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Sentimental/Romanesque
misumena : Touchable
 Publié le 18/05/17  -  23 commentaires  -  6460 caractères  -  224 lectures    Autres textes du même auteur

Raté.


Touchable


« Il faut être belle pour être romantique. »


Elle tourne la tête vers le miroir et s’extrait du monde, fait taire en un regard plongé dans ses propres yeux la voix enregistrée, qui continue à partager avec le vide le cynisme délicat des mots de Fabrice Humbert.


Jamais entendu une telle connerie. Comme si, dans ce corps contrefait qui n’est plus que le faire-valoir de ses yeux, elle ne pouvait se permettre le seul mouvement de l’âme qui ne lui soit pas néfaste, euphémisme des exaltations qui étaient son ordinaire, avant.


Sait-il au moins ce que peut ressentir une femme laide, l’auteur ? Comment elles vivent avec l’interdiction qui leur est faite de la passion, cette passion inacceptable des femmes moches, vouée à être tournée en ridicule souvent par l’objet de leur adoration, avant que lui-même ne se sente ridiculisé par cette flamme allumée au mauvais endroit ?


Elle évite de se laisser aller à de tels transports, depuis qu’elle n’a plus les moyens d’atténuer la souffrance psychique en mobilisant les ressources de son corps. Sortir, courir, danser jusqu’à l’apaisement : les thérapies du quotidien lui ont été brutalement ravies. Lui reste l’immersion dans le reflet de son regard, porte ouverte vers la calme houle du romantisme, qui lui agite gentiment les organes, accélère son pouls, amplifie sa respiration, lui remue les tripes dans des proportions acceptables. Elle apprécie désormais à leur juste valeur ces variations végétatives, fussent-elles aux limites de la douleur, ces sensations qui lui rappellent qu’elle est encore aussi vivante que le jour où elle a franchi l’obstacle en tête. Devant son cheval.


Bien sûr, il lui reste le défouloir de sa voix, à laquelle elle confie le soin de la représentation de ses émotions, incarnées dans des timbres et des intonations si divers qu’on la croirait possédée. Il a fallu l’intervention d’un psychiatre pour rassurer sa mère, à qui le surgissement de voix inconnues entre les lèvres de sa fille avait fait croire à une schizophrénie. Mais que pouvait-elle craindre d’une schizophrène tétraplégique ? Pensait-elle, sa pauvre mère, avoir suffisamment de complexité pour risquer d’être manipulée par le verbe retors de sa fille, et poussée à la mort par sa seule parole ? Ou peut-être la supposait-elle assez habile pour mettre fin à ses jours d’une fausse route salivaire, seule, au cœur de la nuit.


C’est con, une mère. Sauf quand c’est indulgent, et la sienne l’est régulièrement. Deux fois par mois, pour être exacte. Les jours où Samuel pénètre dans sa chambre.


Elle écoute son pas dans le couloir. Elle écoute sa main sur la poignée. Elle écoute sa respiration alors que la porte s’ouvre. Elle écoute son bonjour grave et le lui rend de sa voix sensuelle, celle qui a un voile, une légère raucité, et fait déguerpir sa mère, qui tous les quinze jours se trouve avoir une course urgente à faire, peut-être au distributeur de billets, histoire de s’assurer de la poursuite du bénévolat de Samuel.


Bénévole ou pas, ça lui est égal. C’est son heure, indéfectible, essentielle. Elle n’a pas l’intention d’en perdre la moindre bribe, et commence par regarder Samuel alors qu’il se déshabille. Le scruter serait plus exact. Elle apprend par cœur les accidents de sa peau, les cicatrices, les plis et les grains de beauté, les taches en archipel sur son épaule gauche, l’implantation de ses poils, la courbe de ses muscles, le relief de ses mains, le dessin de son sexe. Elle fait des provisions pour les deux semaines à venir. Ensuite, elle se laisse dévêtir. C’est le seul moment où elle parvient à examiner son corps, l’étrange alliance entre la spasticité de ses membres et sa peau blanche et flasque. Incroyable d’être aussi peu pourvue en muscles et aussi raide à la fois. Pendant que Samuel lui retire ses vêtements avec cette douceur que n’ont pas les femmes, elle s’observe, en témoin de la scène. Quand sera posé le décor, elle horizontale, lui érigé, elle ne perdra aucun de ses mouvements, ni la moindre de ses caresses, condition visuelle pour que la sensibilité de sa peau, son sens annihilé, prenne corps. Elle ferme les yeux au moment de l’extase. Elle sourit à Samuel, par pure politesse, mais le regarder à cet instant ne lui viendrait pas à l’idée. Si les mains et le corps de Samuel sont son genre, lui ne l’est pas : blondeur angélique, figure trop lisse, expression compassée, Samuel a la tête du sacerdoce, mais rien n’interdit de lui attribuer un visage plus conforme à ses attentes. Celui de Javier Bardem, par exemple. Le romantisme bien tempéré aime s’abreuver à des sources inaccessibles.


