Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Humour/Détente
Mokhtar : Au nom du Père [Sélection GL]
 Publié le 09/08/18  -  21 commentaires  -  9606 caractères  -  114 lectures    Autres textes du même auteur

Cette chronique se situe au milieu du précédent siècle, quand on allait encore à la messe. Son écriture désuète et ampoulée correspond à l’époque, et surtout colle au personnage principal.
Mais il ne faut voir ci-dessous qu’une farce, une bouffonnerie, que dis-je… une pantalonnade.


Au nom du Père [Sélection GL]


À Beuzenville-sur-Avre, coquet bourg rural d’Eure-et-Loir, Honoré Dugommier jouissait de l’estime générale. Portant avec prestance sa quarantaine avancée, Honoré offrait en public l’image d’un homme aimable, de commerce agréable et d’abord facile. On lui reconnaissait une certaine distinction, et sa courtoisie, bien que distante, n’était jamais prise en défaut.

Bien mis de sa personne, sans toutefois paraître apprêté, il s’interdisait le moindre laisser-aller vestimentaire incompatible avec l’honorabilité de sa charge de comptable à la Société des eaux. Un léger embonpoint naissant l’avait contraint à opter pour le port des bretelles, au grand bonheur de ses enfants soulagés des dilemmes lancinants lors du choix des cadeaux d’anniversaire.


Courtois et affable, il se faisait un devoir de saluer tous ceux qui le croisaient. C’est ainsi qu’il était passé maître dans l’art du bonjour hiérarchisé, sachant varier, selon la qualité des rencontres, le degré d’inclination de la tête et la largeur de son sélectif mais avenant sourire.


La très estimée Bérangère Dugommier, fille de l’ancien receveur des Postes, n’était pas en reste, qui honorait de sa pratique régulière tous les commerçants du village, et s’investissait avec zèle et efficacité dans les associations charitables et bien pensantes.

Leurs deux enfants binoclards étaient sans reproche, polis, studieux et disciplinés en classe. Et bien incapables de mener la moindre action répréhensible du côté des cerisiers du père Anselme ou des bocaux à friandises de madame Leloup, l’épicière.


Dugommier était en outre un conseiller municipal avisé, membre de la commission des finances et délégué au syndicat intercommunal de la distribution des eaux. Lors de la kermesse des écoles, on lui réservait le stand de la pêche à la ligne, qu’il animait avec ferveur et bonhomie. Enjoué, il affectionnait de surprendre son monde, forçant son habituelle placidité en jouant les bateleurs déjantés appâtant le client en culottes courtes.


Petit chasseur, par tradition, plus promeneur de chien que viandard, il se mêlait volontiers aux battues communales. Mais il était très exceptionnel que sa table connaisse le lièvre ou le perdreau suicidaire.


En famille, il se rendait ganté et cravaté à la grand’messe du dimanche. Maîtrisant jusqu’à l’anticipation le rite du « debout-assis », on ne le vit jamais fautif dans les répliques liturgiques, ni pour le déclenchement opportun d’un signe de croix qui se voulait ample et onctueux. Lors des chants, l’on distinguait aisément sa voix bien placée, sauvant de l’inconsistance les sempiternels cantiques piaillés par les bigotes aux voix de crécelle.


À l’heure de la quête, son obole silencieuse culpabilisait les jeteurs de mitraille. Et le tronc de sainte Thérèse de Lisieux, comme la sébile du concessionnaire du porche, bénéficiait de sa régulière sollicitude.


Après la messe, Honoré se rendait au café-tabac PMU « Le Paris », déjà investi par les habitués communistes ou voltairiens. Sa provision de tabac faite, il s’autorisait, pour trinquer, la dégustation de deux « p’tits blancs secs » (jamais plus) et se mêlait joyeusement aux conversations villageoises. Les pouces glissés sous les bretelles, tutoyant les uns, appelant par leur prénom les autres, il aimait à s’enquérir de l’état des récoltes, de la prospérité du commerce, et de la santé des malades.


