Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Laboniris
MissNode : Hors siècle
 Publié le 31/05/13  -  22 commentaires  -  13782 caractères  -  551 lectures    Autres textes du même auteur

Un « poilu » dans le sang… Trois regards, depuis trois degrés généalogiques, pour retrouver la mémoire d’une aliénation* en hommage aux ancêtres… à tous les ancêtres.


Hors siècle


I – L’Injustice avait des yeux très bleus


Réfugiée sous la tonnelle, à l’écart de la fête familiale. La vigne dégouline ses rouges dans le vin qui se vide au fond de ma gorge. Là, la chaleur revient doucement tandis que l’arbre à thé me berce. Le balancement décoince les doigts glacés de la colère. Deux gouttes de rosée persistante tombent des feuilles, apaisent mon front.

Le verre de vin. L’eau. Et la colère qui teinte souvent de rouge ces réunions familiales… Un œil intérieur s’ouvre sur des souvenirs de sensations lointaines.

J’étais une enfant « aux yeux fuyants » disait-on. « Sage ! Et si timide ! »


Je me souviens de ma force d’enfant.

Je me souviens de ma violence.


Cette rage au cœur toujours à fleur de peau.

Cette terreur permanente qu’elle échappe à mon contrôle

et laisse la mort en passant sur l’autre…

Qu’elle soit démasquée, cette hargne contenue dans mes veines,

et me fasse condamner à jamais du monde des humains.


Alors je cachais mes yeux, mon regard s’enfuyait toujours

pour qu’on n’y décèle la lueur du sang.

Et je gardais le silence, de peur que la rage empoisonne mon souffle.

Et je la sentais peser, brûler mon âme.

Je l’entendais grincer dans ma gorge.


Je n’ai jamais su qu’en faire. Comment la tuer ? La rage est toujours là au fond de mon labyrinthe. J’ai juste construit un dédale de couloirs et d’impasses autour d’elle. Pour lui rendre longue et ardue la sortie au grand jour.


C’est arrivé, bien entendu, sporadiquement. La rage s’emparait de moi : j’étais son corps, trop étroit pour elle. Son râle feulait dans mes poumons, tout se tordait dans mon ventre, mes tempes allaient exploser.

Plus tard, j’étais ses mots, s’échappant seuls ; je les entendais persifler, acides, assassins, glacials… Dans une logorrhée verbale qui savait d’instinct frapper juste au cœur de la plus grande douleur de l’autre, celle qu’il avait lui-même oubliée.

Seuls mes yeux criaient leur appel muet pour qu’on la stoppe, et qu’elle réintègre son lieu secret ; quelque part au noir de mes entrailles ou… dans un interstice silencieux de mon cerveau.

L’eau, seule, anéantissait ses éclats. Oh, ce miracle de l’eau coulant sur ma tête !… reliant, réunissant dans son filet continu les mille atomes de moi explosés sous la voûte crânienne !


L’une de ces rares fois où la rage brisa ma vigilance, j’entendis :


— J’ai fait un monstre !

— Elle est caractérielle, rassurèrent-ils.


La grande Solitude me prit alors dans ses bras tandis que me regardait droit dans les yeux l’immense Injustice : victime à l’insu de tous, j’apparaissais bourreau.


L’Injustice avait des yeux très bleus, clairs comme l’eau – comme ceux de l’aïeul, à peine entrevus. C’était notre dernière (rare) visite dans cet asile aux proportions de monuments religieux – colossaux escaliers de pierre, voûtes hissées jusqu’au vertige.


Je suis montée sur ses genoux, il m’a serrée dans ses bras.

Il me disait « adieu », je l’ai senti. « Adieu » quand moi, je lui disais « bonjour » pour la troisième fois de ma vie.

C’était un vieil homme long – blancs cheveux, pupilles bleues perdues aux confins du passé. Ses yeux m’ont dit :


Écoute, car il faut que tu saches : je n’y suis pour rien, tout est injustice, je suis victime des hommes. Ils m’ont poussé à bout, ils me disent bourreau. Il y a des silences sur les guerres, et leur sang vous vole votre vie.


Alors nos pupilles se sont installées l’une dans l’autre. Ses yeux ont coulé leurs images dans mes yeux d’enfant, au bout du couloir vertigineux de l’asile.


