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Sentimental/Romanesque
MonsieurF : Mémé [Sélection GL]
 Publié le 05/08/18  -  20 commentaires  -  27460 caractères  -  136 lectures    Autres textes du même auteur

La vieillesse est un naufrage...


Mémé [Sélection GL]


Je ne sais plus qui a dit que la vieillesse était un naufrage. Vu ce qu'il s'est passé avec Mémé, je ne peux pas lui donner tort. Pas du tout. Même que cette histoire a pris des proportions dignes du Titanic. Si j'avais su, j'aurais peut-être sauvé des gens de la noyade. Mais voilà, je pouvais pas savoir. Personne ne peut savoir, surtout quand il pense le navire insubmersible.


Moi c’est Jacques. Jacques Duclos. Oui, je sais, comme l’autre, le PCF, la lutte des classes et tout le toutim. Mes camarades de classe, mes potes à l’armée, m’ont assez chambré à propos de ça. Alors que, de l’Internationale, je connais le début c’est tout. Et encore. Mon père, Henri Duclos, a jugé utile de me prénommer ainsi, disant : « Tu verras, ça va te servir plus tard ! ». Tu parles, ça m’a servi surtout à ce qu’on se foute de moi. Enfin on ne peut pas renier ce genre de chose. Alors j’ai fait avec. Pas trop mal. J’ai bourlingué en France. Serveur, plongeur, cuistot, mille et un petits boulots. Un jour j’ai rencontré Anne. On s’est mariés. On a acheté. Un petit pavillon dans un petit coin de France. Dans un lotissement semblable à mille autres. Anonymes, nous ne sommes rien parmi des millions. Pas riches, pas pauvres. Heureux sans doute si le bonheur se quantifie à une certaine uniformité de la vie. Les enfants ne sont pas venus, nous n'avons jamais trop cherché pourquoi. Je crois que nous n'en avions pas vraiment envie, ni l'un ni l'autre. Anne est secrétaire pour un transporteur routier, un gars en or. Je me demande si elle ne couche pas avec lui, mais après dix-huit ans de mariage je crois que je m’en fous un peu. Moi aussi j’ai mis des coups de canif dans le contrat. De toute manière ce que tu ne sais pas ne te fait pas mal. Non ? J'ai trouvé un travail tranquille à la Maison des Aînés Georges Pompidou. C'est une ancienne maison bourgeoise toute en meulière. Très belle, avec un immense parc. Une pièce d'eau clôturée et un toit d'ardoises. Il y a assez peu de chambres. Au plus une vingtaine, mais les patients-résidents y vivent seuls. Ça m'a toujours fait rigoler de me dire que je bosse avec Pompidou. Un rien m'amuse. On m’a embauché comme homme à tout faire. Factotum c'est marqué sur mon contrat de travail. Joli mot. Je suis aussi le confident des vieux. Leur seul ami. Si ça a un sens à l'orée de la mort. Ils me demandent des trucs : des bonbons que le diabète leur interdit, un peu de tabac, du vin. C'est illégal, mais tout le monde ferme les yeux. À leur âge de toute façon. Vieux, c'est pas du mépris. Je n'aime pas le « personne âgée » des bureaux ou des toubibs. Hautain, déshumanisant. Un peu comme s'ils étaient des objets vieillissants et pas des humains proches de la mort avec un passé et une histoire. Vieux ça sonne mieux. Ça sent le vécu, les souvenirs. Ça sent le temps d'avant quand on s'imagine que tout était plus facile. Ce qui est bien con. Deux guerres mondiales, la tuberculose et la mine. Plus facile ?


Moi je dis vieux par respect, par amour.


Ici, aussi, je peux surveiller Mémé.


C’est ma grand-mère paternelle. Elle est née un peu après la première guerre. A élevé huit enfants. Jonglé entre les couches, un travail de femme de ménage et un mari alcoolique. Pépé Jo. Un brave gars. Toujours bourré. Le visage blanc, malade, marbré de rouge, une barbe de trois jours, il buvait du matin au soir. Du vin, un Ricard pour faire passer le vin, de la gnôle pour tasser le tout. Quand, un jour, mon cousin Paul lui a demandé pourquoi il buvait autant, il a répondu : « Je bois pour oublier, et comme j’ai oublié ce que je devais oublier, je continue à boire des fois que ça me revienne. ». Un sourire triste barrait son visage. Leur maison au fin fond d’un vallon, dans le sud du Massif central, pleine de courants d’air, d’oiseaux de nuit et d’amour, devenait comme une colonie de vacances, les étés. C'était une immense bâtisse de pierre gris ocre. Les fenêtres étroites laissaient à peine entrer la lumière créant ainsi des coins d'ombre où on se cachait. Un gros poêle ronflait en permanence. Servant à tout : cuire, chauffer, faire bouillir l'eau, il fallait l'alimenter sans cesse. Mais ici le sapin poussait mieux que le blé. Et comme disait Pépé Jo « si un jour on fabrique de l'essence avec le genêt, chuis millionnaire moi ! ». Mémé nous câlinait, mitonnait tout ce qu’on aimait. De balades dans les collines, les forêts de pins, en cueillettes dans les chemins creux, on allait aussi voir les voisines, acheter des œufs ou un lapin. Causer surtout. Pépé, lui, et bien qu’incontestablement saoul, nous montrait comment aiguiser une faux ou attraper des truites à la main. Souriant, il passait la pierre à aiguiser et me disait dans le même mouvement : « Jacquot passe-moi le rouge. ». Dix coups de fusil à affûter, un canon. À ce rythme le pré ne se fauchait pas bien vite. Seul moment où il paraissait heureux. Je garde des heures passées avec eux, là-bas dans la montagne, sous le ciel d’août avec le vol des martinets et le lent tournoiement des milans, mes souvenirs les plus vifs, les plus beaux. Bien sûr une fois mes oncles et tantes élevés, ou morts pour deux d’entre eux, Mémé et Pépé se sont retrouvés seuls. Très vite, heureusement, ils sont devenus grands-parents. Nous avons grandi ainsi, mes cousins cousines, entre des parents un peu trop occupés et des aïeuls essoufflés. Pour moi, le petit Parisien, c’était magique. Les étés devenaient éternels au fur et à mesure que le relief s'élevait. L'année scolaire passait lentement. Parfois un week-end un peu long rompait la monotonie. Mon père nous amenait à la Bastide pour un ou deux jours. Mais ça n'égalait jamais la lenteur de juillet et d'août.