À l’heure dite, il l’embrasse, se rhabille et s’en va.


Nue sous les couvertures, elle se surprend à rêver d’épectase. Tout à l’heure, les auxiliaires de vie s’occuperont d’elle, et sa mère lui demandera si l’après-midi s’est bien passé.


Comme chaque fois, elle sanglote.

Aujourd’hui, avec sa voix de cristal dans les aigus, elle se plaint de sa propre passivité. Samuel, sensible aux fêlures de son timbre, recueille ses doléances. Il est nu à ses côtés, bronzé, hormis le bandeau blanc de ses fesses et de son pubis. Elle dit qu’elle aimerait participer. Mais, tu participes. Non, pas comme elle le voudrait. Elle voudrait agir, lui faire plaisir, lui rendre un peu de ce qu’il lui donne. Ce n’est pas dans le contrat. Une fois, une seule. Depuis le temps qu’ils se connaissent. Il n’a rien à objecter à ça. Il obtempère, approche son sexe de ses lèvres, éteint la voix de jeune fille, s’enfonce doucement tandis qu’elle s’impose. Ils prennent leur temps. Surtout elle. C’est important, la mise en confiance, il s’agit de ne pas précipiter les choses, surtout quand on n’a qu’une fois, une seule. Elle s’applique.


Elle retient Samuel. Elle retient sa nausée. Elle se laisse noyer, déploie son diaphragme, aspire, plante son regard dans celui de Samuel, soudain affolé, maintenu par ses dents, n’osant plus bouger. Alors, autour des chairs molles, elle resserre ses mâchoires, et absorbe, inhale, avale, étouffe.


De toutes les ressources dont dispose un organisme de mammifère, la régulation de la fonction respiratoire constitue l’un des systèmes les plus aboutis. Avant que ses dents ne puissent déchirer la chair jusqu’à l’exérèse qu’elle croyait possible, elle ouvre la bouche, et, tandis que Samuel se recroqueville sur son sexe meurtri en poussant des cris de bête, vomit, inspire, tousse, crache, expectore et survit.


Raté.


 
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   Tadiou   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
(Lu et commenté en EL)

J’ai du mal à décrire ce à quoi j’ai assisté. Il me semblerait que c’est à une séance de psychothérapie, sans recul.

Il me semble que ce texte est trop du premier degré, trop un cri de souffrance primaire de la narratrice (tout à fait respectable d’ailleurs).

A mon sens il est nécessaire que vous retravailliez votre écriture (ce que j’ai lu m’indique que vous en avez largement les moyens) pour fournir un texte pouvant être reçu avec plaisir et émotion par le(la) lecteur (trice).

Je vous encourage à un tel travail qui est déjà bien en place dans vos considérations fines sur le regard.

   Alcirion   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien
La ligne de force qui conduit la nouvelle est vraiment étrange et à mon sens peu réaliste : difficile d'imaginer deux êtres humains entrer dans un délire pareil, il faudrait que les deux aient des tendances déviantes, un psychisme peu commun... et se rencontrent.

Au-delà, d'un point de vue technique, romanesque, c'est très bien construit. L'écriture est originale, intrigante (cet aspect est renforcé par quelques mots rares).

Le texte est bien conduit jusqu'à sa chute et produit son effet, surprenant et déconcertant.

   placebo   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Misumena,

J'aime bien le titre, j'ai pensé au début à une double ouverture sur le film "intouchable" et sur ce "able" comme une version plus pudique de "baisable" par exemple. Mais la nouvelle se poursuit et je ne suis plus sur de l'intention derrière le titre.