Des images comme des photos découvertes au grenier, les photos sépia de mes aïeux :

La mère, éperdument seule. Le père, mobilisé dans les tranchées, puis gueule cassée, puis pendu dans sa grange.

Les images de sa jeunesse à lui, le fils, au bord de la mer – la grande Eau – quêtant la vie, la mort au train, fuyant la honte d’être resté, lui, jeune soutien de famille.

Les photos de cette année-là où la Camarde est sortie du labyrinthe des tranchées ; ce jour-là, c’est lui qui a découvert le père.


II – J’ai vu ses yeux, son dernier regard vivant


Père ! Je sors aveuglé de la grange. J’ai vu ses yeux, son dernier regard vivant. C’était comme une nuit où le brasier vrombit ! Mes jambes courent droit devant, elles sont aimantées par l’horizon où le cri s’en va. C’est que des mains de Titans serrent mes tempes entre elles et si je n’envoie pas un son hurlant pour faire contrepoids, mon crâne explose. J’arrive au bout de la terre, devant l’eau.


La falaise.

La mer étincelle.

Les vagues mugissent et l’écume crépite sa mousse.

Le sentier est perdu.

Il a suivi les pas de celui qui est parti dans la nuit.

Des mots passent tout seuls entre mes oreilles.

Mes pieds perdent les pédales.

Une pente dévale.


Père !

Le sel de la mer a plu sur tes cheveux.

Les sillons ont creusé tes joues.

La lumière blanche est comme la neige.

Elle fait silence sur Terre.

Ma peau se défroisse

Sous les souvenirs d’enfance.


Alors, je cours depuis la falaise jusque chez nous. Je cours pour sortir les photos des boîtes du grenier. L’œil d’un enfant se souvient au dedans de moi, il froisse le papier de soie qui recouvrait les images du souvenir.

Je suis encore enfant et j’enfile mes gants de communiant. Je prends la main tendue de la mère. Je veux suivre la mère pour retrouver le dernier regard vivant du père…

Elle vient ici devant le hublot sous les toits, pour le chercher à l’horizon où il a disparu soldat. Quand il reviendra longtemps après, ses yeux seront vides et froids.


Ces veines…

Le caillou blafard

et ses veines noires

Le caillou veiné

et son sang figé

Le caillou veiné où le sang est noir


C’est un caillou veiné de noir

Un caillou usé

qui garde en mémoire

le temps de son sang gai


Dans le grenier la lucarne fait chanter la lumière fatiguée. Elle guette les soldats depuis l’ouverture. Le travail des champs reste à faire.

Les cuisses blanches des femmes sont froides. Le temps est long. Les nuits sont sans amour. L’homme est loin, il est devenu étranger. Un jour il sera trop tard pour le reconnaître…


… Juste avant que je cesse de reconnaître mon père, tout à l’heure, son dernier feu dans l’œil s’était rallumé avec ses plus lointains souvenirs, du temps où il était vivant. C’est à ce moment-là que j’ai ouvert la porte et j’ai tout vu.


Il est resté ébahi devant la nuit où le brasier vrombit

Le sang coule, la chair est ouverte

La parole est enfuie devant l’horreur


Les bras sont tombés détachés de leurs épaules

Les arbres jouent aux allumettes

avec les déchirements de leurs fibres explosées

Entrons dans la foule haletante aux visages torturés


Nos rêves se laissent brûler dans le bûcher de guerre

Se laissent voler par le temps vif

Les bras restent pendants tandis que la voix lugubre

accompagne le mourant de son chant funèbre


À douze, Jacques a dit Silence !


Midi vient de sonner à la pendule au bas de la ferme.

Alors, je quitte la maison et je marche, interminablement je marche, sans destination. Je porte tout le silence de mon père en héritage.

Ce qui n’a pas de mots réveille la fureur. Et la fureur doit s’épuiser avant de devenir dangereuse. Je l’épuise sur les sentiers – sur les chantiers – sur les fermières – sur les comptoirs ; je n’en finis plus d’en boire la lie au fond de tous les verres.


III – Mes yeux voient tout rouge


J’ai eu le béguin pour la cadette d’un riche exploitant en fleurs, et le père ne voulait pas de moi, et elle était très amoureuse. Je lui ai fait un enfant, elle s’est sauvée avec moi. Enfin au calme ! Nous sommes chez nous.

