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Sentimental/Romanesque
misumena : Baiser, n.m., v.tr.
 Publié le 01/09/09  -  35 commentaires  -  39888 caractères  -  1367 lectures    Autres textes du même auteur

Mylène vend des jupes et des jupons, et des gilets de dentelle. Elle s'ennuie ferme.


Baiser, n.m., v.tr.


Encore une qu'il va falloir virer. J'y ai pris goût, d'autant que c'est, pour moi, d'une facilité déconcertante. Mes amis commerçants et chefs d'entreprise ne cessent de se plaindre, les pauvres chéris : on ne trouve plus d'employés efficaces, ils ne pensent qu'aux trente-cinq heures, aux RTT, aux congés maternité, que sais-je encore de tous ces avantages qu'ils réclament à corps et à cris comme un dû inaliénable, et avec tout cela, qu'on leur prodigue avec tant de libéralité dans la crainte des inspecteurs de tous bords, ils sont fainéants, incompétents, arrogants, quand ils ne sont pas voleurs. Et une fois qu'ils ont leur CDI, pour les licencier, c'est la croix et la bannière. Telle est leur lamentable antienne. Ça me consterne, vraiment. J'ai la chance d'avoir une employée modèle : Bénédicte, vingt-cinq ans de maison. Vieille fille indécrottable, silhouette impeccable, ce qui est la moindre des choses dans ma boutique, politesse fin de siècle, le dix-neuvième s'entend, attentive, précise, exacte, une perle. Je n'en dirais pas autant de toutes les créatures interchangeables qui se sont succédé au magasin. Toujours charmantes, au début, cela va de soi lorsqu'on veut avoir une chance de décrocher un emploi. Des femmes, jeunes, ou moins jeunes, cela dépendait. Toutes m'ont déçue ; j'ai dû m'en séparer, soit très vite, soit un peu plus tard. En principe, plus elles ont de l'ancienneté, plus c'est difficile. Pas pour moi. J'ai un truc.


Au début, j'ai eu quelques soucis. Un passage devant les prud'hommes m'a suffi. J'avais sorti une insolente ; j'ai payé (fort cher) mon emportement. J'ai juré de ne plus avoir à rendre des comptes sonnants et trébuchants : je suis maîtresse sous mon toit et entends le rester. Lorsque j'ai fait mettre en place le système de surveillance vidéo, j'ai donc demandé l'installation d'une caméra supplémentaire, insoupçonnable au point que même Bénédicte en ignore l'existence. Elle est reliée à un moniteur installé dans mon bureau, à l'étage. Je goûte donc de manière solitaire le plaisir que me font un jour ou l'autre, immanquablement, mes employées... Car ça ne rate jamais. Jamais. Jamais je n'ai eu besoin de les pousser à la faute, ou de les faire surveiller par Bénédicte (une perle, vraiment), ou observer par une cliente complice, non, j'attends simplement, je les observe via l'écran, et bien sûr, j'enregistre. Toutes ; elles finissent toutes par se servir dans la caisse. La caméra est bien positionnée : j'ai la caisse, j'ai le visage, j'ai les mains, et j'attends. C'est un peu comme une déclaration d'amour, on sait qu'elle va arriver, on ignore quand, mais l'attente est déjà une forme de jouissance. Je les encourage mentalement : tu as vu ce beau billet ? Vas-y... Parfois, elles se servent en nature. Et la soie de ce soutien-gorge, la légèreté de ce caraco qui tient en boule au creux de la main, cette culotte glissée dans ton sac à main, ces choses fragiles et précieuses que des clients seront censés avoir dérobées, cela va si vite, c'est si difficile de l'empêcher... Voleuses, menteuses, prises sur le fait, enregistrées, jamais elles ne me déçoivent, il suffit d'être patient. Jamais aucune n'a eu le culot de protester. Je leur laisse, magnanime, le fruit de leur larcin, et elles démissionnent. Je passe à la suivante. J'avoue qu'avec les années, recruter est devenu pour moi une gourmandise. Je signe le contrat en me demandant combien de temps la petite va durer, avec parfois un doute qui passe comme un frisson : et si celle-ci était honnête ? Mais non, aucune ne me déçoit jamais.


À avouer le plaisir que j'ai à attendre de mes salariées le faux pas qui les enverra sur-le-champ pointer piteusement à l'ANPE, je pourrais sans doute être taxée de sadisme. C'est méconnaître les difficultés de notre métier, les charges qui nous écrasent, les fournisseurs incapables et les créanciers implacables, les clients mécontents par principe, la crainte du dépôt de bilan, tous désagréments qui font paraître bien dérisoires mes petites victoires contre des employées qui deviennent par la force des choses des adversaires. Traite-t-on de sadique le chirurgien qui ampute et se réjouit de son geste, exécuté dans les règles de l'art, geste salvateur qui plus est ? C'est également mal me connaître. J'avoue n'avoir jamais dirigé mes penchants sadiques que contre les hommes, qui, eux non plus, ne m'ont jamais déçue dans leur rôle de victimes.


J'ai commis autrefois la sottise de me marier. C'était un gentil garçon, de bonne et ancienne famille locale, légèrement consanguine, assez du moins pour dissimuler quelques tantes douteuses et cousins lippus. Quant à Albert, il était, Dieu merci, stérile. Dire que nous avons été malheureux serait grandement exagéré ; l'inverse le serait tout autant. Nous avons fait ce qui nous a plu, au début tout du moins. J'ai créé le magasin en toute tranquillité, n'ayant de bouche à nourrir que celles, peu exigeantes, de mes chiens successifs. L'absence d'enfant s'est mise, tardivement, à peser à Albert. Elle n'a vraiment gêné que lui. J'ai eu la chance d'être mise hors de cause après le diagnostic, ce qui m'a permis d'exercer mes reproches (réguliers, quoique totalement hypocrites) sur mon pitoyable époux que sa stérilité désolait au point de le plonger plusieurs fois dans la dépression. La dernière en date a correspondu avec un plan social drastique mis en place dans son entreprise. Les jeunes cadres présentent mieux et coûtent moins cher. Et eux se rasent et sentent bon. Albert se laissait aller, sur la cinquantaine… Mais qu'espérait-il ? Que je lui donne miraculeusement un fils, avec ma ménopause et sa semence morte ? Je le lui ai dit. Et je lui disais, aussi, quand je le trouvais avachi sur le sofa, imbibé de télévision, puant le mâle crasseux, qu'il lui aurait fallu une maîtresse pour lui redonner goût à la vie, mais que dans son état, en eût-il eu envie, c'eût été peine perdue. Je commençais à éprouver du dégoût envers lui, après trente années de vie commune bien rangée, bien calme, bien gentille, après trente fois trois cent soixante-cinq nuits communes, couchés côte à côte sur le dos comme des gisants, dans nos pyjamas et nos draps propres, avec nos ébats du dimanche, sans excès, sans éclats, satisfaisants cependant, des ébats bourgeois d'après soixante-huit ; au déclin de cette vie bien sage, globalement, mon mari m'écœurait, incrusté là, sur le canapé. J'ai voulu le faire souffrir. Ou le ranimer. Ou les deux, peut-être. Seuls les êtres conscients souffrent réellement. Il fallait l'un et l'autre. J'ai pris un amant.


Je faisais suffisamment dans la dentelle avec mon métier, dont c'est le fond de commerce ; j'ai donc choisi le premier venu. Je venais de congédier ma sixième vendeuse ; cela avait pour effet de me contraindre à passer plus de temps dans la boutique, Bénédicte en faisant déjà bien assez en sus de ses trente-neuf heures. J'étais seule. Il est entré, bel homme, en costume-cravate, sentant le savon, la mousse à raser, le déodorant, le parfum, le cirage, oui, vraiment, cet homme sentait le neuf, le propre, le frais du matin. Un mélange un peu écœurant, mais capiteux. Il m'a expliqué vouloir faire un cadeau. Un cadeau chic, mais sexy. Il voulait une tenue mettant en valeur un corps mûr, mais joli toujours. Les mensurations de la dame ? Il n'en avait aucune idée. Les hommes sont comme ça. Prêts à vous parer de soies fabuleuses, mais trois tailles en dessous. Je lui ai demandé si la dame avait à peu près mon allure. Mon corps est encore beau. Il est fin et musclé. Le temps m'épargne, je fais facilement dix ans de moins que mon âge. Le monsieur m'a dit, oui, à peu près, c'est à peu près ça, et je lui ai montré des culottes, des boxers shorts, des soutiens-gorge, à ma taille, tout ce que j'avais de plus précieux pour emballer des chairs. Chaque fois, son regard allait du modèle à mon corps, comme s'il avait essayé de juger de l'effet de la coupe et de la couleur sur ma peau, à travers mes vêtements. Présentant un coordonné de satin perle, j'ai dit :


- Ce modèle est merveilleux à porter. Un rêve, d'une douceur extrême. Dès qu'on l'essaie, on ne peut plus s'en passer. Et il met vraiment les formes en valeur. D'ailleurs, tenez, je le porte aujourd'hui.


Il a répondu :


- Vraiment ? Et nous avons glissé dans la cabine d'essayage.


En trente ans de mariage, malgré la banalité désolante de nos rapports amoureux, Albert a su quelquefois me faire exulter. Je sais que je sais faire, bien qu'étant incapable d'analyser les facteurs déclenchants d'un tel déferlement. Quant à Albert, mon état d'hystérie dans ces instants n'avait pour effet que de le déconcerter, et, je pense, de le plonger dans un profond désarroi. Il n'aurait pas été plus consterné si je m'étais donnée en spectacle à une assemblée paroissiale. Il m'a même murmuré, un jour où, à mon grand étonnement, je me tordais de bonheur sous lui : " Voyons, Mylène...". Tel est Albert. J'attendais donc avec curiosité les réactions de mon corps sous les caresses d'un autre homme. Je fus très désappointée. Oh, cela n'avait rien de désagréable, mais ce fut comme si j'assistais en badaud à mon propre adultère. Le miroir de la cabine d'essayage me renvoyait un point de vue inédit, non dénué d'intérêt ; le monsieur s'appliquait, notre équilibre et le déploiement de force musculaire qu'imposait la station debout, légèrement en porte-à-faux, avec un appui de mes épaules sur le mur, était tout à fait honorable pour deux personnes de cinquante ans. Non, sincèrement, ce n'était pas mal, mais de là à éprouver autre chose qu'une détente heureuse, il y avait un pas, que je crus possible de franchir en renouvelant l'expérience de nombreuses autres fois...