À midi pile, quand commençaient à émerger les plaisanteries graveleuses, il prenait congé d’une assistance passablement éméchée, se privant ainsi de la révélation édifiante des derniers cocufiages et de la montée en puissance des vindictes antigouvernementales.


Sur le chemin du retour, il n’omettait jamais la halte chez le pâtissier Bonfils, dont il ressortait le bras tendu, tenant entre le pouce et l’index, tel le radiesthésiste son pendule, le précieux emballage pyramidal contenant les religieuses vouées à clore les agapes dominicales.


Modeste hobereau, incarnation du parfait honnête homme, petit bourgeois soucieux jusqu’à l’intransigeance de sa dignité, que dire de plus pour qualifier ce notable sans histoire, dont la vie aurait dû se dérouler « comme un long fleuve tranquille » ?


Et pourtant…


Son destin bascula un bel après-midi d’avril.


Ce jour-là l’on enterrait le cantonnier Joseph et la foule se pressait dans la petite église. Ce brave Joseph arborait une robuste santé due à l’exercice physique et la vie au grand air. Sa mine rubiconde devait autant aux rigueurs du climat qu’à sa faiblesse rarement excessive pour le juliénas non trafiqué. Et c’est nonagénaire qu’il expira, sa disparition étant dans l’ordre logique des choses.

L’assistance était donc plus nostalgique que triste. En fait, c’est un peu de ses jeunes années que chacun enterrait ce jour-là.


Car elle avait place en toutes les mémoires la silhouette familière de Joseph : faux sur l’épaule, visage mal rasé, béret basque poussiéreux sur les yeux et mégot de boyard maïs pendouillant au coin des lèvres. Chacun avait en lui le souvenir familier de ce faucardeur opiniâtre des chemins vicinaux, artiste peintre des bancs publics et des bordures de trottoir, fossoyeur providentiel des chiens et chats urbains.

Figure emblématique d’une ruralité authentique, Joseph s’en allait donc avec la bénédiction bienveillante de ses concitoyens reconnaissants.


Pour rien au monde Honoré n’aurait manqué la cérémonie. Obligé par son ancrage municipal, il lui aurait paru incongru qu’un seul Beuzenvillais passe de vie à trépas sans son oblitération compassionnelle. Il avait besoin, pour entériner un décès, d’être témoin de la détresse des familles éplorées et de l’affliction des amis sincères. Et de discerner, amusé, les impatiences cupides des héritiers potentiels.


Son esprit idéaliste se ravissait de cette miséricordieuse indulgence, anticipation humaine de la grâce divine, dont on encensait les disparus : coups de gomme providentiels sur des vies chaotiques, qui même au plus fieffé des salopards conféraient des mérites impérissables, justifiant des félicités éternelles ou des rédemptions… souhaitées par personne.


Qu’elles étaient enthousiastes ces promesses de retrouvailles célestes, offrant à chacun de recouvrer qui la tendresse de ses parents (qu’il avait laissé mourir indigents), qui l’amour de sa femme adorée (qu’il battait deux fois par jour), qui le sourire de l’enfant chéri (qu’il n’avait pas voulu reconnaître). Et Honoré se plaisait à imaginer une société mirifique où les hommes exemplaires se comporteraient conformément à leurs complaisantes nécrologies.


L’office tirait à sa fin, et Dugommier avait pris sa place dans la longue file des aspirants asperseurs du regretté Joseph. Parvenu devant le catafalque, il lança haut vers le ciel son bras goupillonné pour honorer Dieu le Père. Geste fatal de trop grande amplitude, fauteur du drame : un sinistre claquement sec qui sonna le glas de ses bretelles et de sa dignité. Le Tergal sur les chevilles, Honoré n’eut d’autre ressource que de boycotter le Fils et le Saint-Esprit, et de prendre la fuite par l’allée centrale, les mains serrées sur les flancs pour retenir le démissionnaire.


