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Morfale : Comédie française
 Publié le 23/11/11  -  6 commentaires  -  8427 caractères  -  123 lectures    Autres textes du même auteur

Cela faisait plus de six ans que je travaillais ainsi, méticuleusement, au service d’une foule ingrate qui m’imposait anonymat et silence. Pourtant j’aurais pu, par un infime effort de volonté, faire entendre à tous ces oublieux l’étendue du pouvoir dont je jouissais.


Comédie française


Je sentais la crasse frémir à la surface de mon visage. Un bouillon de culture aux bactéries de toutes les origines semblait œuvrer là, juste sous mon nez. La chaleur âcre émanant du projecteur y était sans doute pour quelque chose : toute la machinerie du studio m’agressait à coups d’ondes électroniques, inlassablement, comme si elle s’attendait réellement à me voir vaciller. Quelquefois, entre deux éclats de lumière, la vieille Victoria 5 se mettait à crachoter une série de grésillements obscènes, me faisant ainsi comprendre qu’elle jubilait en songeant au coup de grâce qu’elle me réservait.

Méprisé par la machine et exploité par l’Homme. Glorieux bilan de ma vingt-septième année de vie.


Au Rex de Ménilmontant, j’étais le seul employé encore au poste à vingt-deux heures. Chaque soir, après la dernière séance, je devais nettoyer la salle, vider la caisse, arrêter les appareils, éteindre le compteur central, fermer toutes les issues…

Cela faisait bien six ans que je travaillais ainsi, méticuleusement, au service d’une foule ingrate qui m’imposait anonymat et silence. Tous prenaient soin de nier mon existence avec application. Pourtant j’aurais pu, par un infime effort de volonté, faire entendre à tous ces oublieux l’étendue du pouvoir dont je jouissais. Il m’arrivait ainsi de regarder avec une intensité folle le bouton d’arrêt d’urgence destiné à suspendre la séance en cas de court-circuit.

À force d’imaginer les conséquences d’un acte d’une pareille stupidité, je savais pertinemment quelle situation en découlerait, et cela me donnait l’air d’un petit dieu omnipotent. Voire même « omniscient » puisque j’avais l’impression de mieux connaître ces individus qu’eux-mêmes. En débutant ce travail, lorsque je me sentais indéniablement jeune et plein de pensées profondes, j’avais d’ailleurs pris la liberté d’épingler au mur une citation qui donnait un semblant de consistance à mon personnage. Chaque fois que mon regard rencontrait cet alignement de lettres bancales, j’articulais automatiquement les syllabes correspondantes :

« Les spectateurs qui sortent d'une salle obscure semblent hagards. C'est qu'ils viennent, deux heures durant, de sortir d'eux-mêmes, de s'aliéner, et qu'ils se retrouvent brutalement. Et, que le film soit excellent ou exécrable, ils sont la proie de la tristesse : soit qu'il leur en coûte de ne retrouver qu'eux, soit qu'ils aient honte de s'être quittés, trahis, pour une histoire de rien. »

C’était mon psaume personnel.


Mais céder à cette pulsion dévorante, c’était retourner à mon état le plus primitif, au statut d’animal que deux millénaires de civilisation avaient aboli consciencieusement. Par peur des représailles ou simplement par pure paresse (faire grimper ainsi mon taux d’adrénaline pouvait s’avérer épuisant), je n’ai jamais été au bout de ce fantasme et je…

Soudain, un cri déchirant me saisit au creux de l’âme, me heurtant les tympans avec une violence phénoménale.

Une femme. Dans la salle en dessous de moi. Ou plus vraisemblablement, un démon à la torture venu tout droit des enfers pour ébranler les fondements de l’humanité.

Interloqué, je restai un instant figé, guettant la réaction des autres spectateurs. Aucune autre voix ne s’éleva. Mes doigts vinrent alors se crisper à la lucarne de la loge. Je scrutai la pénombre à la recherche d’une quelconque anomalie. Sur l’écran géant, François Cluzet prenait un air détaché, invitant sa femme à monter en voiture. Quelques rares personnes s’étaient retournées sur leur siège, dans une direction que je peinais à déterminer. Lorsque la robe plissée d’Isabelle Huppert répandit une lueur rougeoyante dans la salle, je parvins à distinguer une silhouette chancelante se dirigeant vers la sortie.


Sans plus attendre, je saisis ma fine lampe-torche de service, ouvris la porte à la volée, et dévalai les escaliers en fer forgé qui menaient à l’entrée du bâtiment. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait, ni de quelle décision irréfléchie m’avait poussé à l’action. Après tout j’étais projectionniste, pas agent de sécurité ou garde du corps. Qu’allais-je faire s’il s’agissait d’une agression à main armée, d’un assassinat ? La personne qui venait de hurler était-elle déjà morte ? Et pourquoi diable les gens ne réagissaient-ils pas ? J’allais sans doute devoir prévenir Harl… Sauf que ce bougre d’idiot ne me croirait jamais, c’était de la folie !

Évidemment, le hall du cinéma était désert. Le cœur prêt à céder, je poussai la porte à doubles battants de la salle dont j’avais la charge. Pour m’en écarter aussitôt.