J’attends un fils. Ça s’arrose tous les jours ! Ce sera un homme ! Comme moi… un homme… comme mon père ! Et je bois, pour endormir la fureur qui se réveille avec la peur.


Après le plongeon

On a cru à la noyade

On émerge

On va se reposer sous l’arbre


On siroterait bien un thé

Un bébé grandit dans le ventre

Quand sa vie s’arrêtera-t-elle ?

Est-ce qu’elle s’arrêtera ?

S’il meurt, est-ce que ce sera pour longtemps ?

Conversera-t-il avec le diable ou avec Dieu ?


La vie courante se résume à décider de prendre ou pas son parapluie


Les nuits d’été il ne pleut pas : le ciel s’écrase

Le temps s’étire dans l’ombre

La souffrance et l’amour ne peuvent se séparer

Les vagues rongent la falaise


La musique de l’âme s’effondre avec l’usure des pierres


Depuis, comme à la fin du tumulte des flonflons

la lassitude répand sa poudre entre les invités,

la vérité circule malgré soi

Le secret de la pendule, lui, ne sera jamais révélé


puisqu’il faut couper l’arbre pour savoir l’âge de l’arbre.


C’est la fureur qui m’a épuisé, finalement. Elle m’a bien eu de ses hurlements, ses poings, et mes yeux voient tout rouge. Je suis sa bête esclave, le silence de ses horreurs m’explose dans les veines.

Il paraît que j’ai laissé quelqu’un pour mort l’autre soir, dans le parc, en rentrant du bar. Je le reverrai demain devant le zinc, je parie ! La nuit d’avant, c’était moi qu’on laissait pour mort.

Et puis je m’en tape ! Je tape ma femme qui me rappelle que je dois avoir quelque part une vie, une mémoire, et moi, je ne veux plus de mémoire, je ne veux plus de photos.


Retournons les photos dans leur boîte

Rangeons la poussière

et laissons-nous aller à l’ivresse,

au délié des langues qui avouent

sans plus de honte le désir, la douleur du manque

À voix basse le murmure

se confond avec la vérité du voisin.


Un jour, ils ont enfin compris. Que je ne peux plus rien. Alors ils m’ont pris le reste de ma vie, mon fils, ma fille qui marche à peine et je suis là, dans cet asile.


Me laisser engloutir par le chapelet des heures ordinaires

Les laisser me recouvrir l’une après l’autre

et disparaître à jamais sous leur drap gris

Laisser les autres affronter les tempêtes au cours de leur pêche

Cesser d’invoquer. Cesser d’entretenir le feu

d’espérer sur la flamme, de réveiller l’âme


Rejoindre le brouillard

M’y abîmer

et qu’il m’emporte avec lui dans ses mille perles d’eau

pour que plus jamais on ne me trouve

plus jamais on ne me cherche

Dispersé en gouttes légères entre les branches des sapins noirs


Ma fille est revenue avec ses deux bébés-filles, l’autre fois.

Il y en a une qui a le cœur trop poreux pour un œil si vif. Elle est mal partie, je connais la chanson ! Il faut que je la prévienne : il y a des silences sur les guerres, et leur sang vous vole votre vie.

Il s’en passe une autre à la place, et rien n’est de votre faute et vous n’y pouvez rien. Il faut que je lui montre ce qui l’attend, la petiote, si elle ne prend pas très vite son parapluie !


IV – Incantation


La vigne dégouline ses rouges dans le vin qui se vide au fond de ma gorge. Là, la chaleur revient doucement tandis que l’arbre à thé me berce.

Je suis l’enfant gardienne du secret des fous, comme l’aïeul fut l’enfant gardien du secret des guerres.

Côte à côte nous sommes devant vous qui êtes assez fous pour ordonner notre monde – grands horlogers d’ici-bas, éminences obscures ou vautours assoiffés :


Au loin le cyprès de sa haute flamme noire

sur fond du ciel dont le mauve alanguit.


C’est nostalgie.

C’est douceur du soir sur les croix du cimetière.

Et la panse s’émeut des mourants à la Terre,

s’émeut au berceau de la nuit,

buvant à la mort qui en nous chemine

de sa petite vie de peurs

et blessures pleurardes.


À l’âme qui regarde je dis encore Courage !

Courage d’ouvrir encore ton œil

vers le cœur qui sait

tout ce qui arrose l’eau ou nourrit les rêves.


On naît de loin, d’avoir perdu mémoire

et on enferme aussi sous les pores son âme.

