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Réalisme/Historique
misumena : Un Juste
 Publié le 11/06/13  -  15 commentaires  -  14885 caractères  -  213 lectures    Autres textes du même auteur

Mon grand-père est mort hier. Soulagé, sans doute.


Un Juste


L'orage éclata en soirée, emportant vers l'Allemagne l'édredon de chaleur qui emmitouflait la vallée depuis des jours. La bourrasque fondit sur le village, le ciel se chargea de ténèbres et avant même que tombe la première goutte de pluie, l'installation électrique de la maison rendit l'âme. Comme tirés d'un songe, nous accueillîmes avec lassitude cette nuit sonore et aveuglante, et nous levâmes sans hâte à la recherche de lampes-torches ou de bougies.

En d'autres temps et d'autres circonstances, nous nous serions égaillés dans la vaste demeure, prêts aux fausses terreurs, préférant parfois fermer les yeux et nous fier à nos mains plutôt que de risquer d'entrevoir dans un éclair l'un de nous, silhouette horriblement tapie dans un recoin, ou, silencieuse et inattendue, juste à nos côtés. Mais l'heure n'était plus au jeu. Nous devions, à la chandelle, éclairer le corps de mon grand-père.


Il était mort la veille, noyé dans un œdème aigu du poumon, alors que son jardin s'étiolait sous un soleil enragé. Il avait tardé à appeler les secours. À son arrivée, le médecin n'avait pu qu'établir l'acte de décès, avant de poursuivre ses visites désolantes : cette année-là, l'été faisait des ravages dans la vallée vieillissante. Les enfants et petits-enfants, contraints par la raréfaction du travail, abandonnaient les grandes bâtisses familiales à leur solitude ou aux soins d'un ultime gardien décidé à y demeurer vaille que vaille, tant que le corps tiendrait.


Plus qu'un troupeau, nous étions une meute, que les murs du jardin ne retenaient guère : à l'appel de la montagne, nous redevenions sauvages, imprévisibles, affamés sans relâche. Ma grand-mère supportait cela très bien et satisfaisait de bonne grâce nos besoins impérieux. Sa mort mit fin à nos ardeurs ; du reste, nous nous étions calmés en grandissant. Sagement, absorbés par d'autres tâches, nous espaçâmes nos visites : la villégiature estivale devint un devoir et mon grand-père un ermite. Là-haut dans sa vallée, on avait l'impression de le déranger. Il semblait repousser la vie au-delà des murs, comme si nous n'étions plus grand-chose depuis la mort de sa femme, comme s'il n'attendait que ça, que son cœur lâche d'un coup. Cela avait fini par arriver, et le lendemain s'était produit ce que depuis des années la vieille maison n'avait pas connu : le regroupement sous son toit de l'intégralité de la famille, blottie autour du lit de mes grands-parents pour la veillée funèbre.


La nuit avait assombri l'orage. Dans l'obscurité lardée d'éclairs, nous avancions toujours à tâtons, appelant à la rescousse la mémoire de nos mains. Nous passions d'une pièce à l'autre, nous lançant, pour éviter de nous cogner, de nous surprendre, pour nous rassurer, des appels brefs qui attendaient l'écho d'une réponse. Nous avions rayonné depuis le lit de mon grand-père et il me semblait que chacun, arrivé au bout de son chemin, y resterait, hagard, se balançant comme les bêtes qu'on enferme.

Je progressais derrière mes mains. Mes paumes glissaient sur les murs, à la rencontre de l'arête d'un meuble ou du chambranle d'une porte. Elles reconnaissaient le grain d'un papier peint, la résistance d'une poignée, la moulure d'un buffet. Elles sollicitaient machinalement un interrupteur, exploraient un tiroir, hésitaient à s'y perdre en toute confiance, craignant d'y rencontrer la lame d'un couteau ou une pelote d'aiguilles. Les matières et les volumes convoquaient pour moi les odeurs et les bruits de la maison, disparus depuis longtemps, et je me laissais aller à la noria de mes souvenirs.


C'est moi qui trouvai les lettres.

