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Sentimental/Romanesque
misumena : Qu'est-ce que je vous sers ?
 Publié le 29/04/12  -  7 commentaires  -  21627 caractères  -  132 lectures    Autres textes du même auteur

Pas brève de comptoir.


Qu'est-ce que je vous sers ?


Après trois heures de route, comme chaque fois qu'une pulsion l'entraîne dans un week-end nomade, Irène, enfin détendue, cherche un bistrot.

Elle commence à lire les panneaux indicateurs qu'elle a ignorés pendant la nuit, découvre, en même temps que les champs nus et les forêts humides apparaissant dans les lueurs du matin, les noms de ce nulle-part champêtre. Elle en goûte les sonorités comme si elle venait de débarquer dans les Tuamotou. On a l'exotisme qu'on peut s'offrir, se dit-elle.

La 205 GTI n'a pas bronché. Bruyante, tressautante, humide. Irène la soigne, lui rend en entretien méticuleux l'assurance de démarrages nocturnes par tous les temps, lorsque le sommeil la fuit, en général après une semaine trop remplie. Irène se lève alors, enfile jean, tee-shirt, pull, chaussures souples, saisit dans le placard de l'entrée le sac de voyage toujours prêt qui s'y tapit, quitte l'immeuble en évitant l'ascenseur. Il est en général quatre ou cinq heures du matin.

Anxiété, lui a dit le médecin. C'est de l'insomnie liée à l'anxiété. Vous devriez vous détendre. Faire du sport, du yoga. Vous avez des conditions de travail stressantes ?


Irène gare sa voiture devant le bar PMU du village. Elle pénètre dans le café, salue, s'installe près de la baie vitrée couverte de buée froide. Au-dessus du voilage que la buée froide colle par endroits au vitrage, apparaît un ciel prometteur. Les journées rallongent, et il y a dans le bleu layette de la matinée un avant-goût de printemps. Ça sent le bébé, grince Irène en son for intérieur assez remonté contre les congés maternité à rallonge voire à répétition, pourvoyeurs de conditions de travail stressantes. Je suis une reine de la productivité, poursuit-elle par-devers elle, du dossier bouclé en un temps record, des heures sup, du surplus de travail mitonné entre la salade de carottes Bonduelle et le bourguignon en portion individuelle. Mon appart' est une annexe du bureau. Ma cuisine, ma baignoire, mon lit, même, sont des bureaux secondaires que je finis toujours par fuir les samedis à quatre heures du matin. Et après j'en veux à mes collègues d'être heureuses.


Un grand crème, s'il vous plaît.


Deux hommes sont entrés et entament la journée au blanc. Ils ont un accent joliment assourdi, qui confirme à Irène que le soleil se lève toujours à l'est. Ils rigolent avec le patron, une caricature de patron de bar, une armoire à glace au visage étonnamment fin, surmonté d'une tignasse grise serrée dans une queue-de-cheval. Irène lui jette un regard furtif et retourne aux variations de l'azur, rassurée : la boucle d'oreille attendue est bien là. En cherchant bien dans l'arrière-salle, on devrait trouver une platine vinyle et l'intégrale des Rolling Stones. Ou bien, ce n'est pas exclu, un poster de Lavilliers en train de se marrer sous les pales d'un ventilateur.


Le patron gesticule, armé d'un couteau digne de Gilles de Rais. Il découpe un jésus avec la maestria du boucher sanguinaire de la chanson de Saint-Nicolas. Pain frais, beurre, charcuterie, le bistrot se remplit comme si, ce matin comme tous les autres, tout le village devait y prendre son petit déjeuner. Irène allonge ses jambes sous la table, s'étire, écoute la conversation rurale qui lui rafraîchit délicieusement le neurone. On cause de vaches, de tracteurs, de réunions syndicales, de prises de force et de mélangeuses. L'atmosphère s'échauffe, la buée se condense en ruisseaux verticaux et versatiles.