On y met les nuages,

l’air de notre temps.

On les serre et les compresse,

les nuages de nos volcans.

Et nos feux d’artifice pleurent leurs scintillantes larmes.


Mais nous, dessous,

sans parapluie qui tienne,

serons-nous assourdis des gerbes de feu ?


La marche exige des pauses

pour faire que les pieds respirent

et s’ensommeillent nos rêves,

et se calme le cœur qui tambourine


Pax ho-mi-ni-bus

Pax ho-mi-ni-bus


Pax ho-mi-ni-bus

Pax ho-mi-ni-bus




(*) « aliénation » dans le Larousse : (1) Transmission volontaire ou légale à autrui de la propriété d’un bien ou d’un droit. (2) État de quelqu’un qui est aliéné, qui a perdu son libre arbitre. (3) Situation de quelqu’un qui est dépossédé de ce qui constitue son être essentiel, sa raison d’être, de vivre.

Les trois définitions sont valables ici.


__________________________________________

Ce texte a été publié avec un mot protégé par PTS.



 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   socque   
29/4/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
C'est superbe, pour moi. Chapeau très bas. L'écriture simple, ample et magnifique, à la pointe aiguë de l'expression, dessine par touches, peu à peu, l'histoire qui broie ses enfants. J'aurais pu dire que ce qui me parlait surtout c'était l'absence de coupables, mais à la fin on en trouve quand même, avec la dénonciation des "grands horlogers d’ici-bas"... et je trouve que là, votre message perd de sa force, de son universalité, cède à la colère impalpable et étouffante que vous décrivez si bien. Car les "grands" aussi, ne sont-ils pas les victimes de leur histoire ?
Du reste, à mes yeux, le poème de la fin est nettement en-dessous de tout le reste, penche vers le convenu "ah là là ma bonne dame, la guerre quel malheur". En fait, j'en trouve inutile toute la partie
"C’est nostalgie.(...) gerbes de feu ?"
Le reste, à lui seul, ferait pour moi une conclusion mystérieuse et percutante et exprimerait souterrainement la même chose... mon avis, bien sûr, rien de plus rien de moins.

Mais l'ensemble du texte est pour moi superbe, très dense, riche, bien construit, sur un sujet qui à la base ne me passionne pas mais que vous avez su me rendre indispensable. Grand bravo.

   wancyrs   
19/5/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'entends ici exposés les cris d'une enfant victime d'un patrimoine généalogique dont elle ne sait qu'en faire ; et quel patrimoine ! violence, rage, cruauté, qui la transforment en un bourreau à son insu. Je vois le procédé de transmission, de pupilles à pupilles, yeux dans les yeux, un peu comme un mystique choral qui est insinué subrepticement dans la pensée. Alors l'enfant se met à vivre les choses, à les voir comme si elle avait été actrice des scènes. Ensuite elle se met à boire pour tempérer ses fureurs, à marcher, à faire de l'exercice physique.

Sur le plan visuel le texte peut être scindé en deux : le gras qui est la pensée de la narratrice ? et le caractère simple qui est la narration. J'ai remarqué qu'à un moment la narratrice devient narrateur, serait-ce parce qu'à ce moment elle se confond à l'action ? Ou bien elle est dans l'action ?

J'aime beaucoup la poésie des passages en gras, il y a de belles trouvailles :

Les bras sont tombés détachés de leurs épaules

Les arbres jouent aux allumettes

avec les déchirements de leurs fibres explosées

Entrons dans la foule haletante aux visages torturés


J'aime aussi :

La rage est toujours là au fond de mon labyrinthe. J’ai juste construit un dédale de couloirs et d’impasses autour d’elle. Pour lui rendre longue et ardue la sortie au grand jour.


Au final c'est un travail de titan qu'on ne peut que saluer, et malgré sa longueur, le texte se lit aisément. Je ne peut pas prétendre avoir tout compris, mais l'ensemble est assez séduisant.