Pépé est mort un jour de septembre. Un matin après avoir bu son premier canon, il a dit à Mémé : « J’ai mal à la tête. », qui a répondu : « Tu boirais moins t’aurais moins mal ! ». Quelques secondes après son corps gisait, inerte, sur le carrelage. C'était la fin de ses soixante-douze ans sur Terre, dont plus de quarante consacrés à la connaissance approfondie de l’ivresse. À son enterrement il y avait presque quatre cents personnes. Tout le monde l’aimait Pépé Jo. Mémé a continué à vivre seule, un peu plus grise, un peu plus vieille. Souvent, elle appelait Jo à voix haute, puis se rappelant sa mort : « Que tu es sotte vieille bique, il est mort Jo, et enterré ! ». Un à un, aussi, les petits-enfants venaient moins. Ce n’était plus aussi bien les étés dans cette campagne où l’on s’ennuyait. Moi j’essayais de venir régulièrement, parce que je l’ai toujours aimée et admirée cette femme. Et puis, mes parents, son fils donc, sont morts dans un accident d’avion en survolant la cordillère des Andes sur une compagnie low cost chilienne. L’avion a décidé de vérifier les lois de la gravitation universelle. Je me suis retrouvé orphelin. Elle n’a plus eu comme vrai soutien que moi. Après des années seule, Paulette a fini par déménager. Entretenir la maison. Nourrir les poules, les chiens et les chats, c'était trop. Puis la peur aussi je crois. Les hivers pleins de neige, le vent bouchant les routes sous des congères énormes. Le bois à fendre. La chute possible sur le verglas de la cour. Les voisins trop loin, trop vieux. Enfin l’ennui, la solitude, entendre sa respiration. Le couvert unique matin midi et soir. Tout ça a abattu son courage. Un jour, la vaste maison a été vendue. Je lui ai demandé où elle voulait aller vivre. Perdue, sans repères, elle a fini par acheter un appartement pas loin de chez nous. Exil volontaire 500 km plus au nord. Au début, je la voyais essayer de faire copine avec ses voisines, de s’intégrer dans la vie du village. Membre du club de scrabble. Participation aux lotos. Club des aînés. Marche. Danse de salon. Que sais-je encore... Mais ça n’a pas pris. Trop différente. Pas le même accent, le même milieu, le même passé. Elle se retrouvait aussi seule qu'avant. Plus triste encore. Attendant la mort. Je passais la voir tous les deux jours, faisais ses courses. Certains dimanches Anne, Mémé et moi partions : pique-nique au bord du fleuve, restaurant et parfois cinéma. Je voyais qu'elle aimait ça, que ça la rendait heureuse. Ça ne suffisait pas. Elle vieillissait, se ridait, ses bronchites duraient un peu plus longtemps à chaque fois. Perdait peu à peu la tête. Un jour elle oubliait de manger, l’autre, rangeait ses clefs dans son armoire sous ses culottes. J’ai pris peur quand j'ai trouvé le gaz brûlant sans casserole à chauffer. C'est sans joie, mais sans tristesse non plus qu'elle a accepté de venir vivre dans la maison de retraite où je travaille. Je me souviens, elle est entrée en plein mois de juin. Ce jour-là il faisait un temps splendide, avec une chaleur douce et tendre. J’ai toujours aimé ces journées de printemps : les températures sont clémentes, la nature renaît et explose dans des tons verts, rouges, jaunes. À la maison de retraite, Marc, le jardinier, plante d'immenses parterres de tulipes. Ça ne dure pas forcément très longtemps, mais qu'est-ce que c'est beau ! Je me remplis les yeux et parfois, quand le brouillard de novembre écrase les journées, je repense à ces fleurs, ça me fait du bien. Je ne sais pas pourquoi et je ne le dis pas, j'aurais peur qu'on se foute de moi. Mémé avait peu d'affaires, une valise et deux sacs. Le reste resterait dans son appartement où j'irais les chercher si besoin, nous en avions convenu ainsi. Elle espérait, je crois, pouvoir regagner son domicile un jour ou l'autre, ayant du mal à s'avouer que c'était un rêve, rien d'autre. J'essayais de ne pas briser trop fort l'illusion. Après tout ça l'aidait sûrement à tenir le coup. Sa chambre au premier étage, d'à peine douze mètres carrés plus une salle d'eau, donnait sur le parc, avec en toile de fond la forêt. Mémé en entrant a regardé la pièce, le lit médicalisé, le placard, la table roulante. Un bref instant son visage est devenu tout pâle, ses yeux brillants de larmes. J'ai cru qu'elle allait pleurer. Mais non, elle a pris une grande respiration et se tournant vers moi : « C'est très bien ici Jacquot. Je vais être comme une reine. ». Ses yeux bleu pâle disaient exactement l'inverse. Finir ses jours loin, déracinée, dans un cagibi. Toute une vie pour ça.


– Tant mieux mémé, tant mieux. Je viendrai installer la TV tout à l'heure. Je crois que le robinet d'eau chaude fuit un peu, je changerai le joint. Tu veux que je t'aide à ranger tes affaires ?

– Non merci mon garçon, je vais y arriver. Et puis, tu dois avoir du travail ! Je t'empêche de le faire. Vas-y t'inquiète pas de moi.

– Non c'est bon, j'ai demandé deux heures au directeur pour pouvoir t'installer. Tu veux que je te fasse un peu la visite ?


Elle avait déjà visité, mais je me disais que ça pouvait peut-être lui changer les idées.


– Non ça va, merci. Je suis un peu fatiguée.

– D'accord, allonge-toi alors, je repasse plus tard.