Qu’elle fut longue cette traversée de l’église, ce chemin de croix interminable ponctué de fous rires mal contenus, de gloussements étouffés, de cruels et sardoniques ricanements.


Rentré chez lui, ravagé, Honoré expulsa un long cri de détresse. Se pourrait-il qu’on le réveille de ce cauchemar, et que sa vie reprenne deux heures avant ? Il lui semblait impossible que désormais sa moindre apparition ne déclenche l’hilarité. Statue de dignité déboulonnée de son socle, il avait brisé en un instant la feuille de verre écran de sa respectabilité et de sa distinction. De sa vie sans relief, il venait de perdre l’essentiel à ses yeux : l’image qu’on avait de lui. Il se sentit nu, comme extirpé et rejeté de la personnalité qu’il s’était construite. Il n’était plus lui.


Son arme de chasse était accrochée près de lui. Trop près…


L’église était bien petite pour la foule des villageois sincèrement peinés, qui dissertaient avec affectation sur l’absurdité du destin d’Honoré. La cérémonie oppressante se déroulait avec dignité et recueillement.


Mais le démon veillait. Quand vint le moment de la bénédiction d’adieu, l’épisode tragi-comique qui scella le destin d’Honoré revint inévitablement en mémoire. Chacun prit sur soi pour étouffer de respect et de dignité le début de dilatation de la rate que l’inévitable évocation déclenchait.


En tête de file s’avança le maire : brave homme de robuste constitution et… porteur de bretelles. Bien sûr, il avait pris ses précautions et longuement vérifié son harnachement. Mais malgré tout, en saisissant le goupillon, l’angoisse l’étreignit. Il éleva le bras… pas plus haut que son nez, pour un signe de croix de 12 cm d’amplitude. Pendant que la main gauche – on n’est jamais assez prudent – assurait le coup en maintenant le suspect à la taille.


Ce geste réflexe du maire fut le déclencheur qui eut raison des retenues. Détonateur imparable : le charcutier avec son gros rire sonore et communicatif. Et rien ne put endiguer le flot de l’hilarité générale. Et l’on vit quatre cents personnes se rouler par terre en se tenant les côtes…


Dans une église… devant un mort… en présence d’une famille affligée… Dans un site littéraire de haute tenue… !!!


Que Beuzenville-sur-Avre, ville débauchée, telles Sodome et Gomorrhe, périsse par le feu et le soufre pour expier ses infamies.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   MonsieurF   
9/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
" Dans un site littéraire de haute tenue… !!!" ça c'était juste dispensable. parce que ça ruine complètement ce texte. Le style est un peu à la manière de Maupassant ou Marcel Aymé, vieille France bourgeoise sclérosée dans ses habitudes et traditions. Et c'est très bien vu je trouve. Il y a du rythme, même le ridicule de la mort de Dugommier est bien amené.
Mais cette phrase casse tout...Vous ne devez pas écrire pour Oniris d'une part, et d'autre part e texte est destiné à être publié ici ou là...Pourquoi donc faire cette référence absurde?

Dommage, vraiment dommage.

Edit: ma note était injuste au regard de la qualité du texte.
Je l ai modifiée. Il n empêche quel dommage cette référence au site.

   plumette   
23/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ce texte m'en rappelle un autre, comme si Dugommier m'était familier ! deux raisons à cette familiarité: je pense que cette histoire a déjà été proposée par son auteur ( et modifiée ici? je ne me souvenais pas de cette fin) je l'avais remarquée en EL et puis aussi parce que j'aime bien cette littérature qui utilise le langage de son époque pour illustrer des moeurs disparues.
Ah le sens de l'honneur, et le ridicule qui tue!
j'ai passé un bon moment avec Honoré et avec cette chronique plus ancienne qu'annoncée car il me semble qu'on se trouve plutôt dans les années 1870 que 1950!

le décor est bien planté, les habitudes de Dugommier le révèlent.
Sa détresse après l'incident est évidemment disproportionnée pour notre monde moderne mais avec cette écriture, on plonge dans un ailleurs temporel qui est tout à fait crédible pour moi.

