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Muscadet : Effets de manche
 Publié le 18/04/17  -  5 commentaires  -  74962 caractères  -  52 lectures    Autres textes du même auteur

Tribulations et abordages au grappin.


Effets de manche


Un trop grand soleil rend niais. C'est pourquoi je me déplace en compagnie de puissants alliés, le ciel noir qui augure de la grande scission, l'autorité du tonnerre qui sape les gesticulations, le froid mordant qui tétanise les velléités et les interactions débilitantes, les averses cinglantes et verglacées qui calment dans l'instant les ardeurs des agités, des bruyants et des ennuyeux. Telle une vermine hydrophobe qui n'a pas atteint le stade technologique du parapluie, ils détalent en grappes haletantes, se coagulent sous les porches ou dans les transports pour rejoindre fissa leurs terriers, et s'y tenir chaud à l'abri de la vindicte. Le climat est un filtre, au même titre que le danger, l'isolement et le prix, qui font tous et chacun le ménage par le vide.

Quant à moi, j'ai d'autres projets.


Le contrôle de police m'est destiné à une distance de cinquante mètres. L'échange visuel entre nous est appuyé et je leur fais comprendre en retour que j'ai bien saisi la suite des événements grâce à la subtilité de leur posture, jambes écartées, torse bombé, bras dans le dos et regard insistant sur ma barbe de ménestrel. Une fois parvenu au contact au bout du quai, je pourrais faire remarquer qu'il existe quatre cents points de passage entre les deux pays, sur une distance de trois cent cinquante kilomètres, et représentant un trafic estimé à plus de quinze mille véhicules par jour, cela dit je m'abstiens car je soutiens la présence des forces de sécurité par principe et en toute occasion.

Je donne tout de suite la combinaison de la valise pour gagner du temps, quand se produit un épisode inédit : on me laisse téléphoner pendant la fouille, chose inacceptable quelques mois plus tôt au même endroit et dans des circonstances identiques. La raison est simple, il s'agit de plantons de la nationale à l'uniforme râpé, réquisitionnés pour la dissuasion, et non de la police ferroviaire ou de la gendarmerie mobile, nettement plus affûtées et sans concessions, ou des douanes, reconnaissables à leur effectif féminin tactique.

« D'où venez-vous ? » me demande un jeune rouquin enthousiaste. « Bruxelles ?! » il est estomaqué par mon impertinence. Second coup de théâtre, je prétends que la valise contient des vêtements. « Des vêtements ?! » répète-t-il en riant, persuadé du contraire, ou plutôt voulant en donner l'impression pour me déstabiliser, au cas où il y aurait matière à déstabiliser un homme déterminé à voyager en février par trois degrés sous une pluie battante.

Nous nous quittons bons amis et je slalome à grandes enjambées à travers le vivre-ensemble parisien, sous le regard stoïque des unités Sentinelle de faction, jusqu'à mon carrosse en attente sur le parvis, tenant mon bonnet d'une main et ma poignée de valise de l'autre, telle Bridget Jones regrettant de ne pas avoir dit oui à son amant et décidant de rattraper en catastrophe la voiture de l'amour. Ici, une Mercedes classe E pilotée par un très flegmatique chauffeur qui m'assure être capable de rallier ma correspondance à Montparnasse en moins de trente minutes.


Nous ne rencontrons aucun suicide ou accident de personne durant le voyage, soit près de quatre cents kilomètres, et je ne lorgne plus sur l'ouvrage dans lequel est absorbée la cadre supérieure qui me fait face, puisqu'il s'agit de techniques de management et d'analyses de consommation, intitulé « Internet Marketing 2017 », un sujet qui ne l'élève pas dans mon estime. L'ouvrage d'un rouge revendicatif, au volume martial, est illustré de nombre de diagrammes qu'elle annote tout en griffonnant par côté des polycopiés d'une écriture très ronde et régulière d'étudiante appliquée, un vestige de ses années de faculté.