Le monsieur revint régulièrement. Il avait manifestement repéré les horaires de Bénédicte. Il arrivait donc en son absence, attendait en inspectant la marchandise que d'éventuelles clientes aient quitté la boutique, puis je fermais la porte. Je commençais parfois par essayer pour lui les sous-vêtements qu'il choisissait. Parfois, nous nous précipitions dans l'arrière-boutique, et baisions sur les cartons. Baisions, baiser, j'aime bien ce mot, un mot bicéphale, qui évoque à la fois la chasteté et la débauche. À cinquante ans, la chasteté m'ennuie. Ça fait belle lurette que le prince charmant a pris du ventre et lorgne la chair fraîche, alors moi, je baise, franchement et honnêtement. Bruyamment, aussi, car pendant que nous faisions notre affaire, mon beau monsieur et moi, et que je ressentais, entre nous soit dit, autant de plaisir qu'à voir passer un autobus, je hurlais, n'ayant pas perdu de vue le fait que le canapé où végétait Albert se trouvait à l'étage, juste au-dessus de nous. J'en ai poussé, des cris et des gémissements longs comme une alerte au feu, et mon amant y allait de sa petite chanson, plus courte et rauque, encouragé qu'il était par mes manifestations vocales. Et il en était fier, l'imbécile, persuadé de m'envoyer au septième ciel à tous les coups, heureux comme un gamin qui fait exploser un pétard. Albert ne faisait aucun commentaire, à peine s'enfonçait-il plus dans les coussins et dans la crasse. Je commençais à me demander s'il ne devenait pas sourd. J'ai alors opté pour un perfectionnement de ma stratégie.


J'ai proposé à mon amant plus de confort, arguant que nos lombaires, avec leur demi-siècle passé, ne supporteraient peut-être pas longtemps nos acrobaties. Je me voyais mal, disais-je, l'extirper un jour de l'arrière-boutique plié en deux par un lumbago. Il a accepté. Nous sommes donc convenus d'un rendez-vous hebdomadaire, chaque fois dans un hôtel différent. Nous partagions la note, c'est-à-dire que je payais une fois sur deux, en femme libre, accomplie, et ayant digéré de longue date les principes du féminisme et de la parité. Lui payait en espèces. J'utilisais ma carte bleue. Il s'en était étonné, ayant relevé le manque de discrétion du procédé.


- Mon mari n'est pas un problème.


Le but était, évidemment, de laisser une trace de nos ébats. J'avais contraint Albert à se charger de la comptabilité de la boutique. S'il ne considérait pas comme essentiel de chercher un travail, qu'il participe au moins au bon fonctionnement de notre moyen de subsistance. Je savais être persuasive, et Albert s'était toujours distrait des chiffres. Comptes, épargne, bourse, étaient pour lui des passe-temps, au même titre que les mots croisés. Cher Albert. Toujours aussi négligé, toujours aussi éteint, mais assis à la table de la cuisine, chaussé de lunettes, le nez sur mes cahiers, mes bordereaux, mes chèques, mes relevés de carte bleue. Et toujours pas une remarque. Pourtant, les comptes étaient faits, méticuleusement. Albert épluchait tout, je le savais. Il avait forcément vu les en-têtes des mouchards de papier que j'abandonnais à sa perspicacité : hôtel de la gare, hôtel du nord, Mercure, Etap'hôtel, La Chaumière, La Soupière... Mais rien. Imaginer qu'il souffrait ne me suffisait pas, il me fallait des preuves tangibles. Je décidai de lui en donner de mon côté.


J'en vins à l'imiter : je cessai de me laver après mes ébats extra-conjugaux. L'effort me coûta ; je détestais la sensation des sucs s'écoulant hors de moi, s'infiltrant dans les fibres délicates de mes sous-vêtements, les imbibant de manière irrémédiable. Non seulement je gâchais de la marchandise, mais cela me rappelait de surcroît que je n'avais jusque-là pas jugé bon de me préserver contre des maladies insidieuses... L'idée passait comme un nuage, puis je m'en remettais à la chance. Je retournais donc vendre guêpières et corsets, et retrouvais Albert à l'heure de la fermeture. Je lui livrais alors mes vêtements froissés, parfois légèrement déchirés, et mon slip souillé, taché, roidi. Albert ne quittant presque plus l'appartement, je lui avais imposé les tâches ménagères. Laver à la main mes sous-vêtements délicats en faisait partie. Il s'exécutait.


Cela dura quelques semaines, puis un soir, après un cinq à sept particulièrement explosif, Albert me lança à la tête ma culotte de soie perle et ma jupe, salies et malodorantes. Puis il s'écroula dans le canapé, la tête entre les mains, en pleurant.


- Salope. Sale pute.


Il avait mis le temps.

Mais que croyait-il, ce loqueteux qui vivait à mes crochets, cette lavette qui ne m'avait fait jouir que par hasard, ce mâle stérile à la limite de l'impuissance ? Qu'avait-il pu espérer, une fois le peu d'amour-propre qui lui restait confit dans la malpropreté et l'ineptie des programmes télé ? Comment avait-il pu espérer de moi la fidélité, alors que lui-même s'abolissait dans la dépression ? Il ne restait rien de lui que la pestilence. La vérité, c'est que j'étais veuve depuis longtemps.

Il supporta mon discours, le petit laïus que j'avais si souvent imaginé, mais auquel j'avais laissé, dans l'exaltation du moment, la bride sur le cou. Improvisation sur un thème : le ton et les éléments s'enchaînaient, fluides, dans une totale aisance, pendant qu'Albert achevait de se dissoudre.


Je ne lui ai même pas laissé le soin de demander le divorce. Devant le juge, j'ai même proposé de verser à mon ex-mari une pension alimentaire. Petite humiliation supplémentaire, cerise sur le gâteau... Évidemment, il a refusé. Je n'ai plus entendu parler de lui qu'occasionnellement, jusqu'à sa mort. Il faut reconnaître à sa décharge qu'il avait réussi à reprendre une vie normale. Il s'était même remis en ménage, mon Albert, avec une femme beaucoup plus jeune que lui, et je dois avouer que j'en avais conçu un certain dépit... Puis, la jeune femme est tombée enceinte, et il s'est suicidé. Mes clientes informatrices, le gratin du ragot, l'aristocratie de la rumeur, n'en revinrent pas et me le firent savoir, puisque j'étais directement concernée par ce drame épouvantable.


- Vous rendez-vous compte ? Lui, qui désirait tant un enfant, il aurait dû être fou de joie. Au lieu de ça, il laisse cette malheureuse avec ce petit être...


Exit Albert. Après son départ, un peu lasse de mon amant parfumé dont les exigences sexuelles ne cessaient de croître, je le congédiai gentiment. Mon chiffre d'affaires s'en ressentit quelque peu, mais comme j'avais diminué les frais d'hôtel, la balance fut rapidement équilibrée. J'entrepris le recrutement d'une nouvelle vendeuse, qui s'avéra à mon grand désarroi rétive à la tentation, celle du tiroir-caisse en-tout-cas. J'allai jusqu'à laisser des appâts sur le sol des cabines ou de l'arrière-boutique, des billets de cent, deux cents francs que la sotte me restituait invariablement. Je désespérais, jusqu'à ce que je la surprenne forniquant sur les cartons avec mon ancien amant. Toutes, vous dis-je, elles finissent toutes par me donner l'occasion de les virer.


Et puis, l'envie revint d'avoir un homme. Non pas l'envie d'un homme, je savais trop ce que je pouvais attendre, ou plutôt ne pas attendre, de la relation physique avec un individu mâle, mais l'envie d'avoir un homme sous la main. Pour me défouler.


Il arriva comme par magie. Je ne pouvais espérer mieux.


Qu'il était mignon, mon petit Klaus, joli comme un goret, grassouillet, le poil presque blanc à force d'être blond, et la peau laiteuse, qui rosissait sur les joues duveteuses, la peau de ces gens du nord qui vous donnent à vingt ans l'impression d'être gavés de yaourt, d'avoir été sevrés la veille. Oui, il était vraiment mignon, une véritable sucrerie, un chou à la crème, une guimauve souple et malléable, et il ne parlait pas un mot de français. Ou presque. Au début, du moins.

Donc, il est entré dans la boutique et m'a tant bien que mal expliqué, dans un sabir anglo-franco-germanico-gestuel, qu'il désirait un article français pour sa petite amie. Lui connaissait les mensurations de la demoiselle : les Allemands sont précis. Il s'est mis à hésiter entre une peau de pêche mauve et une soie blanche, et je lui ai proposé d'apprécier la différence de visu, sur un modèle en chair et en os. Il n'a rien compris, je l'ai donc poussé dans la cabine. Le langage des corps est universel. Ce jour-là, j'étais si émoustillée par cette chair généreuse, jeune, musquée, moelleuse et par endroit exubérante, que j'ai failli monter au septième ciel. Mais le maladroit, par ailleurs visiblement ravi de l'expérience et de sa bonne fortune, était un rapide.


- Entschuldigen, entschuldigen...


Kein problem, mein liebchen... Je lui ai offert le coordonné blanc avant qu'il ne reparte, tout sourire et mal reculotté.


Les mois ont passé, et puis un jour, en octobre, Klaus est revenu. Il allait étudier à l'université pendant un an, puis passer l'année suivante en Angleterre. J'ai vaguement compris qu'il suivait une formation en économie, mais qu'il comptait surtout apprendre le français. Sa petite amie ? Restée au pays. Logeait-il en résidence universitaire ? Pour le moment, il n'avait pas de pied-à-terre. Qu'à cela ne tienne. Je lui ai loué une chambre. La mienne. Ou presque : officiellement, il résidait dans la chambre d'ami que nous avions aménagée, avec Albert, sur le palier, en face de notre appartement. Mais la plupart du temps, Klaus n'y faisait que travailler un peu, potasser vaguement ses cours, généralement quelques jours avant ses examens qu'il ratait avec une belle régularité. Il faut dire que lorsqu'il faisait mine de se retrancher dans ses meubles et d'adopter un mode de vie studieusement érémitique, je me faisais un plaisir de le tenter jusqu'à ce qu'il succombe. J'étais chatte, toute douceur et velours, langoureuse ; je grattais à sa porte.