Je lui ai fait la bise et je suis parti travailler. Un peu plus tard, passant la tête par l'entrebâillement de la porte, je l'ai trouvée allongée endormie. Ses affaires n'étaient pas rangées. Mon Dieu que ça allait être compliqué. Pendant presque une semaine, Mémé n'est pas sortie de sa chambre, n'a fait aucune activité, n'allait pas aux repas collectifs. Bien sûr nous étions habitués à voir nos résidents ainsi. Mais ça me fendait le cœur. Je commençais à me dire que j'allais la ramener chez elle quand un matin en entrant dans sa chambre pour lui dire bonjour, je la trouvais en pleine conversation avec Madeleine Chaloin. Le Titanic venait de rencontrer son iceberg. Madeleine Chaloin, quatre-vingt-huit ans depuis début mars, est aussi originale que gentille. Bavarde, drôle, la langue bien pendue. Ne supporte pas bien la solitude, encore moins celle des autres. Institutrice dans une vie précédente. Féministe tendance Yvette Roudy. A consacré sa vie à la cause des femmes et au Savoir. Nous nous sommes toujours bien entendus depuis qu'un jour j'ai vu un recueil de poèmes de Reverdy sur sa table de chevet et que sans réfléchir je lui ai récité ces vers :

« Les étoiles sont derrière le mur/Dedans saute un cœur qui voudrait sortir/Aime le moment qui passe/À force ta mémoire est lasse »


Elle a souri un peu et entamé la suite. Ce que je ne lui ai jamais dit c'est que j'avais appris ce texte en quatrième, et coup de bol, il était resté. Bref...


Elles étaient assises l'une en face de l'autre, Mémé sur le lit et Madeleine sur la chaise, discutant comme des amies de toujours.


– Bonjour mesdames !

– Bonjour mon Jacquot.

– Bonjour monsieur Jacques.

– Alors on fait la causette ?


J'avais dit ça d'une voix pleine d'espoir, parce que je venais de voir le visage illuminé de ma grand-mère, souriant. Enfin.


– Figure-toi mon Jacquot, que madame Chaloin...

– Madeleine, appelez-moi Madeleine, je vous ai dit.

– ... Que Madeleine est venue me porter des chocolats, des Mon Chéri cerise, tu sais !


Le Mon Chéri cerise, que j'ai toujours trouvé dégueulasse pour ma part avec son alcool sirupeux et son chocolat fadasse, confinait à l'addiction chez ma grand-mère. Madeleine n'aurait pu tomber mieux. Ceci étant, il y a un réel souci entre les vieux et les Mon Chéri. À croire que les créateurs de chez Ferrero les ont pensés juste pour eux. On en trouve dans la moitié des chambres à Noël. Et ils vous forcent presque à en manger.


– Ah ?

– Oui. Madeleine les aime autant que moi !


Je ne connaissais pas ce penchant coupable de la vieille dame, mais qu'importe, elles avaient l'air heureuses toutes les deux. Et le bonheur de Paulette me rassurait. Tellement que j'ai même accepté de grignoter une de ces boules infâmes. De ce jour, elles sont devenues inséparables. Les matins après la toilette, elles descendaient de concert au réfectoire. Le midi ou le soir de même. Je les voyais rire dehors dans le parc, jouer aux dames ou aux cartes. Lire. Deux vieilles amies. Ma mémé, au contact de sa copine, s'était fait d'autres connaissances parmi les pensionnaires. Petit à petit je la voyais sourire un peu plus, l'ennui la quittant. Dans la matinée elles allaient à la lecture du journal que j'animais. Parfois Madeleine prenait ma place, nous lisant les nouvelles locales de sa voix posée d'institutrice, articulant bien, ne loupant aucune liaison. J'aimais ce moment, je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être parce que ça me rappelait mon enfance, l'école primaire, toutes ces choses qui commençaient à dater. Moi aussi je vieillissais. Un jour, peut-être, je serais le prochain client de la maison de retraite. Quelquefois je les amenais en ville ou au supermarché pour des courses. C'était des moments charmants. Madeleine et Paulette riaient, discutaient, s'amusaient. Elles étaient comme deux sœurs longtemps séparées. Et moi je reprenais confiance. Parce que Mémé allait mieux, parce que Mémé n'oubliait plus de fermer l'eau après s'être lavé les dents, parce que Mémé revivait, enfin.


Un jour de fin septembre, quand les jours sont plus courts et les hirondelles enfuies, j'ai trouvé Mémé Paulette seule, en larmes au réveil. Je venais de prendre mon service et je faisais le tour des étages pour vérifier qu'il n'y avait pas une ampoule à changer, une porte qui grinçait ou un truc qui cloche.


Elle était assise sur le lit de grosses larmes coulant sur sa peau à peine ridée.


– Eh bien, qu'est ce qui va pas Mémé ?

– C'est rien mon Jacquot, c'est rien...


Sa voix était hachée, entrecoupée de reniflements, de respirations soufflantes et bruyantes.


– Allons, tu pleures de bon matin et tout va bien ? Tu te moques de moi ?

– Non, c'est pas grave, pas grave...

– Mais si, dis-moi.


Je m'étais assis à côté d'elle, sans la toucher. J'ai attendu, patiemment, mais elle ne m'a rien dit de plus. Les pleurs ont cessé, elle a réclamé un verre d'eau et m'a demandé de la laisser un moment seule. Elle avait l’air un peu perdue...


– Madeleine Chaloin ne vient pas te voir ?

– Je ne sais pas, laisse-moi je veux m'allonger.


Je lui ai fait une bise et je suis parti travailler. J'avoue que j'ai même oublié l'incident. La journée était chargée: un WC obstrué par un rouleau complet de papier, la préparation des « Portes ouvertes » qui auraient lieu dans quinze jours, une réunion avec la Direction. Le temps a filé sans que je ne me préoccupe de ma grand-mère. À midi, j'ai vu qu'elle était à table, seule, madame Chaloin absente du réfectoire. J'ai demandé à Marjorie, une des aides-soignantes, où elle était. Elle m'a répondu qu'elle avait souhaité manger dans sa chambre. En fin d'après-midi je suis remonté voir ma grand-mère.


– Ça va Mémé ?


Elle lisait un roman à l'eau de rose. Depuis des années je la voyais avec ce type d’ouvrage. Sa vue baissait, mais tout de même, elle en épuisait deux par mois. Trois quelques fois. J'avais bien tenté aussi de m'y mettre, mais très vite les aventures rocambolesques de jeunes orphelines devenant tour à tour mannequin, infirmière et pilote de ligne, ou l'inverse, m'avaient lassé.


– Ça va mon Jacquot, ça va.

– Ce matin...

– J'étais fatiguée, on en parle plus.

– D'accord. Tu ne vas pas voir ton amie ?

– Plus tard peut-être. Plus tard.


Ce n'était pas la peine d'insister, je n'en saurais pas plus. Les jours suivants elles se sont évitées, puis petit à petit, nous les avons vues à nouveau ensemble. Sûrement une querelle comme peuvent en avoir les gens confinés dans le même espace, la même vie. La même souffrance.