Un peu de mal avec les formulation vaporeuses des deuxièmes et troisièmes paragraphes.
L'écriture permet d'obtenir et de deviner les faits par des manières détournées, j'aime bien.
La nouvelle sonne comme une idée en réaction à une contrainte - par exemple, imaginer un suicide par fellation, avec la création de l'univers et du pourquoi autour. J'aime beaucoup la thématique du sexe chez les personnes handicapées ou agées, depuis que j'ai lu quelques articles à ce sujet, et ici on arrive à la mêler à du "romantisme" et à de la "survie".

En tant que texte court, je trouve qu'il répond très bien à mes attentes.

Bonne continuation,
placebo

   vendularge   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour misumena,

Voilà un texte qui ne laisse pas indifférent, traversé d'une grande férocité, celle du destin, de la vie, de la femme enfermée dans un corps immobile et spastique.

Parler d'avantage de l'histoire lui enlèverait de sa force.

Je trouve le style très intéressant, l’écriture sans concession, sans longueur ni dentelle.

La description de l'état de colère et de frustration rassemblées en une seule action violente, est terrible, difficile à lire presque insoutenable.

Du trash sans fioriture, de la folie qui rode, des vérités qu'on oublie de dire ou même de penser. Du pur jus de douleur et d'angoisse.

Merci

vendularge

   Bidis   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une écriture que l’on suit facilement pour un thème extrêmement fort et délicat à traiter. J’avais d’abord relevé le passage sur les femmes laides (« Comment elles vivent avec l’interdiction qui leur est faite de la passion… ») pour rétorquer que, pour moi, la passion n’est pas du tout nécessairement subordonnée à la beauté ou à la laideur et heureusement d’ailleurs. Mais plus loin, il est écrit que le personnage est tétraplégique et là, bien sûr, cela change tout.
La chute est terrible, même si elle aurait pu l’être davantage dans une histoire qui aurait complètement dérapé. Heureusement, l’auteur a eu l’intelligence de ne pas aller jusque là, ou peut-être son héroïne le lui a-t-elle interdit...

   plumette   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Misumena,

Vous abordez un sujet difficile, mal connu, et tabou.
La sexualité des tétra et autres handicapés, réduits à l'extrême dépendance à l'autre.

Vous choisissez de nous dérouter au départ, pour finalement nous révéler assez vite que votre personnage est tétraplégique.

M'est revenu à l'esprit en lisant votre nouvelle le très beau film
" De Rouille et d'Os" de Jacques Audiard dont la fin est plus heureuse que celle de votre texte.

A la première lecture, j'étais mitigée, un peu perturbée par le style de certaines phrases un peu "cérébrales" - mais au fond, ne restent-il pas à cette jeune femme essentiellement ces capacités là, au détriment de celles du corps?

Cette histoire est dérangeante, elle a un côté mystérieux aussi car on admet aisément sans trop savoir quelle peut être la réalité au plan scientifique que cette jeune femme éprouve encore des orgasmes.

La chute est cruelle si l'on a à l'esprit le film dont je parle plus haut, où de l'étreinte tarifée nait finalement une vraie relation.

un texte puissant, qui trouve une certaine force dans ce format court où on en sait le moins possible.

A vous relire

   Thimul   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un texte brut et puissant.
C'est écrit au premier degré, mais le thème s'y prête et c'est ce qui fait sa force.La fin est, je trouve, exceptionnelle : à la fois émouvante, cruelle, avec cette pointe finale d'humour désespéré qui me bouleverse.
Le fait que l’héroïne soit une femme donne encore plus d'originalité à cette histoire car la sexualité des personnes para ou tétraplégiques est le plus souvent abordé sous l'angle de l'impuissance masculine.
L'écriture est précise, sans description inutile. Tout est au service du ressenti et ça fait mouche.
C'est tellement bien que s'en est dérangeant dans le bon sens du terme : ça vient nous chercher là où l'on ne voudrait pas aller.
Un magnifique et terrible texte.
Merci.

   hersen   
18/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Texte qui ne peut laisser indifférent.

je ne peux dire de ce texte que "je l'aime", c'est trop terrible d'être le témoin, même par mots interposés, d'une telle détresse.