La porte s'ouvre sur le bonjour aigu d'une jeune femme, qui amène avec elle une bouffée d'air trop froid pour qu'Irène puisse saisir la discrète odeur organique qui nimbe la nouvelle venue. Celle-ci est aussitôt accueillie d'une même joyeuse et cacophonique voix mâle. L'analyse spectrographique simultanée de l'extrait sonore permet à Irène de caractériser la jeune femme. Elle s'appelle Aurélie, c'est la fille du vétérinaire, elle travaille avec son père, elle doit être de garde et tout le monde l'aime beaucoup.


– Fifille, qu'est-ce que je te sers ? Un coup de blanc ? tonne l'ogre du bar.


Aurélie répond que ça lui ferait le plus grand bien, même à huit heures du matin, après la nuit qu'elle vient de passer, mais que malheureusement, elle est de garde et que bon ce sera un bol de café noir avec un sandwich. Un gros. Je ne pue pas trop ?

Quatre nez s'avancent vers ses cheveux, son cou, sa poitrine avant qu'une main s'interpose, ses fesses sans que rien ne se passe. Guerlain, hasarde l'un. Étable, assure un autre. Liquide amniotique, diagnostique le dernier. Merde, faut que j'aille me doucher, se lamente Aurélie. Je suis crevée. Pose tes fesses, cocotte, propose un galant qui lui offre son tabouret. Raconte un peu. C'était un gros veau ? Nan, c'était un veau de taille normale. Sauf qu'il avait des détails originaux. T'as découpé ? Oui. C'était la première fois ? Oui. Ben ça se fête, le blanc, je te l'offre.


Pendant qu'on trinque s'introduit dans le café un jeune homme furtif. Les saluts sont tièdes. Le patron l'accueille poliment, bonjour Gabriel, lui sert du blanc en souriant crispé, le jeune homme avale son verre et bat en retraite imprécise, après avoir lancé à Aurélie un rapide coup d'œil. Irène découvre dans ce regard des reliefs d'avidité, du regret, de l'alcool trop et trop souvent, le même bleu passé que celui du ciel de février, et quelque chose de plus, qui la surprend. Encore un de ces je-ne-sais-quoi qui l'énervent ; elle n'aime pas ne pas savoir, Irène. Elle regarde sortir Gabriel, suit sa trajectoire titubante en direction de la 205. Il en fait le tour, appuie son front sur les vitres, tâte les pneus du bout du pied. Irène se soulève légèrement de sa chaise, essuie la buée qui lui masque la vue. Pas touche à mon auto, Gabriel. Recule.


Le patron s'approche d'Irène. Au mouvement brusque de sa cliente, il a compris l'alerte.


– Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. Il n'abîmera pas votre voiture, Gabriel. Il s'y intéresse, c'est tout, c'est une bonne voiture, faut dire. Vous l'avez depuis longtemps ?

– Depuis que j'ai le permis.

– Ah. J'aurais dû demander combien de kilomètres elle avait.

– Presque 275 000.

– Ça fait plein de fois le tour de la Terre, ça.

– Comme vous dites. Vous êtes sûr qu'elle ne craint rien ?

– Certain. Gabriel n'a jamais été très doué avec les voitures, mais il les a toujours respectées. Comme les femmes, d'ailleurs. N'est-ce pas Aurélie ?


Aurélie, la bouche pleine de pain, se tourne vers la table d'Irène. Quoi ? Qu'est-che que tu dis Chérôme ? Jérôme, il te parle de Gabriel au bon vieux temps. Non, eh, tu ne vas pas recommencer avec cette histoire. Mais si, pourquoi pas, elle vaut le coup, cette histoire, et les histoires qui valent le coup, il faut les raconter. D'autant que ce matin, en plus d'une grande partie des protagonistes, il y a du public, rajoute-t-il en s'asseyant avec un grand sourire en face d'Irène. Vous avez un peu de temps, mademoiselle ?


Irène a du temps.


Lucien, apporte le blanc, sollicite le lieutenant Jérôme. Lucien, docile, s'exécute. Quelques clients poussent Aurélie vers la table d'Irène. Elle regimbe mollement et finit par enfourcher une chaise. Un gars s'installe derrière le comptoir. Quelques-uns quittent le bar, hilares. Jérôme attaque.