Affalée dans un voltaire, la tête appuyée au dossier, la nuque douloureuse, je m'étais abandonnée à mes tristes rêveries et un début de migraine. Tout près, la voix d'un de mes cousins éclata : « Mais il les planquait où, ses piles et ses bougies, le pépé ? »

Je me levai instantanément, mue par la logique qui avait dû être celle de notre grand-père. Je me rendis dans la chambre où il reposait. Dans l'obscurité, les draps blafards dessinaient en négatif les contours de son corps. Sans plus le regarder, j'entrepris de fouiller sa table de nuit : dans cette maison humide, élevée au creux d'une vallée où, bon an, mal an, s'amoncelaient et crevaient les nuages venus du couchant, mon grand-père avait dû plus d'une fois se découvrir aveugle au sortir d'un cauchemar, l'installation électrique ayant succombé aux intempéries. À portée de sa main devait se trouver de quoi le rassurer.

Dans le tiroir du chevet, je découvris effectivement une lampe de poche que j'allumai. Son faisceau fit miroiter dans le tiroir un bout de chaîne dorée : sous une épaisse enveloppe que je soulevai avec précaution, se lovait la chaîne de baptême de ma grand-mère. Ma gorge se noua. Mes doigts se crispèrent sur l'enveloppe, qui attira alors mon attention. J'en extirpai le contenu.


À l'instant où je dépliai les feuillets jaunis de ce courrier suffisamment précieux pour que mon grand-père le conservât au pied de son lit, j'aurais voulu y découvrir les mots d'amour qu'il avait pu y coucher du temps où ces choses se faisaient, des mots polis et désuets adressés à ma grand-mère, et peut-être aussi sa réponse à elle, l'origine de tout, l'origine de moi. Je rêvai tout cela, moi qui avais dix-sept ans, en ces quelques minutes passées seule aux côtés d'un mort dont je violais les souvenirs avec l'espoir d'étoffer de romantisme l'histoire familiale que je raconterais un jour à mes propres enfants.


Le courrier portait l'en-tête de la préfecture des Vosges. Il était daté de 1943. Il y était mentionné l'arrestation d'une famille juive, à l'adresse même de la maison où je me trouvais. Parmi d'autres papiers de la même époque, une missive destinée à mon grand-père attira mon attention : l'auteur y avait couché des remerciements sans objet et faisait discrètement allusion à la récompense dont ils étaient convenus. Le ton était amical, entendu, presque badin, et la signature illisible – bien sûr.

Je lus et relus, incrédule, me demandant par quelles voies obscures ce document stupéfiant avait pu arriver là, et comment il pouvait porter le nom de mon grand-père. La pénombre de la chambre se peuplait peu à peu de chasseurs de lumière. Ma mère fut soudain à mes côtés. Sans un mot, je lui donnai les papiers que ses frères vinrent lire par-dessus son épaule. Je vis son visage, dans la lueur de la flamme courbée par son souffle, se durcir. Alors, je me souvins.


Comme dans toutes les familles, la nôtre était riche d'anecdotes plus ou moins pittoresques, qui, passant d'une génération à l'autre, s'enjolivaient ou finissaient par perdre leur intérêt. C'étaient, au gré des humeurs et des demandes, les épopées de l'enfance, le souvenir des biens et des amis perdus, le récit des joies et peines du travail, le fourre-tout des existences, un écheveau que nul n'avait jamais songé à démêler, car chacun savait que la vie est comme ça, inextricable.


Pendant la dernière guerre, ma mère était à l'âge où les souvenirs deviennent précis et foisonnants. Mes grands-parents exploitaient alors une petite ferme, et leurs quelques vaches contribuaient à la survie du village. Ils vivaient à quelques pas de cette maison qui serait un jour la nôtre, celle du médecin venu s'installer dans le pays une dizaine d'années plus tôt, et dont ma mère se rappelait le français ciselé et l'accent indéfinissable. Mon grand-père effectuait pour lui des travaux d'entretien dans le jardin et la maison. Ma mère ne perdait pas une occasion de l'accompagner et de rejoindre ainsi les filles du médecin, doubles portraits de leur mère : des jumelles exactes, aux nattes épaisses de cheveux corbeau et aux yeux de jais.


Ma mère m'avait un jour avoué la fascination qu'exerçaient sur elle les deux fillettes, qui avaient à peu près son âge, mais avec lesquelles elle n'avait jamais eu l'impression d'être autre chose qu'une observatrice affectueusement tolérée de leur monde singulier.