Merci pour cette lecture!

Plumette

   Sylvaine   
24/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Personnellement, j'ai aimé cette écriture "désuète" où je n'ai décelé aucune faute de ton (malgré le mystère que conserve pour moi l'expression "mégot de boyard.) La satire, amusante et bon enfant, m'a fait sourire, et le gag final est bien amené et couronne joliment cette pochade sans prétention mais non sans mérite, qui offre au lecteur un moment de détente bien venu.

   Pouet   
9/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Slt,

J'ai bien aimé la chose.

Montrer son séant au très haut.

J'avoue avoir lu avec une certaine délectation.

Une vie, un petit rien de vie, une vie pour rien, rien qu'une vie.

Un texte sur la futilité, les apparences, la futilité des apparences.

Petits bémols: la présentation du texte qui sonne un peu "justification". Et l'évocation du présent site littéraire.
Deux petites choses à mon sens dispensables.

Sinon franchement, si j'ose dire c'est "le petit jésus en culotte (avec bretelles) de velours"...

:)

   PIZZICATO   
9/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Que puis-je dire de cette histoire tragi-comique : qu'elle m'a beaucoup plu.
L'atmosphère de ce village d'antan, les personnages et les situations sont rendus avec un humour délectable mais aussi une réalité probante.

Entre autres passages :
" À l’heure de la quête, son obole silencieuse culpabilisait les jeteurs de mitraille "
" Qu’elles étaient enthousiastes ces promesses de retrouvailles célestes, offrant à chacun de recouvrer qui la tendresse de ses parents (qu’il avait laissé mourir indigents), qui l’amour de sa femme adorée (qu’il battait deux fois par jour), qui le sourire de l’enfant chéri (qu’il n’avait pas voulu reconnaître)."

" un sinistre claquement sec qui sonna le glas de ses bretelles et de sa dignité. "

   Hananke   
9/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour

C'est le genre de textes jubilatoires auxquels on peut tout pardonner
tellement il nous a amusés.

Une vie tranquille qui s'écroule en un geste, il fallait y penser.

Cela m'est arrivé une fois avec le fond de mon pantalon qui s'est propement déchiré en deux mais j'étais à la pêche : ce n'était pas
les poissons qui allaient rigoler.

Un bon moment de lecture.

Bravo.

   izabouille   
9/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Votre texte est bien écrit, le style est bien approprié à l'époque où vous le situez. Les personnages et les décors sont très bien décrits.
J'ai moins aimé "dans un site littéraire de haute tenue", ce n'était guère utile de le mentionner.
J'ai apprécié l'humour

Merci pour ce bon moment de lecture.

   SQUEEN   
10/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
d'une très grande cohérence, d'une belle écriture même si le genre "pantalonnade" n'est pas trop à mon goût, c'est du beau boulot. J'ai moi aussi cette impression de "déjà lu". Je comprends que Dugommier met fin à ses jours avec le fusil de chasse (est-ce bien ça?), il s'agit donc d'un suicide, cette dimension n'apparait pas du tout par la suite (peut-être ai-je mal compris?) Merci.

   Cat   
10/8/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un petit bonbon à déguster comme il se doit, à l'humour acidulé qui fait mouche.

Le ton suranné choisi pour disserter sert amplement l'effet comique. Tel Maupassant, voire Flaubert dans sa critique de la société de son époque dans Mme Bovary, tout est d'une justesse au cordeau. L'écriture, quant à elle, est irréprochable.

J'ai suivi avec bonheur le raffinement haut-la-main qui peaufine les détails des divers portraits. Si celui du bonhomme est jubilatoire, les autres, sa femme, ses enfants, le cantonnier et le maire du village, ne sont pas en reste.