L'histoire, mademoiselle, commence il y a une quinzaine d'années. Il y a quinze ans, le village ne ressemblait pas tout à fait à ce qu'il est aujourd'hui. Il y avait encore quelques petits commerces, des messes, un garage. Il y a encore des messes, intervient un client. Je te parle de messes dignes de ce nom avec un vrai curé, rectifie Jérôme, pas le freluquet aphone qu'on a maintenant. Et on ne m'interrompt pas quand je raconte, ajoute-t-il en levant vers l'importun des yeux de métal.

Nous envoyions déjà nos petits au collège du bourg voisin, et dans ce collège étudiaient un certain nombre des personnes ici présentes, ainsi que Gabriel, que vous venez de rencontrer.

Gabriel n'était pas ce qu'on peut appeler un élève brillant. Il faisait plutôt partie de la catégorie des cancres, mais sans en avoir l'endurance. Le vrai cancre, mademoiselle, assume sa condition tout au long de sa scolarité et devient un jour tenancier de bar-PMU. Gabriel, lui, aimait l'école et nourrissait à chaque rentrée de fols espoirs. Il abordait chaque nouvelle année avec enthousiasme, ravi d'étrenner des stylos exempts de traces de dents, un nouveau taille-crayon bariolé, des baskets neuves et de rajouter deux ou trois badges à sa besace des surplus de l'armée. À partir de la Toussaint, ses ardeurs déjà bien émoussées se mettaient à décliner dangereusement. Gabriel, lecteur hésitant et penseur ralenti, était dépassé par ce qu'on attendait de lui, et finissait l'année en visiteur plus qu'en touriste. Il se laissait porter par la vague des apprentissages, en restait à la superficie houleuse sans pouvoir en aborder les zones plus profondes et moins turbulentes, et survivait de justesse à son année en s'accrochant aux brisants, miraculé de la tempête éducative par la grâce de quelque soubresaut mnésique. Car Gabriel avait alors une bonne mémoire, fonctionnant sans discernement, mais le tirant parfois – et par hasard – d'affaire. Vous savez ce qu'on dit sur la mémoire, mademoiselle ?


Oui, je me le rappelle, confirme Irène, sourire en coin.


Gabriel se dépatouillait donc comme il pouvait dans les lieux de torture dont la fréquentation obligatoire gâche nos plus belles années, sauf celles d'Aurélie qui a toujours adoré se farcir la tête avec des trucs inutiles, comme la structure moléculaire de l'aspirine ou les identités remarquables. J'aimais bien les fables de La Fontaine, aussi, remarque Aurélie ; on ne t'a pas sonnée, rétorque Jérôme, tu vois pas que je conte ? C'était juste par souci du détail, se défend Aurélie avant de reprendre une bouchée de sandwich sous le regard courroucé du patron.


Donc, Aurélie ici présente caracolait en tête de classe malgré sa taille de grenouille et sa généalogie déplorable, son père étant un campagnard parvenu, ne devant sa respectabilité et sa fortune qu'à l'apport de la césarienne dans ces contrées reculées, mais on l'aime bien quand même, il fait de belles filles quand il veut. Qui sentent un peu, intervient un client. Qui sentent un peu, confirme Jérôme.


Irène vide son verre de blanc, qui se remplit aussitôt. La tête lui tourne sans qu'elle sache si ce léger vertige est dû à l'alcool plutôt qu'aux multiples digressions qui hachent le récit du colosse, visiblement très à son fait dans la présentation romancée des riches heures locales. Elle glisse un peu sur sa chaise, lève les yeux vers Jérôme et lui intime d'un regard qui commence à se brouiller de poursuivre son histoire.


Arrive le pensable, car l'impensable eût été l'inverse : Gabriel tombe amoureux d'Aurélie. Enfin, tout porte à croire qu'il l'était depuis bien longtemps, mais en ce début d'année de cinquième, les sentiments de Gabriel sont révélés au grand jour. Et pourquoi que c'est que c'est pas pensable que l'Aurélie elle aurait pas pu tomber amoureuse du gars, hein ? Ça va que dans un sens, les princesses elles peuvent pas aimer des gitans ? s'indigne un des auditeurs. Ben non, pauvre andouille, ça c'est dans les films, dans la réalité, les Aurélie elles ne regardent pas les minables du fond de la classe, les Aurélie elles ne regardent personne tant qu'elles n'ont pas trouvé quelqu'un de plus doué, plus intelligent, plus riche qu'elles. Sauf quand elles se mettent à dérailler incongrûment, comme la demoiselle ici présente qui fricote avec le moutonnier bio du coin. Les hormones sans doute, faudra qu'on éclaircisse la chose… à moins qu'il cache son jeu et qu'il ait planqué un doctorat en philosophie quelque part, bien à l'abri et que nous on s'en doute pas. Aurélie écarquille les yeux et sa mâchoire s'effondre, mais rien ne sort de sa bouche encore empâtée de miettes insalivées. Irène commence à s'amuser dur et ne regrette pas son plein d'essence.