   Marite   
31/5/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Admirablement écrit ! j'éprouve le besoin de relire ce texte que je ressens comme une "confession" de l'intime ... Il m'apparaît comme du vécu à travers les générations et non comme de l'imaginaire.

   matcauth   
31/5/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

une belle écriture, beaucoup de travail. Mais le fond ne m'a pas du tout parlé. Beaucoup d'abus de grands mots afin de tenter de donner de la valeur à ce que fut l'horreur de la guerre. Pour moi, ce n'est pas dans les belles tournures qu'on peut exprimer la force de ces choses, je préfère lire un vécu, une histoire, et que ce soit de l'intérieur, que cela vienne d'un témoignage. C'est pourquoi je ne trouve ici que la beauté des mots, purement technique.
De plus, je ne perçois pas de scène, de contexte précisément établi, je ne sais pas qui s'exprime, quel passé il y a derrière les personnages. Je ne vois que de la poudre aux yeux.

   brabant   
31/5/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour MissNode,


Un "poilu" dites-vous, ceci nous renvoie donc à la guerre de 14-18 et aux trois générations qui évoquent ce poilu donc celle qui était adulte vers + ou - 1943, puis + ou - 1968 et enfin + ou - 1993, soit celle de l'après-guerre et des Trente Glorieuses, puis celle de Mai 68 et enfin celle de la France en crise, déjà.

Cette "der des der" qui ne fut pas la dernière, symbolique de l'horreur de la guerre, chapeautant le tout et concluant. D'où sans doute le titre : "Hors siècle" dont l'apothéose serait "Incantation", ma partie préférée (encore que j'aime beaucoup aussi la première) parce qu'elle fait la synthèse et se veut universelle.

Le "poilu" serait donc l'arrière-grand-père et l'ancêtre.


I. "L'Injustice avait des yeux très bleus" : C'est la grand-mère enfant qui évoque son poilu de père, "gueule cassée" qui se pend pour échapper enfin à sa guerre.

II. "J'ai vu ses yeux, son dernier regard vivant" : C'est l'adulte de 68 qui parle. Pourquoi a-t-il le regard tourné vers l'arrière alors que le monde bascule et qu'on laisse derrière soi l'Ancien Monde ? Le poids des guerres a dû être très lourd dans sa famille, qui l'empêche d'avancer. Il y aurait ici une fixation morbide, une complaisance malsaine ? Pourquoi ne tourne-t-on pas la page ?

III. "Mes yeux voient rouge" : C'est l'adulte d'aujourd'hui qui parle, celui d'un monde en crise où il n'a pas sa place puisqu'il commet une mésalliance en volant la fille d'un riche marchand. Pourquoi porte-t-il la malédiction de la guerre puisqu'il n'y a plus de guerre ? Il y a cette boîte au grenier et il y a ce passage : "Il faut que je la prévienne : il y a des silences sur les guerres, et leur sang vous vole votre vie.", et il y a la symbolique du parapluie. Pourquoi cette paranoïa puisque cela fait un demi-siècle que la France n'a plus connu la guerre ? Les guerres aujourd'hui, on s'est arrangé pour qu'elles se fassent ailleurs.


Ce texte, admirable, m'a fait enrager par son manque de repères. J'y sens une grande force poétique brute. Il me dit : Je ne suis pas d'analyse mais de sentiment, alors essuie - si tu le peux - ta joue brûlante où reste la marque de la grande claque que tu viens de prendre ou je t'en mets une autre.
OK MissNode, je cesse de faire le zouave :)
Euh... Bravo quand même !


N B : Repasserez bien quand même pour expliquer un peu hein... siyouplaît. Lol ;)

   Acratopege   
31/5/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Là je suis soufflé par la forme éclatée de votre texte, comme un obus d'où surgiraient des souvenirs, des élans lyriques, des poèmes... Difficile de se repérer, même en relisant, dans ce labyrinthe, cette débauche de mots, grands et petits, cette confusion des personnes et des générations. Comme dans "La nébuleuse de l'insomnie" de Lobo Antunes, que je viens de terminer, hasard, le narrateur se transforme en narratrice, on ne sait plus qui parle à qui, l'ensemble formant un tableau baroque superbe à mon goût. Bravo.

   Iktomi   
31/5/2013
Que d'artifices et que de prétention.

Qu'il est facile de jeter de la poudre aux yeux en usant savamment d'une sophistication et d'une pose éthérée dans l'écriture.

Quand on s'embarque dans l'écriture elliptique, il faut être muni de plus de provisions que vous n'en aviez visiblement. Quel dommage.

Et puis je ne voudrais pas être blessant, mais avec "logorrhée verbale" on flirte de façon torride avec le pléonasme.

Pauvres ancêtres, ils méritaient mieux que ça.