La femme qui s’apprêtait à passer devant moi avait une démarche mal assurée, ses bras fébriles ne semblaient répondre à aucune de ses sollicitations, elle paraissait sur le point de défaillir, mais les traits de son visage ferme n’exprimaient pas la moindre émotion. Le ton étrangement résigné de sa voix, quant à lui, témoignait d’une existence longue et riche en déceptions.


– Il ne fallait pas vous donner cette peine, me lança-t-elle péniblement.


Face à ce surprenant alliage de fragilité et de suprématie, je demeurai interdit, incapable d’esquisser le moindre début de phrase.

Une poignée de secondes plus tard, elle s’était déjà postée sur le trottoir pour héler un taxi.

Mon instinct prit les devants une nouvelle fois et m’entraîna à sa suite. Une fois dehors, le froid fit hérisser les poils habituellement disciplinés de ma nuque, et cristallisa tout ce qu’il me restait de bon sens.


– Ce… c’est vous qui avez crié de cette manière ?


La tête rentrée dans les épaules, elle se balançait d’avant en arrière, imperceptiblement, comme si elle hésitait entre deux attitudes à adopter.


– Et vous allez faire quoi ? Me verbaliser pour « mauvaise conduite dans un lieu public » ?


Elle réprima un pincement de lèvres courroucé.


– Non mais que s’est-il passé pour que vous…

– Écoutez, il n’y a eu aucun incident notable, j’ai quitté votre cinéma et n’y reviendrai plus. Faites donc ce que l’on attend de vous et retournez surveiller vos bobines.

– Hmm. J’ai bien peur qu’aucun taxi ne passe par ici ce soir. En revanche, vous trouverez une station de métro en tournant à l’angle de cette rue puis en…


Elle inspira une bouffée d’air glacé et riva son regard moiré dans le mien.


– J’ai crié pour m’assurer que j’en étais capable, voilà. Pour voir ce qu’il se produirait si j’essayais de secouer un peu toutes ces personnes inertes. Cette foule étroitement enfermée dans un quotidien étiqueté, cernée par les bonnes règles de la vie en société. J’ai simplement cherché à m’éloigner de la posture « normale » que j’adopte depuis qu’on me l’a enseignée. J’ai crié pour m’entendre vivre, peut-être pour voir de quoi j’étais constituée. Et ne me regardez pas de cette façon, je sais qu’en principe « crier » est un appel au secours, un signal de détresse, mais je n’ai pas besoin d’aide, je ne suis pas folle. C’est justement pour rester saine d’esprit que j’ai tenté cette expérience. Se dire qu’on ne peut pas crier sans raison apparente est pire que se savoir bâillonné. Pour ne pas risquer de froisser la bienséance, je n’avais encore jamais hurlé délibérément, à pleins poumons, alors qu’en réalité il n’y a rien de plus salutaire. Là, d’un seul geste, j’ai eu l’impression de foudroyer l’ensemble des futilités auxquelles nous donnons tant d’importance. L’essentiel a retrouvé sa place originelle dans mon esprit… Je suis persuadée que l’on gagnerait à satisfaire nos pulsions élémentaires.


Un silence que je n’osais interrompre suivit sa déclaration. Il gagna en densité et s’étira sur plusieurs dizaines de secondes jusqu’à ce qu’un claquement de langue le fasse voler en éclats. L’étonnante demoiselle brandit vivement sa main droite, l’agita frénétiquement un court instant, puis la laissa tomber mollement le long de son corps chétif. Un véhicule s’arrêta à sa hauteur et je la vis s’y engouffrer en souriant furtivement.

Un taxi ? Ici, à vingt-deux heures passées ?


De retour à mon poste d’observation, je pus constater avec amertume que rien, dans la salle de cinéma, ne trahissait ce qui s’y était déroulé quelques minutes plus tôt. Le public, autant que les acteurs, assurait son rôle à la perfection.

Ma main glissa alors le long de la prise électrique qui alimentait le projecteur. D’un coup sec, l’obscurité et le silence tombèrent sur la masse ordonnée des spectateurs.

J’exultais enfin.


 
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   socque   
13/11/2011
 a aimé ce texte 
Bien
Le plaidoyer pour le cri primal, pourquoi pas, mais alors franchement, sous cette forme, je trouve qu'il ne convient pas du tout dans un dialogue. Tout, à mon avis, y est trop réfléchi, articulé, répété pour jaillir crédiblement au détour d'une réplique !
Sinon, l'histoire est assez touchante, je trouve cohérent cet enchaînement de circonstances qui déclenche l'acte de libération du projectionniste. Enfin, libération... il a fallu qu'on lui donne un exemple, donc finalement il se retrouve à répéter comme un mouton ce qui lui a été montré, non ? N'a-t-il pas échangé une aliénation pour une autre ? Pour moi, la fin a une dimension ironique dont je n'ai pas l'impression qu'elle ait fait partie des intentions de l'auteur.