L'automne a passé, pluvieux et gris. Il n'y a pas eu d'été indien. Très vite un hiver glacé s'est installé. Le monde se réveillait figé. Des plaques de neige traînaient çà et là, à l'ombre des buissons. Parfois il faisait à peine plus doux, alors tout devenait boueux et brumeux. Un hiver de tristesse. Et dans la maison de retraite, la plupart des patients le ressentaient ainsi. Mornes, recroquevillés, acariâtres et ennuyés, ils attendaient que ça passe. Sauf Mémé et Madeleine. Les deux dames semblaient réconciliées. Leurs routines passées à nouveau en place, comme avant. Je me faisais du souci pour les deux pourtant. Avec l'hiver, les « absences », les périodes de déraison devenaient plus fréquentes. Ça arrivait à tous les patients, ce n'était pas nouveau. Madame Chaloin avait, jusque-là, eu à peu près toute sa tête, mais je l'avais trouvée, début décembre, en train d'essayer de danser un french cancan tôt le matin. Jupe relevée sur ses jambes ridées et pâles, marquées de veines bleues, elle s'évertuait à lancer celles-ci vers le plafond. Si le spectacle n'avait pas été aussi poignant, il aurait pu être drôle. Mais j'aimais beaucoup cette femme, et j'ai eu le cœur fendu.


– Ce n'est pas l'heure de danser Madeleine, venez on va aller s'asseoir, d'accord ?

– Qui êtes-vous ? Au voleur, au voleur, on veut me violer, m'égorger et me tuer, au voleur !


Elle était partie en courant dans le couloir, renversant au passage un chariot de médicaments. Heureusement que Marjorie avait pu l'arrêter avant les escaliers. Après une piqûre de calmants, elle s'était endormie, ronflant à peine. L'incident m'avait troublé, d'autant qu'en descendant voir ma grand-mère, je trouvais celle-ci immobile dans son fauteuil, les yeux dans le vague. Plus tard dans la semaine, j'étais retourné voir Madeleine qui semblait aller mieux, Mémé à ses côtés. Nous n'avons pas évoqué l'incident.


Janvier, février ne furent pas mieux. C'est un jeudi que les choses ont vraiment dérapé. Je montais voir Mémé quand j'ai entendu des cris provenant de sa chambre. C'était des hurlements incompréhensibles, des grognements. En courant, je me suis précipité. Derrière la porte, j'ai découvert un spectacle aussi fascinant que tragique. Mémé à cheval sur Madeleine allongée par terre lui écrasait des chocolats à la liqueur sur le visage. Elle semblait prise d'une furie inaltérable, la bouche écumante, les yeux écarquillés, tandis que sa victime se protégeait du mieux qu'elle pouvait, criant à l'aide.


– Tiens saleté ! Vieille guenon ! Bouffe-les tes chocolats de merde !


C'était Mémé qui parlait comme ça ? Ma Mémé ? Celle qui n'osait engueuler son petit-fils alors qu'il tirait la queue du chat ? Celle qui consolait sans cesse ? Celle qui avait supporté l'alcool de Pépé une vie durant ? Je me suis précipité, pour la ceinturer. Lutte brève. Sensation de peur : peur de la blesser. Peur de sa maladie. Peur de la voir mourir en cet instant. La vieille femme s'est retrouvée ligotée au lit hurlante. Folle. Un médecin lui a administré un calmant, m'assurant qu'elle serait HS pour un long moment. Je suis allé voir Madeleine plus tard dans sa chambre, mais la porte était fermée et personne ne répondit quand je frappais. Je ne comprenais pas, pas du tout. Mémé n'avait jamais été violente ou agressive. Souvent un peu perdue. Oublis des choses. Fin de la mémoire immédiate. Mais jamais violente. Je savais d'expérience que la maladie poussait à ce genre d'actes, que parfois le malade devenait incontrôlable, ingérable, mais à ce point ? Aussi vite ? J'ai fini par aller voir le médecin. Le docteur Béruyer était un grand gars, adipeux et chauve. Il était un peu méprisant avec le personnel, mais très efficace avec les vieux. Il trouvait presque toujours de quoi souffrait la personne et comment la traiter, et s'il ne trouvait pas, il savait toujours vers qui se tourner pour élaborer un diagnostic juste et sûr. Son bureau était une pièce lumineuse et claire, avec aux murs des reproductions de Mondrian et Morandi. Le docteur aimait l'art, la bonne chère et Vivaldi.


– Docteur, je viens pour...

– Votre grand-mère ? La chambre 17, la crise de démence.

– Oui...

– Ah mais c'est normal ça !

– Ah...

– Oui, votre aïeule souffre d'un Alzheimer de plus en plus avancé, et il n'y a malheureusement pas grand-chose à y faire. Vous verrez que dans deux jours elle ne se souviendra pas de cet épisode, qui pourra se reproduire un jour ou l'autre.

– Mais, c'est dangereux !

– La vie est dangereuse monsieur Duclos.

– Oui, mais vous ne pouvez pas...

– Attacher cette pauvre femme ? La bourrer de neuroleptiques ? Voyons, Jacques (j'avais noté le passage de monsieur à Jacques) nous ne sommes pas en Roumanie sous Ceausescu ou en URSS ! Avec un peu de chance, ça ne se reproduira pas, je vais augmenter un peu le traitement qui freine la maladie, et vous verrez, madame Chaloin et votre grand-mère redeviendront les meilleures amies du monde. Bonne journée Jacques.

– Bonne journée docteur.


J'avais senti que l'entretien était clos même sans les derniers mots. De toute façon Béruyer avait décroché son téléphone, me tournant le dos. Il était bon mais ne connaissait rien à la compassion visiblement. Ceci dit, je me suis fait la réflexion que des membres de la famille inquiets de voir leurs aïeux décatir, devenir fous, il devait en voir autant que moi je changeais des ampoules et parfois la compassion pouvait devenir de la commisération.


Je suis rentré chez moi. Le lendemain je suis retourné voir Madeleine, qui m'expliqua que ma grand-mère l'avait accusée de lui voler des chocolats et de les cacher « sous ses jupes ».


– Moi, monsieur Jacques, à bientôt quatre-vingt-neuf ans, vous me voyez cacher des chocolats dans ma culotte ? Je sais bien que je perds un peu la tête, mais quand même !

