Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Science-fiction
misumena : Le projet Lazare
 Publié le 07/03/11  -  19 commentaires  -  47030 caractères  -  387 lectures    Autres textes du même auteur

Théo n'est pas en forme. Pas étonnant.
(d'après une idée originale - enfin, j'espère - de mon fils)


Le projet Lazare


Alors qu'elle relève la tête de l'étal de choux fatigués, Rachel est prise d'un malaise. Face à elle, penché lui aussi sur les pâles légumes de cette fin d'hiver, Théo ne semble pas l'avoir remarquée. Figée, elle l'observe lever les yeux vers elle, dans un mouvement qui s'étire alors que son sang reflue vers le centre de son corps, se densifie, fait masse sous son plexus, s'enkyste en une boule d'angoisse pure.


Le regard de Théo passe sur elle sans s'arrêter.

Il ne l'a pas reconnue.


Rachel sent son cœur se remettre à battre timidement. Ses joues et son front picotent. Elle a quelques secondes de vie à rattraper. Mais surtout, elle doit s'assurer d'être hors de danger.


Elle inspire à fond l'air chargé du parfum de synthèse qui flotte au-dessus des choux, puis cherche du regard Théo, qui s'éloigne lentement, dépassant de plus d'une tête la foule des clients du supermarché, malgré sa posture voûtée.

Rachel hésite un instant. Puis elle lui emboîte le pas.


La ville dégouline beige, de neige fondue chargée de sel, de métaux lourds, de détritus, de matières organiques préservées par le froid. Les chaussures de Rachel, trempées depuis des jours, sont auréolées de festons blancs qui se croisent et se fondent. Aujourd'hui, ça lui est égal. Aiguillonnée par la curiosité, elle retrouve son instinct de journaliste, son antidote à la peur. Elle suit Théo.


Il fait froid, il fait froid, il fait froid ? Froid ? C'est ça, froid. Neige le ciel gris la neige fond il fait froid. Pourquoi je n'ai pas froid ?


Théo s'est arrêté pour regarder ses mains. Il ne porte pas de gants. Ses doigts sont lilas clair. Il les frotte doucement les uns contre les autres.

Rachel observe ce Théo tranquille et raide, qui reprend sa route, sans hâte, part à la gîte, penche d'un côté avant de balancer son bras brutalement pour se rééquilibrer. Rachel fronce les sourcils. Théo était un danseur-né. Avant.


Ça picote. Je sens que ça picote. J'ai faim, je crois. Normal, la faim, d'avoir faim, j'ai faim, je crois. Je dois manger. Je crois.


Ça a dû le secouer, tout de même. C'est pour ça, son calme étrange. Bizarre, de voir Théo aussi tranquille.

Rachel soupire. Théo, brinquebalant, la conduit dans des rues où elle ne serait jamais venue seule, entre des murs aveugles de briques bicentenaires, maintenus par des affiches collées. Des rues où plane une odeur de crasse et de chimie, perceptible malgré le froid. La neige fondue semble plus grise et collante dans ce dédale de rues encore passantes et de culs-de-sacs industriels.


Avant de partir, une poche de Prommex. La suivante bientôt. Il est temps. Temps pour le Prommex.


Théo est entré dans une barre horizontale, vestige du vingtième siècle, officiellement squatté. Le panneau au-dessus de la porte annonce la couleur : Foyôtel 32. Un néologisme nauséeux désignant depuis des années une chaîne de radeaux pour ceux restés à terre.

Rachel attend, le cou rentré dans son manteau, la tête recouverte d'une écharpe surmontée de sa chapka. Elle a foi en sa tenue minable, ses chaussures avachies, ses cernes gris. Elle est équipée pour se fondre sur le mur de béton éclaboussé de fragments d'affiches superposées. Elle s'adosse et attend.

La chance, pour une fois.

Une fenêtre s'éclaire. La silhouette de Théo passe comme une ombre. Rachel compte les étages, compte les fenêtres.

Elle fait demi-tour dans le soir mouillé.


Penser Prommex mal froid mes idées Prommex valve où ça ? Valve sentir ouvrir brancher coule à côté non non pas une goutte perdue non oui oui Prommex dormir.


Rachel s'affaisse sur son canapé. Il fait froid. C'est une période de trois jours de réduction du chauffage dans les appartements. L'humidité suinte dans la pièce. Elle retire ses chaussures, sèche ses pieds fripés, les frotte, puis les replie sous elle. Elle se pelotonne toute entière sous l'épaisse couverture de laine qu'elle ne quitte jamais sitôt rentrée.

Un rire, clair et franc dans l'appartement voisin. Rachel sourit. Le rire est chose rare.

Ses pieds lui font mal. Cela ne durera que le temps de la vasodilatation.

Elle ferme les yeux.


Vernis rouge opéra. Les orteils de Rachel, version grand luxe. Talons baguettes, brides aranéennes. Sa pensée remonte le long de ses jambes pain cuit. Version gastronomique. Dessous brumeux. Robe noire lamée, en apesanteur, collée à sa peau lisse. Chignon carré, semé d'étoiles. Rachel se frotte à Théo, flanc à flanc. Son regard s'exporte. Pendant un instant, elle parvient à se visualiser rayonnante aux côtés de son amant.


Le taux de CO2 augmente sous la couverture. Elle s'endort.


L'impression d'avoir vu quelque chose que. Impression d'avoir revu. Qui ? Souvenirs. Tout le monde a des souvenirs. Pourquoi moi si peu ? Ce n'est pas le Prommex. Six jours encore, de Prommex. Je ne veux pas. Je ne veux pas perdre mes pensées. Ça coule toujours. Dors.


Ça n'est pas si difficile de battre le pavé au petit matin. Il suffit d'être suffisamment mal à l'aise à l'endroit où l'on dort.

Rachel s'est réveillée poisseuse. Elle a rabattu la couverture sur sa poitrine, avalé une goulée d'air froid, a frissonné. Elle s'est entièrement dévêtue, s'est lavée très vite, devant le lavabo moucheté, s'est frictionnée vigoureusement et a enfilé des vêtements usés, puis ses chaussures mouillées. Elle n'a pas démêlé ses cheveux. Dans le miroir, son visage se superpose étrangement à celui de son rêve, plus jeune de quelques mois, mais si lisse et lumineux qu'il lui semble avoir depuis vieilli de dix ans. Elle serre les dents et quitte l'appartement.


Le Foyôtel s'anime. Quelques fenêtres sont déjà faiblement éclairées. Le jour se lève derrière le bâtiment, aube étique et sans promesse. Rachel entre.


Matin, c'est le matin, me lever, contrôler. La perfusion. Le Prommex est passé. Mes doigts... normaux. Énergie pour la journée pour mes pensées. Je rassemble ma pensée. Mouvante. Voilà. Je suis. Je m'appelle Théo Monk. Je m'appelle Théo. J'ai faim. Je crois.


Rachel marche le long du couloir carrelé du sol au plafond, fraîchement nettoyé. Elle compte les portes. La douzième devrait être la bonne. Appartement 512. La porte est fermée. Un rai de lumière filtre sous le pas. Rachel inspire à fond. L'odeur de désinfectant lui pique le nez. Elle frappe.


On a frappé.


Derrière la porte, un pas pesant. Rachel se tient prête et lève son regard à la hauteur de celui de Théo.


Il faut répondre. Qu'est-ce que je dis ? Qui ça peut être ? Cacher le Prommex.


Ça va, ça vient, derrière la porte. Rachel frappe à nouveau.

Théo a l'air mal en point.


- Oui ? C'est pour quoi ?

- Bonjour, Théo.


Il ne l'a pas reconnue. Elle lui décoche un sourire radieux. Elle sait faire, même dans des circonstances difficiles.

Elle pénètre dans la pièce froide, ajuste pendant quelques secondes son regard à la lumière jaune filtrée par la vitre crasseuse. L'endroit suinte la misère. Des taches suspectes sur la moquette poisseuse et les murs lépreux racontent des années d'occupation sordide, d'entretien bâclé, de négligence assumée dans le roulement irrégulier des locataires.


- Vous connaissez mon nom ? Qui êtes-vous ?

- Nous nous sommes déjà rencontrés. Vous ne vous rappelez pas ?

- Non. J'ai été malade. Très malade. J'ai oublié beaucoup de choses, beaucoup. Il faut pour la mémoire, il faut de l'énergie.

- Je m'appelle Rachel.

- C'est joli, Rachel, joli, pourquoi vous êtes ici ?


Rachel observe Théo, noueux, courbé et raviné, comme un arbre trop vieux. Son teint est cireux. L’effort qu'il fait pour parler est perceptible. Ses vêtements sont étranges, amples et gris, on dirait un uniforme.

Il est mal en point.

Lui donner une réponse qui se tienne. Rachel a encore des réflexes.


- Hier, je vous ai croisé au supermarché. Devant les choux. Je vous ai tout de suite reconnu, mais vous n'avez même pas semblé me voir. J'ai trouvé cela étrange. Et je vous ai trouvé très mauvaise mine, alors je vous ai suivi.

- Je suis... je vous connais bien ?

- Nous avons travaillé ensemble.

- Travaillé. Je me rappelle la chaîne.

- Vous étiez dans la finance, Théo.

- La chaîne de fabrique. Toutes ces choses qu'on fabrique, fabriquait.

- Vous ne fabriquiez rien.

- Avec les autres, fatigués, usés, parfois, on fabrique, on tombe. Vous y étiez, alors ?

- J'étais votre collaboratrice. Avant.

- Avant ?

- Avant la maladie.

- J'ai faim, Rachel, je crois.

- Vous n'êtes pas sûr ?

- Non.


Rachel observe Théo. Sa voix trahit son désarroi de ne pouvoir analyser clairement ses propres ressentis, mais il affiche en même temps une sorte de détachement, comme si ses traits et son regard démentaient ses sentiments. L'idée d'une joute entre le corps et l'âme vient à Rachel, et pendant un instant, elle songe à la drogue.

Puis, l'image de Théo baignant dans son sang, le regard fixé sur elle, s'impose à nouveau.


- Tu ne sais pas si tu as faim ?

- Pas vraiment.

- Tu as mangé, ce matin ?

- Je me suis nourri. Je... je ne mange pas. Pas beaucoup.

- Comment, ça, tu ne manges pas ?