- Klaus chéri ?


Les yeux lui sortaient de la tête. Mon petit Klaus, il n'avait pas connu grand-chose avant moi. Je lui en faisais, des niches, des caresses, des gâteries, et puis des bouderies quand il retournait en Allemagne, des crises de sanglots pendue à son cou, des baisers mordus, des léchouilles salées de larmes. À son retour, je me refusais, demandais s'il avait revu son amie, si elle appréciait tout ce que moi je lui enseignais, mon art consommé du cul, la meilleure façon de baiser, à la française. Je me payais d'une gifle ou deux, je lui faisais une scène homérique, et puis je m'offrais, brutalement, je me jetais sur lui, et je simulais jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, et qu'il revienne vers moi, implorant, les jours suivants. Alors je le snobais. En règle générale, je le battais froid quand il aurait pu se détendre, après ses contrôles, et le sollicitais en permanence pendant les périodes de révision. Il avait des résultats lamentables. Mais il faisait de gros progrès en français.


- On paise ?


Nous baisions.


Jusqu'au jour où Klaus a proclamé son intention de revenir chez moi après les grandes vacances, pour une autre année à l'université.


- Je croyais que tu devais aller en Angleterre.


Il devait, mais il ne s'en sentait pas la force. Il ne voulait pas me quitter. Je l'ai embrassé, mon petit Klaus, ich liebe dich, j'ai fait l'amoureuse, la passionnée, et la veille de son départ, seule avec lui dans la boutique, je lui ai dit, tu choisis ce que tu veux pour Ute, ce qu'il y a de plus beau, si tu veux, c'est elle ta vie, là-bas, ta future femme peut-être, je ne t'en veux pas, c'est normal, je suis tellement plus âgée que toi, je ne pourrai jamais t'offrir une famille et je sais combien c'est douloureux de ne pouvoir avoir d'enfants, mais je t'en prie, reviens, qu'est-ce qu'un an à consacrer à notre amour, ce sera si vite fini, vite envolé, une année d'attente fugace qu'elle oubliera, puisque tu seras un jour à elle et rien qu'à elle, comme je voudrais être elle, et autres sottises étourdissantes par leur nombre et mon élocution saccadée de baisers. Pendant qu'il palpait les dentelles exposées, je le caressais, mon vaillant Klaus, et toute la nuit qui a suivi nous avons arrosé son départ avec de la bonne semence germanique, fraîche et abondante.


Le lendemain, je lui ai remis les sous-vêtements qu'il avait choisis, joliment emballés. Il est parti en me laissant tout son barda dans la chambre d'ami. J'ai tout mis dans des sacs poubelles, et j'ai attendu.


Dans la semaine qui a suivi, j'ai reçu un appel téléphonique. Ça hurlait: "Salaupeu ! Salaupeu !" L'identification de mon interlocuteur ne faisait aucun doute. Me souvenant de mes expérimentations réussies avec Albert, j'avais simplement emballé mes propres sous-vêtements, laissés en l'état après notre dernière nuit d'amour, à l'attention de la tendre Ute. J'ai refourgué toutes les affaires de Klaus aux compagnons d'Emmaüs, et de toute façon, il ne me les a jamais réclamées.


Le temps passe, m'apportant des amants et des vendeuses de passage, dont je me débarrasse en trois coups de cuiller à pot dès que la lassitude se fait sentir. C'est-à-dire de plus en plus vite, de plus en plus souvent. La jouissance du début se dilue dans la banalité de l'habitude. Je me sens vieillir.


(...)


Il m'est arrivé une chose étonnante, inattendue, inespérée, peut-être. J'ai rencontré un homme. Pas un de ces individus désolants qui franchissent quotidiennement le seuil de ma boutique pour nourrir leurs fantasmes indigents, un homme.


Anne-Sophie m'avait invitée à passer la soirée chez elle. Anne-Sophie est une de mes meilleures clientes et de mes rares amies. Autrefois, son mari avait eu pour grande passion de découper aux ciseaux de couture les sous-vêtements de sa femme en guise de préliminaire amoureux. Vous pensez si je l'ai vue, Anne-Sophie, avant qu'elle ne divorce, son époux s'étant mis à couper dans la foulée des mèches de cheveux et des touffes de poils... Bref, à force de partager les secrets sécables de son intimité, nous sommes devenues amies. Ses dîners sont merveilleux, élégamment gastronomiques, l'assemblée toujours plaisante. Des soirées à ne pas manquer, alliant les plaisirs des sens à un papotage léger, des moments délicieusement mondains, luxueux, étapes superficielles dans des vies de labeur, où chacun parade, plumage lustré, ramage rôdé... Cela fait du bien de temps en temps. Ce soir-là, je m'en faisais une fête.


Parmi les convives, il y avait cet homme, grand, légèrement voûté, le regard vif et scrutateur derrière le verre des lunettes, mais détaché, comme venu là en observateur. Sa barbe taillée court grisonnait uniformément, et il n'avait, semblait-il, pas jugé bon de se coiffer. En fait, il ébouriffait ses cheveux fréquemment, dès qu'il se lançait dans une conversation un peu soutenue. Mais ce qui sautait aux yeux, c'était sa tenue. Un costume dépareillé, veste pied-de-poule et pantalon à carreaux, sur une chemise à rayures et une cravate club, cet homme était vêtu du pire patchwork que j'aie jamais vu.


- Vous vous êtes fait très beau, Henri-Pierre, ce soir.


Anne-Sophie s'était moquée gentiment de son hôte qui avait accueilli la pique avec bienveillance. Je crus à un excentrique qui faisait peu de cas de sa tenue, mais en réalité, Henri-Pierre choisissait ses vêtements avec méthode, les assortissant selon des critères esthétiques peu communs. Et il se foutait royalement de ce qu'on pouvait en penser. J'en ai immédiatement conclu que le monsieur était célibataire. Anne-Sophie, maîtresse de maison consommée et amie attentive, m'ayant placée aux côtés du monsieur, mon opinion en fut de ce fait confortée. Nous conversâmes. Henri-Pierre fut impressionnant. Cet homme était un monument de culture. Je buvais ses paroles, à mille lieues de mes tête-à-tête avec Albert et de mes corps à corps avec des inconnus dont je ne sondais que rarement l'intellect. Et jamais il ne vous faisait sentir le gouffre, cette distance entre lui et vous que creusait le flot de ses connaissances ; au contraire, délicat, poli, attentif, il s'intéressait à vous, vous faisait dire ce que vous aviez à dire, menait subtilement le discours au point que vous vous surpreniez parfois à vous croire intelligent. Henri-Pierre, professeur de lettres classiques, pédagogue en toute circonstance, heureuse surprise de cette soirée, qui s'enquérant de mon métier, déclara soudain :


- Les sous-vêtements... Un accessoire de gourgandine adopté par les plus stricts moralistes... Dont même les plus féministes d'entre vous, Mesdames, ne sauraient se passer. C'est étonnant. Au même titre que les bijoux. Quelle vanité ont les femmes de penser paraître plus désirables en portant des choses précieuses ?


Je m'étais sentie attaquée dans cette remise en cause implicite de mon gagne-pain. Mes amies attendaient de moi, la professionnelle, une réplique adéquate, cinglante, mais la douceur d'Henri-Pierre désamorçait toute tentative de pugilat verbal.


- N'avez-vous donc rien de précieux, chez vous, monsieur ? Un meuble, un tableau, une voiture, pourquoi pas ? dont la possession flatte votre orgueil ?

- Si. Je possède des livres, et une discothèque. Des textes immenses serrés dans du papier de bible, des œuvres splendides pressées sur du vinyle, le fruit du génie d'autres que moi, sur des substrats périssables, ça ne flatte pas mon orgueil, madame, ça me rend humble.


La vanité a parfois des facettes bien cachées, des aspects cryptiques dont l'exploration s'avère passionnante. Je me sentais prête à étudier le cas d'Henri-Pierre, prête également à lui faire redécouvrir le plaisir enfantin du déballage, la régression délicieuse qui consiste à découvrir, comme un cadeau de Noël, un corps sous les tissus chatoyants et les faveurs lustrées. Je me lançai :


- Cette conversation m'intéresse. J'aimerais la poursuivre, à l'occasion. Pour parvenir à vous prouver que, quoi que vous en pensiez, le mépris subtil dont vous faites preuve à l'égard de mon métier est bel et bien la manifestation d'une immense vanité.


Me découvrant fine stratège, j’avais osé l’attaquer sous l'angle de l'esprit, et avais souri, avec toute la douceur dont j'étais capable. Je ne doutais pas que le monsieur fût piqué au vif par ma sortie.


J'ai passé les jours suivants dans un état oscillant entre la fureur et d'inattendus moments de langueur qui tombaient sur mes épaules comme une caresse. Je m'ébrouais, me débarrassais de cette mollesse intempestive, plongeais dans mes commandes et sautais sur le téléphone à la moindre sonnerie. Nous avions, Henri-Pierre et moi, échangé à ma demande nos numéros de téléphone. Je me reprochais déjà d'avoir pu paraître trop entreprenante. On ne ferre pas un célibataire féru de philosophie comme on emballe un Klaus.


Il a enfin appelé, au bout d'un mois de mutisme au cours duquel j'ai rongé mon frein, et, pour la première fois en plus de vingt-cinq ans, martyrisé Bénédicte qui s'est octroyé pour la peine une migraine rebelle et trois jours d'arrêt de travail. Donc, Henri-Pierre m'a appelée. Étonnement (j'avais eu le temps d'oublier le son de sa voix), soulagement, joie, habilement dissimulés sous le ton de celle qui a des clientes à servir. Il me proposait une place pour un récital donné par Cecilia Bartoli, le lendemain soir. J'ai accepté après vérification de mon agenda, vierge, comme tous les soirs depuis le départ de mon petit teuton.