   Jano   
31/5/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Je suis davantage séduit par la structure insolite de ce texte que par son contenu. La mémoire des combattants qui poursuit les générations suivantes est quelque chose d'assez rebattu et la "rage" que vous mettez en avant me semble moindre que la peur d'un recommencement. Les guerres passées nous angoissent plus qu'elles ne provoquent de la colère, à mon avis.

Le style est recherché, avec des accents dramatiques qui donnent une dimension poignante au récit. L'articulation des chapitres est une réussite, chacun se répondant sur différents modes d'expression pour élargir le message.

Au final, un thème plutôt commun mais fort bien traité.

   Lariviere   
1/6/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Pfffou !... Effectivement, je ne vois pas ce que je peux rajouter... A part un grand bravo !... Il y a bien longtemps que je n'avais pas lu un texte aussi puissant sur oniris. Franchement, je n'ai rien de plus à dire...

MissNode, ton texte est superbement écrit. L'écriture est de grande qualité, aussi bien dans sa partie prose que dans sa partie versifiée, ce qui n'est pas commun... mais surtout ton récit est extrêmement bouleversant... Il n'y a aucun manichéisme, dans ces différents regards qui se coupent et se recoupent dans une même et cruelle (et si banale) destinée familiale, juste de la profondeur et de l'émotion, beaucoup d'émotions... Ca fonctionne au maximum, pour moi !...

Encore toutes mes félicitations et oui, chapeau bas !

   MissNode   
31/5/2013
Ce "laboniris" est présenté, conformément à la charte onirienne, dans le sujet suivant http://www.oniris.be/forum/presentation-du-labo-hors-siecle-t17079s0.html#forumpost226633
Avec mes excuses pour ce léger différé.

   Ludi   
1/6/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour MissNode,

C’est bien vous qui écrivez comme ça ? Vous n’êtes pas en train de nous rouler dans la farine ? Qu’est-ce-que vous faites encore parmi nous ? A qui on donne la cinquième plume, ici ?

Il y a tellement de choses à dire que je vous livre tout ça dans un grand désordre : je n’ai pas la tête à classer, ce matin.

Je ne vois pas l’intérêt de séparer par une police en italique, les faits des sensations, comme vous l’expliquez dans votre premier commentaire. Votre narration est très classique (je mets de côté la partie en vers), les mots ont une force assez incroyable (facile d’être inspirée quand on vit en face d’un coucher de soleil ! :)), les faits et les sensations se mêlent d’une façon logique, le passé et le présent aussi. Pas utile à mon avis d’user d’artifices pour prévenir le lecteur, d’autant que ce changement de police vient plutôt rompre la passerelle que vous voulez établir entre les générations.

Dans la 1ère partie, je trouve très étonnante, cette imprécation contre soi-même :
« Qu’elle soit démasquée, cette hargne contenue dans mes veines,
et me fasse condamner à jamais du monde des humains. »
de la part d’une petite fille.

Dans la 2e partie (celle où le grand-père de la petite fille est le narrateur, je ne comprends pas le vers : « Il a suivi les pas de celui qui est parti dans la nuit »,
où il parle semble-t-il de son propre père. De qui donc son père, « mobilisé dans les tranchées, puis gueule cassée, puis pendu dans sa grange » a-t-il suivi les pas ? Y a-t-il déjà eu un drame semblable dans la famille ?
La 2e partie est à la fois terrifiante et d’une intense émotion. Vous êtes probablement allée puiser là dans des ressources insoupçonnées.

Votre prose est tellement belle que j’en viens à regretter que certains passages soient en vers. Par exemple :

- « Je me souviens de ma force d’enfant…Je l’entendais grincer dans ma gorge. »
- « Me laisser engloutir par le chapelet des heures ordinaires…Dispersé en gouttes légères entre les branches des sapins noirs »

La prose ici me semble beaucoup plus puissante que la versification. D’ailleurs, j’ai refait une lecture (avec tellement de plaisir) toute en prose, et à part quelques passages difficilement transposables, j’ai trouvé plus de force évocatrice au texte. La poésie joue ici le rôle d’un vernis qui apprête un peu le réalisme désespéré du récit. Je m’en passerais volontiers, sans en être totalement sûr non plus.
Je m’arrête parce qu’il faut bien s’arrêter (et que je suis bénévole :))
Une dernière question : rien sur le père (ou plutôt la mère) de la petite fille ?