- J'essaie. Je n'ai plus l'habitude. C'est la maladie, elle m'empêche de manger.

- On ne vit pas sans manger, et puis... tu as maigri, mais pas tant que ça. Comment tu te nourris ?

- Le Prommex. Et j'ai essayé. J'essaie, pour voir si ça me donne envie. Pour recommencer.

- Le Prommex, c'est quoi ?

- C'est le produit qui nous nourrit. En perfusion.

- Qui nourrit qui ?

- Les malades. Moi, et les autres.

- Je n'y comprends rien, Théo. Écoute, on descend, on sort, on va prendre le petit déjeuner, tu veux ?

- Je ne sais pas. Oui, je crois. Je veux bien. Un petit déjeuner.

- C'est ça, un café avec de la vraie crème de vache et des croissants au beurre.

- De vache.

- Oui, de vache aussi. Viens.


Théo enfile sa veste et se dirige vers la porte. Rachel perçoit alors, dans la fraîcheur de l'air confiné, un discret relent ammoniaqué.

Ils sortent.


Ce soir-là, Rachel a un peu forcé sur l'Hypnotrip. Elle joue à cache-cache avec ses pieds, persuadée que ses orteils aux ongles rouges sont des vers sanguinaires. Des sangsues extraterrestres, en fait, de l'espèce la plus dangereuse car méconnue de la Faculté.

Elle pousse des cris de terreur, debout au milieu du salon immaculé, ses pieds dissimulés sous le rempart des coussins du canapé. Coussins virginaux il y a encore une heure, mais désormais mouchetés de bile, car l'Hypnotrip génère après la phase d'hallucinations érotiques une migraine émétique à laquelle Rachel n'échappe jamais. Mais le jeu en vaut la chandelle.

L'entrée de Théo dans le salon fait diversion. Rachel oublie un peu l'horrible mutation qui atteint ses extrémités. Elle glisse vers Théo, empêtrée dans les coussins et dans sa robe longue froissée, qu'elle a déchirée dans le paroxysme de son délire. Elle l'enlace et tend ses lèvres.

Théo la repousse. Il ne supporte plus les excès de Rachel, sa consommation de plus en plus fréquente de drogues, son haleine viciée, son oisiveté, sa voix rauque aux poussées d'hystérie. Il a aimé la journaliste pétillante, faisant feu d'un arsenal de séduction hors du commun pour l'approcher et enquêter sur les milieux de la finance planétaire. Il a aimé l'opiniâtreté de la professionnelle du renseignement intime, capable de saisir au vol un lapsus et d'en dérouler le fil jusqu'à ce qu'il prenne sens. Il a aimé les nuits blanches avec Rachel, qui lui livrait sa pensée nue au cours de longues conversations sérieuses, comme si les joutes argumentaires avaient été la condition de la dissertation des corps.

Théo a aimé une autre Rachel.


- Ça te plaît ? C'est mieux que le Prommex ?

- C'est chaud, non ?

- Bouillant.

- Plus que chaud, alors.

- Oui. Ça ne te gêne pas ?

- Je ne sens pas. Un peu. C'est le goût qui est triste, je ne sens pas. Je ne sens plus grand-chose. C'est la maladie.

- Tu ne sens pas l'amertume du café ?

- Un peu. Pas trop. J'essaie les goûts forts.

- Comment ça ?

- J'ai goûté le chou cru. Et la racine, le gingembre. Et aussi le saucisson. J'essaie.

- Et alors ?

- Je ne sais pas. Je sens peut-être un peu. Mais c'est bon, les aliments dans la bouche. Et avaler. Ça me manquait. Ça me plaît.


Théo mange toujours son croissant, avec précaution, comme s'il s'en méfait. Il semble interroger ses sensations à chaque bouchée.

Rachel se détend. Elle accepte la situation malgré son étrangeté ; c'est si simple, après tout, de prendre un petit déjeuner avec un homme qu'on a aimé, comme si aucune rupture n'avait eu lieu, et rien d'autre non plus. Il suffit de s'attacher à l'instant, au discret bavage de Théo qu'elle se risque à essuyer avec la serviette en papier gris multirecyclé.

Il suffit de saisir la grâce du sourire ténu de Théo à son geste quasi maternel.

C'est la maladie, sans doute. Ça change un homme. Ça l'adoucit.


- Je ne veux plus te voir ici.


C'est un adieu, comme Théo sait les faire, court, efficace et sans appel.

Rachel a reculé, interdite. Ça ne dure pas.


- Pardon ?

- J'ai dit et je ne le répèterai plus, qu'il est hors de question qu'une droguée partage ma vie ou même le plus petit instant de ma vie. C'est fini. Tu prends tes affaires, tu me rends les clés et tu t'en vas.


Rachel sent la colère monter en elle, puis déferler, amplifiée par les drogues, avec la soudaineté quantique d'une vague scélérate. Ses orteils stridulent de colère.


- Tu me fous dehors comme tu le ferais avec du petit personnel ?

- Je ne le ferais pas avec du petit personnel.


Rachel pousse un cri bitonal, aigu de souffrance, rageur dans les graves, brisé dans le rauque, elle n'a jamais su crier. Elle tressaute, les coudes hauts, les doigts crispés ; ses serres se referment sur son manteau abandonné sur le canapé, le font tournoyer comme une muleta et se poser lourdement sur ses épaules. Trop lourdement pour un vêtement de fine étoffe.


- Alors ? Ça t'a plu ? Tu vois bien que tu peux manger...


Théo sourit en terminant son second croissant et acquiesce. Il peut manger. Il n'est pas certain que cela lui permettra de se passer de Prommex, mais c'est un début, et c'est plus agréable de texture que le chou cru. Le café était un peu épais au fond de la tasse, il en a senti la mouture dont les grains minuscules ont comblé les aspérités de sa langue. Il la frotte contre ses gencives, attentif à l'infime sensation d'abrasion que cela lui procure. Il se concentre. Ses yeux basculent vers le haut, comme si le repli de ses iris dans l'intimité de ses paupières était nécessaire au bon fonctionnement de ses terminaisons sensitives.

Rachel l'observe d'un drôle d'air. Il lui fait penser à un adepte du Zen sous ecstasy. En réalité, elle n'en mène pas large, Rachel. Mais elle a du flair, et celui-ci lui souffle que lorsqu'on n'a plus pour toute fortune, après un petit déjeuner en amoureux périmés, que douze écus et quelques cents en poche, la moindre opportunité de se refaire est la bienvenue. Et outre le fait que sa présence lui ravive les circuits de la curiosité, Théo représente, une fois de plus, une excellente opportunité.


J'ai tout mangé. Mâché le croissant. Bu le café bouillant qui ne m'a pas brûlé. Rachel s'est brûlée. Elle a dit que c'était chaud et que c'était bon. Rien senti. J'ai tout avalé. J'ai réussi.


Ils retournent au Foyôtel. Théo n'aime pas s'éloigner du Prommex ; Rachel n'aime pas qu'on la voie avec Théo. Rentrer à la chambre est donc une alternative raisonnable à la promenade le long du fleuve lent et dense, pourvoyeur d'horizon limité mais suffisant.


- On y allait parfois, au fleuve, tu te rappelles ?

- Quoi ?


Rachel a parlé à voix haute. Elle s'excuse. Elle rêvait. Théo lui explique que se rappeler, c'est trop difficile. Cela demande un effort tel que le bénéfice du souvenir s'efface très vite devant les désagréments secondaires : mal de tête, nausées.

D'ailleurs, il a un vague haut-le-cœur qu'il réprime. Un souvenir pirate qui tente de se faire une place, sans doute.


Les fenêtres du Foyôtel se colorent d'un rose inhabituel : le soleil est apparu brièvement entre le voile de pollution et la couche nuageuse. Rachel et Théo s'arrêtent sur le trottoir, le temps de voir s'éteindre la lumière de l'aube sur les vitres noires. Théo esquisse un sourire, que Rachel attrape au vol.


Elle est belle. Je ne me souviens pas d'elle. Me rappeler. Plus tard. Les couleurs sont belles. Je suis content.


La chambre est froide. Rachel monte la température du radiateur électrique, qui se met à dégager une odeur de poussière brûlée.


- Tu ne l'avais pas allumé ?

- Quoi ?

- Le radiateur.

- Pourquoi faire ?


Rachel ne répond pas. Tu es à côté de la plaque, Théo. Ou alors, on t'a transfusé du sang de crocodile. Ce ne serait même pas étonnant, tu étais aussi froid qu'un reptile, quand tu voulais.


La main de Rachel s'est glissée dans la poche de son manteau et a rencontré le pistolet offert par Théo. Une arme de petit format, qu'il l'a obligée à accepter à l'époque où il craignait pour sa sécurité lorsqu'elle enquêtait dans des zones dangereuses, ou qu'elle traversait à pied une partie de la ville pour venir l'attendre dans la villa, au cœur du jardin improbable, jungle d'arbustes poussiéreux et de lianes rampant à l'assaut d'arbres mourants. Les transports en commun la rebutaient, et du reste, ils étaient réputés pour leur usage risqué.


- Je n'aime pas les armes.

- C'est ça ou je t'offre une voiture.

- Et comment veux-tu que je paye l'essence ?

- Je paye l'essence.

- Et comment je me la procure, l'essence ?

- C'est pour cela qu'il faut accepter cette arme.

- Elle est déclarée ?

- J'ai de l'argent, mon amour. Mais je n'ai pas tous les droits.


Rachel avait pris le pistolet de poing en soupirant. Ils étaient sortis dans le jardin et avaient achevé un robinier étique pour s'entraîner. L'écorce avait volé en éclats sous les impacts.


- Bigre, avait constaté Rachel.

- Rien n'est trop beau pour toi, lui avait susurré Théo. Si on t'embête, on ne t'embêtera pas longtemps, chérie.


Théo vomit en silence un jet de liquide grumeleux. Stupéfait, il regarde le magma jaillir de sa bouche, maculer le dessus de lit, puis déborder de ses lèvres et s'accrocher à ses vêtements.