« Elles étaient gracieuses et enjouées, me racontait-elle, et m'accueillaient gentiment. Je me rappelle qu'elles faisaient des dessins extraordinaires, des paysages chatoyants, avec dans le ciel des personnages qui flottaient. Je m'évertuais à les copier. J'avais l'impression de pénétrer ainsi leur univers… Ma mère, me voyant dessiner avec une telle obsession ces choses étranges, en avait parlé à la femme du médecin, qui lui avait répondu que ses filles ne faisaient que reproduire un tableau qu'ils avaient à la maison, et qu'elles aimaient beaucoup. Du coup, j'avais cessé de dessiner. Je n'avais pas envie d'entrer dans le monde d'un inconnu. »


Puis, la guerre avait pris un tour auquel ma mère de huit ans n'avait pas compris grand-chose. Ses souvenirs se heurtaient au secret des conversations des adultes.

« Un jour, la maison s'est retrouvée porte et volets clos. Il s'est dit dans le village que le docteur était parti en zone libre, en Amérique, peut-être. Mon père continuait toutefois à s'occuper du jardin, mais me décourageait de le suivre, puisque mes amies n'y étaient plus. Il avait en fait converti la plus grande partie du jardin en potager, ce qui améliorait l'ordinaire de nombre d'habitants du village, et surtout le nôtre. Je me disais qu'avant le retour des jumelles, il faudrait replanter des fleurs… Et puis, une nuit, j'ai entendu du bruit dans la rue. Je me suis levée, j'ai regardé par la fenêtre, et j'ai vu une grosse voiture noire engloutir deux chemises de nuit blanches, extirpées de l'ombre du jardin. J'ai cru voir des fantômes. Pour moi, toute la famille du docteur était partie depuis longtemps. »


Au matin, maman ne savait plus si ce qu'elle avait entr'aperçu durant la nuit était un rêve ou la réalité, et, en bonne gamine qu'une idée tarabuste, elle n'avait cessé d'en parler à ses parents, jusqu'à ce qu'on lui explique que les Allemands prenaient les Juifs, que ses amies étaient juives, qu'elles et leurs parents s'étaient cachés dans la grande maison pendant des mois, sans sortir, pour qu'on les croie partis, et que c'était son père à elle qui leur amenait à manger, mais ça, personne ne le savait ni ne devait le savoir tant que les Allemands seraient là.

« J'ai posé les mêmes questions que toi : c'est quoi un Juif ? Pourquoi et où les Allemands les emmènent-ils ? Qu'est-ce qu'on leur fait ? Quand est-ce qu'ils reviennent ? Je n'ai obtenu aucune réponse. Ta grand-mère m'a vaguement expliqué que les Juifs n'étaient pas chrétiens et qu'il y avait des gens qui leur en voulaient parce qu'ils avaient tué le Christ. Bien que troublée, j'ai décidé que mes amies n'étaient pour rien dans ces vieilles histoires, ce qui ne m'a pas permis de comprendre pourquoi les Allemands les avaient arrêtées. En revanche, je mourais de savoir comment mon père avait pu les aider sans que personne ne s'en rende compte. Mais c'était un grand et grave secret, m'avait-on dit, car si on apprenait qu'il avait été le complice de Juifs, on l'emmènerait aussi, et peut-être toute notre famille avec. Non loin de là, à Natzweiler, se trouvait un camp allemand où travaillaient des prisonniers, et de ce camp comme de tous les autres endroits où les Allemands enfermaient des hommes, des femmes et des enfants, se disaient des choses terribles. Alors, je n'ai rien demandé ni rien su de plus tant qu'a duré la guerre. »


Nul n'avait jamais revu le docteur, sa femme et ses filles. La paix revenue, maman avait appris des noms qui étaient devenus pour elle le comble de l'effroi : Auschwitz, Bergen-Belsen, Sobibor, Struthof… Et son père, qui s'était dressé contre cette monstruosité, qui avait aidé au péril de sa vie une famille juive, avait été, au sortir de la guerre, auréolé du statut de héros ; de Juste.


La paix revenue, mon grand-père, lassé de ses maigres vaches, descendit dans la plaine pour y trouver du travail. Il rentrait chez lui deux ou trois fois par mois, donnait de l'argent à ma grand-mère et repartait. Il y eut, au fil du temps, de plus en plus d'argent. Et un jour, mon grand-père annonça qu'il s'associait avec un ami pour reprendre une scierie.