- Cecilia Bartoldi ? Quelle chance, je l'adore.


Je me suis précipitée à la FNAC pour découvrir que la diva était aussi connue dans sa partie que Céline Dion. J'ai raflé quatre disques d'elle, et j'ai passé la nuit à l'écouter roucouler du Vivaldi, gazouiller du Rossini, faire sa Carmen et sa Ceneren… sa Cendrillon. Je me suis sentie faire un pas de géant sur l'âpre chemin de la culture. Il y a des gens qui naissent avec des symphonies dans les oreilles, à qui on récite in utero du Shakespeare dans le texte et du Goethe en version originale. J'en étais à évaluer la hauteur de la montagne qu'il m'allait falloir gravir pour être digne d'Henri-Pierre. Je comptais, pour le lendemain, m'en tenir strictement à mon extase bartolienne.


En fait, j'ai passé ma soirée à pleurer.


Il m'avait donné rendez-vous devant l'opéra Garnier. Henri-Pierre ne possédait pas de voiture ; le fait de ne pas me véhiculer, comme l'eût fait tout un chacun, ne pouvait donc passer pour un manque de savoir-vivre. Nous n'en étions pas encore à parler de galanterie. Donc, nous avons échangé quelques propos purement formels, j'ai remercié Henri-Pierre pour sa charmante attention, il m'a expliqué ne pouvoir apprécier certains spectacles qu'en les partageant avec une personne sensible, nous nous sommes installés sous les ors de l'opéra, la dame est arrivée sur scène avec son pianiste, elle s'est mise à chanter, et moi, instantanément, à pleurer. Comme à quinze ans, à mon premier concert de Claude François. De grosses larmes heureuses, montant de ma poitrine dans une sorte d'allégresse et dévalant mes joues en ruisseaux pimpants, noirs de rimmel, bleus de khôl, ravalant mon maquillage et me plongeant dans une honte joyeuse. Je priais Henri-Pierre de m'excuser, me mouchais discrètement, essuyais mes yeux, applaudissais à tout rompre et me remettais à pleurer de plus belle. Henri-Pierre me regardait, pour le moins surpris.


- Ça vous fait cet effet à chaque fois ?

- Oh oui. Chaque fois que je vais écouter Cecilia Bartoli. C'est plus fort que moi.


Nous sommes repartis chacun de notre côté après un rapide souper. Il m'a rappelée dans la semaine, et nous avons pris l'habitude d'aller au spectacle ensemble. Il me téléphonait quelques jours avant, me proposait une représentation théâtrale, un concert, un film, en ayant toujours soin de m'en annoncer le titre ainsi que l'auteur, le compositeur ou le metteur en scène. Invariablement, je faisais celle que cela enchante de se retrouver en terrain connu avec ce bon vieux Guitry, ce merveilleux Schubert, cet extraordinaire Woody Allen. Je plongeais dans le Robert des noms propres et prenais la direction de la médiathèque afin de me documenter de la manière la plus exhaustive possible. Parfois, il y avait du boulot, mais je dois reconnaître qu'Henri-Pierre choisissait toujours pour nous des spectacles totalement à ma portée. Il m'accueillait d'un chaleureux baiser sur les deux joues et me demandait :


- Avez-vous l'intention de pleurer, ce soir, Mylène ?


En la compagnie d'Henri-Pierre, j'ai appris. Je me surprenais à rire aux éclats d'une répartie, à frissonner de la lamentation d'un violon, à béer devant un écran. Henri-Pierre me demandait :


- Ça vous a plu ?

- Oh, oui !


Bien sûr, il y avait dans ce oh, oui, l'aveu de mon inculture. C'était l'exclamation d'une adolescente qui vient de découvrir que l'art peut être touchant, poignant, émouvant, vivant, qu'il est bien autre chose que ce qu'en restituent ses manuels scolaires. Et l'élève que j'étais de façon flagrante, malgré mes efforts pour paraître honnêtement savante, attendait avec un égal plaisir le commentaire que ne manquerait pas de faire Henri-Pierre, au cours du souper, sur le spectacle auquel nous venions d'assister. Et l'amoureuse transie que j'étais devenue au fil des mois attendait, de plus en plus glacée, que nous nous saluions poliment avant de nous en retourner, chacun dans son taxi.


Les mois passaient. Je vivais un supplice, je ne vivais que dans l'attente. Attente du téléphone, attente du courrier. J'appelais parfois Henri-Pierre, sachant pourtant que je n'entendrais que son répondeur. Henri-Pierre ne filtrait pas les appels, il était tout simplement absent la plupart du temps, travaillant dans les bibliothèques en dehors de ses cours, assistant le soir à tout ce que proposait la scène parisienne, se reposant le dimanche à l'abri de ses livres, de son carillon débranché et de son répondeur suave. Je vous rappellerai dès que possible... Ça ne l'était jamais.


Pour ne pas périr de mélancolie, j'épluchais l'Officiel des Spectacles. Je relevais un nom, un titre, je me renseignais, j'apprenais tout au sujet de ce nom, de ce titre. J'oubliais, je confondais, je mélangeais, j'essayais de combler mon retard culturel, mais mon cerveau était le tonneau des Danaïdes. Ce que je m'escrimais à engloutir, je l'oubliais inexorablement, je l'enfouissais sous des lectures dont je ne retenais que des détails futiles ou dans le salmigondis sonore qu'étaient devenus les concertos, symphonies, quatuors, dont je me gavais désormais à longueur de journée. Il m'arrivait de flancher, d'admettre dans un sursaut de lucidité que je n'y comprendrais jamais rien. J'étais, pour la première fois de ma vie, intellectuellement surmenée, mais j'adorais cela. À cette excitation mentale, cette angoisse luxueuse de ne pouvoir devenir ce que je souhaitais être, répondait l'énervement du corps, une sensation érotique diffuse et permanente qui culminait dans les heures précédant mes rendez-vous avec Henri-Pierre, s'évanouissait dans la salle de spectacle et reprenait de plus belle lors du souper rituel. Cet homme me rendait folle. Il me le fallait absolument, avec ses livres, ses disques et ses chemises écossaises.


Ce fut après une représentation de "Madame Butterfly", quelques heures de stupéfaction, de saturation totale du regard et de l'ouïe. J'étais sortie groggy de l'opéra, ivre de couleurs et de voix, et mon "Oh ! oui." avait retenti avec plus de conviction que d'ordinaire. Henri-Pierre l'avait remarqué, et m'avait dit en riant :


- Vous êtes délicieuse, Mylène. Vous avez la fraîcheur d'une jeune fille.


Il n'en fallait pas moins pour me décider.


Ce fut au cours de notre repas. Attablés devant un plateau de fruits de mer, nous parlions peu, occupés à aspirer les huîtres, suçoter les pattes d'araignée et débusquer les bigorneaux de la manière la plus civilisée possible, ce qui tient souvent de la gageure face à ce genre de plat.


- Henri-Pierre, il est décidément impossible de vous joindre par téléphone. Sortez-vous donc tous les soirs ?

- Tous les soirs, non. Mais j'ai une aversion de misanthrope pour le téléphone. Je déteste être coupé dans mes lectures.

- C'est donc vous qui appelez vos amis. Vous décidez, en quelque sorte, de qui vous accompagnera à quel spectacle.

- C'est un peu ça.

- Vous ne sortez jamais seul...

- Ça m'arrive. Mais je suis un misanthrope qui aime la compagnie. Je trouve frustrant de ne partager mon plaisir qu'avec des anonymes.

- Et n'avez-vous jamais songé partager vos émotions avec une femme ?

- Mylène, vous dites des sottises : on ne peut être plus féminine que vous l'êtes.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire.

- Je comprends... Eh bien, non, je n'ai jamais été marié. J'ai même toujours été célibataire

- Ça ne vous manque pas ?

- Non. J'ai de nombreuses amies avec qui je passe de très plaisants moments, comme avec vous.

- Et qui ne vous encombrent pas le reste du temps, si j'ai bien compris.

- En quelque sorte.

- Il ne vous manque rien...

- Rien.

- Et jamais vous n'éprouvez l'envie de... de prolonger la soirée...

- Pardon, Mylène ?

- J'ai envie de vous, Henri-Pierre.


Henri-Pierre m'a jeté un regard étonné par dessus ses lunettes. Il a pris le temps de finir sa langoustine pendant que je me mortifiais sur ma chaise en rinçant compulsivement le bout de mes doigts dans l'eau citronnée. J'ai toujours abordé les hommes abruptement. Le naturel, avec l'embarras de notre vaine conversation, désamorcée en permanence par Henri-Pierre, alors que j'avais rêvé d'une complicité soudaine, d'un aveu rendu possible par l'impertinence de mes questions, était revenu, dans son habituelle brutalité.


- Vous vous égarez, Mylène.

- Je ne m'égare pas. Je ne me méprends pas. Je ne vous plais pas ?

- Si. Vous me plaisez beaucoup.

- Alors, pourquoi pas ?

- Vous me plaisez, mais vous ne m'intéressez pas. Pas assez.


Le souvenir me revint qu'avant de me laisser emporter par mes émois cérébraux, j'avais résolu de monter à l'assaut de la tour d'orgueil que m'avait paru être ce monstre. J'avais oublié, au pied de la forteresse, les tirs d'archets, les canonnades et l'huile bouillante.


Je me suis levée, j'ai défroissé lentement ma jupe sans le quitter des yeux, j'ai décroché mon sac à main du dossier de la chaise et empoigné ma veste. Avant de partir, j'ai posé une main sur son épaule, me suis penchée vers son oreille et ai susurré :


- Vous avez tort, Henri-Pierre. Je suis un très bon coup.


Je suis sortie, côté cour.


(...)