Rachel se fige, prise d'une violente nausée. L'odeur des vomiturations l'a saisie. Non qu'elle n’ait l’habitude de l'urine, des fèces, du sang caillé et de la crasse : tout ce qu'un corps peut produire de fragrances organiques, Rachel l'a enregistré dans sa bibliothèque mentale des odeurs humaines. Mais ce que Théo vient de restituer est à la fois inhabituel et répugnant. Rachel avale sa salive et se penche sur le lit.


- Théo.

- C'est dégueulasse. Pas fait exprès. Pousse-toi.

- Théo, ce n'est pas normal.

- C'est sûr. Ils me l'avaient dit. Je suis malade.

- Même malade, enfin, je ne sais pas, des malades, j'en ai vu, mais ça... tu vois, ça, ce n'est pas comme d'habitude quand on est malade.

- Ha ?

- Théo, ce n'est pas digéré, c'est pourri.

- Mais je ne digère pas, c'est pour ça le Prommex, on m'a dit.

- Même. Jamais les aliments ne pourrissent à l'intérieur. Et là, ça sent la décomposition, pas le vomi.


Ils me l'avaient dit. Pas de nourriture. Ne plus manger. Vivre avec le Prommex. Trois jours. Quatre peut-être.


- On ne va pas te laisser comme cela. Retire tes vêtements, je vais les nettoyer.


Théo obtempère, avec des gestes malhabiles. Rachel l'aide à ôter son pull, puis sa chemise. L'odeur ammoniaquée se fait plus forte.


- Tu n'as pas froid ?

- Non. Jamais.

- Quelle chance tu as.


Théo s'approche du lavabo, se penche sur la cuvette grise et se passe de l'eau sur le visage. Rachel se rappelle, en regardant ses côtes et ses apophyses vertébrales saillantes, la puissance joyeuse qui émanait de Théo autrefois, lorsqu'il était capable, pour l'amuser, de marcher sur les mains tout en sifflant « La donna è mobile ». Elle remarque alors les marbrures bleutées sur son dos livide.


- Théo, tu veux bien te retourner ?


Le torse de Théo est entièrement marbré, comme peint d'amples coups de pinceau. Sous ses côtes, blanches, deux cicatrices étoilées apparaissent comme une paire d'yeux morts. Une valve rouge est posée en haut de son thorax, à gauche. Rachel reconnaît une voie veineuse centrale.


- C'est par là que tu passes le Prommex ?

- Oui. J'ai peur.

- De quoi ?

- J'ai encore quatre poches de Prommex. C'est tout.


Rachel entre dans la Pharmacie Centrale et se dirige vers l'immense panneau vitré. De l'autre côté, les étagères s'enfoncent dans le bâtiment. Elle a toujours été fascinée par le spectacle des lampes colorées qui clignotent au niveau du médicament adéquat, lorsque la commande est enregistrée. Une couleur et une séquence rythmique sont attribuées à chaque pharmacien, qui repère ainsi plus rapidement l'emplacement du produit qu'il cherche. Le système, plus efficace que n'importe quel automate, tient du phare et du ver luisant.

Une jeune femme en blouse blanche sourit à Rachel derrière la vitre blindée.


- Je voudrais du Prommex, s'il vous plaît.


La pharmacienne fronce les sourcils et saisit le nom sur la tablette graphique.


- Vous êtes sûre du nom ?

- Oui.

- De l'orthographe aussi ?

- Oui.

- Et de quoi s'agit-il ?

- D'un liquide pour alimentation par voie veineuse.

- Vous avez une ordonnance ?

- Non, mais c'est très urgent. Mon ami survit grâce à cela, et il va se trouver à court...

- Je suis désolée, mais ce n'est pas référencé.

- C'est peut-être un produit étranger ? Mon ami revient de voyage, c'est un peu compliqué...

- Non, ce n'est pas ça. L'ordinateur référence tous les médicaments de la planète. Il ne connaît pas le Prommex.

- Ça veut dire que ce produit n'existe pas ? Écoutez, j'ai vu les poches, c'est blanc, épais, et...

- Il y a le nom du laboratoire sur l'étiquette ?

- Non. Il y a juste écrit « Prommex » en bleu.

- C'est bizarre. Et c'est tout ?

- Oui.

- Vous dites que votre ami se passe ça dans les veines ?

- Il a une voie centrale.


La pharmacienne fronce les sourcils. Rachel commence à s'énerver, pas précisément contre cette femme qui cherche à comprendre, mais contre un absolu situationnel que la pharmacienne va bien finir par incarner.


- Vous n'avez pas une rubrique « essai clinique » à disposition ? C'est peut-être un de ces nouveaux trucs...

- Madame, dès que les nouveaux médicaments sont baptisés, ils sont référencés, même s'ils ne sont pas commercialisés. Au stade des essais, on leur attribue un code. « Prommex » n'est pas un code.

- Mais c'est quoi, ce bordel, alors ? tempête Rachel.

- Je ne sais pas.

- Nom de Dieu, mon ami va mourir, sans ce truc-là !

- Alors, j'ai peur qu'il vous faille vous adresser aux personnes qui le lui ont fourni.


Goutte à goutte à goutte à goutte à goutte. Je ne veux pas mourir. Rachel.


Rachel suffoque en poussant la porte de son appartement. Le chauffage fonctionne à nouveau. Un nuage de vapeur s'échappe par la fenêtre lorsqu'elle aère brièvement. Des ruisseaux verticaux dessinent sur les carreaux leur chemin aléatoire. Rachel s'enroule dans sa couverture et réfléchit.

Elle s'endort pendant quelques heures.

Et se réveille dans l'urgence.


- Merde, quelle conne, gronde-t-elle avant de se diriger vers la salle de bain. Elle dévisse les pattes du miroir mural et dépose celui-ci avec précaution. Dans le mur, une niche. Dans la niche, une boîte. Dans la boîte, une bague sertie d'une pierre d'un vert rare.


Rien n'est trop beau pour toi, ma chérie. Tu l'as dit le jour où tu m'as offert le pistolet, Théo. Renouvelle-toi. À tes ordres, Rachel. Cette émeraude est bien pâle à côté du vert de tes yeux. Théo, j'attends de toi mieux que des poncifs. Je porterai cette bague quand tu m'auras fait une déclaration digne de ce nom. Tu sais que tu es une garce, Rachel ? Je sais, c'est pour ça que je te plais.


Rachel se saisit du téléphone. Elle connaît quelques personnes bien informées et bien équipées qui ne refuseront pas de troquer du matériel contre une émeraude.


- Debout, Théo.

- Je suis déjà debout tu vois. Puisque j'ouvre la porte.

- Façon de parler. Il est temps.


La chambre de Théo est imprégnée de l'odeur d'ammoniaque. Rachel réprime un haut-le-cœur. Elle constate que le radiateur est à nouveau éteint.


- Je ne supporte pas la chaleur.

- On va trouver un compromis...


Théo semble aller mieux. Il vient de finir une poche de Prommex, qu'il a enroulée sur elle-même pour ne pas en perdre une seule goutte.

Rachel dépose sur le lit un ballot qu'elle défait avec précaution : ficelés dans un de ses pulls, un pistolet automatique et des cartouches.


- C'est pour quoi faire ? s'enquiert Théo.

- Pour nous défendre. On s'en va.

- Où ça ?

- Là où on t'a posé cette voie veineuse et donné le Prommex.

- Non. Je ne veux pas. On n'y va pas. On ne voit pas le soleil, là-bas.

- Ici non plus. On y va, avec ce flingue, au cas où. Et on récupère du Prommex et quelques explications au passage sur ce qui t'est arrivé.


Rachel a souri et braqué le pistolet vers Théo. Elle a eu un rictus léger, qui a dévoilé ses dents, et elle a respiré par le ventre, tranquillement, histoire d'assurer son appui sur les pieds qui la chatouillent encore. Théo n'a pas bronché.


- Rachel, arrête tes conneries et tire-toi.


Les deux coups ont atteint le foie de Théo. Il est tombé, a étouffé un cri en se recroquevillant sur le tapis.


- Tu es vraiment une garce.

- Je confirme. J'adore. Tu entends mes pieds ? Ils vont te goûter un peu ils vont te bouffer ils vont se foutre de toi jusqu'à ce que tu sois mort, Théo, et ça, ça va venir bientôt.


Théo commence à pâlir et à transpirer. Sa respiration s'accélère. Rachel s'assied sur la table basse et pose son pied droit sur son cou.


- Oh, the good life, full of fun...


Le tapis commence à s'imbiber de sang. La tache progresse le long des brins de laine souple.


- So kiss the good life goodbye !


Les yeux de Théo perdent lentement leur éclat. Leur cornée s'assèche entre les paupières figées.

Rachel sourit, se lève, s'apprête à quitter la pièce quand elle entend un râle. Théo vit à nouveau. Pas vrai, pas vrai, tu es mort, salaud, Théo, tu es mort, tu entends ? Sa poitrine se soulève, une bulle de salive se forme au coin de ses lèvres. Rachel a un instant de panique.

Elle appelle la police, signale des coups de feu et des cris entendus au 9, Bellevue, dans la maison de Théo Monk.

Puis quitte la villa, par l'arrière du parc.

Il fait encore nuit.

Le flingue finit son envolée dans le fleuve.


Rachel et Théo ont quitté le Foyôtel deux heures plus tôt. Théo s'est passé avant leur départ l'avant-dernière poche de Prommex. Rachel, emballée à ses côtés dans les couvertures puantes du lit, l'a regardé se détendre et reprendre des couleurs sous le goutte-à-goutte épais. L'odeur de putréfaction émane de la peau de Théo. Il avait autrefois un parfum suave, qui se révélait une fois les narines posées tout contre lui. Au creux du cou, ou sur son torse, ou n'importe où ailleurs. Quand Rachel quittait Théo, la rémanence de son odeur était telle qu'elle lui infligeait un supplice de madeleine jusqu'au lendemain. Rachel hésitait entre respirer à fond et s'immerger encore dans le souvenir de son amant, ou débarrasser son corps et ses bulbes olfactifs de ses traces volatiles. Elle finissait généralement sous la douche, et s'étrillait au savon à la lavande.

Elle a laissé Théo dormir un peu, a inspecté son corps qu'elle reconnaît sans le connaître, tant il a changé.

Ça la rassure.