Mais Aurélie, elle a bon cœur, elle connaît Gabriel depuis la maternelle, ce n'est pas vraiment un copain, mais elle est gentille avec lui, elle discute avec, elle ne se moque jamais de lui et elle le défend à l'occasion. Jusqu'au jour où, assis derrière elle, en cours de quoi encore ? Français, précise Aurélie, français, reprend Jérôme, Gabriel se met à caresser doucement les cheveux dénoués de la demoiselle, qui se retourne et lui en envoie une bonne, rapide et sonore. Le prof s'en mêle, les expédie tous les deux dans le bureau du sous-directeur, et en cours de trajet, à sa voisine furibarde, Gabriel glisse une enveloppe décorée, assortie au papier à lettre sur lequel il lui a déclaré sa flamme orthographiquement approximative. Et vous savez ce qu'elle fait, la chipie, du haut de ses douze ou treize ans offusqués ? Une fois rentrée en classe, elle fait circuler la lettre. Elle est comme ça, notre véto. Était, dit Aurélie. Je n'en suis pas fière, moi, de ce que j'ai fait, mais j'étais outrée, quoi, comme on peut l'être à cet âge-là… Il m'en a voulu, Gabriel, et je m'en suis voulu aussi après coup. Est-elle gentille, roucoule Jérôme en lançant à Aurélie un regard attendri.


Le mal est fait, Gabriel en veut à mort à Aurélie. Et surtout, il perd d'un seul coup son goût de l'école. J'imagine que l'espoir de plaire à sa belle avait été pendant longtemps une de ses motivations pour se lever le matin et tenter de retenir deux ou trois trucs. Mais à partir de ce jour, c'est terminé. Il ne fait plus rien, n'apprend plus ses leçons, bâcle ses devoirs, redouble, puis, alors qu'Aurélie s'achemine droit vers le glorieux destin de vétérinaire femme de moutonnier bio dans notre riante contrée, il obtient par l'intermédiaire opiniâtre de son père une place comme apprenti garagiste et tente tant bien que mal d'apprendre le métier en en faisant le moins possible. Ce qui augure assez mal de l'état des véhicules immatriculés par chez nous, mais bon, une fois que le Gabriel décroche son CAP on ne sait pas trop comment et se met à travailler chez son père, par bonheur, la vie est bien faite, il y a son père. Forcément, lance quelqu'un, c'est une lapalissade. Oui, mais c'est pour bien expliquer, les redondances, c'est utile, surtout que mademoiselle en est à son quatrième ballon et que ça ralentit l'influx nerveux, professe Jérôme. N'importe qui qui a fait un peu d'études sait ça. Que l'alcool ralentit le cerveau ? hasarde un client rougeot. Que les répétitions aident à mémoriser, s'énerve Jérôme, mais va pas falloir abuser.


Je vous fais un raccourci fulgurant de quelques années au cours desquelles la puberté fait son œuvre, plutôt réussie pour la demoiselle née coiffée, ni faite ni à faire pour Gabriel comme vous avez pu, mademoiselle… Irène, dit Irène. Irène, répète Jérôme, mademoiselle Irène, le constater tout à l'heure. Gabriel n'est certes pas un Apollon, mais si vous avez le sens de l'observation, ce dont je ne doute guère vu la façon dont vous suivez tout ce qui se passe dans ce café depuis que vous y êtes entrée, vous avez constaté que bien des habitués de la maison ne sont pas moitié moins jolis que le héros de cette histoire, et pourtant, certains sont heureux en ménage. Pas tous, tempère le client rougeot, avant d'être approuvé par des hochements de tête. Bien sûr, pas tous, poursuit Jérôme, l'amour obéit à des lois statistiques. Pire que ça : quantiques, précise Aurélie, royalement ignorée par Jérôme, occupé à digresser sur la loterie du mariage, le grattage, le tirage, et autres substantifs en « age ».