Par pointes subtiles nous est proposée une scène vivante avec ses us et coutumes juste parfaitement saisis.

Si j'ai souri tout le long de la nouvelle, ce paragraphe est d'une tournure on ne peut plus exquise : « L’office tirait à sa fin, et Dugommier avait pris sa place dans la longue file des aspirants asperseurs du regretté Joseph. Parvenu devant le catafalque, il lança haut vers le ciel son bras goupillonné pour honorer Dieu le Père. Geste fatal de trop grande amplitude, fauteur du drame : un sinistre claquement sec qui sonna le glas de ses bretelles et de sa dignité. Le Tergal sur les chevilles, Honoré n’eut d’autre ressource que de boycotter le Fils et le Saint-Esprit, et de prendre la fuite par l’allée centrale, les mains serrées sur les flancs pour retenir le démissionnaire. . »
Ahahah... le tergal sur les chevilles et le boycott du Fils et du Saint-Esprit !

Un régal !

Encore !

Merci Mokhtar


Cat

PS : je suis d'accord avec la clique, tu aurais pu te passer de la référence au site. Mais cela n'enlève rien à mon plaisir ici présent. :))

   jfmoods   
10/8/2018
Certains esprits taquins diront qu'il vaut toujours mieux porter ses bretelles avec une ceinture.

Comme l'indique son entête, cette nouvelle est bien une pantalonnade (au sens propre aussi bien qu'au sens figuré du terme). Sans le suicide du personnage, expédié en deux phrases allusives ("Son arme de chasse était accrochée près de lui. Trop près…"), l'histoire n'aurait certes pas la même saveur, la même causticité.

Le récit, à la qualité d'écriture constante, est irrésistible. Sa réussite repose sur cinq types de comique.

1) Le comique de caractère

Honoré Dugommier. Honoré : le prénom à lui seul fait l'homme... ou plutôt l'ambition de l'homme. Pour lui, en effet, une seule chose compte : le regard admiratif des autres. Aussi ne ménage-t-il pas sa peine pour être apprécié par chaque membre de sa petite communauté. Toujours au service des autres, exempt de tout reproche, c'est un modèle de vertu. Il en fait même un peu trop...

À cet égard, deux phrases méritent d'être rapportées tant elles alimentent la caricature du personnage. J'avoue avoir été pris d'un fou-rire à la lecture les passages mis en italiques...

"Obligé par son ancrage municipal, il lui aurait paru incongru qu’un seul Beuzenvillais passe de vie à trépas sans son oblitération compassionnelle."

"L’office tirait à sa fin, et Dugommier avait pris sa place dans la longue file des aspirants asperseurs du regretté Joseph."

Deux autres phrases, très drôles, finement ciselées, fonctionnant en échos sonores, soulignent on ne peut plus clairement le besoin pathologique de se faire remarquer, l'ostentation du personnage...

"Lors des chants, l’on distinguait aisément sa voix bien placée, sauvant de l’inconsistance les sempiternels cantiques piaillés par les bigotes aux voix de crécelle.
À l’heure de la quête, son obole silencieuse culpabilisait les jeteurs de mitraille."

Notre homme devra payer le prix de ce zèle trop appuyé. “Il faut de la mesure en toutes choses”, écrivait Horace. Le rire a pour fonction de redresser les comportements, de remettre à sa place celui qui s'est manifestement fourvoyé dans l'excès.

2) Le comique de geste

Un mouvement un peu trop appuyé entraîne la catastrophe ("Parvenu devant le catafalque, il lança haut vers le ciel son bras goupillonné pour honorer Dieu le Père. Geste fatal de trop grande amplitude, fauteur du drame : un sinistre claquement sec qui sonna le glas de ses bretelles et de sa dignité."). Amené à faire le même mouvement lors de l'enterrement d'Honoré, le maire anticipe un semblable désastre ("Il éleva le bras… pas plus haut que son nez, pour un signe de croix de 12 cm d’amplitude. Pendant que la main gauche - on n’est jamais assez prudent - assurait le coup en maintenant le suspect à la taille.")