Assis l'un contre l'autre, ils regardent le paysage défiler. La ligne trois du tramway périphérique traverse les zones de production chimique. Le train s'arrête au pied de tours vertigineuses et de cheminées graciles qui apportent leur contribution à la couverture nuageuse, plusieurs dizaines de mètres au-dessus des ouvriers descendus des wagons. Dans cet espace de combustion, les bâtiments serrés retiennent la chaleur. Aussitôt qu'elle touche le sol, la neige se résout en rigoles tièdes dans lesquelles pataugent des silhouettes fugaces. Le tramway trace une route rectiligne dans le dédale des cuves gigantesques, parfois sur des viaducs perchés au-dessus des bassins de décantation et de dépollution, ou le long de bâtiments dont on est surpris de voir apparaître les coins. Lors des arrêts, les voitures vomissent leur plein d'ombres muettes, engoncées dans des manteaux ouatinés, les poings serrés dans les poches. Vient la zone des serres, miroir sans fin où le regard plonge avec surprise, découvrant des légumes calibrés jusque dans les nuances de leurs teintes, des humains en combinaisons étanches s'appliquant à répandre quelque utile toxique.


- Il faut que tu te rappelles.

- C'est difficile. Tout était blanc.

- Il y a bien eu quelque chose que tu as remarqué en sortant, Théo. Je ne sais pas, un bâtiment, une carcasse de voiture, un tronc d'arbre, un canal...

- Une colline.

- Une colline ?

- Derrière moi, quand je suis sorti. J'ai marché. J'ai regardé combien j'avais marché. Et là, j'ai vu la colline.


Rachel se penche sur la carte.


- Il ne doit pas y avoir tant de collines que ça autour de cette foutue ville.


Son doigt parcourt la carte routière, qu'elle finit par replier brutalement avant de sortir une carte topographique de son sac.


- C'est une pièce de musée, cette carte. Mais je suppose qu'on n'a pas raboté les collines tant que ça depuis qu'elle a été éditée... ici, regarde.


À une cinquantaine de kilomètres au nord de la ville, les lignes de niveau dessinent les marches d'un plateau.

Rachel soupire.


- Dire que je n'ai jamais mis les pieds par là... c'est si près...

- Mais c'est derrière la zone industrielle. J'ai traversé. Les usines et les fumées violettes. Et avant, il y avait les bassins verts, et avant encore, les tunnels vitrés et la neige partout. Et avant...

- Théo. Tu ne pouvais pas me le dire plus tôt ?

- Non.

- Bien sûr. Et avant les tunnels, il y avait quoi ?

- Avant, il n'y a rien. Une colline, la neige et d'un coup, les rails.


Elle regarde le blanc. Sa figure est pâle la neige se reflète. Elle m'aide. Peut-être. Je ne sais plus. Pourquoi ?


- Pourquoi tu m'aides ?

- Hm ?

- Tu m'aides, pourquoi ?

- Tu trouverais normal que je te laisse mourir ?

- Non.

- Alors, je t'aide.


Rachel se retourne vers la vitre. Son regard se perd dans le vide. Les hectares horizontaux des champs molletonnés d'une neige de moins en moins grise au fur et à mesure de leur remontée vers le nord se fondent avec le ciel terne. Le tramway fait de courtes étapes de cinq minutes et relâche de petits groupes d'ouvriers peu loquaces, engourdis par l'absence de chauffage dans la rame, qui s'engouffrent sous terre à peine sortis du wagon. La pénurie de terre arable a mené à l'économie des surfaces consacrées aux usines agroalimentaires, qui ont été construites en profondeur, sous les champs et les serres. En période de production, des colonnes de vapeur ou de fumées jaillissant du sol rappellent la récente vocation industrieuse du dessous. Mais en hiver, les usines tournent au ralenti. Le wagon devient de plus en plus clairsemé.

Soudain apparaissent les collines.


J'ai pris plein de poches de Prommex. Je les ai mises dans un sac. J'ai pris le sac. Je suis sorti par la porte marquée « danger ». J'ai suivi le couloir. Ce n'était pas dangereux. Au bout, il y avait une porte. Avec un camion derrière. Et le chauffeur, je l'entendais. Il parlait plus loin. Je suis monté dans le camion. Il y avait une couchette. Des vêtements Alors je me suis couché et le chauffeur ne m'a pas vu. Il a roulé. Il ne m'a pas vu. J'ai serré son cou. Le camion est allé dans la neige. Et moi aussi. J'ai marché et il y a eu les rails et les gens qui montaient dans le train. Voilà.


Le tramway s'est arrêté au bout de la ligne que signale une voix de synthèse. Rachel et Théo sont cueillis par un vent glacé de nord-est qui rabat sur eux des congères. Théo sourit, Rachel grimace et remonte son col. Ses bottes se sont enfoncées dans la neige et elle sent déjà l'eau glacée qui s'infiltre entre sa semelle et ses chaussettes.


- Et maintenant ?

- Il faut aller vers les collines. Le camion venait des collines.

- Tout droit ?

- On trouvera la route. Peut-être.

- Tant qu'on la trouve avant que mes orteils ne tombent...

- Tu as encore froid.

- Tu ne te rappelles pas ? J'ai toujours été frileuse.


Pas tes pieds contre moi quand tu entres dans le lit. Mais c'est le seul moyen de les réchauffer, tu es toujours bouillant. Pourquoi les femmes ont toujours les pieds froids ? Question de répartition. Pour que le reste soit plus chaud, mon amour.


Rachel aimerait marcher plus vite pour se réchauffer. Mais la couche de neige est épaisse, et Théo avance à son nouveau rythme, dont elle n'a pas encore l'habitude, celui que lui permet la raideur de ses articulations. Il fait des efforts visibles, mais traîne les pieds, repousse la neige plutôt qu'il l'enjambe, est freiné par des masses de neige tassée, et Rachel doit alors lui enjoindre, comme à un enfant, de lever haut les pieds.

Les nuages s'amoncellent, chargés de neige. Rachel, de plus en plus inquiète, presse son compagnon tout en essayant de lui faciliter la tâche en le soutenant. Elle se retourne fréquemment pour vérifier leur trace, essayant de suivre un chemin le plus droit possible vers les collines qui se rapprochent peu à peu.

À l'improviste sous leurs pieds, le goudron de la route.


- À droite, indique Théo.


La couche neigeuse est moins épaisse sur la route. Rachel et Théo poursuivent plus rapidement leur marche vers la côte. Le plateau disparaît petit à petit sous les nuages. Rachel serre les dents et s'obstine à ne penser qu'à son équilibre mis en péril par les plaques de neige tassée et l'anesthésie grandissante de ses pieds.


- Avance, Théo.


Mais qu'est-ce qui t'a pris, pauvre conne, de t'embarquer dans cette galère ? Qu'est-ce qui t'a pris d'écouter ce pauvre type, il a le cerveau aussi ramolli que le reste, tu l'as vu, si ça se trouve c'est cette saloperie qu'il s'injecte qui le transforme en batracien, mais regarde-le traîner les pieds, et en prime il va neiger et tu vas finir aussi refroidie que lui, pauvre naze, tu fais ça pour quoi ? Par culpabilité à la con, mais tu crois quoi, là ? Que tu as une dette à payer ? Tu as cru qu'il était mort, bonne nouvelle, il est vivant, il respirait, ce n'étaient pas des mouvements réflexes, si tu avais attendu un peu avant d'appeler les flics, tu t'en serais rendu compte, nom de dieu il était vivant, pas en état d'être vivant sans Prommex, mais vivant tu as vu comment ? Autant être mort, de toute façon ça n'allait pas tarder à lui arriver, pourquoi tu t'en mêles ? Tu t'en étais tirée, personne ne t'avait soupçonnée, un petit tour vers le sud histoire de voir le soleil d'un peu plus près, et tout était calme au retour, la veine, et toi tu en remets une couche.


Au détour d'une saillie de la colline, Rachel s'arrête devant une grille.


- Viens voir.


La grille est hérissée de pointes ; elle se poursuit par un grillage pourvu de fil de fer en surplomb. Derrière, il n'y a rien d'autre qu'une clairière, puis la côte qui s'effondre en pente raide. Pas de route.


- On dirait un camp militaire. C'est bizarre, les installations militaires sont situées beaucoup plus près de la frontière.

- C'est l'hôpital.

- Comment le sais-tu ?

- Le camion est passé par là, j'ai vu.

- Théo, regarde, il n'y a pas de route, il n'y a pas de traces de pneus, il n'y a rien d'autre que trente centimètres de neige et des herbes hautes.

- On est passés par là.

- Bonjour, Théo. Nous sommes heureux de votre retour. Bonjour, mademoiselle Lambert.


La voix vient d'un interphone inséré dans un des piliers de la grille, que Rachel n'avait pas remarqué.


- Entrez.


La grille s'ouvre.

Le sol s'ouvre en direction de la colline.

Rachel hésite un instant, se retourne vers l'immensité des champs sur lesquels la neige s'est mise à tomber. Elle franchit la grille.


- Il y avait des gens en blanc avec des masques. Il y avait des gens comme moi. On prenait du Prommex une fois par jour. Parce qu'on était malades. Et puis on travaillait.

- Vous travailliez ? Et vous faisiez quoi ?

- On mettait des trucs dans d'autres trucs. On emboîtait. On fabriquait.

- Mais vous fabriquiez quoi ?

- Des objets. Ça dépendait des gens. Il y en avait qui mettaient dans des cartons. Moi je remplissais des circuits avec un liquide. Des fois, il y en avait qui tombaient.

- Du liquide ?

- Non, des gens. Ils s'écroulaient.

- Et alors, qu'est-ce qui se passait ?

- Ceux en blouse venaient avec un costume. Comme on a vu dans la zone chimique. Ils emmenaient celui qui était tombé, pour le Prommex. Des fois on ne le voyait plus. Il était trop malade.

- Et qu'est-ce que vous faisiez, à part travailler ?

- Je ne sais pas. On dort avec le Prommex quand ça coule. Je voulais... parler. Les autres ils ne parlaient pas. Des fois, ils n'entendaient pas et je crois, des fois, ils ne voyaient pas. Les gens, ils étaient malades. Il n'y avait pas le jour. L'hôpital, c'est dur.

- Théo, on ne travaille pas à l'hôpital. On se repose.

- Si on ne peut plus sortir parce qu'on est trop malade, il faut travailler, non ? Pour le Prommex. Mais moi, je voulais voir le jour et je pensais...