Et alors après, qu'est-ce qui s'est passé ? demande Irène, ce qui produit chez Jérôme la satisfaction de savoir son auditoire à sa merci.

Et alors après, vous buvez un coup d'abord. C'est là que ça devient intéressant, on ne parle plus d'Aurélie.


Après qu'Irène a obtempéré, et qu'il s'est éclairci la voix de quelques gorgées de vin, Jérôme reprend son récit.


Mademoiselle Irène, vous n'ignorez pas que la vie nous réserve des surprises quantiques, comme nous l'a suggéré une grande quoique puante penseuse ici présente. Ça pue pas, le Guerlain, ose réprouver un nez subtil. Pas de coupure pub sur le service public, gronde Jérôme. Des surprises, donc, parfois bonnes, comme celle qui nous amène une Irène par un petit matin de février, parfois mauvaises, voire désastreuses, et parfois paradoxales. C'est ainsi qu'un soir froid et pluvieux, comme nombre de ceux dont nous gratifie l'hiver lorrain, la voiture des parents de Gabriel glissa sur le verglas, quitta le côté légal de la route, et mit un terme à leur existence ainsi qu'à celle d'un malheureux qui venait en sens inverse. Je vous passe les détails sordides de l'extraction des corps. C'était pas joli-joli, confirme un grand blond, le visage grave. Bref, notre Gabriel devient brutalement orphelin et rapidement au chômage. Il est incapable de faire tourner le garage, que sa sœur néo-citadine a la ferme intention de vendre avec la maison quand son frère encombrant l'aura désertée. En attendant, il se met à y vivoter le temps que s'effectue la succession. Il s'avère que Norbert, le père de Gabriel, avait mis quelques sous de côté, et son fils se retrouve donc à la tête d'un petit magot. De quoi tenir le temps de vendre le garage ou, si on a foi en l'existence, de trouver un petit boulot.


Un matin, Gabriel entre ici comme d'habitude, commande son café et m'annonce qu'il va peut-être s'absenter une semaine ou deux. Tu pars en croisière, Gaby ? je lui dis. Il ne répond pas, prend un air mystérieux, s'en va et on ne le revoit pas pendant dix jours. Au moment où on commence un peu à s'inquiéter, parce que le Gabriel, il est pas méchant et que si nous on s'inquiète pas, c'est pas sa frangine qui va le faire, il réapparaît.


Il fait son entrée ici-même, avec un air de je-ne-sais-quoi, enfin si, de mec un peu imbibé, mais triomphant, vous voyez le genre ? Je vois très bien, dit Irène. Alors il s'assied au bar, il me regarde, je lui dis ça va, Gabriel, c'était bien la semaine au Club Med, il rigole version pauvre cloche, si tu savais, et il me propose de payer pour voir. Tu parles que j'accepte direct, je lui remplis son ballon, il dit ah mais non, whisky, bon, moi, j'ai signé le contrat, je sors le Johnny Walker, il m'arrête et me demande si j'ai pas mieux, qu'à cela ne tienne, je vais chercher ma réserve personnelle, et il fait semblant d'apprécier le Laphroaig en claquant la langue. Grande classe. Là-dessus, il se retourne vers la salle et commence à raconter ses vacances à qui veut l'entendre.