3) Le comique de situation

Il naît de l'effet de décalage entre la gravité de la cérémonie funèbre et la soudaine hilarité générale. Honoré subit un ultime affront de la part de ses concitoyens ("l’on vit quatre cents personnes se rouler par terre en se tenant les côtes… Dans une église… devant un mort… en présence d’une famille affligée…").

4) Le comique de mots

Le titre de la nouvelle, qui semble donner un ton de sérieux, de gravité, de solennité au récit ("Au nom du Père"), n'est que l'impitoyable rappel du ridicule du personnage, de sa honte et de sa fuite précipitée ("Honoré n’eut d’autre ressource que de boycotter le Fils et le Saint-Esprit").

5) Le comique de moeurs

Les comportements bien peu charitables de quelques concitoyens sont épinglés ("la révélation édifiante des derniers cocufiages", "les impatiences cupides des héritiers potentiels"). La religion elle-même, socle de la vie sociale de Beuzenville-sur-Avre, en prend pour son grade, la miséricorde divine nourrissant la farce hypocrite de la vie en société.

Merci pour ce partage !

   hersen   
10/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Pour un plat, on dirait aigre-doux; pour une nouvelle, je ne sais pas. Aigre-marrant ?

La description minutieuse, vieillotte d'Honoré est un pur chef-d'oeuvre. On sent le monsieur très ennuyeux, très routinier, mais qui sait se lâcher avec parcimonie, à ce propos, son rôle dans la pêche à la ligne est savoureux.

Sa mésaventure de la bretelle qui pète, et c'est la fin de tout. Un détail qui prend trop d'importance dans la vie sans surprise de ce monsieur. La honte. Et pendant que tout le monde se roule de rire par terre, Honoré, bien près de son fusil de chasse qui n'a jamais servi à faire grand mal, commettra l'irréparable.

Comment se fait-il qu'il n'a pu rire de sa mésaventure avec les autres ? Il a ainsi passé toute sa vie à correspondre à une image. Et cette image se déchire, il n'y a rien derrière (et lui plus rien sur le derrière !)

Si je peux me permettre, j'ai trouvé l'insistance narrative sur le garde champêtre un peu en trop, je ne pense pas qu'il soit si important de s'étendre sur le personnage, cela n'apporte rien à l'histoire tragique d'Honoré.

merci de cette lecture

   in-flight   
11/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Une histoire très bien écrite pour un scénario un peu maigre: je veux dire que cette histoire de bretelle est un peu légère pour ce style qui n'est pas sans rappeler le Maupassant nouvelliste.

Pas bien compris la référence au site à la fin de la nouvelle, c'est gentil de penser à nous mais si vous voulez "exporter" ce récit, pensez à supprimer cette partie.

Un bon moment!

   wancyrs   
11/8/2018
Salut Mokhtar,

Vous avez une fort belle main d'écriture, Vous avez du style ; c'est agréable de vous lire, mais afin de rester en adéquation avec mes valeurs chrétiennes je ne suis pas fan de ce type de thème en humour ; l'un des sujets que j'ai du plaisir à lire en humour c'est l'auto-dérision, ainsi on reste dans l'humble et le sobre de la foi chrétienne. Je n'ai pas compris la relation entre votre titre et le texte... j'espère ne vous avoir pas froissé. Au plaisir de vous lire sur un autre texte. Merci du partage !

Wan

   Damy   
12/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Mokhtar,

Je viens un peu tardivement vous présenter mes éloges qui ne sauraient être bien originales par rapport à celles présentées par les autres commentateurs.
L'Onirien que je suis a lu "Au nom du père" alors il vient simplement vous dire qu'il s'est régalé tant les personnages et les situations sont bien croqués.
Un suicide sur l'honneur de cet adjoint au maire pour des bretelles qui craquent quand je pense aux scandales qui laissent de marbre nos politiques actuels qui sont éclaboussés... L'homme s'est endurci.