- Tu pensais quoi ?

- Ils ont dit : tu as de la chance parce que tu penses encore. Des fois c'est dur. Les autres, ils travaillaient et prenaient le Prommex. Ils disaient bonjour. Au revoir. Ils comptaient jusqu'à quatorze et recommençaient. Ils chantaient des chansons pour enfants. Ils ne voulaient rien. Ils ne pensaient rien, je crois. Moi je voulais le jour. La nourriture. Les arbres dans un jardin. Ils sont où, les arbres, Rachel ?


Le couloir dans lequel Rachel et Théo se sont engagés est goudronné, assez grand pour laisser passer un camion.


- Prenez la première porte sur votre droite, je vous prie.


La lumière s'allume derrière la porte vitrée qu'ils n'avaient pas devinée. Derrière, un couloir encore, carrelé de blanc, éclairé de néons blafards. Au bout, la porte métallique d'un ascenseur, qui s'ouvre devant Rachel.


- Entrez.


Rachel sent Théo s'agiter.


- Ça va ?

- Non, je crois.

- Il ne fait pas chaud. Tu as besoin de Prommex ?

- Peut-être. Ou non. Je veux. Je ne veux pas.

- Tu ne veux pas quoi ?

- Rester ici encore.

- Théo, je suis là. On y va et on discute. Tu ne peux pas rester sans Prommex. Et moi, je crois qu'il faut que je soigne mes pieds.

- Tu n'as pas peur.

- Mais non, pourquoi ? ment Rachel.

- J'ai peur je crois. Rachel.


J'ai peur je ne veux pas je ne veux plus je préfère je crois être mort je ne veux pas j'ai peur j'ai peur pour Rachel aussi elle va voir les autres et elle aura peur d'être malade elle n'a pas de combinaison pourquoi elle est venue pourquoi je crois je ne comprends pas.


L'ascenseur les conduit dans un espace tiède, tout de bois blond et de moquette épaisse, à la lumière tendrement tamisée. Deux fauteuils sont installés face à un bureau en forme de mandorle. Une femme entre deux âges les y reçoit.


- Merci, mademoiselle Lambert. Nous vous sommes reconnaissants d'avoir ramené Théo... en aussi bonne forme. Il est vrai que la météo était en sa faveur.

- Pourrais-je savoir qui vous êtes et où nous nous trouvons ?

- Qui je suis ne vous sera pas d'un grand secours. Où nous nous trouvons, vous en avez une bonne idée, je pense. Vous n'êtes pas arrivée par hasard.

- Ne vous fichez pas de moi, gronde Rachel, dont les pieds commencent à piquer. Qu'est-ce que c'est que cet endroit ?

- Un hôpital, mademoiselle Lambert. Un hôpital extrêmement performant où sont utilisées des techniques de pointe.

- Comme le Prommex.

- Comme le Prommex.

- Comme le fait de faire travailler des malades pour qu'ils puissent s'offrir du Prommex.


La femme sourit et se tourne vers Théo.


- Nous avons fait du bon travail avec vous, Théo. Je constate que vous êtes capable de rassembler vos idées et vos souvenirs avec beaucoup de précision.

- Ne noyez pas le poisson. Je veux savoir ce qui se passe ici.

- Comme vous voudrez. Suivez-moi. Théo, attendez-nous ici.

- Non. Je viens.


La femme conduit Rachel et Théo dans le long d'un couloir vitré.


- Nous accueillons ici des personnes fort mal en point. Nous leur offrons des soins uniques au monde. Malheureusement, beaucoup d'entre elles se trouvent ensuite dans l'incapacité de reprendre une vie normale. Elles sont en effet totalement dépendantes du Prommex.

- Je l'ai constaté, dit Rachel. Théo ne peut rien digérer. Mais ce qui m'intrigue, c'est l'état des aliments qu'il vomit.


La femme se retourne vers Théo.


- Nous vous avions prévenu, Théo. Vous êtes trop obstiné.

- Et pourquoi ne pas rendre les malades à leur famille ? Pourquoi ne pas commercialiser le Prommex ? Pourquoi ce secret ?

- En partie parce qu'aucun de nos malades n'a de famille...

- Vous êtes donc des adeptes des œuvres de charité, ricane Rachel en s'approchant d'une vitre.


Le spectacle qu'elle découvre la cloue sur place.

Un peu plus bas, un hangar immense abrite des machines, des chaînes de montage, des postes de travail, protégés par des cloches de verre. Un réseau coloré de tubes d'aération court entre les cloches et rejoint le mur du fond. De une à trois personnes sont installées dans chaque poste, et s'acquittent de tâches obscures avec des gestes répétitifs. Le regard de Rachel se pose sur les ouvriers les plus proches de la vitre. Elle fixe, incrédule, leur teint blafard, la pelade qui atteint le cuir chevelu de certains, les cicatrices sur leur visage, les paralysies faciales qui tordent les visages, leurs gestes mécaniques, en roue dentée.


- Mon dieu. On dirait une armée de morts-vivants.

- Mais c'est précisément ce qu'ils sont.

- Ce n'est pas parce que vous les sauvez de la mort qu'ils doivent vivre comme s'ils étaient morts, et à vos ordres, qui plus est. Vous les exploitez.

- Nous ne les avons pas sauvés de la mort, mademoiselle Lambert. Ces gens sont morts.

- Vous jouez sur les mots.

- Non. Je dis les choses telles qu'elles sont. Ils sont morts.

- Ça suffit. J'en ai assez vu et entendu pour vous coller un procès sur le dos. Vous et vos acolytes ou associés invisibles êtes des esclavagistes. Je me casse.

- Dans la tempête de neige ?

- Vous allez nous donner un camion, chargé de Prommex. J'emmène Théo.

- Mais non. Vous ne sortirez pas d'ici, quoi que vous fassiez. Je vous suggère donc de rester calme.

- Calme, mon cul, espèce de garce ! Vous allez faire ce que je vous dis et plus vite que ça !

- Et en quel honneur vous obéirais-je ?

- En l'honneur de ceci.


Rachel a sorti de sa ceinture le pistolet automatique et a mis en joue la femme impassible.


- Vous voyez, je suis venue avec mon Prommex personnel.

- Je vois. Un pistolet dans le genre de celui avec lequel vous avez tué monsieur Monk.


Rachel pâlit.


- Je ne l'ai pas tué.

- Ce n'est pas ce que nous a laissé supposer l'enregistrement vidéo de cette nuit-là.

- Vous bluffez. Il n'y a jamais eu de caméra chez Théo.

- Oh, mais si. De très petites caméras de sécurité, miniatures, insoupçonnables, du matériel de luxe, comme tout ce que Théo pouvait s'offrir et vous offrir. Vous avez été bien ingrate.

- Je ne l'ai pas tué. Il vivait.

- Non, mademoiselle Lambert. Il était mort quand la police est arrivée. Fraîchement mort, mais pour de bon. C'est d'ailleurs le cadavre le plus frais que nous ayons eu à traiter. Ce qui explique son bon état, et ses capacités mentales relativement préservées.

- C'est du délire, vous êtes complètement folle ! hurle Rachel. Quand on est mort, on est mort !

- Sauf depuis que nous sommes capables d'intervenir, mademoiselle Lambert. Pas aussi bien que nous le souhaiterions, pour le moment. Nous ne pouvons agir sur l'ensemble des fonctions du vivant. D'ailleurs, vous avez vu Théo vomir. Vous avec dû sentir son odeur...

- Vous me baratinez avec des trucs qui ne prouvent rien !

- ... et puis, rappelez-vous donc, remémorez-vous cet instant où vous avez soulevé votre pied du cou de Théo, à la fin de votre chanson magnifiquement interprétée... Vous saviez qu'il était mort, n'est-ce pas ? Et croyez-vous que sans notre intervention, la police vous aurait laissée en paix ? Nous avons acheté votre tranquillité et la nôtre, ce jour-là. Théo n'a été qu'un disparu de plus. Pas de vague, ni de remous à la surface lisse de cette société éteinte.

- Mais... pourquoi faites-vous ça ?

- Oh, c'est très simple. Pour la main-d'œuvre.

- Les machines ne vous suffisent pas ? Et les chômeurs, il n'y en a pas assez ?

- Si, bien sûr, mais pas pour faire ce que nous faisons ici.

- Ha bon ? Et vous faites quoi de si spécial ?

- Ce que plus personne ne souhaite faire, sauf pour des sommes si importantes qu'elles rendraient ce que nous fabriquons inaccessible, sauf à de rares privilégiés... Du matériel miniaturisé, qui nécessite l'emploi de nanoparticules...

- Elles sont interdites depuis cinquante ans.

- Mais permettent, par exemple, de concevoir les admirables caméras qui équipaient la villa de monsieur Monk, et tout un tas de petits objets et produits de la vie courante, téléphones, médicaments... Nous avons également dans les étages inférieurs un laboratoire P4 où des équipes de recherche travaillent sur les arboviroses. Plus exactement, les manipulations sont toutes effectuées par nos résidents, qui ne risquent plus rien... nos scientifiques sont à deux cents kilomètres d'ici et analysent les résultats obtenus, en toute sécurité. Vous voyez que le Prommex ne manque guère d'applications utiles. Nous avions également un projet militaire fort intéressant, dont Théo était une des clés de voûte.

- Dites.

- Imaginez.

- Parlez, bon dieu !!!

- Soit. Imaginez une armée de soldats morts. Capable de passer au travers de nuages de gaz toxiques, d'avancer sans broncher dans des zones irradiées, de ne ressentir ni le froid, ni la peur, ni la douleur.


Rachel s'est mise à trembler. Elle tient toujours la femme en joue. La panique la submerge.


- Théo, elle ment, crie-t-elle à Théo figé à ses côtés, cette garce ment, on se tire, on s'en va, viens.


Qui ne ressentirait ni le froid, ni la peur, ni la douleur.


Le poing de Théo s'abat sur la nuque de Rachel.



Je ne verrai plus le jour. Je crois. Mais peut-être si. Si je reste en bonne santé. Si je prends du Prommex comme il faut. Si je fais comme ils veulent. Je me sens plus fort. Ils ont amélioré le Prommex. Je bouge comme Rachel aime, mieux, vite. Alors peut-être. Peut-être qu'on pourra s'en aller, Rachel et moi. Si on peut emporter assez de Prommex pour deux.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Maëlle   
23/2/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Trés fort. De la belle ouvrage.