– Non, je sais bien que non, ma grand-mère est malade, il faut l'excuser.

– Je l'ai déjà excusée à l'automne ! Elle m'avait inventé une histoire où je couchais avec les Allemands en 1944 ! Moi ! Dont le père est mort en déportation !

– Je ne savais pas. Veuillez l'excuser, s'il vous plaît ! Elle va mourir si elle n'a plus d'amie ici.

– Et moi, j'ai bien failli y passer ce matin, Jacques !


Elle avait presque crié cette dernière phrase. De fait, elle avait raison. Les jours qui suivirent Mémé resta dans sa chambre, assommée de médicaments. Son regard atone fixait le plafond. Elle ne disait plus rien. N'existait plus que par un souffle ténu. Morte avant d'être morte. Puis petit à petit les doses furent diminuées. Elle reprit pied dans la réalité. Sans souvenirs de l'incident. De toute manière, le temps passant elle oubliait de plus en plus de choses. Avisant un pensionnaire de ses amis, elle me demandait qui était ce nouveau, ou bien alors même que je venais de la servir, elle me réclamait un verre d'eau. De plus en plus seule, enfermée dans sa solitude et sa maladie. Deux semaines passèrent et son état resta stable. Ses anciens amis l'évitaient. Pourtant peu à peu l'instinct grégaire, la force de l'habitude jouèrent en sa faveur et elle reprit place parmi eux. Bien entendu personne n'évoqua l'incident, il n'y eut pas de grandes réconciliations, un jour on la retrouva à table à côté de Madeleine et ce fut tout. C'est admirable, en fait, cette capacité que l'humain a à se réunir quand la situation l'exige. De se soutenir. Mais, Mémé oubliait, Mémé vieillissait et je le voyais. Ses beaux cheveux blancs étaient moins bien brossés, ses vêtements moins ajustés. Mémé devenait étrangère à tout. La vieillesse est aussi un abandon et c'est la chose la plus terrifiante qui soit. Le pire dans tout ça, c'est que le médecin avait raison. On ne peut rien y faire. Rien du tout. Alors, quand je baladais, plus rarement, les deux vieilles femmes, que j'entendais leurs voix grêles se raconter mille histoires, mille ragots, j'espérais que tout ça dure encore. Et encore. Et encore.


Ce matin de mars il fait beau. Très beau même. C'est une de ces journées froides et lumineuses où le ciel est d'un bleu tranchant. Les arbres, les herbes, sont figés par le gel, mais l'air a un goût exquis. Je me rends au travail heureux, je ne sais pas bien pourquoi. Peut-être est-ce l'approche des congés, ou ce temps qui préfigure les journées d'avril ? La maison de retraite est toute endormie et sur la pelouse il y a quelques traces des flocons tombés l'avant-veille. Oh, rien de bien méchant. L'hiver se venge une dernière fois avant de mourir. Je monte vers la chambre de Mémé, je suis convaincu que la météo va lui rappeler le temps d'autrefois, quand elle vivait dans la montagne. Elle m'en avait parlé et aussi de températures qui descendaient jusqu'à -20°, -25°. Elle disait ça en souriant, racontait comment, enfant, il fallait casser la glace à la surface du puits, avec l'aide charitable de son père. Les chandelles de glace qui pendaient au toit de l'écurie. Bleues dans la matin. Le souffle des vaches à l'écurie. La montagne blanchie. Je vais vers la chambre de Mémé en sifflotant un air à la mode. Je pousse la porte. Qui s'ouvre sur un spectacle terrifiant. Madeleine Chaloin gît sur le sol, le crâne couvert de sang, Mémé tient un gros pichet en verre et l'abat sur le visage de la malheureuse. Elle ne pousse aucun cri, ne fait aucun bruit. Il y a juste le son mat du verre contre la chair. Je me précipite. Mais le Titanic vient de sombrer. Et je ne suis pas matelot.

Madame Chaloin est morte deux jours plus tard, l'avant-veille de son anniversaire. Mémé a été admise dans un hôpital psychiatrique où elle est allongée dans un lit, regardant un plafond devenu invisible. Les médicaments l'empêchent même de parler. Elle mourra ainsi, éloignée du monde. La famille n'a pas porté plainte, à quoi bon ? On ne condamne pas une vieille femme démente de quatre-vingt-neuf ans à la prison.


En vidant sa chambre je contemple les restes qui flottent à la surface : un vieux châle offert par Pépé Jo. Un livre ouvert à la page 46. Une boîte de Mon Chéri à peine entamée.


 
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   plumette   
24/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Voilà un texte qui tranche par rapport à ce qu'on peut lire habituellement sur les maladies dégénératives du grand âge.
j'ai tout de suite été captée par la forme: une écriture précise, vive, avec une bonne dose d'humour et de dérision.
L'auteur brosse les portraits très vivants de pépé Jo et de mémé, cette mémé que le narrateur aime tendrement.
Au passage, des évocation se souvenirs d'enfance qui m'ont touchée, la description de vies qui pourraient passer pour ordinaires auxquelles le narrateur nous attache .on sent vraiment bien la tendresse du narrateur pour sa grand-mère, son observation pleine de compassion, son soulagement lorsqu'elle se fait une amie à la maison de retraite, les méfaits de l'hiver sur cette population fragile.
Le texte comporte une dimension de suspens lors de la première brouille des deux amies.Le lecteur doit patienter pour découvrir ce qui s'est passé.

si je dois mettre un petit bémol à mon enthousiasme, je dirais que je n'ai pas trop accroché avec le portrait que Jacques Duclos fait de lui-même ( et de même pour le choix du patronyme et l'évocation du vrai Jacques Duclos) je ne trouve pas évident que le narrateur se qualifie lui-même comme il le fait dans ce paragraphe " On a acheté. Un petit pavillon dans un petit coin de France. Dans un lotissement semblable à mille autres. Anonymes, nous ne sommes rien parmi des millions. Pas riches, pas pauvres. Heureux sans doute si le bonheur se quantifie à une certaine uniformité de la vie "

j'ai pris beaucoup de plaisir à la lecture sur un sujet qui n'a rien de plaisant.

Le dénouement tragique donne une force particulière à l'histoire.

Bravo!