La vie changea. La France avait besoin de bois, mon grand-père sciait. Ma grand-mère devint une dame ; ma mère eut des souliers, des robes et des chapeaux, et fut envoyée, comme ses frères, dans un lycée catholique d'Épinal. Elle se consacra aux études avec passion, au savoir avec avidité, et sa reconnaissance pour son père n'eut plus de limite. Elle ne songeait plus aux jumelles, jusqu'au jour où ses parents lui annoncèrent une grande nouvelle : les affaires étaient florissantes, on déménageait. Où ça ? Pas loin.

« Mon père avait acheté la maison du docteur. Elle fut restaurée, lavée, curée, blanchie, avant que nous emménagions. C'était comme si on avait essayé d'en ôter la moindre trace de ses précédents occupants. Mais pour moi, la maison portait en elle mes amies. Mon père dut me montrer le recoin de la cave qu'il avait muré sur elles et leurs parents. Le seul accès en était un soupirail dans l'appentis où il entreposait ses outils. Je ne me sentais pas à l'aise dans cette bâtisse, et je finis par trouver du plaisir à l'internat. Je ne me suis réconciliée avec notre maison que lorsque je vous y ai vus si heureux, toi, tes frères et tes cousins. »


Maman lisait maintenant les derniers papiers : l'acte d'achat de la maison, et un reçu de 1948, signé par mon grand-père. Il déclarait avoir cédé à un marchand d'art, pour une somme astronomique, une huile sur toile. Maman lut à voix haute :

« Un Chagall… »


Elle posa les yeux sur le corps de son père : ils étaient vides de tout. Il me sembla à cet instant que mon grand-père avait voulu ce moment, qu'il n'avait pas eu le courage d'affronter de son vivant, comme une justice rendue à deux petites filles. Nul ne saurait jamais qui d'autre que lui, dans la vallée, devait sa bonne fortune à celle du médecin juif, mais à mon grand-père je ne pouvais prêter le moindre cynisme. Je lui cherchais des excuses : on l'a obligé, c'était une tentation trop forte, ils étaient si pauvres. S'il n'avait éprouvé le moindre remords, aurait-il conservé ces papiers, les preuves de sa faute, avec autant de soin que la chaîne de baptême de sa femme ? Et ce reproche de pierre, la maison où il avait passé seul la fin de sa vie, ne l'avait-il pas voulue comme une punition, d'autant plus terrible qu'il y voyait ses enfants vivre et se nourrir en toute innocence de son forfait ?


C'est alors que je vis ma mère rouler en une baguette serrée les papiers qu'elle n'avait pas lâchés. Elle en approcha une bougie, l'enflamma, et avec cette torche, calmement, sans qu'aucun de nous ne protestât, elle mit le feu aux rideaux, aux tapis, aux draps du lit, avant de nous pousser hors de la maison. Nous sortîmes docilement. Ma mère referma la grille sans se retourner, tandis que derrière elle, la maison brûlait sous l'orage.


 
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   socque   
5/5/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une belle histoire, je trouve, terrible, sans jugement, ce qui me plaît encore plus. J'y lis le constat terrible que chacun est capable du pire, sans pour autant être un monstre... ou alors un monstre "ordinaire". Une belle écriture en plus, à mon avis. Du bon boulot, manquant peut-être un peu d'affect vu le sujet... je préfère ça à un excès de pathos, cela dit.

"un écheveau que nul n'avait jamais songé à démêler, car chacun savait que la vie est comme ça, inextricable" : très bien vu et bien dit, pour moi !

   alvinabec   
13/5/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
Que voici du bel ouvrage!
Étayons un peu, c'est bien équilibré, rondement mené entre la veillée funéraire d'un soir d'orage, les souvenirs de la mère et la situation finale, grandiose sous le ciel déchiré. Vraiment très bien.
Pour pinailler, des phrases qqfois un peu longuettes, trop d'adj et d'adv...et puis cet avant-dernier § dont je ne sais s'il est indispensable, du moins la phrase sur le remords, la faute et la punition qui assène trop ce que le lecteur peut comprendre tt seul.

   placebo   
11/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Beaucoup aimé. L’écriture est précise et simple au début du texte et entraine facilement vers la suite, je trouve. Elle se complexifie à peine, après, mais ce n’est absolument pas un reproche pour moi.
Je trouve que ce texte explicite très bien une chose dont je suis convaincu : il y a très peu de « catégories » (juste, collabo, résistant) pertinentes mais autant d’histoires individuelles que de personnes, avec leurs hésitations, leurs côtés plus ou moins avouables. J’ai été touché par cette histoire.