Le projet de cette jeune fille, par fellation interposé, est probablement le seul moyen qui lui reste pour en finir; Mais c'est plus difficile qu'elle ne croit et son corps, malgré tout, résiste et retrouve ses instincts de survie. Dont elle ne veut plus, mais où est son choix ?

Le titre, touchable, fait sans doute référence à Intouchable, avec une certaine ironie ?

l'auteur a su, tout en allant à l'essentiel (le texte est très court) nous transmettre cette détresse, nous poser une question.

Le mot de la fin est terrible : on ne lui donnera sans doute pas une deuxième "chance" de réussir.

Merci de cette lecture.

hersen

   David   
19/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Misumena,

Le titre invite il me semble à faire un parallèle avec le film "Intouchable", que je n'ai pas vu (Bien sûr on me l'a autant spoilé que la bataille de Waterloo). Ce parallèle, à mes yeux, c'est que "en vrai" vivre ce handicap, la tétraplégie, a plus de chance de rendre barjot que de révéler toute les nuances de la sensibilité humaine. L'héroine n'a pas de prénom, mais le prostitué, si. Il y a même une autre lecture parallèle dans une espèce de cauchemar d'une libération de la femme qui en ferait des "hommes" : Le personnage ne parle pas d'argent, enfin si d'ailleurs, d'un distributeur, mais ça exprime justement que l'argent n'est pas un problème, ou qu'un problème de distributeur ; le Samuel tel qu'il est décrit, les "mythes" masculins de l'écrivain et de l'acteur, le lien à la mère que je trouve "oedipien" pour ce que j'en connais, et même un passage comme "avec cette douceur que n’ont pas les femmes" qui m'évoque un ton homosexuel, bien que ce ne soit pas le cas, ce n'est pas une confusion de ma part mais un point de vue sur la façon de lancer le propos, enfin tout ça, c'est comme un miroir trop parfait de conditions masculines appliqués à un personnage féminin.

   Solal   
19/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Un texte puissant qui s'attaque à une question encore (et surtout malheureusement) épineuse dans certains pays pourtant civilisés.
Alors, oui, est'il éthique de fournir des prestations sexuelles aux personnes handicapées ? Comment légiférer sur la question et bla bla bla...
Laissons ça aux juristes, aux sociologues et tout le tintouin.
La puissance de l'écriture consiste (en autre) à montrer au lecteur ce qui n'est pas forcément agréable à regarder.
Votre mission est accomplie.
Le rapport au sexe est et demeure personnel et inaliénable. Qu'il soit amour ou dérive. Merveilleux ou effrayant.
Un texte très court mais qui m'a plongé dans certaines profondeurs.
Le petit point négatif est l'utilisation de la troisième personne. Je pense que la première personne aurait mieux exploité l' ambivalence (le mélange de pulsions de vie et de mort) de la narratrice vis à vis de son "prestataire".

Au plaisir.

   Ludi   
19/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Misumena,

D’abord je veux dire que votre texte se situe dans le repère spatio-temporel que j’affectionne pour une nouvelle : un périmètre réduit ici à une chambre, une intrigue circonscrite par une héroïne principale, son faire-valoir Samuel, et sa mère, furtive, inquiète et probablement protectrice, et pour finir, un dénouement proche de l'introduction.

La première question que je me pose en écrivant ou en lisant une fiction, c’est le choix du narrateur. Ici le doute est permis puisque l’héroïne est de toutes les scènes. Etait-il nécessaire de soumettre ses mots à une voix extérieure qui finalement ne dévoile rien de plus que ce que l’héroïne aurait pu dire elle-même ? Si, une fois peut-être, à la fin, lorsque la voix est celle de la science :

« De toutes les ressources dont dispose un organisme de mammifère, la régulation de la fonction respiratoire constitue l’un des systèmes les plus aboutis. »

Il se trouve justement que cette phrase est la seule qui sorte du registre narratif entretenu jusque là. Tout d’un coup le narrateur me semble quitter son héroïne pour en faire un objet d’observation. L’espace de cette sentence venue d’en haut l’empathie est brisée, le rapport intime narrateur/héroïne distendu. J’ai trouvé dommage que vous nous proposiez soudain une relecture plus formatée, plus clinique c’est le cas de le dire, au chevet du malade. J’étais jusque là bercé par le romantisme cannibale d’une mygale estropiée… me voilà soudain en train de lire une thèse de laryngologie à propos du rôle déterminant de la fonction respiratoire dans un sauvetage phallique.