Cordialement
Ludi

   costic   
1/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un texte évocateur et soigné. On remonte le temps en tenant le fil d’émotions profondes brutes et puissantes. Ce fil nous fait plonger dans les entrailles d’un passé trouble. L’ensemble dégage une sensualité à fleur de peau on reste toujours proche des éléments, eux même liés aux sens puis aux émotions (l’eau/ la colère)
Dans :
« Elle est caractérielle, rassurèrent-ils » (j’adore ce « rassurer » comme si une « espèce » de maladie pouvait rassurer.
« cet asile aux proportions de monuments religieux – colossaux escaliers de pierre, voûtes hissées jusqu’au vertige. » (j’aime beaucoup ces quelques lignes pour l’évocation du lieu)
J’aime tout particulièrement aussi le rythme de cette phrase : « Le père, mobilisé dans les tranchées, puis gueule cassée, puis pendu dans sa grange. »
L’alternance des parties poétiques et plus narratives nous conduit par palier à plonger dans un passé de plus en plus douloureux.
L’hérédité cerne sauvagement ses victimes…
Émotionnant, troublant, sensible.

   Anonyme   
2/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour MissNode

Oui, effectivement, c'est très bien écrit, sans doute durement travaillé, c'est léché, peaufiné, ça glisse bien, de belles expressions, et tout et tout, c'est un très bel exercice, mais où elle est cette violence ?
Ca a plombé des générations, ça a suivi les membres de la famille à la trace, ça a fait mal, ça a été douloureux, mais c'est où tout ça ?
Oui c'est un beau texte, mais au niveau émotion, ressenti, je suis passé au travers.

   Anonyme   
3/6/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Quel testament! Il y a trop de mots pour que je puisse trouver les miens.
Il en fallait autant pour exprimer tout ce ressenti. Personnellement, je trouve ce texte tellement chargé ... de colère et d'émotions, tellement "à fleur".
J'adore le mélanges des styles et des formes.
Ce n'est qu'une première lecture mais je dis déjà bravo! Puisse la petite fille continuer à exprimer sa colère de si belle manière!

   Palimpseste   
11/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je ne sais pas trop quoi dire, sinon que la forme et le fond émeuvent profondément.

D'ordinaire, les nouvelles hachées par les chapitrages et mélangeant différentes formes m'ennuient, mais là, c'est excellent !

Merci ! merci pour un magnifique moment de lecture !

   David   
27/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Missnode,

C'est une étrange trilogie, une triple histoire liée à l'atmosphère assez pesante. Au départ il y a une femme à l'écart d'une réunion de famille, un homme interné dans un asile - un meurtrier ? - Qui semble avoir des liens avec le premier personnage. La fille s'adresse au père et le père à la fille suivant les sections, et je crois que la généalogie remonte un peu plus loin, vers un vétéran de la grande guerre, un survivant meurtri par ses blessures. Ce n'est pas très long mais assez difficile à résumer, mais ça virent sans doute de ce qui fait un des intérêts du texte, sa narration en miroir où quelque chose semble parler à travers plusieurs personnages liés entre eux. Il y a des récurrences de certains passages, "la vigne dégouline... ", de certains objets, parapluie, photos, qui donnent un caractère spécial à l'ensemble.

   Anonyme   
1/8/2013
Bonjour Missnode,
Je viens d'achever la lecture et je me sens d'un côté complètement vidée par l'émotion qui m'a submergée et de l'autre côté emplie d'une sensation agréable d'avoir lu un texte exceptionnel : sa forme, l'intégration des poèmes, la narration, les détails... Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur la forme de ce texte. je ne rajoute rien de plus. Merci de m'avoir flanqué une belle gifle !

   Anonyme   
18/4/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Votre nouvelle est un poème, je ne trouve pas de défauts, il y a de l'âme, des non-dits, la douleur.

Des êtres dont l'émotion me tend les bras, épidermique.

"Pax ho-mi-ni-bus", je n'ai pas compris, je l'ai lu comme un refrain.

Que de belles phrases puissantes qui pleuvent sous mes yeux.