Plumette

   SQUEEN   
26/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien
L'histoire est bien amorcée, présentation des personnages, explications des liens et de l'affection, empreinte de nostalgie cette première partie.
Puis basculement dans le présent et la "vraie vie" présent seulement en apparence car vous utilisez toujours l'imparfait, mais on s'habitue et ce n'est pas dérangeant, sauf quand on en arrive à la chute car là vous passez au présent alors que vous annonciez déjà ce qui allait arriver dans l'introduction... Cela n'a pas empêché de prendre plaisir à la lecture de ce texte et de toujours avoir envie de connaître la suite. Vous avez de beaux personnages bien cernés, quelques réserves sur l'échéance que vous traitez comme si la fin n'était pas inéluctable, comme ici : ..."parce que Mémé revivait, enfin"... j'ai eu cette impression étrange à d'autres endroits, comme si il y avait quelque chose à faire contre la vieillesse... Merci pour cette lecture. SQUEEN

   Mokhtar   
29/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J’aime beaucoup ce genre de nouvelles où visiblement l’auteur a pris du plaisir à écrire, et où le lecteur accepte de se laisser aller, de s’abandonner sans se laisser polluer par l’impatience de la chute réglementaire. Je me souviens de ces longues descriptions dans Balzac qui furent un peu décriées mais auxquelles je m’attachais pour le simple plaisir de déguster le bel emploi de notre langue… Toutes proportions gardées, c’est un peu similaire ici : l’on chemine le long de la vie de Mémé qui se déroule sans ennuyer une seconde, en prenant son temps.

Le style est limpide. L’auteur s’exprime avec un certain recul, un certain flegme, sur les évènements. Un humour parfois noir, parfois potache (« Dix coups de fusil : un canon). Mais aussi aussi de la tendresse et de l’émotion. Et surtout une certaine finesse d’observation qui est probablement l’atout majeur de ce texte (ex : portrait de l’institutrice, du toubib…).

Je suis prêt à parier qu’il y a probablement beaucoup de souvenirs personnels ici qui ne peuvent pas qu’être inventés. Ce qui fait que le récit sonne vrai, baigne dans le plausible, y compris les scènes un peu gore dans le final.

J’ai bien aimé la relation de l’émotion enfouie et la douloureuse résignation de la grand-mère quand elle entre dans sa chambre froide et impersonnelle. J’adhère à « vieux, c’est pas du mépris ». J’ai aimé pépé Jo heureux de manier sa faux (geste noble). J’ai partagé l’émotion devant le jaillissement des tulipes. J’ai trouvé touchant le poème récité à la vieille instit…

La lente mais inexorable dégringolade vers la déchéance, le naufrage, est minutieusement relatée. De façon clinique, sans faux fuyant, sans périphrases. Avec du respect teinté de fatalisme. Beau travail sur un thème délicat.

Ce site est voué à l’écriture, ne l'oublions pas. Et c’est justement l’écriture ici qui m’a convaincu. Je serais surpris et peiné s’il ne trouvait pas son lectorat.
Allez…un petit chocolat, et je me le relis.

Mokhtar, en EL

   MissNode   
5/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Déjà, l'accroche est impeccable, qui nous renvoie tous à cette vaste et inexorable question de la vieillesse... et j'adore aussi la chute ; entre les deux, le style et la construction savent nous embarquer très proche du narrateur Jacques Duclos.
L'émotion nous attend à chaque coin de paragraphe ou dialogue, sans qu'elle soit nommée, ce que j'apprécie.
Le thème sort de l'ordinaire et il est si bien traité ! Félicitations et merci pour ce bon moment de lecture, même si, tellement lucide que pas très gai.

   Marite   
5/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Première nouvelle que je lis depuis une longue période de non-lecture sur le site. C'est le titre qui m'a attiré et dès les premières lignes je me suis laissée emportée dans cette histoire car elle m'est apparue réelle et non imaginaire. De plus, le style est fluide, les quelques dialogues sont insérés naturellement entre les paragraphes et l'ensemble est bien équilibré.

   Palrider   
6/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J’aime
Il y a cet hiver hâtif et lancinant, implacable vieillesse, souvenirs simples, donc heureux, mais qui rendent toujours un peu plus triste...
Un combat de vieilles comme celui là cristallise la condition humaine...
Style fluide, sobre, intéressant.
Bravo

   papipoete   
6/8/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
bonjour MonsieurF
On sourit, on s'attendrit, on rigole carrément déjà avec jacques Duclos, et on retourne chez pépé et mémé à la campagne où tout sonne juste !
Et la vie tourne pour l'héroïne et même pour l'auteur qui nous conte ce voyage de lustres en accéléré, jusqu'à ce que Alzeimer plante ses griffes dans le corps et le coeur de mémé et la transforme même en suppôt de Satan lors de cette infernale soirée !
NB l'auteur manie la plume avec dextérité, et sait appuyer sur le détail, que personne n'aurait vu ; il écrit avec son coeur en évoquant cette grand-mère, une vieille dame non pas une personne du 3e âge ; il sait être pathétique en filmant le naufrage de ce Titanic et je voudrais être son frère par la pensée tant ses lignes me parlent et sont lumineuses !
La fin du récit me rapproche de Maman 67 ans en 1993, que je veillais la nuit à l'hopital, alors que le coktaïl à base de " Skenan " devait lui clore les paupières à jamais ; elle se mit à délirer et j'eus si peur de l'entendre ( sainte femme ) blasphémer ; mais non, elle tenait simplement la charrue à côté du Père et criait après le boeuf !

   Willis   
2/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
...

   MonsieurF   
7/8/2018

   matcauth   
9/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Il est plus que rare d'entrer dans un EHPAD, quand on est relativement valide. Il fallait ne pas rester sur ce point et resté transporté par l'histoire. Mais pour cela, il fallait donner au lecteur les moyens de le faire. Le tout en racontant une histoire des plus banales.

Et bien c'est chose faite, et j'ai eu beaucoup plaisir à lire, à être touché, par ces choses simples, parce que ça nous touche, ça nous concerne, de près ou de loin. On se pose tous ces questions, comme elles sont posées ici, au-delà du désir de l'auteur d'intégrer quelques touches d'humour pour ne pas dramatiser.

L'ensemble, de plus, se lit vraiment bien, sans fioritures, sans désir d'en rajouter, et en rendant intéressant un quotidien qui ne l'est pas.