« Bon, vous voyez la tour, sur la place de la gare ? » qu'il nous demande en faisant référence à notre préfecture adorée, nous on voit tous, vous pensez, faudrait être sacrément miro pour la louper, « vous savez, il y a un hôtel dedans, l'hôtel Altéhaut, qu'il s'appelle. Ben moi, j'ai commencé par prendre une chambre à l'hôtel. Et puis vous connaissez la fille qui fait le tapin au pied de la tour, la grande blonde, celle qui a des échasses aux pieds et des jambes comme des mâts, et un manteau en fourrure de renard, et… » et oui, on la connaît, faudrait être miro aussi pour pas la repérer, « eh ben moi, je lui ai fait une proposition, j'y ai dit que j'avais envie de prendre du bon temps et que je m'offrais ses services dans la chambre là-haut tant que j'aurais du pognon. »

Là-dessus, il a fait une pause pour apprécier les paires d'yeux exorbités suspendus à ses lèvres, si j'ose cette image audacieuse. Faut dire qu'il y avait de quoi, raille Aurélie. Jalouse, rétorque Jérôme. Et Gabriel, il a continué comme ça :

« Déborah, faut pas lui en compter », ah, elle s'appelle Déborah ? a demandé un péquenot de l'assistance, et le Gabriel lui a dit pas pour de vrai, c'est un nom de guerre, tu vois, elles en ont toutes un, quand tu t'appelles Josette c'est pas porteur, dans ce métier, ah ben non, c'est sûr, ont opiné les autres péquenots, et tout ça pendant que je maintenais le niveau du single malt. « Déborah, elle carbure au champagne, aux huîtres et au saumon fumé, je vous le dis au cas où ça vous tenterait dans vos rêves les plus fous, parce que franchement, avec elle faut assurer, mais nom de Dieu, on en a pour son argent, ah, ça oui, vrai de vrai, Déborah, elle connaît son boulot, c'est même une grande professionnelle ; si je vous disais… » Et il nous a dit. Me regardez pas avec ces yeux-là, ici, c'est service public. Un samedi matin de grande écoute, avec des fillettes devant le poste, ajoute-t-il en regardant Aurélie, on met le carré blanc. Faudra revenir ce soir pour les détails.


Et le Gabriel a fini son verre cul-sec, a toisé les clients, m'a dit merci Jérôme, de toute façon, j'aurais pas pu te payer, et est sorti aussi dignement que le lui permettait son taux d'alcoolémie. Un des gars a demandé s'il avait vraiment claqué tout son héritage en une semaine, y en a qui comprennent pas le français ou alors c'était un effet de stress post-traumatique après le récit de Gabriel. Alors, moi, mademoiselle Irène, j'ai dit que le petit méritait que je lui serve son ballon gratis tous les jours de sa vie s'il le souhaitait. C'est vrai, quoi : respect.


À côté de la place de la gare, il y a un café art-déco. Ses baies arrondies s'ouvrent sur le pied de la tour. Irène aime s'y installer, toujours à la même table, d'où elle peut observer le va-et-vient des clients de l'hôtel. Les samedis matin, il arrive qu'elle soit là dès l'ouverture. Le serveur l'appelle par son prénom.


– Qu'est-ce que je vous sers, mademoiselle Irène ?


Souvent, elle a envie de lui répondre :


– Une histoire… vous avez bien une histoire à me raconter ?


 
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   socque   
16/4/2012
 a aimé ce texte 
Bien
À partir de "À côté de la place de la gare", je n'ai plus rien pigé. Mais alors, rien. Que tchi. Irène a-t-elle décidé de s'installer dans le bled parce que le pays est trop marrant ? Tout cela n'était-il que fantasme, et Irène a-t-elle inventé qu'elle prenait la voiture les samedis à quatre heures du mat' pour partir à l'aventure, s'est-elle raconté cette histoire ? Je ne sais pas.
Dommage, parce qu'avant ce renversement je trouve le récit bellement enlevé, chaleureux. Bon, le bistrot en province où on accueille à bras ouverts l'étrangère passant en voiture, c'est un peu trop dans le genre pittoresque à mon goût, comme d'ailleurs l'ambiance en général, mais c'est bien sympathique. Un plaisant moment de lecture, pas plus, certainement pas moins.

Mais enfin, bon Dieu de bois, pourquoi cet épilogue ? Pas pigé.

   toc-art   
29/4/2012
Bonjour,

j'ai apprécié le style fluide et l'humour qui ponctue tout le récit, notamment grâce aux digressions des uns et des autres. Cependant, malgré cela, j'ai trouvé le texte long et sans grand intérêt, peut-être parce que j'attendais une véritable intrigue entre les deux jeunes gens et que l'amourette adolescente est expédiée très rapidement au profit de l'atmosphère du café.