   Uranie76   
18/7/2014
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Tableaux mouvants, peinture organique vivante, de l'ocre au bleu, une palette de nuances, du vocable qui fuse à tire-larigot qui lèse un peu le sens par moment et parfois, rarement j'ai perdu ce fil là, mais au-delà du sens, on est charriés, emportés par ce tourbillon, les mots s'entrechoquent ici, s'emboîtent là bas selon les figures, il y'a des rouages même qui broient l'émotion, des images qui se compénètrent, Et on ne peut que lire, on ne peut qu'assister impuissants à cette levée d'émoi, depuis des recoins reculés de notre inconscient.
Peu importe le flacon pour peu qu'on aie l'ivresse. Et ivre, c'est ainsi que je me sens en cet instant.

   Vincente   
14/5/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Quel texte poignant ! Très vite, on sort du regard critique et l'émotion s'impose. Je suis passé en quelques phrases de l'étranger découvrant une scène à l'ami qui écoute une confidence, puis j'en suis devenu "l'acteur" tant ma sympathie première s'est faite empathie profonde. Je ne sais par quelle magie le déroulement du propos m'est advenu découlement de mes sentiments. A tel point que je me suis dis que j'étais heureux que le narrateur ait pu être heureux de trouver un vecteur pour se confier, ayant ainsi oreilles à son écoute, qu'il ait pu me trouver, moi lecteur !
Alors, pour imaginer la cause de mon dédoublement, il me vient quelques compréhensions qui ne se voudraient pas le dévoilement de quelque magie. Je vois un sujet fort, bien sûr, autour de ce passé douloureux, je vois la manière de le dessiner dans un cadre poétique inspiré de quelques très belles expressions, "Et je gardais le silence, de peur que la rage empoisonne mon souffle" ou "tandis que me regardait droit dans les yeux l'immense Injustice : victime à l'insu de tous, j'apparaissais bourreau" (superbe !) et encore "Ses yeux ont coulé leurs images dans mes yeux d'enfant" etc.. et puis "On naît de loin, d'avoir perdu mémoire et on enferme aussi sous les pores son âme." Je vois que la brisure dévastatrice entre ce guerrier, ayant offert corps et âme à l'idéal commun, et ses enfants, ne peut manquer de nous toucher par son geste d'amour envahi de douleurs.
Mais il y a une dernière sensation qui ne peut manquer d'être évoquée. L'écriture générale, malgré la grâce omniprésente dans le fond et la forme, est entachée de légers cahots dans sa fluidité, appuyés par les enchaînements de changements de lieux et d'époque, un peu déstabilisants. J'imagine qu'ils sourdent à l'insu de l'auteur, je les vois comme des résurgences, rémanences, des cahots de la vie de ces "gueules cassées", bousculées de leurs erratiques turbulences. L'enfant étant également "gueule cassée" par descendance, se trouve englué dans ce fondement glaiseux qui le marque de ses stigmates nombreux, au point que l'on en rencontre dans ses évocations émouvantes.
Je salue votre talent tellement expressif au service de ces "innocents", dont vous faites peut-être partie ?...

   Anthyme   
9/8/2016
Dire que j’ai lu serait mentir, mais c’est avec obstination que j’ai tenté, par le milieu, la fin, retour au début, puis par dépit en diagonale … Rien à faire.

Trop rustre, trop primaire, ou simplement pas assez « littéraire » pour apprécier.

C’est terriblement frustrant d’une fois de plus me découvrir semblable à un gros primaire carpatique qu’on placerait devant l’assiette étoilée d’un restaurant couru.

Que voulez-vous, lorsque le goût s’est forgé devant du Bortsch où la cuillère tient debout toute seule ; un petit machin rose qui caracole sur une feuille de laitue, même chevauché par une noix de caviar et flambé au cognac ; ça restera toujours un radis.

L’ignorance crasse devant se faire discrète, je me contente de commenter sans donner d’appréciation …

… … … …

Oh, je vous entends !
« Qu’avait-il donc à la ramener ? »

Beennnnn … Je m’explique :

Je viens de passer 10 minutes à chercher ce que ça veut dire « …/… un mot protégé par PTS », ce qui a fait déborder mon vase à frustrations.

Fallait que je me défoule !

   Cathycathycat   
19/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Superbe ! Beaucoup aimé le sujet et l'écriture.
Et si vous pouviez agir sur ces mémoires et cette rage en allant dans votre inconscient pour deprogrammer ce qui ne vous appartient pas ?
Déformation professionnelle!
Merci pour ce magnifique partage.


Oniris Copyright © 2007-2017