Pourquoi d’ailleurs refuser à la fille d’ensevelir pour toujours le sexe de Samuel ? Et c’est moi qu’on traite parfois de pervers ? Que vaut la castration d’un obscur objet de désir, d’un Samuel trop lisse, rémunéré et téléguidé, en face d’une tétraplégique flamboyante qui ne veut l’arracher que parce c’est tout ce qui lui reste à faire après la castration romantique que lui a infligée ce connard de Fabrice Humbert. Garder en elle pour toujours un sexe enfoui dans sa chair. Ô cruauté des femmes entre elles ! Votre héroïne va se suicider, puisque vous la condamnez à ne plus jamais avaler son Samuel. Il lui en faudra un autre, où sa mère deviendrait complice d’une castratrice en série. Mais c’est déjà une autre histoire.

Je pense tout de même que vous avez eu raison d’utiliser cette voix extérieure. Ce détachement permet à la fille de mieux s’extraire du monde sans devoir l’expliquer elle-même, de mieux se regarder dans les yeux, de mieux ouvrir la porte à la houle du romantisme sans être étouffée par ses propres paroles. Je ne sais pas si votre réflexion a été celle-là, mais c’est comme ça que j’aurais pensé mon personnage et ma narration.

Vous gardez une belle plume, entre sauvageonne et bourgeoise savante, entre « C’est con une mère » et « Nue sous les couvertures, elle se surprend à rêver d’épectase » ou cette fameuse « exérèse qu’elle croyait possible », sans oublier « la spasticité de ses membres », même si on peut trouver ça parfois un peu chichiteux. Certains seraient inspirés de densifier un peu leur style, vous c’est le contraire, vous avez le luxe de pouvoir dégraisser un peu, sans y perdre probablement de substance.

La première phrase m’emporte :
« Elle tourne la tête vers le miroir et s’extrait du monde, fait taire en un regard plongé dans ses propres yeux la voix enregistrée, qui continue à partager avec le vide le cynisme délicat des mots de Fabrice Humbert. » Belle du seigneur ne l'aurait pas mieux dit. Elle est d’une structure complexe. J’ai éprouvé le besoin de la relire pour la comprendre. On devine déjà dans cette introduction superbe que l’héroïne a besoin d’écouter les mots plutôt que les lire. L’intrigue est posée.

Pardon Misumena de n’avoir presque parlé que de style, tant il est évident pour moi que le thème m’a emporté. Il y aurait tant de choses à dire.

Ludi
trétraplégique de la plume

   stony   
19/5/2017
Regard original posé sur le sujet de l'euthanasie, sujet toujours en souffrance en France, abordé avec un peu plus de sérénité dans des pays plus moralement libéraux, mais même là, comme pour le sujet de l'avortement ou d'autres, des velléités de régression se font entendre et sont appuyées par des mouvements prenant de l'ampleur. Les batailles sont longues et rudes et lorsqu'elles aboutissent, une victoire n'est jamais acquise pour l'éternité.

A la relecture, la chute est très claire, mais lors d'une première lecture, il me semble que les lecteurs pourraient s'égarer vers une autre voie, celle de l'émasculation de Samuel.
Peut-être que le choix de quelques mots ou de quelques tournures syntaxiques pourraient l'éviter.
Ou alors, c'est moi qui n'ai pas compris ?
Ou bien l’ambiguïté était volontaire ?

   in-flight   
20/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Deux films me viennent instantanément à l'esprit: The sessions et L'empire des sens (dans l'ordre).
Les services sexuels tarifés imposent une autre perspective lorsque ce sont des personnes avec trouble moteur qui les consomment. En cela votre texte touche une question de fond.
Concernant le deuxième film, je fais référence à la scène finale de votre texte (même si ici il n'est pas question de sado masochisme). Cela dit, je vois à travers cette émasculation la jalousie d'une femme inerte face à un corps d'apollon. Je n'ai pas vraiment cru à une réelle volonté de suicide de la part de l'héroïne, et ce malgré le tragique de sa situation. Je crois qu'elle voulait avaler l'âme cynique d'un Fabrice Humbert

   Cat   
20/5/2017
Si la plume est de qualité, le sujet m’indispose dans la manière d’être traité.