C'était il y a quelques années. Je n'ai pas cessé, depuis, de fréquenter la médiathèque, mais je n'ose plus désormais assister au moindre spectacle. La hantise d'y rencontrer Henri-Pierre me tient à distance des salles et me force à consommer de l'art en conserve. Livres, disques, télévision, en solitaire. La vie grisonne doucement derrière les vitres de ma boutique, dans laquelle je m’investis comme on se noie. Les sous-vêtements ne passent pas de mode, au contraire, mes clientes m'envoient leurs filles, et certaines renouvellent de manière surprenante leur garde-robe secrète. Bénédicte et moi avons évolué, découvert les baleines souples, les bonnets à mémoire de forme, les microfibres, les bretelles transparentes. Je me tiens au courant des avancées de la technologie, je conseille tous les âges, je modifie en permanence ma vitrine où se déhanchent lascivement des mannequins décapités. On m'en fait le compliment. J'envisage d'agrandir le magasin, peut-être même de recruter une vendeuse, à moins que je ne demande à Bénédicte de s'en charger. Le cœur n'y est plus, non plus que cette gourmandise qui me faisait jadis guetter les défaillances des unes et les désirs des autres. Mon corps est calme, la plupart du temps. Parfois, pourtant, la vieille bête en sommeil se réveille sans crier gare. Il est alors vain de tenter l'apaiser en m'occupant l'esprit, j'ai admis depuis longtemps la nature impérieuse de mes pulsions. Alors, je plonge la main dans mon tiroir-caisse, puis je sors. Il y a, dans Paris, de nombreux endroits où de jeunes hommes en pleine santé viennent discrètement arrondir leurs fins de mois.


Je pousse la porte, m'assieds, commande un café que je ne prends pas la peine de boire.

Je choisis.

Je paie.

Et je baise.



 
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   Anonyme   
1/9/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Misumena

Je vais commencer par ce qui dans cette nouvelle m'a dérangée: Je me suis autant ennuyée que cette femme -question d'âge sans doute -
Bien sûr tout est fait pour qu'on ne l'aime pas. Mais le résultat pour moi : un désintérêt total et absolu. Je n'arrive pas à la voir cette femme, ni même à visualiser son entourage qui quand même n'est pas crédible à force de veulerie.

Il faudrait à mon sens que tout ceci soit rendu vivant.
L'écriture est maîtrisée presque trop : les mots et les jolies phrases masquent ici les sentiments.

Donc désolée je n'ai pas accrochée j'ai même sauté quelques passages. J'ai raccroché un peu à la fin avec Henri Pierre mais trop tard pour être vraiment transportée.

Désolée

Xrys

   jaimme   
1/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Et bien moi je n'ai pas lâché ce récit (malgré les deux mille coupures de cette satanée connexion).
Je repasse tout à l'heure pour en dire beaucoup plus.

edit: Une bonne connexion, une bière et j'y vais.
Ce personnage est détestable, c'est vrai. Et on pourrait dire, a priori, bien fait pour elle ce qui lui arrive. Mais ce qui fait la richesse de ce texte c'est que sont semés par ci par là des petits cailloux qui montrent la finesse de l'auteure.
En effet cette femme est avant tout en souffrance. Celle de ce mari distant. Celle de l'insatisfaction dans l'amour physique, secondaire en fait par rapport aux sentiments refusés. Celle de ne pas être mère. Celle de sa vie quotidienne en général. De la pauvreté de cette vie.
Enfin un méchant qui... Mais qu'est-ce que cela veut dire?
Aigrie? C'est comme cela que l'on qualifie ces personnes. Tellement insatisfaites qu'elle ne supporte pas le bonheur des autres. Compensent par le pouvoir qu'elles se donnent.
Et puis... arrive le vrai amour. La possibilité de sortir du médiocre. Mais c'est raté.
Bien fait pour elle? Non, moi j'ai nettement pitié d'elle.
Une nouvelle très bien écrite. Parfois quelques phrases un peu longues. Mais une très belle analyse du malheur.
Encore bravo!

   Anonyme   
1/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Que ce soit clair, je n'aime pas le personnage, je n'aime pas son histoire...
Cependant, je dois dire que l'exercice consistant à écrire aussi "cliniquement", avec une distance morbide, en dehors de toute affect, m'est apparu comme quelque chose d'assez réussi en soi.
De fait, cela sert bien le personnage abject, car en nous plaçant en dehors de l'émotionnel, l'auteur parvient, enfin selon moi, à nous donner accès à l'univers machiavélique de cette femme.

   Anonyme   
1/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour misumena
J'ai adoré ce détestable personnage, et je salue le courage du Je.
Un texte assumé, une peinture féroce - pas encore assez à mon goût - d'une femme mal... j'ose ?
Merci pour l'écriture, le ton, le mordant. C'est pas un texte qui fait dans la dentelle - ou seulement de lingerie fine - et ça fait du bien. C'est pas une sucrerie, ça se lit les yeux plissés parce que bien des fois ça pique et fait grincer des dents.
Je ne suis pas constructive mais s'il y a une chose dont je suis sûre, c'est que tu n'as certainement pas besoin de mes conseils. Je n'oublierai pas ce texte, ni cette écriture qui me font comprendre que j'ai beaucoup, beaucoup de chemin à faire.
Bonne continuation. Belle écriture, j'en reprendrais bien une tranche. D'ailleurs, je ne vais pas m'en priver.

   ANIMAL   
1/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte que j'ai apprécié à plus d'un titre. D'abord sur la forme : une écriture précise et limpide. C'est agréable.

Ensuite, ce sujet pas facile est traité de façon exemplaire. J'adore le début, le couplet sur les employés fainéants et profiteurs. C'est le point de vue de pas mal d'employeurs et c'est bien observé.

Pour le parcours de notre héroïne, je rejoins le commentaire de Jaimme, sauf sur un point. Je n'éprouve pas de pitié envers cette femme. A chaque tournant de sa vie, elle a fait ses choix, donc elle est responsable en partie de ses échecs. Avant de détruire son mari, elle aurait pu méditer sur cette phrase : si quelqu'un ne t'aime pas comme tu le souhaites, ça ne veut pas dire qu'il ne t'aime pas de toute son âme.

Un sans faute, en tous cas. Bravo Misumena.

   David   
2/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Misumena,

Un drole de désordre, mais plutôt savant. J'ai bien accroché au début, le premier paragraphe et le portrait de cette femme impitoyable, ou le contraire, enfin bon, un personnage très bien campé. Les suivants prolongent ce que j'appelerai une fausse piste : ce n'est pas une histoire de patronne qui licencie outrageusement ces employées, même si cet aspect revient parfois tout du long, le noeud de l'intrigue - c'est pas un thriller ? - pour moi commencerait ici :

"J'ai commis autrefois la sottise de me marier."

À partir de là, c'est la seconde vague, un vaudeville où je n'aurai jamais plongé sans le titre racoleur, peut être. Le mari, la femme et l'amant, la femme d'abord et les amants, en fait. Ces récits là sont truculents, pour chacun des amants, pour le mari aussi, le personnage principal change un peu, devient plus ancien, daté par ses penchants d'aristocrate, qu'il ne m'a semblé au début : je la trouvais très moderne, cette femme.

Puis vient l'homme qui la séduit absurdement, ces choses là ne sont pas sensé être cohérentes à quelque chose, mais la description d'henri-pierre ne me présentait rien d'évident à mes yeux, je n'aurai pas deviné sa fascination pour cet intellectuel, mais c'est convaincant, chapeau pour ça aussi.

La fin couronne un joli morceau de pathétisme théatral, c'est moral en fait, le titre "Baiser, n.m., v.tr.", verbe transitif serait pour baiser/se faire baiser ? une variante du "à malin, malin et demi".

   florilange   
2/9/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
En effet, la 1ère partie m'a, moi aussi, d'abord parue être 1 fausse piste. Elle aurait pu être supprimée, pensais-je. Sauf que cette 1ère partie montre d'emblée, sans pudeur, honte ni hypocrisie, le caractère de cette femme indépendante, dure, égoĩste, calculatrice, etc.
J'ai adoré ce texte, lu d'1 trait, sans le moindre ennui, souvent avec 1 sourire, tant le style est précis, percutant, élégant. Je ne déteste pas ce personnage. Elle ne me fait pas pitié & je ne la crois pas malheureuse, au sens où l'on entend le malheur. Je crois que c'est ce que l'on appelle 1 femme forte, qui se connaît parfaitement & s'assume telle qu'elle est, sans chichi, sans souci du qu'en dira-t-on. On peut bien sûr l'appeler salope, comme on traiterait de salop 1 homme qui prendrait la vie de cette façon. C'est tout. Elle n'a aucune illusion d'aucune sorte & règle, à sa façon, les problèmes au fur & à mesure qu'ils se présentent.
Merci, misumena,
Florilange.

   Farfalino   
2/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai adoré cette femme détestable, froide, calculatrice, machiavélique ... seule aussi.
J'ai aussi un peu pitié d'elle.
C'est remarquablement bien écrit, avec de l'humour, du cynisme décapant.
Super !

   brabant   
2/9/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour misumena,

Je ne trouve pas de mots pour qualifier ce texte, il est... ! et puis il est... ! et encore... ! et de plus... ! et en outre... !
Le titre m'avait cependant fait craindre le pire, j'étais parti sur le sens trivial de "baiser... v. tr.", comme tout mâle de bon ou de mauvais acabit, et c'est ce sens que vous illustrez, mais avec quelle classe! Chez vous ce mot vulgaire devient un mot noble, je ne parle pas du "faire", il l'a toujours été; en prime, ce "faire" devient ici "savoir".
Ah! Comme j'aimerais posséder votre savoir-faire, et votre savoir-écrire! On ne sort pas indemme de vos mains ni de vos lettres. Je n'ai trouvé aucune faute, aucune faute de chair, aucune faute de mot, aucune faute de goût.
Alors que faire, qu'écrire, que dire... D'autant qu'à aucun moment vous n'humiliez votre lecteur, vous lui donnez aimablement le bras. Qu'il est élégant votre bras! Seriez-vous "la belle Aude au bras blanc"? Non, tout de même pas, car vous n'êtes certes pas un bas bleu, vous nous prenez à bras le corps et nous nous laissons prendre à bras le coeur, cromagnons énamourés...

