
De plus, à 22 ans il a déjà retrouvé Maria (on assume que tout est fini avec Sarah).

Je trouve que notre ami Frank est bien précoce. Il s'est marié à l'âge de 10 ans, à 11 ans il sait que quelque chose ne marche pas, avant 22 ans il a déjà frappé Sarah, divorcé, et retrouvé un nouveau départ avec Maria.

Une histoire dont les détails ne sont pas assez soignés peuvent casser tout le charme d'une nouvelle. C'est dommage.

Bonne continuation,
Alpy

   CSN   
3/10/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Déroulement de ma lecture :
- première phase classique, sans surprise. Mais avec une question, que fait ce tableau dans une chambre de repos d'une personne apparemment en fin de vie ? Une chambre décrite comme vieillotte.
- le drame, le coup de chaud : cette personne n'a que 22 ans. Le récit n'est pas si classique finalement.
- l'auteur décrit deux personnages, et finalement s'identifie à l'un d'eux. Pourquoi pas. Il y a une histoire entre eux ? Allons bon !
- Divorce en 1998, à 11 ans ? Ou divorce symbolique de cette amourette d'enfants ?
- L'histoire avec Maria, bon, bien moins décrite... Elle n'a rien d'émouvant.
- Le dernier paragraphe, je n'ai pas vraiment compris quelle était la conclusion du texte. Admettons que le personnage s'en veut d'avoir du mal à se concentrer.

Ce sont donc des sentiments mitigés que j'ai à propos de ce texte. L'écriture pourrait être considérée comme adroite, mais alors le scenario j'ai du mal. Nous commençons sur l'histoire d'un agonisant, celle d'un amnésique, d'un nostalgique, d'un angoissé en pleine remise en question ?

Selon moi une nouvelle est une histoire brève et simple à saisir (en général, bien-sûr ça dépend du scenario), et là j'ai du mal à saisir sans comprendre pourquoi il y a tant de flou dans l'histoire de Frank.

Le "bon" côté, voulu ou non, est que ce texte représente bien la lecture d'un album photo. Je veux dire par là que chaque épisode est très succinctement décrit et que l'on passe au suivant aussi vite qu'on tourne une page. Et quand on regarde un album, bien souvent on a oublié des noms, des détails... Cela dit ce rythme d'écriture pourrait être bien mieux utilisé.

Je mets un Moyen- car au moins les phrases sont soignées.


Oniris Copyright © 2007-2018