La fin est étrange, on en garde un sentiment mitigé. Mais c'est un choix, une originalité, un rebondissement, peut-être. Ou, qui sait, le besoin de ne pas rendre le texte soporifique, comme le sujet pourrait le permettre. Mais rien n'est monotone ici.

Je lis à l'instant vos explications et, mon épouse étant... aide-soignante dans un EHPAD, je vais laisser de côté ma phrase d'introduction.

   vb   
10/8/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour MonsieurF,

Je me souvenais avoir lu de vous un excellent texte, Jed, et voulais donc absolument lire celui-ci. Je ne vous cacherai pas que j'ai été très déçu.

J'ai trouvé cette nouvelle très ennuyeuse. Le ton très calme renforcé par un usage systématique de l'imparfait et du plus-que-parfait m'a donné l'envie de bailler et de sauter quelques lignes. La fin est un peu surprenante bien que vous l'annonciez quelques phrases avant ("De fait, elle avait raison") ; mais que peut on attendre d'un tel récit si ce n'est la mort ou la folie de la protagoniste. Cette fin est la raison pour laquelle j'aime ce texte, un peu.

Je vous livre mes notes de lecture:
1) On a acheté. Un petit pavillon... Pourquoi ce point entre acheté et Un?
2) Je me demande si ... un peu. L'attitude du narrateur semble blasée par la vie, passive, ne permet pas vraiment une empathie pour le personnage. J'ai trouvé que cela renforçait le côté monotone du texte.
3) toute en meulière. Selon cnrtl, on dit plutôt, en pierres meulières et donc à la limite en meulières.
4) Si ça a un sens. Il faut une virgule (ou un point d'exclamation) entre Si et ça (sinon le lecteur pense naturellement qu'il s'agit d'une conditionnelle)
5) « Je bois pour oublier... » Cette phrase très longue fait déjà vu, cliché.
6) Dix coups de fusils à affûter, un canon. Si c'est un jeu de mot sur le sens du mot canon, je ne l'ai pas trouvé très bon.
7) Seul moment où il paraissait heureux. Un peu lourd. J'ai trouvé qu'en général, vous abusiez (à mon avis) de phrases sans verbe. Vous remplacez assez souvent des virgules par des points.
8) Mes souvenirs les plus vifs,.. Un peu lourd.
9) Mémé a continué à vivre seule. Oui, quoi d'autre ? Vous voulez dire qu'elle n'a pas déménagé chez ses enfants.
10) L'avion a décidé de vérifier les lois de la gravitation universelle. Poncif.
11) Paulette. Je n'ai pas tout suite compris qu'il s'agissait de mémé.
12) « douce et tendre » Vous décrivez souvent le temps, les paysages, les saisons d'une manière que je trouve personnellement un peu poussive, édulcorée. Vous le faisiez déjà dans Jed et, dans ce cas-là, j'avais adoré. Je pense que la différence est qu'ici, ces descriptions renforcent la monotonie du texte, ce qui n'était pas le cas dans Jed, où l'action était plus présente et le contenu plus sordide, plus violent.
13) « verts, rouges, jaunes » Pourquoi cette énumération des couleurs élémentaires ?
14) « se foute de moi » L'utilisation du mot foutre ne cadre pas bien avec le ton très calme, posé du récit.
15) « brillants de larmes » J'ai trouvé que brillant n'était pas l'adjectif approprié, qu'il était trop positif.
16) « quand un matin » Je mettrais une virgule entre quand et matin. Cela simplifierait la lecture.
17) « rencontrer son iceberg » J'ai pensé : enfin, il se passe quelque chose ; enfin, une tension, une intrigue va naître.
18) « Mon Chéri » C'est marrant : ma grand-mère adorait les Mon Chéri. Bien observé !
19) « boules infâmes » J'ai trouvé que vous développiez certaines idées trop longuement. J'avais déjà compris à propos des Mon Chéri.
20) J'ai eu la même impression au sujet des romans à l'eau de rose. Faut-il vraiment décrire leurs contenus ? « Jeunes orphelines... »
21) « la même souffrance » un peu lourd.
22) « hiver de tristesse » dito.
23) avait, jusque-là, eu. Je mettrais eu directement après avait. Je trouve que ça ferait plus simple.
24) « C'est un jeudi » Enfin. Peut-être va-t-il enfin se passer quelque chose.
25) « fascinant que tragique » Tragique oui mais fascinant ? J'ai lu récemment « Porte ouverte à la ville de X, découvrez le monde fascinant de l'administration municipale ». Le mot fascinant est un peu bateau.
26) « Peur de sa maladie » Ici j'aurais préféré des virgules aux points. C'est vrai que la maladie d'Alzheimer est une maladie mais elle n'est pas contagieuse. De quoi le narrateur a-t-il donc réellement peur ?
27) « Oublis des choses » Ici encore trop de points à mon goût. J'aurais écrit « de » au lieu de « des ».
28) « et s'il ne trouvait pas » J'aimerais une virgule entre « et » et « s'il »
29) « Morandi » « Vivaldi » Ces deux auteurs semblent avoir été choisis pour la rime.
30) « bon » vs. « compassion » Comment être bon sans éprouver de compassion ?
31) « Ceci dit... » La phrase est longue et peu claire. Il faudrait au moins une virgule entre « que » et « des »
32) « De fait » Cette locution peut être biffée sans perte de sens. Ici, je me suis encore une fois dit : enfin, est-ce que Mémé va attaquer Madeleine ?
33) Elle ne disait plus rien. Pourquoi ce point au lieu d'une virgule ?
34) « C'est admirable, en fait,... » On peut supprimer « en fait » mais on peut aussi supprimer complètement cette phrase qui est un aphorisme un peu lourdingue. Le point à la fin de cette phrase m'a aussi gêné. Pourquoi pas de virgule ?
35) « il fait beau » Ah ! Le présent ! Va-t-il y avoir de l'action ? Oui, cette fois il y en a. J'ai bien aimé ce dernier paragraphe.

   Lulu   
11/8/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour MonsieurF,

J'ai adoré parcourir cette nouvelle que j'ai trouvé très romanesque, mais en même temps si réaliste. Elle sonne comme un vrai souvenir, du fait d'une écriture simple et proche des personnages. Nous ne sommes pas confrontés à une dénonciation, comme j'aurais pu le penser d'abord, de la difficulté à vivre dans une maison de retraite, mais simplement, et c'est très bien, à des personnages qui semblent vrais…

J'ai aimé le point de vue du narrateur qui ne monopolise pas l'attention, mais qui offre son regard porté sur Mémé et sa copine…

On entre très facilement dans ton récit. Parfois, dans certains récits, il faut trouver le temps d'une certaine acclimatation. Ici, on y entre tout de suite pour s'y sentir à l'aise et sans déception aucune.