Pour vous la décrire en une image, j'invoquerais les femmes mûres, propices au transfert œdipien, qui faisaient leur apparition dans la sitcom des années quatre-vingt-dix « Les filles d'à côté », interprétant les maîtresses exigeantes du héros nonchalant et limité, au legging à motifs et au brushing laqué, surgissant entre deux réunions de direction au siège de la « boîte ». Plus négligée et jaune de teint, un peu moins belle, option communication en entreprise et nous y sommes ; je lui donne quarante ans – la peau de l'intervalle bucco-nasal ne ment pas – en relevant mon tas de feuilles A4 de l'index gauche : je ne veux pas lancer de polémique. Elle porte des Nike orange fluo à scratch, une écharpe verte et une besace satinée de déni. J'étais prêt à négocier jusqu'à trente-neuf ans mais le port de ce diamant grossier à l'annulaire gauche et ce regard de rapace concentré mettent fin aux tractations.

Définitivement provinciale, comme la suite le confirmera, elle rentre probablement d'un nouveau poste dans le tertiaire ou d'une formation universitaire qu'elle suit à Paris pour rebondir professionnellement, rejoignant sa famille en zone B dont les vacances viennent de débuter. Oui, elle prend sa vie au sérieux, c'est exactement ce que j'allais vous dire, je sens que nous allons nous comprendre au long de ce séjour. Ma mère cultivait par nature cette même obédience pour le statut social, quoique plus classe – on ne met pas son pied sur le siège en première classe, même en chaussette, même dans le marketing –, d'où une certaine expérience du spécimen, et je me doute que la suite lui apprendra à reconsidérer ses priorités dans la dernière partie de son existence.

Mon âme d'illuminé est trop sensible pour les carriéristes sans folie, je m'éclipse rapidement en gare de Laval pour fumer sur le marchepied. À mon retour elle est au téléphone, sa voix d'apparat est douce, masquant par convention son opinion d'elle-même et sa détermination, mais laissant transparaître une légère impatience. Elle donne des conseils de crèmes hydratantes infantiles à une personne dubitative, le mari, rassure sur son arrivée et termine par « bisous ».

Des fermes et des pavillons éparpillés dans la végétation fusent derrière la glace qui nous reflète l'un et l'autre, je sais qu'elle sait que je l'observe quand elle écrit, et réciproquement. Le cliquetis maniaque de mon stylo est irritant et le bruissement des feuilles que je tasse, régulier, parce que mes interlignes deviennent plus larges au fil du temps et que je ne vise pas l'économie. Nous n'avons pas échangé un seul mot durant les trois heures treize de partage de la table, elle annote un organigramme à présent ; je mets mon manteau, on vient d'annoncer l'approche de Saint-Malo.

De toute façon, j'ai prévu de boire du blanc millésimé et de goûter à la virtuosité du chef – un ancien de la Tour d'Argent selon leur site – dans une solitude olympienne, afin de prendre la mesure du cosmos, de Démocrite à Onfray, et de lire du Nietzsche à haute voix, au cinquième étage de l'hôtel-restaurant le plus outrancier de la ville.


*


Lorsque je suis dans les parages, Dieu n'est jamais tout à fait mort, et son incarnation terrestre moins encore, mais au lieu de voir en moi la figure christique, je lis une brève interrogation sur les visages à la réception, laissant place à un masque de professionnalisme : que vient donc faire ce clochard dans notre quatre étoiles ? Vous dynamiser, jeunes standardistes. Vous rappeler la brièveté de l'existence. Se faire masser les muscles trapézoïdaux entre les omoplates et les vertèbres, là où il souffre à force de rester penché sur son clavier et ses feuilles. Amuser la galerie par son anachronisme et évaluer vos coquilles Saint-Jacques pochées à la pulpe de topinambour. Je pourrais leur confier par-dessus le comptoir que je suis conscient de vivre dans l'opposition et que je pratique moi aussi la taqîya, mais le fait est que je m'en fous et que je veux simplement ma chambre premium.