La construction du récit, les flash-back, les interventions de Théo - la mise en page, tout s'imbriquent pour amener tranquillement le lecteur. Le dénouement et magnifique, et apporte un imprévu alors qu'on pensait avoir tout les élèments.

"d'après une idée originale - enfin, j'espère - de mon fils" Dans l'expression "d'aprés une idée originale", il faut en général comprendre "originale" comme l'adjectif se rapportant à "origine".

   costic   
26/2/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Nouvelle « régénérante » que j’ai dévoré avec plaisir.
J’aime l’écriture, simple et précise, l’alternance des points de vue avec les mots adaptés à l’état mental des protagonistes. On se laisse imprégner de cette ambiance lourde et sale qui nous nous amène dans ce futur peu séduisant. L’intrigue me semble bien menée et sait nous maintenir en haleine jusqu’au dénouement.

   Anonyme   
28/2/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Belle intrigue, atmosphère glauque à souhait, chute surprenante.
De jolies phrases ici et là.
Personnages bien campés. Bons dialogues. Des descriptions écoeurantes à souhait.
Mais je trouve que cela démarre lentement. Un rythme plus soutenu au départ, même dans le premier tiers du texte aurait été bienvenu à mon goût.
Bonne continuation à l'auteur

   DouglasLejeune   
7/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Tres bien, on est bien dans l'histoire, on a envie de savoir la fin, l'ambiance est bien construite.
Quelques commentaires: le debut est un peu lent (deja dit) et pour la fin il aurait mieux que le pot aux roses soit decouvert grace a l'action de l'heroine plutot que livree assez platement par une employee. On s'explique assez mal le geste final de Theo. Enfin quelques lieux communs au fil du texte (pourquoi faut-il qu'un neon soit toujours "blafard"? Beaucoup ne le sont pas en realite).

   placebo   
7/3/2011
 a aimé ce texte 
Bien
Hum, pas sur, mais je crois qu'il manque un ''i'' : ''comme s'il s'en méfait''.
C'est tout pour l'écriture, joli, vraiment ^^

J'ai été un peu perdu quand on est passé des souvenirs (en police plus grande) de leur ancienne vie à leurs souvenirs de l'appartement, quand il regardaient la carte :p

Sinon, ben, pas de surprise pour moi, le gars mort ressuscité par la technologie ne m'est pas inconnu, par exemple dans l'excellent manga futuriste Gunnm les têtes des morts sont récupérés et mises sur des corps de synthèse (vissés comme des ampoules, hum…). Ou Harry Potter, aussi, il parle de l'armée d'animagi de voldemort, ou encore plein d'autres livres je suis sur…
J'ai intégré assez vite l'idée que le gars était mort (foule de détails, j'ai été certain avec le ''pourri'' / aime pas la chaleur, mais dès les premières lignes…)
Une idée menée jusqu'au bout avec un développement un peu lent. Les flash-back s'ajustent bien.

La fin… ne me plait pas plus que ça. L'instinct de journaliste qui fait défaut ? Perturbée par le froid ? (pas trop ressenti celui-ci) le gros consortium scientifique fou qui vend ses technologies à l'armée… moui. La justification de théo ne me convainc pas tout à fait :p en fait je pensais que les derniers mots seraient de rachel : ''veux… prommex !'' *anticipe un peu* ^^

ah, autre truc bizarre (ou fausse piste) : dans la pharmacie, j'ai eu l'impression que la femme connaissait le promex mais essayait de le cacher, impression comme les autres.

Hum, récupérer le corps des cadres de la finance hauts placés qui défraieront la chronique et donc avec une forte pression sur les inspecteurs de la police pour que l'enquête aboutisse… m'est avis qu'il y a plus simple pour récolter les cadavres… :)

''Ce que plus personne ne souhaite faire, sauf pour des sommes si importantes qu'elles rendraient ce que nous fabriquons inaccessible, sauf à de rares privilégiés... Du matériel miniaturisé, qui nécessite l'emploi de nanoparticules...''
deux ''sauf'' qui ne facilitent pas trop la compréhension et puis, de l'industrie de précision à la main ? 

Faut pas m'en vouloir si je donne des petits coups de marteau de tous les côtés, hein ^^ c'est pour que tout rentre dans le moule parce que j'ai bien aimé la nouvelle :)

bonne continuation,
placebo

Edit : j'avais lu les commentaires des autres avant, mais je reviens sur le ''rythme''. Au début, il me convient parfaitement. Style d'ambiance, elle se pose des questions et les flash-back ancrent bien le tout.

'La neige fondue semble plus grise et collante dans ce dédale de rues encore passantes et de culs-de-sacs industriels.''

Là, j'ai gagné quelques battements par minute.


Et puis la suite ? Mais c'est différent, ils partent en quête !

Clairement, manque de punch pour moi dans la seconde partie, ça rendrait le tout tellement plus ''thriller''… là j'ai l'impression, quand ils montent dans le tram, d'un film japonais contemplatif des années 50 en noir et blanc où deux voyageurs de train n'osent pas se regarder dans les yeux.

''Son regard se perd dans le vide. Les hectares horizontaux des champs molletonnés d'une neige de moins en moins grise au fur et à mesure de leur remontée vers le nord se fondent avec le ciel terne. ''

Pour atterrir sur un long dialogue…

Désolé, je baisse ma note. Ça mériterait un TB, mais tu peux faire mieux :)

   David   
8/3/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Misumena,

Le tout début m'a un peu surpris, j'ai mis un temps à comprendre la scène, je crois que c'est parce que "supermarché" arrive à la dixième ligne, je trouvais cette histoire de chou, de Rachel et de Théo incompréhensible jusque-là. Mais j'ai continué, et peu à peu le monde s'est dessiné et a pris sa cohérence, mais ça manquerait peut-être un peu de paysage, de "zoom arrière".

Il y a des expressions que je n'ai pas comprises :

"La pharmacienne fronce les sourcils. Rachel commence à s'énerver, pas précisément contre cette femme qui cherche à comprendre, mais contre un absolu situationnel que la pharmacienne va bien finir par incarner."

Je crois comprendre que ça veut dire que Rachel va bientôt traiter la pharmacienne comme une pseudo handicapée mentale, j'ai cherché un peu, ça collerait au contexte, c'est bien ça ?

"Quand Rachel quittait Théo, la rémanence de son odeur était telle qu'elle lui infligeait un supplice de madeleine jusqu'au lendemain."

J'ai encore penser à un truc trop complexe je crois, j'ai trouvé une histoire de "madeleine Tanel, 16 ans" tondue en 1944 pour avoir eu un enfant d'un officier allemand, mais ça pourrait venir de l'expression "pleurer comme une madeleine", il n'y a pas de majuscule en plus ; Est-ce qu'elle s'arrache les cheveux ou bien est-ce qu'elle pleure ?

J'en ai cherché quelques uns des mots "aranéen", "étique", "émétique" et "mandorle" mais ça ne me dérange pas, ça reste dosée justement à mon goût.

J'ai bien aimé au début cette expression-là :

"Théo s'est arrêté pour regarder ses mains. Il ne porte pas de gants. Ses doigts sont lilas clair."

C'est joli le "lilas clair" et c'est déjà une description un peu teintée d'humour noir, et d'autant plus en arrivant à la fin du récit.

Le déroulement est assez jubilatoire au final, comme les choses se dévoilent petit à petit ; j'ai bien aimé le choix des tailles de caractères aussi, petits italiques pour les pensées de Théo, les flash back en plus gros caractères, ça surprend un peu au début mais ça marche bien, je trouve.

Il y a un sens de la chute, le titre vendait un peu la mèche en partie bien sûr, mais ce "soldat du futur" est une trouvaille je pense, pour sa nature au moins, pour le thème, j'ai pensé à Clean war sans que ce soit bien comparable au-delà mais ça ferait un chouette recueil.

   i-zimbra   
8/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
À Monk, j'ai eu peur de la biographie détournée (j'ai lu nemson-m-b-2389.html il n'y a pas longtemps), et puis non c'est bien Théo ; juste une référence personnelle donc...

« absolu situationnel » : on se fait plaisir !

« Ils ont dit : tu as de la chance parce que tu penses encore. » Ça, c'est vraiment de la science-fiction, c'est la seule phrase que ne prononcent pas les morts-vivants que je connais !

Ça fait plusieurs textes que je lis avec des flashbacks. Je n'ai rien contre mais bon, je vais bientôt fatiguer (ici ils sont signalés par le corps de police, pourtant les deux derniers changements de corps ne sont pas des flashbacks... on a vite rectifié).

« Ça suffit. J'en ai assez vu et entendu pour vous coller un procès sur le dos. Vous et vos acolytes ou associés invisibles êtes des esclavagistes. Je me casse. » C'est trop drôle ! Non je ne me moque pas ! mais je me suis dit « elle s'est fait ch... plaisir à tout bien écrire et ça finit en Spirou & Fantasio ». Mais pas de problème ; c'est juste un effet auquel on ne s'attend pas. Et si ça fait plaisir à ton fils, j'aime aussi.
Puis c'est comme dans James Bond ou Blake & Mortimer, quand le méchant explique tout au héros pour qu'il ait le temps de le méditer dans l'éternité de la mort. Là aussi, pour moi, ça passe. Pour un scénario de BD c'est parfait (comme la méchante qui devient gentille). Pour une nouvelle, c'est un tout petit peu torché alors que le récit est parti assez lentement.

Je me demande quand même si cette rupture dans la narration n'est pas une – bonne – façon pour l'auteur de se sortir d'une certaine impasse inhérente au thème. Car pourquoi utiliser des morts quand les machines nous surclassent, et quand les vivants peuvent être réduits à ...
Mais il est peut-être encore trop petit... les morts-vivants c'est déjà bien pour son âge.

   Lunar-K   
8/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une nouvelle époustouflante.
Je crois avoir bien fait de ne pas trop prêter attention au titre, sans quoi j'aurai sans doute compris plus rapidement l'utilité du Prommex.
C'est bien écrit, très bien écrit même. J'ai tout particulièrement aimé les soliloques de Théo.
Malgré l'enchâssement des trois récits, la structure reste tout à fait claire, à l'exception du passage entre l'histoire du meurtre et le dialogue dans l'appartement. Il faudrait le signaler d'une façon ou d'une autre, c'est assez perturbant.
Une très bonne nouvelle qui a su me garder en haleine de bout en bout. Bravo !