J'ai bien aimé la manière dont tu as raconté ce que vit Mémé dans la nouvelle. Tu nous offres un regard humain que je trouve très touchant.

J'ai aussi beaucoup aimé le personnage de Jacques. Il est là, humainement parlant, et montre quelque chose de beau par sa présence.

Pour moi, c'est une excellente nouvelle. Je ne vois aucun élément négatif à relever. J'ai savouré.

Je ne m'attendais pas à une telle chute, mais comme souvent, dans les chouettes nouvelles, je n'anticipe pas vraiment. Je suis le fil conducteur de la narration… Alors, bien sûr, j'ai été surprise !

Merci d'avoir partagé ce très beau texte.

   toc-art   
13/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

j'ai bien aimé cette histoire. J'ai eu un peu peur au début avec la référence à Jacques Duclos qu'on ne parte sur un truc politique, pas que ce soit moins bien qu'autre chose, mais personnellement ça m'intéresse moins.

La description des personnages et des situations est réussie, profondément humaine, faite de petits détails qui sonnent juste et la narration sert le tout avec bonheur.

Un bon texte sur un sujet qui peut vite virer au pathos, ce qui n'est pas le cas ici.

Bien joué.

   Perle-Hingaud   
14/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Hello MonsieurF,
J'ai eu la chance de lire cette nouvelle en EL. J'ai beaucoup aimé l'écriture, l'humanité et la tendresse qui en ressortent, les détails qui donnent vie aux personnages. C'est un ton très juste, prenant.
Le paragraphe sur Jacques Duclos (enfin les quelques lignes sur l'origine de son nom) m'a paru rétrospectivement de trop; il n'ajoute rien à l'histoire.
Le sujet lui-même, à vrai dire, ce n'est pas ma tasse de thé: trop lu, je crois. Mais il est ici bien traité, sans pathos grandiloquent.
Je sais dorénavant pourquoi je n'aime pas les Mon Chéri.
Merci !

   Luz   
14/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour MonsieurF,

J'ai bien aimé. Peut-être que ça aurait été encore mieux en faisant plus condensé (j'aime bien ce qui est court...), ou alors avec plusieurs chapitres ce serait sûrement un magnifique roman.
La description des étés dans le sud du Massif central est particulièrement réussie et pleine d'émotion.
Merci.

Luz

   izabouille   
14/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
C'est une histoire fort émouvante, tragique et très bien racontée.
Pour moi, il y a juste un problème de conjugaison, les temps s'emmêlent, mais on s'y retrouve, on ne perd pas le fil de l'histoire. J'ai repéré aussi des phrases sans sujet. C'est sûrement voulu, mais il y a des passages où je trouve que ça ne convient pas, mais ce n'est que mon avis. Je trouve aussi que le personnage de Jacques Duclos est un peu déprimant et sans doute est-il déprimé, il n'a pas l'air vraiment heureux en tout cas. Il devrait avoir un peu plus d'humour lorsqu'il décrit sa vie, ça allégerait le texte qui est dramatique. Quoi qu'il en soit, j'ai bien aimé cette nouvelle. J'apprécie votre style. Merci pour ce bon moment de lecture

   Adienog   
15/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Monsieur F,
J'ai beaucoup apprécié la voix du narrateur, détachée comme m'avait semblé l'être celle de L'Etranger, chez Camus...
Rien, dans le style, ne m'a déplu ; l'écriture est efficace, au service de son propos.
Et puis, cela m'a rappelé une visite en Ehpad, aussi intimidante que bouleversante quand les mémoires gelées livrent des souvenirs inattendus.
Merci pour cette belle histoire.

   Donaldo75   
19/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour MonsieurF,

Au début de cette histoire, je ne savais pas où la lecture allait m'emmener mais je me suis laissé porter par une écriture fluide, imagée parfois, réaliste souvent, agréable toujours.

Je trouve le récit bien équilibré. Le narrateur explique bien qui il est, quel est son monde composé essentiellement de nuances de gris, puis met en avant son enfance chez ses grands-parents pour introduire le personnage de Mémé. Ensuite, et il l'annonce avec l'arrivée de Madeleine, sur une analogie avec le Titanic et son iceberg, le drame se met en place, progressivement.

Sur ce site, il y en a quelques uns, des textes, poésies ou nouvelles, sur la maladie d'Alzheimer, et ils sont en général émouvants. Celui-ci ne fait pas exception, sauf qu'il ne s'arrête pas à la maladie mais dépeint tout son environnement, la fatalité du médecin, l'instinct grégaire des pensionnés, la fin de vie inéluctable, le déni de la mort pour celles et ceux qui ont un lien particulier avec les patients.

Bref, c'est très réussi.

Bravo !

Donaldo

   hersen   
24/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J' arrive carrément après tout le monde et je doute que mon com soit d'un grand intérêt :(

J'ai aimé cette nouvelle, qui ressemblerait à tout ce qu'on dit sur ce sujet s'il n'y avait pas cette fin...surprenante !

Si on se représente l'image de cette vieille dame avec à la main son pichet ensanglanté, on ne sait plus trop si on est toujours dans la nouvelle...ou si on a basculé ailleurs, dans un genre plus gore.
C'est plus spécialement cela que j'ai aimé dans ce texte.

La narration est impeccable, comme souvent dans tes textes. je trouve très bien décrite l'amitié entre les deux femmes, le différend peu explicité, le malaise du narrateur.

Merci de cette lecture !

   GillesP   
29/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Pas facile d'écrire sur ce sujet difficile. Exercice réussi d'après moi dans sa deuxième partie, celle qui est centrée sur les relations entre Mémé et Madame Chaloin. En revanche, je n'ai pas compris l'intérêt de la première partie:les longs développements sur la vie du narrateur, l'évocation du grand-père mort, etc. Dans un roman, oui, pourquoi pas ? Mais une nouvelle se centre pour moi sur un élément précis, pas sur tout ce qui est secondaire.
Le style est adapté, sobre et efficace.
Au plaisir de vous relire.


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