   Mokhtar   
13/8/2018

   Miguel   
14/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Mes sympathies avouées et assumées pour le catholicisme me font juste regretter que ce drame se soit déroulé à l'église ; je l'eusse préféré à la cellule locale du Parti communiste, par exemple ... Mais je reconnais que cela aurait été moins marrant. Sinon oui, je retrouve avec une certaine nostalgie les dimanches de mon enfance, le café avec les "voltairiens" (qui souvent n'avaient pas lu une ligne de Voltaire ...), la pâtisserie au sortir de la messe, etc. Et quelques expressions admirablement trouvées par mi lesquelles ma préférée est "oblitération compassionnelle".

   Asicq   
15/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
un peu tardif... le temps des vacances probablement.
j'ose glisser mes mots.
un texte qui m'a fait sourire dans sa première partie et rire dans la deuxième. j'aurais été déçu de voir partir ce personnage aussi brutalement.

j'ai le sentiment que ce genre de texte ne peut s'exprimer pleinement qu'aux yeux des lecteurs connaissant ce mode de vie; soit parce qu'ils l'on vécu ou soit parce qu'ils l'ont appris; et moi ça me parle bien. vraiment bien.

le lieu du fou rire étouffé par excellence est pour moi celui présenté ici pour le déroulement du drame de la bretelle; je l'ai vécu pour d'autre raison; joli choix.

bien vu, bien écrit si je devais donné un avis.

   aldenor   
17/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
“Dignity! Always dignity!” comme disait avec dérision Gene Kelly dans “Singing in the rain”…
Voici le bien-nommé Honoré, fort soucieux de toujours paraître à son avantage. Un incident malencontreux ruine son image... L’anecdote est amusante. Racontée avec un humour bien dosé et une richesse de détails, qui sonnent presque toujours justes, jusque la conclusion pourtant assez énorme (deux « fausses notes » pourtant, a mon avis: 1. « au grand bonheur de ses enfants soulagés des dilemmes lancinants lors du choix des cadeaux d’anniversaire. » ; 2. « Dans un site littéraire de haute tenue… !!! »)
L’écriture est soignée, compacte. Un peu surannée ; l’auteur note que cela est volontaire, pour cadrer avec l’époque. Je me demande ce que vaut l’argument...

   LenineBosquet   
20/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Joli travail, on dirait du Maupassant, c'est dire ! Sérieusement tout ici nous y fait penser : le lieu, le temps, les personnages et la douce critique des mœurs et conventions de l'époque.
Je n'ai trouvé l'écriture surannée, je l'ai trouvé à mon goût et tout à fait délicieuse. Ainsi le bras ne porte pas le goupillon, il est "goupillonné".
Le vocabulaire est juste et varié, jamais incompréhensible, bravo.
Et en plus j'ai bien aimé la réf au site, comme une adresse au lecteur, je trouve que ça crée de l'intime entre auteur et lecteur.
Merci.

   Lariviere   
21/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Mokhtar,

Par l'odeur des bons coms alléché, je vous ai lu pour la première fois il me semble coté nouvelle.

J'ai bien aimé votre texte. Vous avez réalisé ici avec plus ou moins de travail j'imagine, un très beau "conte", très agréable à lire. Votre construction est bonne, en tous cas le lecteur et écrivain amateur que je suis ne peux déceler aucun défaut choquant, aucun choix incongru, ni sur votre trame narrative ni sur la façon de la faire progresser, en cohérence avec votre thème, l'axe de traitement sarcastique, et surtout le style d'écriture choisi. A ce sujet, je ne sais plus qui a cité Maupassant mais l'idée n'est pas si bête, il y a Daumier aussi, à cette époque. Vous maîtrisez très bien ce type d'écriture et l'atmosphère sarcastique fonctionne, provenant autant de la façon de conter et de raconter avec beaucoup d'esprit (impertinent), que du contraste entre la liberté de ton de celui-ci et la rigueur « littéraire » de vos phrases qui rendent au passage ce texte très "racée", mais très fluide, très agréable à lire.