Les choses qui m'ont gêné pour apprécier vraiment ce récit :

- au début, les pensées à la première personne d'Irène, destinées à présenter le personnage, sont à mon sens amenées de façon trop artificielle, je pense que le il de narration aurait mieux convenu.
- ensuite, et surtout, le ton du cafetier dans cette narration en vrai faux dialogue. Vraiment, je veux bien qu'il ait un talent de conteur mais là, le vocabulaire ne fait même pas oral ostentatoire, ça fait juste narration écrite, j'ai pas réussi à me détacher des mots pour "entendre" le patron.
- je n'ai pas senti la corrélation entre l'amourette et la vexation de l'adolescent et la suite, le décès de ses parents et la dilapidation du petit héritage familial.

Ceci dit, l'humeur joviale de l'ensemble du récit est agréable et, je le répète, l'écriture l'est tout autant.

Bonne continuation

   AntoineJ   
29/4/2012
Commentaire modéré

   AntoineJ   
29/4/2012
 a aimé ce texte 
Un peu
Style très agréable et ton bien en ligne avec le contexte
Le passage sur l'histoire mériterait (si c'est bien le coeur du texte) d'être mis en avant de façon diférente (dialoguée ? imagée ? référencée ?) ...
La fin m'a laissé perplexe !

   brabant   
29/4/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Misumena,



Je suis entré dans votre texte un peu comme on en entre en religion, une religion désuète du temps de Monseigneur Lefèvre et de ses sbires, redoutable mais où l’on avait ses repères, où le blanc était blanc et où le noir était noir, où il y avait un enfer et où il ya avait un paradis, une terre qui était consacrée et une terre qui ne l’était pas, où l’on réprouvait les suicidés, enfin… plus pour longtemps, et où les animaux n’avaient pas d’âme, enfin… pas encore, où les curés me terrifiaient, j’y suis entré comme on entre dans un roman « Fleuve Noir », vous savez ces romans policiers avec une couverture pelliculée bien léchée, aux couleurs tranchées, bien peintes, attrayantes comme des tableaux pompiers, brillantes, prometteuses et tenaient correctement leurs promesses, comme on entre dans un roman de Pierre Magnan type Les courriers de la mort avec La Violette pour diriger l’enquête et le pandore de service pour faire-valoir, comme on entre dans un téléfilm avec Victor Lanoux pour inspecteur débonnaire. C’est dire si je m’y suis installé confortablement. J’ai même été surpris de ne pas y rencontrer ces personnages et notamment le pandore revisité à votre manière, pas forcément bêta, car vous avez de l’humanité.


En effet on change de monde, on passe dans un certain immobilisme passéiste du temps, permanence de la campagne dont vous faites un théâtre. Les personnages de votre nouvelle sont acteurs et spectateurs, ils miment, participent, scandent et soutiennent et font avancer l’action dont ils sont la toile de fond comme un chœur dans un théâtre antique. Et l’héroïne, au demeurant passive, prétexte, joue le jeu, élément déclencheur de la relation d’une histoire dont nous sommes les spectateurs et les complices dont elle espère qu’elle pourra nourrir le vide de sa pauvre vie en quête de permanence. Il y a ici un jeu de va-et-vient, chaque partie ayant besoin de l’autre pour exister et justifier son existence et chaque partie se nourrissant finalement de l’autre. D’un vide l’autre la recherche de l’aiguillon, soupe aux cailloux.


L’on est en effet dans un « Fleuve Noir » et cette campagne, connue pour ses secrets présupposés lourds et mystérieux au-delà de… ne contient que des petits secrets de vies banales et tourne en rond elle-aussi, avec ses personnages magnifiés mais finalement ordinaires, y compris la madone des étables pas même aguicheuse, pas même paille-à-terre, pas même Marie-couche-toi-là, tellement raisonnable, pourtant jolie, mais d’une joliesse sans soufre et sans mystère, fidèle à son compagnon certifié bio.
Y a-t-il seulement un imaginaire qui tienne la route, une vérité de la vie vraie quelque part, perdue et saturée dans les trépidations du monde moderne, Irène est désespérément en quête de racines. Et nous la regardons, attendris, nous voudrions l’aider. L’empathie marche à fond.