Une personne qui a tellement envie de mourir, peut-elle ressentir un désir plus impérieux encore que celui-là ? Au point de faire appel à un gigolo ? J’en doute. D’autant que si elle veut vraiment mourir, une personne aimante (sa mère en l’occurrence) est en mesure d’entendre sa souffrance, comme elle entend les autres besoins qui pourtant lui répugne.

Je trouve la souffrance de l’héroïne bien amenée, le climat bien installé. Puis tout se délite dans la scène d’horreur finale. Car je ne vois pas, dans cette fellation se terminant en acte barbare, une tentative de suicide mais autre chose de beaucoup plus gore, plus malsain. Comme une envie d’émasculation, qui dépasserait le cadre de la souffrance extrême d’une paraplégique qui se sait condamnée à finir ainsi ses jours.

Je sors de ma lecture avec une impression pas franchement agréable, en me disant que je n’aimerais vraiment pas être un homme, et encore moins un homme prêt à me lâcher entre vos dents, misumena. ^^

Cat

   jaimme   
21/5/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ouah... C'est dur. Lecture dure, difficile. Douloureuse. Donc réussie.
Je rectifie pour que tu me comprennes bien: la lecture est aisée, techniquement (je suis juste allé chercher le terme "épectase"; à retenir puisque c'est la plus belle mort). Le style est parfaitement adapté au propos. D'une froideur d'anguille.
Le titre est bien trouvé ( je ne sais pas si le film sera encore dans les têtes dans quelques années, va savoir). L'accroche est monstrueuse, et on s'attend à y voir une femme à la beauté quelconque (qui du moins la pense telle) ou carrément difforme. Et puis non, et là c'est fort.
On est dans l'organique, le distancié et en même temps dans la souffrance la plus humaine qui soit. Excellent!
Ton texte est ciselé. Bravo. Et il remue. Oh oui.
Bravo.

   GillesP   
26/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Voilà une nouvelle que j'ai trouvée très forte, autour d'un thème rarement traité. L'écriture est au service de cette histoire très sombre. La fin est particulièrement réussie. Merci pour cette lecture.
GillesP

   Bellaeva   
28/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Misumena,
J’aime beaucoup la fin, elle surprend. La fin est très bonne, à plusieurs niveaux : veut-elle se suicider, veut-elle se venger de cet homme trop agile face à son corps mort ? Veut-elle être enfin active dans son océan de passivité, veut-elle se délecter ? Cette dernière partie manque, à mon avis, certaines parties du corps des tétraplégiques restent sensibles, qu’en est-il de la bouche ? Elle peut mordre, et avaler, peut être ressent-elle aussi ? Dommage de ne pas avoir du tout évoqué cette partie. Dans le film : Intouchable, le héros tétraplégique n’est sensible que du lobe de l’oreille.
L’écriture est maitrisée, personnellement l’abus de mots peu usités me gênent.
Pour le reste, je trouve l’ensemble trop cérébral, trop explicatif dans la première partie, partie presque inutile, c’est par l’arrivée de Samuel que la vie arrive, mais malgré tout, cela reste trop pensé, et la chute n’est pas assez développée, à mon goût. Par exemple, la narratrice parle des émotions mais nous en fait vivre aucune. Alors bon, « elle sanglote », bien sur, ça sonne faux pour moi. Je repense à un livre « le scaphandre et le papillon » où l’auteur victime d’une attaque cérébrale nous faisait vivre ce qu’il se passait de l’intérieur. Peut être qu’en écrivant à la première personne, l’effet aurait été différent.
Bonne continuation.

   Donaldo75   
28/5/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour misumena,

Étrange lecture qui ne laisse pas le lecteur indifférent. Le style est parfois trash, direct, parfois travaillé et complexe. C'est écrit sans concession; le lecteur ressent les peurs et les émotions, ou le manque d'émotions à la fin.