   Anonyme   
13/11/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Beau texte, je trouve, sur les conventions sociales et ses tabous. Le choix de la salle de spectacle est extrêmement judicieux et le « psaume personnel » du narrateur le met très bien en relief :

« Les spectateurs qui sortent d'une salle obscure semblent hagards. C'est qu'ils viennent, deux heures durant, de sortir d'eux-mêmes, de s'aliéner, et qu'ils se retrouvent brutalement. Et, que le film soit excellent ou exécrable, ils sont la proie de la tristesse : soit qu'il leur en coûte de ne retrouver qu'eux, soit qu'ils aient honte de s'être quittés, trahis, pour une histoire de rien. »

Très belle réflexion sur les limites de l’empire que l’individu parvient à exercer sur lui-même pour rester dans le « cadre social ». Et sur le regard qu’il porte sur son ego.
Ainsi, l’expérience de la spectatrice, en plein spectacle, est riche d’enseignements, aussi bien sur la femme elle-même qui ose craquer le corset du silence requis au cinéma, que sur les réactions du public, ou plutôt sur son manque de réaction.
Peut-être, d’ailleurs, aurait-il été enrichissant d’avoir une vue un peu plus fouillée de ce public muet, indifférent. Une ou deux touches plus focalisées sur tel ou tel individu, par exemple sur une femme qui retiendrait son mari d’intervenir pour rester dans le cadre. Ou quelqu’un d’autre réclamant le silence plutôt que de s’inquiéter. Égoïsme donc qu’on camoufle sous l’habit des conventions sociales.
Bien sûr, la chute, sans être prévisible, coule de source. L’effet domino !

Le style. Il faut en parler : beau style, souple, détendu si je puis dire, efficace et direct. Avec de belles remarques :
« Méprisé par la machine et exploité par l’Homme. Glorieux bilan de ma vingt-septième année de vie. »
ou bien :
« Cela faisait bien six ans que je travaillais ainsi, méticuleusement, au service d’une foule ingrate qui m’imposait anonymat et silence. »

Et il ne me semble pas avoir noté la moindre faute d’orthographe. Cerise sur le gâteau.

   widjet   
18/11/2011
 a aimé ce texte 
Pas
L'idée est intéressante (thème de l'absence de révolte, de la soumission et de l'abrutissement des masses), mais l'écriture, mon dieu, pèse des tonnes (à l'image de la longue et fastidieuse explication dialoguée de la femme).

Tout dans le style m'a semblé "surjoué" (pour rester dans le thème), ampoulé au possible et cela nuit considérablement à la fluidité du récit.

Une phrase qui résume a elle seule la lourdeur formelle du récit : "un démon à la torture venu tout droit des enfers pour ébranler les fondements de l’humanité". Je pourrais citer le très pompeux "Face à ce surprenant alliage de fragilité et de suprématie...." Bref, tout pourrait être dit tellement plus simplement.

Question comme ça: comment la femme sait elle qu'elle a affaire au projectionniste ?

W

   Anonyme   
28/11/2011
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
L'histoire est amusante. Qui n'a jamais eu envie de se mettre à hurler histoire de se prouver je ne sais quoi et de sauver parce que, entre nous, après, il n'y a plus que ça à faire.
C'est intéressant comme intrigue et les deux personnages bien campés sont sympathiques.
La femme, une originale sûrement dont on se demande si elle ne passe pas son temps à crier dans les cinémas et le jeune homme frustré et qui trouve enfin, grâce à elle, l'audace qui lui manquait. C'est très drôle. J'espère que l'auteur l'a écrit dans ce sens ?
La seule chose qui cloche un peu c'est la construction du récit.
Enfin, à mon avis.

   matcauth   
1/12/2011
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai trouvé cette histoire très bonne. L'auteur sait ce qu'il veut et quelques fioritures pardonnables n'entravent pas la bonne marche de l'histoire. Il aurait peut être été préférable de rester dans le récit, plutot que de partir dans des tentatives de poésies dont on revient la phrase d'après ? et également camper davantage l'atmosphère du lieu?
c'est un avis et des choses ont pu m'échapper.
La fin m'a fait sourire, elle arrivait au bon moment, elle est crédible également.
A suivre

   Anonyme   
23/3/2012
 a aimé ce texte 
Pas
Bon texte, mais texte inachevé à mon sens. Ce que j'aurais voulu savoir, c'est le décalage entre l'exultation du narrateur et les conséquences de son acte. On peut croire qu'il est déçu que tout le monde déduit l'incident technique ou l'incompétence du projectionniste. Je n'ai pas compris pourquoi le cri était ressenti comme libérateur par la cliente dans la mesure où il n'a rien provoqué dans la salle, ni pourquoi elle sort, ni comment elle avait déduit que le narrateur était le projectionniste. Enfin, à la lecture, j'ai cru un moment que c'était le projectionniste qui avait crié.
Peut-être qu'un détail m'a échappé et que le dénouement est caché dans le texte.
J'aime bien le titre mais il est inadapté.
Style maîtrisé qui promettait mieux. Réalisme de la situation initiale, notamment la liste des tâches à accomplir : nettoyer la salle, vider la caisse...


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