Bonne continuation,
placebo

   Palimpseste   
11/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le récit --particulièrement bien écrit, comme toujours avec Misumena-- commence d'une façon convenue et, dès qu'on parle de la maison vide, on se doute de ce qui s'est passé.

Mais si le début est un peu convenu, la fin lui donne un vrai relief.

La chute est particulièrement terrible entre cette enfant qui cherche des excuses à son grand-père et la mère qui sait qu'il n'y en a pas.

Chapeau Misu !

   stony   
12/6/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Que dire lorsqu'il n'y a rien a reprocher, rien que l'on aurait soi-même mieux fait, si tant est que l'on en fût capable ?

C'est particulièrement bien écrit, parfois très poétique. Il y a un très bel équilibre entre une écriture souvent simple et parfois plus recherchée, mais avec des mots plus beaux que compliqués, comme ce particulièrement élégant "noria".

J'ai particulièrement apprécié cette scène dans laquelle quatre sens ont remplacé la vue.
Je ne suis pas friand des descriptions visuelles, ce qui devrait pourtant être un passage obligé selon une doctrine littéraire aussi ridicule qu'inefficace pour le lecteur que je suis. Ca peut être très bien fait, auquel cas je suis ravi, mais le plus souvent, ça m'emmerde. C'est probablement pour cette raison que je fais moi-même très peu de descriptions visuelles, et même parfois pas du tout.
Dans ce texte, vous avez réussi à construire une scène très visuelle... dans le noir. Je m'y suis vu tout de suite et entièrement.
L'ensemble des paragraphes 5 et 6, de "La nuit avait assombri l'orage" jusqu'à "la noria de mes souvenirs" est un petit bijou. Je me suis fait la réflexion en le lisant que j'aurais pu le trouver dans un roman d'un grand auteur classique. Je l'ai déjà relu plusieurs fois.

Le curseur me semble très bien placé entre la pudeur et le pathos.

Il y a des textes que l'on lit avec plaisir, que l'on trouve intéressants, ou drôles, ou tristes,... , mais dont on ne sent pas forcément l'envie de les relire, en ayant retiré ce qu'il y avait à en retirer. J'ai envie de relire celui-ci. Pour moi, juste pour moi.

C'est un texte simple, c'est du moins l'apparence qu'il donne, ce qui justement témoigne d'un beau travail et, en final, d'une très belle réussite.

   Anonyme   
11/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
La narration s’appuie sur un style sans faille, un peu trop académique à mon goût, mais comment lui reprocher sa rigueur et sa limpidité ? Peut-être un rythme trop constant, un phrasé un peu trop linéaire qui finissent par rendre le récit un peu monotone. D’autant qu’on devine assez tôt, si ce n’est la vénalité du grand-père, au moins la certitude d’une faute.

Par contre j’ai un petit souci avec le narrateur. Je comprends bien que c’est la jeune fille de 17 ans qui découvre l’enveloppe fatale, et qui du coup se met à évoquer l’histoire familiale à travers la narration que sa mère a pu lui en faire. Je m’attends donc à une transformation du personnage à la fin du récit. Or, si la métamorphose s’opère bien sur l’héroïne (la mère) par son geste final, celle de la jeune fille reste en suspens. On ne sait pas si les excuses qu’elle trouve à son grand-père l’affectent vraiment, ou si le temps a passé…
La mère est une héroïne tragique, elle est dans la « tragédie » où le destin doit s’accomplir. La jeune fille est plutôt dans le « drame », où les événements sont des péripéties qui n’ont pas encore trouvé leur conclusion.