   Perle-Hingaud   
9/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je suis définitivement bon public pour ce genre de nouvelles. Lorsque l’écriture ne m’arrête pas (et là, tout file), je dévore. Ok, on comprend assez vite l’état de Théo, d’après les symptômes : et alors ? J’ai trouvé qu’il y avait malgré tout un vrai suspens.

J’aurais aimé comprendre comment cette journaliste décrite comme très gâtée (même en dehors de sa relation avec Théo, elle a un certain statut social) a pu devenir cette paumée : a-t-elle eu besoin de fuir après le meurtre ? J’avais compris que non. J’ai trouvé le voyage en tram un peu longuet, j’ai zappé quelques lignes de paysage, je l’avoue. Je n’ai pas vraiment compris les motivations finales de Théo.
Voilà.

Ensuite, si on veut creuser un peu, des faiblesses dans le scenario apparaissent : d’autres les ont relevées avant moi. Elles ne me choquent pas, je ne sais pas vraiment pourquoi, peut être parce que si j’accepte les morts vivants, pourquoi pas le reste ? Et puis, zut flute, j’ai bien aimé le suspens, vraiment voulu savoir la fin, pas envie de ronchonner.

Merci.

   Pat   
9/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime beaucoup ce récit : sa construction, son ambiance, ses descriptions pleines de sensations. Dès le début, j'ai pensé au sixième sens, puis je me suis dit que non, c'était autre chose, et puis si, finalement... un peu. Ça reste mystérieux un bon moment. On est perdu, mais sans se sentir déconnecté... je savais que l'explication viendrait, sans doute parce que les choses se mettaient en place au fur et à mesure sans qu'on puisse donner d'interprétation définitive avant la fin (un peu comme Rachel : "capable de saisir au vol un lapsus et d'en dérouler le fil jusqu'à ce qu'il prenne sens" (très belle image du travail analytique, en passant). Du coup, le suspense est constant...

Je n'ai pas regardé le genre. De la SF ? ou de l'horreur ? (je viens d'aller voir... SF, effectivement...) En tout cas, de la SF comme je l'aime, bien qu'elle puisse mettre mal à l'aise par le contexte post-apocalyptique assez angoissant. En lisant, j'ai eu plein d'images en tête (j'ai beaucoup lu et vu de SF. Je pense ici plus à K. Dick ou d'autres auteurs plus contemporains, de mouvance cyberpunk).

Le style est vraiment bon, notamment dans les descriptions d'une grande précision et qu'on visualise très bien (tous les sens sont convoqués... ce qui, parfois, donne la nausée d'ailleurs). Il y a de belles expressions ("comme si les joutes argumentaires avaient été la condition de la dissertation des corps.", entre autres exemples), un rythme intéressant (avec le présent et les phrases nominales qui alternent avec des propositions plus longues... il me paraît en tout cas, parfaitement adapté à la narration).

La seule chose qui m'ait dérangée, c'est la typo (trop de polices différentes, notamment les tailles, même si elles renvoient à des espaces temporels différents). Je pense qu'il aurait mieux valu jouer sur deux typo et la mise en page (retraits, par exemple). Là, ça m'a un peu gâché la lecture (même si je me suis habituée au bout d'un moment).

   victhis0   
10/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
c'est la première fois que je lis plus de 20000 caractères sur oniris, je deteste lire des textes longs sur écran mais on s'en fout.
Nouvelle admirablement écrite, dialogues excellents, mention à la synthaxe particulière de Monk...
Franchement peu à redire mais un truc quand même : le "déballage" de fin est peu crédible (dans la situation), je ne vois aucune raison pour laquelle une nana interne viendrait tout expliquer à Rachel...Mais, il faut bien que l'on sache !
Bravo pour ce super boulot

   Flupke   
11/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Misumena,

Un très bon texte, captivant.
Niveau surprise, vers le milieu de ma lecture je me suis rappelé le titre et la catégorie, et les indices semés deçà, delà se sont liés pour me fouetter et me faire envisager l’hypothèse de morts vivants. Le titre est bien trouvé, mais vend un peu la mèche. J’ai bien aimé les « flash-back » avec des polices différentes pour la clarté.

Quelques remarques subjectives:
Trébuché sur « La ville dégouline beige, de neige fondue » Je pense que pour la fluidité « La ville beige dégouline de neige fondue » eut été plus seyant. Ou peut-être un déplacement de virgule ?

Ses doigts sont lilas clair, une jolie couleur légèrement ternie par un verbe terne. Ma suggestion : Il frotte doucement ses doigts lilas clair les uns contre les autres éliminerait se verbe tiédasse.

Une odeur de crasse et de chimie, ça fait un peu « un manteau couleur du temps ». Une odeur de crasse et de remugles chimiques peut-être ?

Le béton éclaboussé de fragments d’affiches. Ce verbe me semble trop dynamique pour une image statique. Criblé, constellé ou truffé peut-être ?

Un cri bitonal, là j’ai trébuché, mais c’est de ma faute, je n’avais pas vu le panneau « attention mot facile à comprendre » :-)

« commun la rebutaient, et du reste, ils étaient réputés » Si mon oreille mentale n’était équipée d’un filtre sémantique j’aurais pris cela pour une répétition.

Tout ce qu’un corps peut produire de fragrances organiques, Rachel l’a enregistré dans sa bibliothèque mentale des odeurs humaines : je sens les influences de lectures érudites (Le parfum/Süskind, peut-être ?)

J’ai beaucoup apprécié certaines tournures bien ciselées :

Elle inspire à fond l'air chargé du parfum de synthèse qui flotte au-dessus des choux, excellent !

entre des murs aveugles de briques bicentenaires, maintenus par des affiches collées. Pas mal !

une chaîne de radeaux pour ceux restés à terre, le genre d’oxymore dont je suis friand.

Aube étique, merci pour le dépoussiérage de mon dictionnaire :-)

la promenade le long du fleuve lent et dense, pourvoyeur d'horizon limité mais suffisant, joliment trouvé.

Souvenir pirate, oui.

Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est le déroulement progressif de l’intrique, comme une couverture que l’on soulève petit à petit et l’on comprend peu à peu, graduellement de quoi il s’agit.

Les indices chronologiques et dystopiques sont bien semés (Et comment je me la procure, l'essence ?) et plus on lit, plus on a envie de savoir de quoi il retourne, donc structurellement cette nouvelle est très bien ficelée et le style maitrisé en rend la lecture agréable. Bien sûr j’en redemande !

Bravo.

Amicalement,

Flupke

   Anonyme   
11/3/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Misumena, vous présentez un véritable problème pour moi :-)
Je croyais les araignées, même les biz, de nature obstinée, voire têtue en titi.
Vous écrivez d'une façon limpide ( imaginez, pas de faute d'accord - é, er, ai, etc... - , c'en est presque jouissif ici :-)), vos accroches sont toujours remarquables mais... mais pourquoi diantre ! vous relâchez-vous sur la fin ?
Pourquoi diable votre Theo, Theodorus ( le dernier consul romain, un temps, le dernier ! en un temps de décadence qui est celui de votre nouvelle... ) doit-il subir un sort si misérable et si... banal ? Juste avant le complet avènement d'une nouvelle ère ! Je m'attendais à... quelque chose !
Ok, c'est votre histoire et vos écrits mais on ne peut ( "on", c'est moi, la plupart du temps :-)) s'empêcher d'imaginer ce que, avec votre remarquable aisance dans l'écrit et un peu ou beaucoup moins de flemmardise - si, si ! J'insiste ! :-) -, vous auriez pu créer. Surtout avec un nom de personnage aussi symbolique !
Franchement, j'ai été fasciné par les neuf dixièmes de votre nouvelle ( je commente peu les "dernières parutions" mais je les lis :-)).
Je reste absolument certain que vous, Misumena l'araignée biz, vous traînez comme un regret cet ennui qui vous saisit après l'enthousiasme.
Tout le monde sait que mieux valent des remords que des regrets ( les remords, c'est le mal que l'on a fait aux autres; les regrets, c'est le bien que l'on ne s'est pas fait... y'a pas photo ! ) mais - c'est tout vous, ça, des tonnes de "mais" - mais pourquoi bâclez-vous vos chutes ?
La chute, c'est important. On ne sait jamais, on va peut-être rebondir :-)
Je note la qualité de l'expression. Elle est superbe.
Je note aussi l'intérêt que j'ai pris à lire. J'en ai jasé un peu plus haut.
Et hop ! je baisse ma note parce que je croyais être ébloui, scié, cassé d'admiration et que je me retrouve avec un mort-vivant bête comme l'odeur des choux ( qui m'avait bien plu quand je la croyais encore symbolique :-))
Je ne sais pas, moi, mangez des brocolis, c'est plein de D-indolyl Methane, mais allez jusqu'au bout de votre talent !
C'est toujours un plaisir de vous lire.
Cordialement,
micdec