Je reviens sur quelques moments extatiques:
- La lippe subrepticement consanguine d'Albert... Un bonheur!
- Les secrétions qui se font sucs... Me renvoient au livre de Charlotte Roche: "Zones humides" (interdit de publicité) que je conseille pour se desenrhuber, et à Henri IV, mais oui, qui écrivait à Diane de Poitiers: "Ne vous lavez plus, ma mie; j'arrive dans quatre jours!" Aïl!
- Le Français qui achète trois tailles au-dessous mais "Lui connaissait les mensurations de la demoiselle: les Allemands sont précis."
- "J'étais chatte... je grattais à sa porte..."
- Le mot "érémitique", les "léchouilles salées de larmes".
- "On paise"... "Salaupeu! Salaupeu!". Savoureuses intonations teutonnes. Hilarant!
- Ah! la découpe "des mèches de cheveux et des touffes de poils"!
- Eh! le passage à la FNAC, vrai monument de culture aux verbes aculturels! ... ... ... la découverte de l'art par une adolescente!...
- Ih! l'énervement du corps!
- Oh! le simple, franc et honnête:
"J'ai envie de vous, Henri-Pierre."...
" Vous vous égarez, Mylène.
...
- Vous avez tort, Henri-pierre, je suis un très bon coup."
"Je suis sortie, côté cour."
C'est du théâtre! Mieux, c'est Anouilh!
- Uh! le refuge dans le travail pour finir, et le lapidaire:
"Je pousse la porte...
Je choisis.
Je paie.
Et je baise."
Couché Ionesco!
Du grand art!

Le final de votre récit est à la hauteur du récit lui-même, où l'héroïne après s'être payée d'hommes décide de se payer des hommes, décide d'une certaine manière de passer des matous aux minets, naturellement, sans déchoir, comme un constat. Quelle leçon de de vie! Quelle leçon de philosophie!
Mylène! Je t'aime!

   Bidis   
2/9/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Je n'éprouve pas le besoin d'éprouver de l'empathie pour les héros de mes lectures et jusqu’à l’arrivée d’Henri-Pierre, je trouvais la nouvelle plaisante à lire, de toutes façons mais sans plus. A partir de là, plus possible de la lâcher, tant la confrontation des caractères mis en présence devenait sinon tout à fait palpitante, du moins amusante à suivre. Et cette impatience retombe dans une fin plaisante, entre mélancolie, humour subtil et cynisme.
D'autre part, pour moi, l'écriture est parfaite, vivante, agréable à lire.

Si je puis me permettre, quelques petites choses cependant :
- « par Bénédicte (une perle, vraiment),… » :
Cela fait effet de répétition voulue. Ce serait peut-être mieux si l’on appuyait sur cet effet :
« par Bénédicte (une perle je le répète) » ou « par Bénédicte (vous ais-je dit que c’était une perle ?) »
- « Toutes ; elles finissent toutes par se servir dans la caisse » : là, je trouve qu’il y a invraisemblance. Il faudrait faire des statistiques, mais je suis sûre que sur dix personnes, il y en a toujours et partout un certain nombre qui sont honnêtes, quelle que soit la situation. Et d’autres aussi qui ont bien trop peur de se faire pincer…

Tout comme un peu trop mélanger le plaisir de renvoyer ses employées à la bonne marche de l’entreprise. Embaucher une nouvelle employée, la former, et aussi être contrainte de faire acte de présence à sa place au moment du licenciement, tout cela n’a pas l’air d’empiéter sur le plaisir sadique et revanchard de l’héroïne. C’est, je trouve, également peu vraisemblable.

- « les facteurs déclenchants d'un tel déferlement. » : petite faute. On déclenche quelque chose pas de quelque chose, donc « déclenchant un tel déferlement » (« déclencheur » ne va pas non plus, à mon avis, ce substantif désignant une pièce de mécanisme).
- « de son carillon débranché et de son répondeur suave » : pourquoi « suave ». Cela a un petit côté faux et mielleux qui ne colle pas avec le personnage, d’autant que « de son répondeur » tout court est tout aussi bon, sinon meilleur, je trouve.

   Maëlle   
4/9/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Plongée dans la vie d'une garce... même pas jolie, en plus. Rien à sauver de ce personnage, et c'est justement cette méchanceté, aliée à une fragilité qu'on devine - tellement légérement qu'on pourrait l'inventer - qui fait le sel du texte.

J'ai passé une bonne partie de ma lecture à me demander où ça allait: on est dans la chronique, presque - seulement presque, à cause de la fin.

Un tout petit moins sur la froideur qui se dégage du texte. Mais qui est inérante au personnage, donc, pas moyen d'en faire autre chose.

   nyqueldan   
5/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour... et merci, Misumena! Tu es mon premier commentaire sur le site. Beaucoup a été dit. J'ai été:
- aguiché, sans doute, par ce titre qui joue sur l'écart entre les possibles d'un discours sur l'amour
- diverti par le caractère vaudevillesque de certaines scènes et, comme Brabant, séduit par le bonheur des formules (j'ajoute "sa sécable intimité")
- séduit par l'élégante limpidité de ton écriture, acérée
J'ai adhéré au portrait et à l'itinéraire de Mylène au cynisme abyssal. Surpris, peut-être, par ces pleurs de midinette, sincères semble-t-il, à l'opéra. Il fallait bien une faille pour permettre à Mylène de tomber amoureuse par orgueil (lui permettre de côtoyer et de convoiter l'inaccessible...)
Comme Coquillette, je pense que tu as placé la barre bien haut...

[modération : Deux commentaires d'une même personne rassemblés]

EDIT : Aîe!!! Je voulais évidemment dire très bien + (histoire de ne pas galvauder d'emblée mon enthousiasme pour les lectures à venir. Désolé, maladresse de débutant!!!

   NICOLE   
5/9/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je me suis délectée de ce portrait de femme.
Il est plus difficile de captiver son lecteur avec un personnage qui n'est pas aimable, mais combien plus interessant !
L'écriture est élégante et précise, et les quelques répétitions relevées par d'autres commentateurs ne parviennent pas à me géner vraiment.
Il y a du désespoir derriére ce cynisme là, et Myléne en devient humaine, presque attachante,....presque.
Tout est là, même cet humour sans joie, qui matine l'ensemble du texte de mélancolie.
Pour moi c'est parfait.
Merci

   widjet   
5/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien
C’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé.
Je suis nettement plus convaincu par ce second texte que par le premier. Exit le titre (forcément) accrocheur, l’auteure écrit une histoire qui se lit bien. L’auteure a construit un portrait féroce, mais finalement assez amer d’une manipulatrice non dénuée d’une certaine sensibilité. Derrière cette méchanceté et ce culot se cache une femme malheureuse, complexée, effrayée même (par le temps qui passe) qui cherche quelque part à être remise à sa place, une dominante qui cherche un peu à inverser les rôles (elle a essayé de faire réagir son mari en vain). Elle finira par être exaucée et trouver son maître dans le domaine de la goujaterie (ainsi la morale est sauve). Le rythme est plutôt bien maintenu (un coup de mou au milieu bien relancé par l’arrivée de HP). Bref un personnage qui n’est pas lisse, qui a ses névroses, c’est quand même plus intéressant et l’auteure a plutôt réussi là-dedans. J'aurai en revanche aimé qu'elle soit plus touchante. Ici, zéro empathie pour elle.

Le style m’a semblé meilleur aussi, plus percutant avec quelques charges bien senties contre l’Homme. Je regrette quelques répétitions, redondances. C’est parfois un peu trop écrit (pour quelqu’un qui se dit limité culturellement parlant) mais rien de très préjudiciable sur l’ensemble qui je le répète se lit sans encombre (grâce encore au personnage de Mylène qui intéresse).
Pas de quoi tomber en émoi non plus, mais de quoi passer un moment chouette. Merci pour ça.

W

   Coline-Dé   
11/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un excellent titre, un personnage intéressant loin de toute mièvrerie, une écriture simple et souple, une histoire doucement amère, je trouve le cocktail très réussi, avec juste parfois une petite longueur, en particulier sur les employées.

   aldenor   
13/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Très drôle, surtout au début, cette facilité de s’accommoder aux évènements de l’héroïne, son coté pragmatique. L’écriture est fluide, facile, sans chichis, à l’instar du personnage.
Mais le registre ne change pas et l’élément surprise ne jouant plus, j’ai fini par me lasser.
Au niveau de la construction, je trouve que le récit s’appesantit trop sur le portrait de l’héroïne en tant que patronne, ses rapports avec les employés, son employée modèle, etc ; tout cela est drôle aussi, mais finalement n’a pas d’impact sur le cœur du sujet et donc me laisse une impression de décousu.