Les racines justement sont des histoires que l’on se raconte quelque part dans les bourgs reculés de la France profonde dans laquelle on bascule au bout d’une route, au détour d’un chemin. Alors Irène écoute l’histoire, Irène boit l’histoire - elle boit beaucoup pour se bercer - Irène s’imprègne. Elle veut faire partie d’une histoire. Même si celle-ci, histoire d’un paumé et d’une fille trop raisonnable dont l’engagement éco flirte avec le comble de l’audace, est finalement bien insignifiante. Insignifiante mais sublime aux yeux d’Irène, en quête d’absolu, à la recherche d’elle ne sait quel Graal, qui se rend dans le café art-déco qui donne sur la tour où Gabriel a brûlé ses ailes, oh !... pas des ailes de géant mais des ailes quand même, elle se rend là où il a décidé qu’il se passerait quelque chose qui serait l’élément fondateur ou destructeur de son existence, ce qui était la même chose, sa pierre angulaire à lui, son an 1 !


A Irène il suffirait de s’entendre raconter une histoire pour exister :
« - Une histoire… vous avez bien une histoire à me raconter ? »



Et vous, Misumena ? Vous en avez d’autres dans votre besace ?...


Ps : Je note un manifeste plaisir d’écriture et la recherche d’une connivence avec le lecteur, peut-être un peu trop appuyée à certains moments.
La chronologie me paraît également un peu serrée en ce qui concerne le collège et l’évolution paroxystique des sentiments de Gabriel. J’aurais attendu la quatrième pour la caresse avortée.


Merci pour cette nouvelle !

   costic   
29/4/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Une escapade bien rafraîchissante.
Des histoires servies à température idéale, avec chaleur humaine et tout et tout.
L’écriture est vive et on se coule très facilement dans le récit. L’atmosphère de « nulle-part-champêtre » me semble très bien évoquée. Les personnages, très bien campés, sont crédibles, les faits pas toujours tendres, mais on partage la propension d’Irène à tendre une oreille indiscrète pour se sentir vivre un peu plus, un peu mieux ?
Beaucoup aimé l’ambiance générale. Plus particulièrement certains détails comme : L'atmosphère s'échauffe, la buée se condense en ruisseaux verticaux et versatiles.
J’aime beaucoup l’idée qu’on puisse servir une histoire comme on vous sert un verre.
Très agréable lecture.

   caillouq   
7/5/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'avoue m'être demandé vers quoi allaient déboucher les premiers paragraphes, qui ne m'inspiraient que moyennement, mais dès que Jérôme commence à parler, la magie opère. On ne rencontre plus beaucoup de récit dans le récit, dans la littérature comtemporaine, et rien que ça donne un charme délicieux au texte. Sauf que s'il n'y avait que ça, on s'en lasserait peut-être vite, du dit charme, mais là, ce Jérôme, il a un talent pour raconter ... Enfin, Misu, je veux dire. Elle réussit à rendre le Jérôme extrêmement vivant, c'est même celui, je trouve, qu'on rencontre le mieux dans cette histoire. J'ai adoré toutes les diversions, les didascalies. C'est ça qui est fort: l'histoire racontée n'est pas extraordinaire (ça aussi, ça me plaît !), mais c'est la façon de la raconter qui est le héros de la nouvelle. Une très belle démonstration de ce qu'est l'art du conte !
Bon, sinon, je ne suis pas sûr d'avoir compris la fin (Analepse ? Prolepse ? Retour à la réalité ?) - mais c'est sûr, je relirai l'histoire lamentable de Gabriel racontée par Jérôme (including les descriptions olfactives d'Aurélie) !!!

   liryc   
14/5/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai beaucoup apprécié la qualité de l'écriture, très maîtrisée, sans lourdeur, donc exemplaire, avec un sens de l'intrigue certain, mais surtout avec l'art de rendre somme toute une histoire banale intéressante grâce à des petites touches d'idées originales et délicieuses disséminées dans le texte.
La fin peut décevoir un peu, je me préparais à un coup de théâtre.
Nous avons un clin-d'oeil à la place, pourquoi pas...
Bonne continuation.
Liryc


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