A aucun moment, je ne me suis posé les questions d'usage: "d'ou vient-elle ? comment en est-elle arrivée là ? qui est-elle ?" j'en passe et des plus lourdes. La narration permet au lecteur d'imaginer avec suffisamment d'éléments, sans avoir à passer par la case détails. C'est la force de cet écrit court.

Ensuite, il n'est plus question de décor, mais de souffrance intérieure, ce qui est plutôt normal vu qu'il ne lui reste plus que ça. Et la souffrance, on la sent. Forte. Chargée. Inhumaine, presque.

J'ai vraiment aimé ce récit.

Merci pour la lecture,

Donaldo

   Pepito   
29/5/2017
Bien l'bonsoir,

Fond : "Elle tourne la tête vers le miroir et s’extrait du monde." ben là, déjà, je suis pas venu pour rien. Je le savais d'avance, notez bien. Même si le point est de moi, car je trouve le reste de la phrase un rien longuet par comparaison. Est-on censé connaitre Fabrice Humbert ?

"avant que lui-même ne se sente ridiculisé par cette flamme allumée au mauvais endroit ?" le "ridiculisé" m'a gêné, ché pas pourquoi... p't'être qu'il va pas avec la "flamme"...

Avec "épectase" (que j'ai dû chercher) je me suis bien Félix-Fauré

Et plein d'autres bonnes choses... ça c'est du style.

Ce que je peux être jaloux... ;=)

Fond : Putaingue ! La bouffée d'oxygène (Oups !) ! De quoi me réconcilier avec le sentimental/romanesque.

Du coup, subjugué par l'exploit, je me demande. C'est ce texte là qui n'a pas franchi le Rubicon la première fois ?

Voilà, pour moi, un texte plus que... "réussi". Un texte qui contient quelque chose à lire, c'est pas si courant que ça...

Grand merci !

Pepito

   Acratopege   
6/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
De retour sur Oniris après une si longue absence, je commence par vous, bien sûr. Epectase ratée, mais texte réussi. Je retrouve votre style incisif, votre choix mordant d'une thématique provocatrice. Un bémol: il aurait fallu que je connaisse le sens élargi et accidentel du vocable "épectase" pour saisir à la première lecture votre propos.
Merci.

   Cox   
7/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Il y a un moment que j'ai lu ce texte, mais que j’ai eu la flemme de commenter. J’y reviens malgré tout parce qu’il m’a marqué, et que je lui dois bien ça.

Jusqu’ici, sur Oniris, c’est un des seuls textes que j’ai lu et qui m’a franchement choqué (je me souviens d’un autre aussi, qui était la description crue d’une vie de loubard, mais le titre ne me revient pas). Attention, quand je dis ça, je le dis en tant que compliment, et un gros ! Le texte m’a fait réagir, m’a sonné ; c’est signe d’une véritable puissance dans les mots.

Le sordide du romantisme paralysé m’a saisi, mais je suis surtout resté estomaqué devant la violence de la chute qui m’a complétement surpris. Essentiellement parce que je n’avais pas eu le courage de chercher la définition du mot « épectase » au cours de ma lecture. D’ailleurs, en première lecture, je n’ai pas compris du tout la tentative de suicide (ce qui rendait la violence gratuite encore plus terrible). J’ai dû relire le paragraphe pour saisir, mais ce n’est pas très grave.

A partir de là, je ne pouvais pas noter de manière négative.
Alors pourquoi une notation mitigée ? Pour deux raisons essentiellement :


- D’une part, j’ai beaucoup de mal à y croire. C’est quand même très perché comme façon d’en finir. D’accord, il y a tout un côté symbolique. Mais d’un point de vue pratique, c’était assez clair que ça ne marcherait pas… Votre héroïne le connaissait forcément, ce réflexe de régurgitation, non ?
Cette tentative, toute enrobée de désespoir qu’elle soit, ne me paraît pas crédible puisque je pense qu’elle devait tout à fait savoir qu’il était impossible de s’étouffer à mort comme ça.

Mais enfin, admettons, que ce soit surtout une histoire de symboles et de romantisme qui échappe au lois de la pesanteur et de la crédibilité trop prosaïque.