   Napthaline   
15/10/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Cette nouvelle est à l'image de Bénédicte : une perle !
A quand un roman ?
Alors, me revoilà pour essayer d’étoffer mon appréciation. Même si j’ai toujours eu horreur des « explications de texte », je vais essayer de dire ce qui m’a plu dans ce texte.
J’aime le portrait qui est fait de cette femme froide et calculatrice, qui donne la primeur à la raison sur le cœur (un mariage sans amour, qui lui permet de faire ce qu’elle veut), une grande manipulatrice (avec ses employées, son mari -que finalement, elle conduira indirectement au suicide sans réellement s’en soucier-, puis ses amants), un personnage incapable d’empathie avec qui que ce soit (ni avec son mari dépressif, ni même avec son employée modèle, Bénédicte, sur laquelle elle n’hésite pas à passer ses nerfs), qui agit non par amour pour autrui, mais par intérêt pour elle-même, et qui se lasse de tout, très vite, à commencer probablement par elle-même. Une femme insatisfaite et très seule, mais qu’on peut difficilement aimer. Et puis, à la moitié du récit, j’aime la façon dont l’auteur tente de nous la rendre plus sympathique, en montrant une nouvelle facette du personnage, une parcelle de chaleur, un élan d’humanité vers le seul être, en définitive, qui ne se laisse pas prendre à son jeu de séduction. Le rapport de pouvoir s’inverse et on la sent prête à n’importe quoi pour gagner le cœur (et le reste !) de cet homme. Et c’est au moment où elle se met à nu devant lui, où elle ose ce « j’ai envie de vous », qu’elle se prend une gifle monumentale, magistralement évoquée par Misumena. L’occasion est passée, elle retourne à son mépris d’elle-même et des autres, « se noie » dans son travail, et traitera désormais le sexe comme un produit de consommation comme un autre, qu’elle s’offrira comme on s’achète une paire de chaussures. Que de désillusion et en même temps de sang-froid face à cette désillusion. Décidément, j’aime.
J’ai relevé tout un tas de formules très jouissives que je ne rapporterai pas ici, Brabant l’ayant déjà fait…
Le seul bémol (si c’en est un) : à la lecture du récit, j’ai eu sans cesse à l’esprit des images d’un autre siècle, et il fallait à chaque fois les petits détails temporels (l’ANPE, la TV, la FNAC), pour me ramener au XXe. Sans doute à cause de la langue très soignée et peut-être aussi à cause du côté suranné que me semblait avoir la boutique (en fait, ça me faisait penser à la boutique des Baudu dans Au Bonheur des Dames).

   placebo   
31/5/2010
comme la dernière commentatrice, j'ai eu besoin de la Fnac et de détails pour me convaincre que j'étais bien au 20ème siècle. Peut être est-ce bien du Vaudeville comme disait David, peut être y a t il un âge d'or pour ce type de femme comme elle le dit elle-même dans le texte.
type de femme est un peu réducteur, il y a une vraie personnalité, beaucoup l'ont déjà décrite ici, je ne repasserai pas derrière. Je l'ai bien aimée moi, entre ses doutes, son sadisme déguisé vis à vis des employées et des hommes. Je ne sais trop commenter car tout est dans le texte en fait.

le style m'a plu, je n'ai décelé qu'une erreur, de frappe : ''dans sa partie'' au lieu de patrie. 'fin bon, sur 40000 caractères qui sont passés super bien... :)

Edit : il parait que c'était voulu par l'auteur ^^ dans ce cas là je ne trouve pas la formulation heureuse. je repasserai peut être lire ce texte et le comprendre, mais pas tout de suite.

quand on fait le compte, baiser prend une part vraiment importante de la nouvelle. Je ne sais pas trop ce qu'il faut en penser, d'autant que c'est vraiment bien mis au service de l'explication de la vie de cette femme.

C'est la première fois que je n'ai aucun reproche à formuler clairement, mais ce texte ne m'a pas tant accroché. J'ai aimé le lire, j'aime bien le traitement du thème, qui ne m'est vraiment pas familier, j'ai même aimé la narratrice, mais je ne sais pas... dommage. j'aurais voulu mettre bien +, mais comme je ne peux pas le justifier, je vais m'abstenir

merci quand même pour ce moment.

   Anonyme   
28/4/2010
Commentaire modéré

   Anonyme   
29/4/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément
[modéré.]
J'ai lu ce texte d'une traite (ah ! la vache), sans dé-scotcher mes yeux de l'écran (Oui, bon, pas des bas de soie comme d'aucuns voudraient me le faire dire). D'abord l'écriture, tellement "évidente" que j'aurais aimé l'écrire (l'auteur ne nous lâche pas, le bougre... ou la bougresse ?) ; puis l'histoire de cette femme qui m'a tout de même ému et qui découvre la vie finalement sur le tard, presque au crépuscule. Cette soif de vivre, cette naissance à l'émotion et aux émois cérébraux me laissent à penser... Mais je m'égare.

« Prêts à vous parer de soies fabuleuses, mais trois tailles en dessous. » mais tellement plus sexy, comme cette nouvelle, lue avec gourmandise.

   caillouq   
12/10/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément
Dévoré du début à la fin ...
Titre excellent (si longtemps après la parution, ya plus que ça qui appelle, de toutes façons).
Pas envie d'argumenter sur le caractère de l'héroïne, elle EST, c'est tout et ça suffit.
Et si elle est, c'est parce qu'on l'entend, grâce à la magie de cette écriture sur le fil.
Chapeau !
Et comme, oui, j'ai pleuré (de rire nerveux) devant ce texte, le contrat est rempli: je peux sortir le "E".
Mais pas plus, sorry, parce que plus, ça sert qu'une fois et après l'écran est illisible.

Bon sang, Misumena, c'est quoi ce grand silence depuis un an ? Halte à la panne ! Pensez aux autres !

   Anonyme   
13/11/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément
C'est difficile de commenter lorsqu'on a beaucoup aimé et rien a repprocher.
Cette femme n'est certes pas très sympathique, encore que, on peut ressentir de l'empahie malgré tout, voire une certaine tendresse même, pour cet être qui vit plus de détresse que de cruauté.
Le récit est prenant, de la première à la dernière ligne.
Je garde le plaisir égoïste de vous avoir lu et de ne pas vous commenter davantage.

... et, effectivement, en jetant un oeil à l'étage du dessus, c'est quoi cette façon de vous laisser désirer ?
Faites-nous en une autre ! Et plus vite que ça !... heu... je vous prie, bien respectueusement :-)

Merci

   Flupke   
22/11/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément
Sublime de chez sublime.
Que c'est merveilleusement bien écrit, quel régal de lecture. J'ai vraiment a-do-ré !

Quelques remarques:
Attentive, précise, exacte, une perle. J'imagine que soit précise, soit exacte a trait à sa ponctualité, ce qui n'est pas évident à saisir. Deux et deux font précisément/exactement quatre donc ceux qui n'auront pas deviné/imaginé le sous-entendu ponctuel verront une sorte de répétition pour précise, exacte.

D'après soixante-huit (équivoque : donc soixante-neuf ?), peut-être des ébats bourgeois post-soixante-huitards, par exemple ?

cela avait pour effet de me contraindre à passer plus de temps - un peu lourdingue dans la formulation ; une formule plus fluide ferait meilleur effet.

Pas un de ces individus désolants qui franchissent quotidiennement le seuil de ma boutique pour nourrir leurs fantasmes indigents, un homme. Ici le contraste envirgulé n'est pas assez fort. Il vaudrait mieux scinder la phrase. Pas... indigents. Non. Un homme. Un vrai. (par exemple) là le contraste semblerait plus fort.

dès que possible... Ça ne l'était jamais. - pas très bien compris.



Ce texte est truffé de pépites finement ciselées et des comparaisons succulentes:

j'ai la caisse, j'ai le visage, j'ai les mains, et j'attends. C'est un peu comme une déclaration d'amour, on sait qu'elle va arriver, on ignore quand, mais l'attente est déjà une forme de jouissance. -excellent

Traite-t-on de sadique le chirurgien qui ampute et se réjouit de son geste,

avachi sur le sofa, imbibé de télévision, puant le mâle crasseux

tout ce que j'avais de plus précieux pour emballer des chairs. - très sensuel

un mot bicéphale, qui évoque à la fois la chasteté et la débauche. - bien trouvé !

dans un sabir anglo-franco-germanico-gestuel – bien formulé, j'ai souri.

et toute la nuit qui a suivi nous avons arrosé son départ avec de la bonne semence germanique, fraîche et abondante. LOL!!!

Et la chute abrupte est vraiment très classe.

De loin, une de meilleures nouvelles que j'ai lues sur Oniris. Je m'incline, imbibé d'admiration et de respect. Clap clap clap.

Amicalement,

Flupke

   Anonyme   
30/12/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime bien le ton employé. Le tour de passe-passe aussi, qui consiste à utiliser les mots crus sans jamais décrire une scène hot : la baise oui, mais aseptisée. Et c'est pas si évident à faire. Une nouvelle comme une tranche de roman de société, bien construite, un peu cynique, toujours avec le sens de la pudeur :

"Le miroir de la cabine d'essayage me renvoyait un point de vue inédit, non dénué d'intérêt ; le monsieur s'appliquait, notre équilibre et le déploiement de force musculaire qu'imposait la station debout, légèrement en porte-à-faux, avec un appui de mes épaules sur le mur, était tout à fait honorable pour deux personnes de cinquante ans."

Une chute forte, posée comme un incontournable.

Une nouvelle que j'ai apprécié de lire, bien écrite, bien menée, qui mériterait d'approfondir certains passages mais déjà, comme ça, elle est à maturité.

   Simili-me   
5/2/2011
 a aimé ce texte 
Passionnément
Forcément, j'ai adoré. Aucun mérite, je ne suis pas venue là par hasard. Tout a été dit. Mon moment préféré: "Et il en était fier (...) heureux comme un gamin qui fait exploser un pétard". Ça dit tout ce qu'elle pense des hommes, en si peu de mots.

   beth   
1/6/2011
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Cette femme s’ennuie…le texte m’ennuie.
Cette fois ci, pardon misumena, l’écriture est un peu ennuyeuse pour moi (bien que j’ai tout lu pour connaître la fin…) Tout est raconté du seul point de vue de Mylène et à mon sens son personnage n’est pas crédible : quelques mots de vocabulaire recherchés, mêlés à une inculture annoncée/30 ans de vie commune, rangée, fidèle, et d’un coup le diable( ?) au corps. Pour moi il y a plusieurs histoires dans l’histoire et à chaque fois son héros est un personnage différent. Mylène passe de la femme d’affaire à la voyeuse manipulatrice de la manipulatrice des corps (mais elle perd son voyeurisme) à la manipulatrice des sentiments puis elle finit par payer pour obtenir le tout.
Je sens plus la présence de l’auteure et de ses points de vue que celle du personnage.
La fin ne me semble pas valoir l’élaboration de toute cette histoire.
Et le lecteur que je suis repose le livre qui ne l’intéresse pas. Ce qui ne veut pas dire en aucun cas que l’auteure n’ait rien à dire mais simplement que cette histoire là m’ennuie.
Le titre ; baiser : n, m. v. tr et la déclinaison du mot baiser qui suit (donner un baiser, se faire baiser, baiser l’autre, être baisé, être mal baisé) ne me semble finalement pas réussie.
A mon sens il y a des idées pour plusieurs histoires….l’employeur froid/le magasin de lingerie/ le couple en fin de course/l’adultère et la manipulation/les sauteries/les inversions de rôles de genre/le retournement de situation/
J’espère que mon commentaire peut vous être utile, je lis attentivement vos textes et j’ai beaucoup aimé Special K dans son écriture, contrairement à celui là. A plus de vous lire !

   victhis0   
30/10/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Texte largement emplumé et largement commenté ; je ne vais donc pas innover j'imagine...
Excellente maîtrise formelle, langage précis et intelligent, portrait magique et très crédible de cette femme qu'effectivement on trouve antipathique.
C'est d'autant plus difficile de faire une bonne histoire à partir d'un héros antipathique dont, a priori, on se fiche un peu, tout en tenant le lecteur en haleine jusqu'à la dernière phrase. Peu d'écrivains sont capables d'une telle prouesse et c'est pour celà, surtout, que ce texte devrait être lu par tous les oniriens pour tenter d'en retirer quelques enseignements utiles.

   matcauth   
10/4/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
allez, à mon tour de fureter pour savoir et découvrir. Découvrir que, oui, en Lorraine, on fait autre chose que de la savoureuse mirabelle : de savoureux écrivains !