   caillouq   
12/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
A la première lecture, il y a quelque chose comme un mois, j'étais tellement scotché par l'histoire que j'ai avalé toute la nouvelle d'un coup, sans m'arrêter aux détails.
A la seconde lecture toutefois quelques détails m'ont fait achopper – je ne m'y serai peut-être pas arrêté, en commentaire, sans une discussion récente (ici: http://www.oniris.be/forum/merci-aux-commentateurs-de-mereana-t13429s20.html#forumpost167742) incitant à se forcer pour être un peu précis MêME quand on a aimé un texte :-). J'aime beaucoup votre vocabulaire choisi et précis, mais parfois, l'emploi de certains termes trop techniques (par exemple « quantique ») m'ont semblé déparer cette histoire présentée sous un mode très subjectif. J'm'essplique: même si le texte n'est pas vraiment écrit à la première personne (hors les pensées de Theo), le lecteur est complètement du côté de Rachel. Et je n'arrive pas tout à fait à accorder des termes trop recherchés comme « striduler » (pas si recherché en lui-même, mais pour des orteils) ou « absolu situationnel » à cette histoire vue de l'intérieur de Rachel, en pleine déréliction. Je fais peut-être erreur sur l'ampleur de sa déchéance, mais même si elle était journaliste dans un passé pas si lointain, et donc susceptible d'utiliser ce type de vocabulaire, la déchéance a l'air plus forte que tout le reste dans ce que vous décrivez.
Il y a aussi ce « Theo représente, une fois de plus, une excellente opportunité. » que je n'arrive pas à me justifier dans le déroulement de l'histoire (elle espère en tirer un article grassement monnayable ? Ou elle pense qu'il est toujours riche ?). Ainsi que « Rachel n'aime pas qu'on la voie avec Theo. ». Pourquoi ? On a l'impression que Rachel est allée à la dérive depuis le meurtre de son amant, alors pourquoi se préoccuper du fait qu'on la voie avec un type un peu à la ramasse ? Mais peut-être que je fais de la surinterprétation. Cette idée de la déchéance de Rachel est donnée par l'opposition entre la vie luxueuse qu'elle avait du temps de Theo, et le froid et l'inconfort de son logis, mais peut-être ces derniers sont-ils complètement répandus dans l'ensemble de la population, liés à ce futur aux allures de catastrophe météorologique ... (ou alors, c'est lié au fait qu'elle l'a tué ? Est-ce que ça peut jouer à ce moment précis puisqu'elle croit qu'il n'est pas mort ?)
Mais ce ne sont que des détails. Cette nouvelle est glaçante et prenante à souhaits – et génératrice d'interrogations dépassant la simple intrigue. Elle m'est beaucoup restée en tête depuis la première lecture, et à part les petits bémols évoqués, la relire en connaissant les ressorts de l'histoire était un plaisir supplémentaire, permettant de goûter les trouvailles convaincantes dans la description de ce futur tout à fait plausible – j'ai beaucoup apprécié en particulier le discret coup de patte aux conséquences possibles de l'essor des nanotechnologies ... (Ce n'est qu'un détail parmi d'autres, mais le coup de la couleur et de la séquence rythmique qui permettent à chaque pharmacien de retrouver plus facilement son produit, ça existe déjà ? Ca fait très authentique)
Bon, bref, j'ai aimé.

(ah oui, et j'aurais plus vu ce texte en catégorie noir/thriller qu'en SF ... Mais je me suis déjà pas mal étendu sur ce type de considérations ...)

(deuxième ah oui, après lecture des autres commentaires: en fait, je me rends compte que j'en ai assez des changements de police quand il y a des flash backs {oui, bon, OK, je l'ai eu fait [ben oui, on n'est pas loin de Lyon ici, le passé surcomposé a droit de cité] mais d'abord fais ce que je dis fais pas ce que je fais, et puis j'ai arrêté récemment}. C'est vrai, quoi, ça nous vient tout droit des Etats-Unis cette tendance, mais on n'est pas si bêtes que ça, nous les lecteurs. Il faut arrêter de sous-estimer le lecteur. Il comprend très bien, s'il ne lit pas en diagonale, en une phrase ou deux, qui c'est qui parle. Là, cette deuxième casse (pas l'italique, l'autre), elle est quand même bien moche et c'est dommage pour l'oeil. Personnellement, j'aurais très bien compris sans. Tiens, pour un peu j'ouvrirais un forum là-dessus ...)

Edit: finalement, encore une fois je n'ai pas réussi à détailler ce qui me plaisait dans ce texte – je n'ai parlé que de ce qui me plaisait moins. Pour faire court, ce que j'ai apprécié: le style, toujours impeccablement fluide. L'ambiance glauque et le rythme. L'efficacité des images – les paysages au cours de la quête. La distillation progressive des indices indiquant l'état de Theo. L'histoire, même si des thèmes semblables ont déjà été utilisés en SF (de toutes façons, je suis de ceux qui pensent que tout a déjà été écrit. Après, reste la question du comment). Le ton. Voilà.

Et merci pour ce texte ...

   styx   
12/3/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je n'ai pas vu le temps passer, j'ai dévoré aussi. Bravo pour cette nouvelle qui pourrait s'étirer en roman sans problème. Je me suis demandé juste pourquoi "Lazare" n'apparaît que dans le titre et pas dans la nouvelle. Du coup on ne sait pas pourquoi tu l'as appelé comme ça. Mais c'est un détail au regard de tout le reste. Merci pour cette lecture.

   socque   
13/3/2011
Une histoire soufflante ! Chapeau. J'ai beaucoup aimé. J'adore notamment l'ambiance générale si morbide : Théo n'est pas le seul mort, toute la société paraît en décomposition !

Une ou deux remarques : "brides aranéennes" : arachnéennes ? Et les orteils qui stridulent, j'ai trouvé ça too much.

   Anonyme   
18/3/2011
Commentaire modéré

   Anonyme   
8/4/2011
une belle écriture, qui rend bien la déchéance dans laquelle vivent les personnages (ça m'a dégouté parfois).
j'ai peu de culture en sf, aussi le thème me semblait un pas en avant dans le genre zombie : leur exploitation "capitaliste" par la firme. on peut sans doute aller plus loin encore, maintenant, les imaginer vivre en société avec les humains, pourquoi pas... ça ouvre à pas mal de problèmes de société.
j'ai trouvé leur pérégrination jusqu'au centre un peu longué, d'autant que ce n'est pas une partie très importante, bon l'atmosphère...
sinon, un petit détail me gêne à la relecture, s'il y avait des caméras le jour de l'assassinat de théo pourquoi rachel n'est-elle pas aller en prison ? etrange impunitée. cment n'a t-elle pas su qu'il était mort ? la police ne l'a t-elle même pas interrogée ?..
en tout cas jj'ai bien aimé. je m'abstient de mettre une note, juste parce que ça me rappelle l'école. mais elle serait bonne.

   Selenim   
15/4/2011
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Si les concepts de régénération post mortem ou d’armée de mort-vivants ne sont pas nouveaux, le traitement de l’intrigue par le prisme du sentimental à le mérite d’être plus original.

Dès le départ, on se doute fortement de l’aspect surnaturel de Théo. Théo = Dieu et Monk = moine. Avec ça, on est paré. Notre anti-héros ne va pas rester longtemps à mijoter au rayon chou.

Pour commencer par l’écriture, je la trouve déséquilibrée. Le corps du texte est rédigé dans un style court et percutant. J’avoue que je n’aime pas. C’est un enchainement de bribes d’action. Sujet – verbe – complément. J’ai trouvé la lecture assez désagréable. Puis, il y a des passages mieux écris, plus descriptif, où les réflexions et le background se révèlent. Je regrette que l’intégralité du récit ne soit pas de cette veine. On devine un monde futuriste en filigrane mais vraiment diaphane. Il s’agit avant tout d’une aventure humaine.


Les dialogues me sont apparus assez pauvres, autant d’un point de vu de la dynamique que du contenu. Le dialogue final entre Rachel et la bad girl de l’histoire prend des airs faussement comiques. J’ai eu l’impression de me retrouver devant un James Bond où le méchant débite son texte pour révéler son plan diaboliquement génial.


Mais je trouve que le vrai problème de la nouvelle tient dans sa construction. Et beaucoup dans sa mise en page. C’est un vrai parcours du combattant pour s’y retrouver entre le passé, le présent, les pensées de Théo et les rêves/fantasmes de Rachel. Tout ce petit monde manque de clarté et s’emmêle pour rendre la lecture délicate. J’avoue ne pas avoir essayé une lecture au format pdf, peut-être allège-t-elle le tout.

Au niveau des descriptions, certaines réflexions et pensées sont jolies, pertinentes. Je crois que l’auteure est plus à l’aise dans le registre du sentiment, de l’intimité que de la SF pure. Mais je trouve osé et courageux d’affronter une intrigue SF par la face sentimentale. Même si la relation entre les deux protagonistes reste basique, elle est décrite avec suffisamment de justesse pour qu’on veuille y croire. Par contre, les flashbacks mal dissociés (pour moi) m’ont embrouillé et fissurés un peu l’ambiance.

Pour poursuivre sur l’ambiance, je l’ai trouvé froide, triste, monochrome et monotone. Avec ce style épuré et minimaliste, ça fonctionne pas trop mal. J’aurai aimé plus, connaitre mieux cette ville glaciale et quelques us et coutumes. Mais c’est un parti pris de l’auteure qui a choisi d’axer sa réflexion sur la relation du couple.

Pour la compréhension générale, je tiens à insister sur le manque de dissociation entre la narration du présent et les flashbacks. Ce n’est vraiment pas assez prononcé. Il aurait peut-être fallut changer radicalement de temps ou opter pour une police plus contrastée.

Le passage au foyotel, où Rachel retrouve Théo, j’ai trouvé étrange le glissement du vouvoiement au tutoiement. Pas très naturel et surtout mal placé d’un point de vu chronologique à mon sens.

Toujours dans ce passage, il me semble que Rachel manque de pertinence pour une journaliste. Elle oriente le dialogue vers l’abstraction au lieu de donner des détails pour stimuler la mémoire de Théo. Je sais, ce sont des détails, mais ça compte pour donner de l’épaisseur aux personnages.


Le personnage de Théo est vraiment insipide et insupportable d’hésitation. Une sorte de mollusque avec des vertèbres. Pour ça, le contrat est rempli. Son état post mortem est bien retranscrit, jusque dans ses pensées.

J’ai bien aimé des petits détails comme des allusions ou des adjectifs qui font penser à Théo comme à une machine. Des termes techniques, des adjectifs mécaniques ou électroniques. C’est bien vu.

J’ai bien aimé aussi les différentes allusions aux pieds de Rachel, comme pour insister sur son pragmatisme et son esprit terre à terre.

Pour finir, le titre. Je le trouve beaucoup trop explicite. Avec Théo et Monk, on a suffisamment d'indice. Ça gâche la surprise d'entrée de jeu.

Selenim

   Anonyme   
15/8/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour, nouvelle sur ce site, j'ai lu quelques textes avant de m'arrêter sur la votre. J'ai aimé. Bien sûr, il y a quelques imperfections (celles redondantes dans les commentaires), mais qu'importe... lorsque je lis des ouvrages de sf d'auteurs connus et reconnus, il y en a aussi, non ?. Belle histoire; cordialement.


Oniris Copyright © 2007-2019