Sur le fond, j'ai souris... Par ce que l'histoire en soi et surtout la façon de la raconter est drôle et pleines de malice : c'est l'occasion de dresser un portrait « social » assez féroce, mais suffisamment abouti et subtil (pour chaque protagoniste), ponctué de petits détails humoristiques (sur les gens et leurs fonctions, etc...) assez croustillant, personnellement, Donc, j'ai trouvé cette histoire très bonne, assez érudite mine de rien, assez profonde aussi dans ces éléments de réflexion sur les traits de caractères, sur l'évolution des « moeurs » et les différents fils et filons de relations humaines qui se tissent dans un groupe social et qui lie, relie, étouffe parfois chacun de ses membres "encordés" ainsi plus ou moins volontairement, selon son parcours, sa fonction sociale, son tempérament... Je trouve que le monde et l'atmosphère du bourg rural sont très convaincante. J'ai apprécié comme il se doit le lieu de l'action, l'église et le grand moment ; je n'ai pas pris cela comme une charge violemment anti-cléricale, mais comme un clin d'oeil amusé (aussi à son personnage) et impertinent d'un auteur qui pousse l'irrévérence avec esprit et malice le plus loin possible et ça j'aime bien... J'avoue que je réfléchis toujours à la morale ultime à tirer de cette « pantalonnade » fabulé, mais j'ai peur de ne pas avoir saisi toute la portée parabolique ; après c'est aussi mon problème d'aller chercher (trop loin) des choses, parfois, souvent...

Deux petits bémols :

Le premier qui n'en est pas un, car vous avez prévenu en exergue du caractère singulier et ciblé dans cette utilisation de ce style « ampoulée et désuet »... Personnellement, j'aime bien, mais c'est vrai qu'il est souvent difficile avec de tel style de concilier le ton moderne et l'aspect « connoté » de la forme d'écriture, à part d'en jouer, bien sur... Sinon cela induit évidemment de façon inconsciente cette « confrontation » à la lecture, en tous cas à la mienne, entre le fond et la forme. Ca peut être à l'origine d'un désintérêt de lecture. Ici, ca fonctionne à merveille. C'est abouti. Certainement pour la raison que vous donnez vous même : « cela colle au personnage principal » et même à l'atmosphère "de fond" de votre récit...

L'autre bémol est mineur ; c'est encore au sujet du fameux passage dont beaucoup de commentaires parlent :

« Dans un site littéraire de haute tenue !!! »

Que je pense aussi évitable...

Félicitations à vous et merci encore pour ces très bons moments de lecture !

   Donaldo75   
21/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Mokhtar,

Déjà dans l'incipit, surtout après avoir lu la nouvelle, il y a de cet humour voltairien qui parsème cet écrit, avec la référence à la pantalonnade. Ce n'est pas ma tasse de thé, au niveau rigolade, mais je reconnais volontiers que c'est bien vu.

Ce que j'ai le plus apprécié, dans cette nouvelle où il ne se passe pas grand chose de notable, le mot est bien choisi, c'est la description minutieuse mais pas un instant ennuyeuse de la bourgeoisie de province, un peu à la manière de Gustave Flaubert, de sa retenue hypocrite, de son souci des conventions et du qu'en dira-t-on, de l'image qu'elle désire à tout prix conserver.

Et le prix est élevé, si l'on suit l'exemple d'Honoré.

L'écriture est très soignée, datée comme le précise l'incipit, avec un goût de dix-neuvième siècle, de Troisième Empire.

Ce fut un agréable moment de lecture.

Merci.

Donaldo


Oniris Copyright © 2007-2018