- D’autre part, au-delà du choc initial, j’ai trouvé à la nouvelle quelque chose de vraiment dérangeant que je ne m’expliquais pas. Finalement, je crois que c’est ça : vous ne racontez pas l’histoire d’une paralysée. Moi je m’attendais à ça : un texte qui aborde (courageusement) un thème douloureux comme la sexualité des handicapés. Une histoire qui nous plonge dans le romantisme désespéré de ce corps ruiné. Mais non. Au final, c’est l’histoire d’une psychopathe que j’y lis.

Parce que (mentionnons-le quand même) si elle avait réussi, il était mort le Samuel. Je ne suis pas médecin mais il me paraît clair qu’une hémorragie de cette envergure là, impossible à garrotter, ça vous claque un bonhomme. Du coup, on parle d’une meurtrière (qui se trouve être paralysée, certes, mais meurtrière quand même). Parce que bon, à ce compte-là, elle pouvait aussi bien essayer de s’étouffer sur la saucisse qu’on lui sert à midi.

De ce fait, j’ai l’impression que le texte oscille entre la chronique générale de la vie sexuelle d’une tétraplégique, et l’histoire particulière d’une paralysée psychopathe. Je ne sais pas si je me fais comprendre ^^
Je veux dire par là que l’intention du texte ne m’a pas semblée claire. J’ai ressenti comme une espèce de « banalisation » de ce meurtre, qui est presque excusé par la peine de l’héroïne. Comme si tou(te)s les handicapé(e)s avaient droit au meurtre parce qu’elles/ils en chient. Je me doute que ce n’est pas le propos, mais c’est un peu ce que j’ai ressenti dans le peu de considération pour Samuel.
Et c’est, je pense, ce qui me dérange.


Voilà. J’ai peut-être mal saisi vos intentions. Peut-être suis-je passé à côté de quelque chose. Mais en tout cas, voilà mon avis en tant que lecteur imparfait et tout étourdi.


Bzz.


EDIT : j'ai lu les autres commentaires après coup, et notamment celui de widjet qui apparemment est aussi lent à la détente que moi :p Il soulève des points intéressants sur le vocabulaire très recherché qui n'apporte pas grand chose, et sur le côté un peu ridicule du suicide. Ce sont peut-être des éléments qui peuvent expliquer mon ressenti aussi.
Je suis aussi rassuré de constater que je n'ai pas été le seul à ne pas voir le suicide tout de suite !

Re-Bzz.

   widjet   
7/6/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Déjà, je suis content de revoir ou relire Misu.
Après, le texte.
Le thème est audacieux, jamais abordé ici, et donc bravo pour le culot.
Après, je dois dire que si le sujet, au demeurant est fort et terrible, j'ai été gêné par cette extrême préciosité de l'écriture aux confins de "l'ampoulage" (rien que les 2 premières lignes après la citation) et le procédé ultra intellectualisé au détriment de l'épidermique.

C'est très paradoxal.
Si le texte parle de corps, de chair, le style et la narration de la femme est de l'ordre du cérébral. J'aurai aimé, ou préféré une autre approche, plus crue, plus viscérale, que ce soit dans le verbe, le choix des mots (certains comme épectase" ou "exérèse" font fait soupirer de dépit et immédiatement ont désamorcé l'intensité de la scène) ou l'intériorité du personnage.

Là, c'est une observation structurée, au scalpel, une précision redoutable, mais froide, clinique. Désincarnée, je trouve.

Et donc, ce cri qui hurle en dedans, je ne l'ai pas entendu.
Je n'ai pas souffert avec le personnage où pu toucher du doigt sa terrible douleur.

Je rejoins Stony sur le dénouement, j"ai en premier lieu également pensé à une émasculation et quelque part j'aurai préféré car ce suicide par étouffement séminal (ai-je bien compris ? Car avec moi on peut s'attendre à tout !) a quelque chose de ....comique (involontairement), pardon.

Je salue néanmoins le travail de l'auteur car du travail il y en a.

W
PS : j'accroche pas du tout au titre.

   Isdanitov   
9/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Beau thème mais le texte est difficile à comprendre. Je pense qu'il faut tenter de simplifier le message et clarifier la conclusion. Tentative de suicide ou de castration? Il me reste une impression de confusion.


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