Le texte est très froid, comme la narratrice, mais moi, je ne sais pas pourquoi, je ne la déteste pas du tout. Je la trouve à ce point réaliste que j'ai l'impression de la connaître. Son désarroi, ce voyage à travers sa psychologie et ses envies, ses désirs, ses questions, tout cela est remarquablement décrit, à l'aide d'une écriture chirurgicale, d'un vocabulaire précis et efficace, d'un rythme très agréable.

Merci pour ce bon moment.

   alvinabec   
13/9/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour misumena,
Le titre, rien que le titre, c'est déjà un petit moment de bonheur...
Votre agilité d'écriture, sans doute doublée d'une jouissance de la plume, est un régal pour votre lectorat qui vous suit sans pbm.
Le début du texte est mordant à souhait, le personnage principal parfaitement campé, ses partenaires en demi-teinte bien vus...et puis trop c'est trop, malgré, ou à cause d'une stylistique impeccable et d'une constrction trop "académique", on se lasse un tout petit peu, on attend le couac, le truc farfelu qui rendra l'affaire moins lisse. Et non, il ne vient pas, alors on laisse glisser, on se consacre aux plaisirs de la vivacité scripturaire et tant pis pour l'histoire!
A vous lire...

   Acratopege   
24/4/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Eh bien ça fait du bien de se plonger dans les vieilles histoires oubliées dans les tiroirs d'Oniris. Malgré son interminable longueur qui rend la lecture à l'écran pénible, j'ai été enchanté par votre histoire sordide. Quel cynisme, quelle cruauté dans vos descriptions de cette tranche de vie stérile, mais quel amour aussi, quelle charge de libido comme dirait un psy! Ce n'est pas peu dire que j'envie votre style léger et dense à la fois. Bravo.

   Anonyme   
30/12/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Voici donc le texte que Misumena sauverait si elle devait en garder un seul. Elle l'a avoué. Moi je l'avais lu déjà, bien sûr, je m'étais dit que je viendrai le lire encore et le commenter donc.

Structurellement, c'est un opus très accompli. Stylistiquement, force est de constater qu'il y a une écriture Misumena, lourde mais dans le bons sens, chargée, parfumée, épaisse, charnue, tenue. Moi j'aime quand c'est personnalisé, quand on reconnaît la façon de faire. Et en même temps c'est moderne, je retrouve les digressions des écrivains de romans de société en vogue. Il y a aussi cette façon froide que j'ai déjà constaté dans le texte Devenir belle du même auteur, d'exprimer et de camper un personnage, cette distance presque clinique. Ce texte au fort tempérament donne à suivre l'anti-héroïne des temps modernes, on l'aime on l'aime pas c'est pas le souci, c'est que ça laisse pas indifférent, c'est un sacré morceau.

Ce personnage est un sacré morceau. Ce texte est un sacré morceau. Et cette écriture... est plutôt un sacré morceau.

   socque   
31/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Voilà un portrait fort triste, en somme, d'une femme qu'il m'est difficile de plaindre tant elle m'apparaît antipathique. Même son émoi pour Henri-Pierre n'est finalement, me semble-t-il, qu'une nouvelle recherche de sensations, de distraire son ennui.

Soit dit en passant, je m'étonne qu'après avoir fait preuve d'une telle rouerie tout au long de sa vie, elle se décourage dès le premier assaut repoussé : de ce que j'ai perçu de son caractère, je l'aurais plutôt imaginée se plonger encore plus dans l'intellectualisme, écrire un bouquin, carrément, devenir une égérie des salons littéraires et enfin dédaigner le Henri-Pierre enfin subjugué ; cela ne me paraît pas trop ambitieux pour elle.
La fin en forme de résignation, de ce fait, m'a étonnée. Pour moi, elle ne correspond pas bien au personnage. Certes, la vieillesse et son renoncement finit toujours par frapper, mais je trouve qu'en l'occurrence elle n'est pas très bien amenée.

J'ai trouvé le style très agréable, vif, clair et expressif. Un léger déséquilibre selon moi : l'insistance apportée aux subterfuges de la narratrice pour se défaire de ses employées ; ceux-ci n'ont finalement, j'ai l'impression, d'autre intérêt que de montrer sa sournoiserie, ils n'interviennent pas dans l'histoire et occupent un volume trop important dans le texte à mes yeux.

"Il avait des résultats lamentables. Mais il faisait de gros progrès en français." : joli !

   Marguerite   
24/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour misumena,

Merci pour ce drôle de voyage dans la triste vie de Mylène.
L’écriture est maîtrisée et on plonge sans peine dans cette boutique et dans l’univers de sa propriétaire.
Le seul bémol serait selon moi quelques petites longueurs, mais rien de bien grave dans ce texte qui compte 11 pages de qualité.

Marguerite.

   Dupark   
7/4/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
39888 caractères, et rien à jeter.
Je conseille ce texte aux débutants. Il est exemplaire.

Ce qui me fascine d'abord, c'est la complexité du personnage de la narratrice.
On le comprend dès le début avec ces phrases :
"La caméra est bien positionnée : j'ai la caisse, j'ai le visage, j'ai les mains, et j'attends. C'est un peu comme une déclaration d'amour, on sait qu'elle va arriver, on ignore quand, mais l'attente est déjà une forme de jouissance."
On sait déjà que c'est une battante, qu'elle ne s'en laisse pas compter, et la voilà perverse, jusqu'au sadisme.
Mais la comparaison avec la déclaration d'amour nous dit qu'elle n'est pas que cela.
La suite le confirmera. La dominatrice finira dominée.

Mylène est un vrai personnage de roman. Elle est décrite assez précisément pour être irremplaçable, et porte en même temps assez de généralité pour devenir universelle.
La dualité baiser/baiser du titre le dit : nous allons traiter ici le sujet universel du rapport de couple et il sera question de sexe.
Y a-t-il plus universel ?
Tout y passe. Du sexe sans séduction au début, à la séduction sans sexe à la fin. Magistral !

Et l'humour !

Et j'ai adoré le style.
Quelques fulgurances :
- "Il n'aurait pas été plus consterné si je m'étais donnée en spectacle à une assemblée paroissiale."
- "Et il en était fier, l'imbécile, persuadé de m'envoyer au septième ciel à tous les coups, heureux comme un gamin qui fait exploser un pétard."
- "Bref, à force de partager les secrets sécables de son intimité"
- "prête également à lui faire redécouvrir le plaisir enfantin du déballage"

Pour les pourfendeurs de clichés, les inquisiteurs du convenu, ce cadeau : "j'avais résolu de monter à l'assaut de la tour d'orgueil que m'avait paru être ce monstre. J'avais oublié, au pied de la forteresse, les tirs d'archets, les canonnades et l'huile bouillante." Les hommes ne sont donc pas des proies faciles, des citadelles passoires. Sauf à penser qu'Henri-Pierre tient tout le monde à distance. Mais non, l'auteure a pris le soin de nous guider : "Et jamais il ne vous faisait sentir le gouffre, cette distance entre lui et vous que creusait le flot de ses connaissances ; au contraire, délicat, poli, attentif, il s'intéressait à vous, vous faisait dire ce que vous aviez à dire, menait subtilement le discours au point que vous vous surpreniez parfois à vous croire intelligent." On se laisse guider volontiers. Le style nous force à jouer le jeu.

39888 caractères, et j'aurais bien aimé continuer, tant la lecture est agréable.

   Cat   
7/4/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour misumena,

Le personnage de Mylène est magistralement campé ! D'autant plus difficile que le portrait se tient dans le temps. Il a de l'épaisseur.

En faut-il de la verve et du talent d'écriture pour tenir cette longue haleine.

Dupark (merci à lui) a fait remonter des abîmes un texte qui se lit d'une traite. D'une écriture parfaite, d'une étude de caractères au poil truffés de justesse, vous rendez presque attachante l'héroïne exécrable de ce mélo à l'eau de vie.

Bien sûr, Mylène est à gifler tant elle est odieuse dans ses jouissances. Mais on se dit qu'il en aurait fallu peu pour que sa destinée prenne les courbes plaisantes. Trouver peut-être du premier coup, l'être suprême, celui qui lui tient la dragée haute sur la chute finale.

Peut-être oui, peut-être non, quoi qu'il en soit, rien n'est tranché dans cette histoire, si ce n'est qu'elle va terminer lamentablement son existence, et c'est très bien ainsi. Cela donne au récit une authenticité, une véracité.

Bref, vous m'avez permis de prendre mes aises dans votre histoire de n.m., v.tr. et cela a été un très bon moment de lecture.

A vous relire avec plaisir.


Cat

   GillesP   
17/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai enfin pris le temps de découvrir cette nouvelle dont le titre m'avait interpellé (sur le coup, il m'a fait penser à la saillie de Desproges: "torture: nom commun, trop commun"). Je ne regrette pas. J'ai adoré l'écriture et n'ai pas pu décrocher mes yeux de cette histoire de femme mal b... Ah si, j'ai été interrompu une fois par un sms (je ne suis pas Pierre-Henri).
Merci pour cette lecture.
GillesP


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