D’autre part, la narration me semble ici un peu complexe, et quelquefois même arbitraire. Par exemple le passage :
« Au matin, maman ne savait plus si ce qu'elle avait entr'aperçu durant la nuit était un rêve ou la réalité… »
prend le relais de souvenirs évoqués juste avant par la voix de la mère elle-même :
« Un jour, la maison s'est retrouvée porte et volets clos…Pour moi, toute la famille du docteur était partie depuis longtemps. »
Et on peut se demander pourquoi ce changement brutal de narrateur ?

Ce va-et-vient narratif crée parfois une certaine confusion de personnages entre la mère et la jeune fille.
Il faut dire qu’il est très difficile de choisir un narrateur impliqué dans l’histoire, et qui lui-même raconte cette histoire en abandonnant la plupart du temps le récit à un autre personnage. Ici cette mise en abyme ne me semble pas totalement maîtrisée.

Mais la qualité de l’écriture vaut bien à elle seule mon appréciation finale.

Cordialement
Ludi

   Acratopege   
12/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Terrible histoire de famille dont la chute en forme d'holocauste prend aux tripes. Encore une fois votre style est percutant, qui fait imaginer la scène comme si on s'y trouvait. J'ai été particulièrement sensible aux passages décrivant les événement présents dans la maison. Certains passages évoquant le passé m'ont paru plus banals, moins intenses. Mais peut-être ce contraste est-il nécessaire à l'équilibre du récit...
Bravo.

   Marite   
12/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Histoire particulièrement émouvante et admirablement écrite. Les évènements du présent et du passé s'emmêlent sans heurter notre compréhension. Un secret, ô combien lourd à porter pour le grand-père qui, de son vivant a choisi d'en délivrer sa descendance en laissant ces papiers dans le tiroir de sa table de chevet.
Ce qui m'échappe : pourquoi brûler la maison ???

   brabant   
14/6/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Misumena,



‘Ô Miss’ ! Que vous savez de lugubres histoires !’ C’est que ça ne rigole pas une seconde hein (heureusement il y a le titre en antiphrase) mais on sent le récit trop tendu vers la fin – lettre et incendie – vous en oubliez peut-être de faire vivre cette charmante famille.
C’est une veillée funèbre, cela doit être un enterrement, je sais ! et ici une double crémation aussi. Mais tout de même, ce pépé était déjà bien oublié. Froid avant l’heure en quelque sorte. Pour sûr il survivra désormais au double autodafé grâce à cette lettre doublement (elle-aussi) sacrificielle mêlée à sa mémoire tout autant qu’à ses cendres.
Sacré prix à payer pour rester dans l’Histoire… et euh, aussi dans l’histoire familiale alors que là même on l’efface de cette histoire. N’oublions pas qu’il est déjà sur le mur des Justes en ce qui concerne la Grande.

dur dur !

ça pourrait fournir un beau sujet de philo :) en ces temps de bacho.

- Il m’a semblé manquer ici une part d’anecdotique, dans les retrouvailles comme les souvenirs, les personnages sont trop étrangers à eux-mêmes comme aux autres, comme à la généalogie familiale, j’ai assez vainement cherché des jeux complicité/duplicité. Cette famille m’a semblé aussi froide que the corpse.
- En ce qui concerne le dessin coloré des fillettes, on aurait pu mettre des pistes renvoyant à l’œuvre de Chagall (teintes pastel, dominante de bleu, violon dans les nuages, chandelier à sept branches, etc… etc…), peut-être évoquer un tableau particulier, disparu, retrouvé, exposé à… Bien sûr on est dans le souvenir plus ou moins diffus mais il doit être possible de faire vivre plus intensément cette mémoire qui doit tendre vers… et sous-tendre la nouvelle.
- Il manque donc peut-être quelques voies de traverse, tout fleuve a ses affluents ; on ne se permet ici aucune distraction et on perd de la sorte un peu de chaleur, un peu de vie rétroactive dans toute cette mort et malgré le brasier. Lol
- Enfin, euh… ça manque d’hommes là-dedans :D :D :D et puis aussi les quelques hommes évoqués sont des traîtres, d’affreux jojos. Ils ont le mauvais rôle. Lol
- En fin de compte peut-être ce texte est-il trop univoque à vouloir créer l’équivoque :)


Ceci dit, quel plaisir que de lire du Misumena ! Phrasé, rigueur, élégance itou itou… la grande classe quoi ! Comme de bien entendu j’exceptiomisuménalise ! Mon petit grain de sel n’étant là que pour épicer encore :))))))))))))))

   Lobia   
16/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je viens m'ajouter à la longue liste des admirateurs de cette nouvelle.
J'aime beaucoup votre style, la qualité de votre écriture. C'est intelligent, limpide, fluide.
Le seul minuscule reproche : on devine le dénouement un peu trop tôt, à partir de la phrase "C'est moi qui trouvai les lettres" on connaît la fin.
Je note "Très bien+" par gourmandise, j'espère que votre prochain texte sera encore meilleur, si c'est possible.

   Pepito   
17/6/2013
Forme : wouaouh ! Le début m’a fait littéralement décoller. Une pure merveille !

Du coup on devient exigeant (ou pinailleur ;=) avec la suite. Quelques broutilles de mots qui m’ont semblé améliorables : besoins « impérieux » - Sagement/nous espaçâmes nos visites. - « blottie » autour du lit… - trouv «ai» les lettres – …

Fond : j’ai toujours le plus grand mal avec cette période. Surement la peur de savoir jusqu’ou aurait été mon courage dans ce genre de situation… Votre texte bascule d’une histoire de famille à l’Histoire, et pas la plus glorieuse. Emotions assurées donc, mais… la fée logique vient me gratouiller avec insistance, dégradant mon plaisir.

- Le grand-père achète la maison du docteur, OK. Mais à qui, vu que le docteur en question a disparu ?
- Le docteur donne un tableau à un paysan montagnard (avant 1945) qui rentre chez lui et interpelle sa femme en ces termes : « Venez donc admirer, ma chère, ce délicieux Chagall que nous venons d’hériter pour services rendus. Je n’ose imaginer sa cote à la libération et la plus value que nous allons faire. » alors que l’on se serait attendu à « Hé la mère, il est parti du ciboulot l’toubib, il m’a refilé un tableau éternué au curaçao. Va donc t’en servir pour abriter les semis de haricot. »
- La mère de la narratrice met le feu à la baraque, avec ses enfants et neveux encore dedans ?!
- Personne ne proteste devant l’héritage (financier et émotionnel) qui part en fumée. Voilà encore une rareté…
- On brule baraque et grand-père sans se soucier d’une suite judiciaire possible... et surtout pourquoi ?

Bref, désolé de ne pas avoir adhéré à cette partie.

Par contre, je garde les images de la réunion de famille, de la veillée funèbre, de l’orage, … Pour moi, vous avez écrit là un texte de toute beauté. Félicitations !

Pepito

   aldenor   
18/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Description pleine de finesse des lieux et des personnages, rendant une ambiance très vivante. « La mémoire des mains » est une belle idée, bien exploitée.
Par contre les longs passages en mode dialogué de la mère me semblent manquer de naturel.

   Ioledane   
19/6/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'avais lu ce texte il y a quelque temps sans prendre le temps de le commenter ; je vois que tout a déjà été dit. J'ai été happée et touchée par ce récit, très émouvant et très bien mené ; seule la fin m'a paru excessive avec cette maison brûlée, il me semble que la mère (et la famille) aurait dû être un peu sonnée et 'digérer la chose' avant de prendre ce genre de décision.
Au plaisir de vous relire en tout cas.

   Anonyme   
1/7/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai apprécié.
Du talent, merci pour le partage :-)

Le rythme et le phrasé sont tellement bien maitrisés que ca s'est lu tout seul.

Un tout petit bémol, une fin un peu brutale.

Petit +, tu choisis un sujet déjà vu et revu mais tu y proposes des thèmes qui touchent tout le monde , et ca c'est très stimulant, et le narrateur permet un point de vue neutre, ca aussi c'est très enrichissant.

   David   
2/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Misumena,

Une certaine tension est bien rendue, je trouve. Il n'y a plus de mystère sur le sujet au bout d'un gros tiers du récit, quand la lettre est ouverte, mais l'intérêt est toujours là d'attendre la réaction de la famille en deuil. La fin a un côté cinématographique avec son incendie, c'est plus imagé que sensible comme le reste du texte j'ai l'impression, mais ça fonctionne assez bien pour moi. Le titre en jette, le UN fait bien entendu pensait au son IN, ça fait réfléchir sur ce qui peut être monstrueux, inhumains ou tapis au cœur de chacun...


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