On me laisse m'installer après une présentation gracieuse des lieux. Instinctivement, je vérifie que la vue sur la Manche est imprenable à cent quatre-vingts degrés et que le room service est à la hauteur. Trop fourbu pour des huîtres ou des linguini aux fruits de mer, je fais l'erreur de commander un club bœuf savora que je regrette en quelques bouchées, cependant que le journaliste de « Sept à huit » précise depuis l'écran mural qu'il n'y a pas de code de la route en Afghanistan. Je souffle du nez en rejetant le sandwich semi-gastronomique sur le plateau et je me déchausse pour tâter l'épaisse moquette avant d'enfiler les pantoufles brodées du monogramme de l'établissement.

Les toilettes bénéficient d'un éclairage bleuté par le sol, particulièrement cérémoniel, et j'y dépose un artefact de ma confection, à la fois très parfumé, voire rance, et huileux, en considérant cette mise en scène à la Jean-Michel Jarre. Avant de me coucher, j'étends mes vêtements sur le porte-serviettes chauffant de la salle de bains, un modèle redoutable et sans marque de fabrique apparente, capable de faire évaporer un linge trempé en quelques minutes, durant lesquelles je déploie la carte de la région et les prospectus fournis à l'accueil. De sensibilité droitière, j'envisage l'option militaire et les forts de Vauban, au nombre de trois au large des remparts de la vieille cité de Saint-Malo, sans compter les bastions continentaux. Le maître-stratège de Louis XIV, instigateur de l'école de génie militaire, peut arguer de quarante-huit sièges, à l'assaut comme en défense, de citadelles sur l'ensemble du littoral, et représente une valeur sûre ; il aurait déclaré que Petit Bé était « le meilleur de nos forts, et celui qui voit le mieux sur les passes ». Et en effet, j'apprends que trois couloirs maritimes, exigus et soumis à des courants violents, encadrés de bancs de sable et d'écueils, permettent l'accès à la rade pour les capitaines les plus expérimentés et leurs navires. Les autres font aujourd'hui la joie des plongeurs, archéologues et chasseurs de trésors dans l'un des plus grands cimetières marins du littoral.

Je lis dans le dépliant qu'on peut accéder au fort à marée basse par un tombolo, alors que se propage dans la chambre une odeur de brûlé.


La première construction, dit le National, est fermée au public en hiver – le prix à payer lorsqu'on voyage hors saison –, et je me contente de quelques photos devant la structure massive, rustique et pérenne, fixée à un large écueil en bout de plage et surmontée de créneaux qui tournent au vert-de-gris. Nous sommes en début d'après-midi car j'ai dormi jusqu'à une heure avancée pour récupérer, faisant d'une pierre deux coups puisqu'au matin, j'aurais dû rallier les forts à la nage.

Sautillant sur les rochers, mon sac à dos bien harnaché sur les épaules et les bras tendus en guise de balancier, je croise quelques familles et des groupes épars sur la grève, des français, des espagnols, quelques chinois à la perche à selfie. Empruntant les remparts de la cité sur la route de la fortification suivante, je tombe nez à nez avec une exposition photographique sur la nature, hébergée à l'intérieur d'une des tours de guet du XIVe siècle qui jalonnent le chemin de ronde. Trois étages de clichés en très gros plan sont proposés, parmi lesquels des araignées chasseuses et crabes, des chenilles Sphinx à tête de mort et de Machaon, une démoniaque tête de frelon asiatique, des libellules mais aussi, arbitrairement, des pistils de lys. À la sortie, je signe le livre d'or de mon pseudonyme de reporter, saluant l'artiste entomologiste pour cette capture de l'intimité insectoïde, et garantissant une évocation dans mon prochain article.

Le passage vers Petit Bé comprend une langue de sable de deux cents mètres qui ouvre d'abord sur l'îlot voisin, Grand Bé, qui n'aurait rien de très notable si Chateaubriand, après son enfance au château de Combourg et une vie à la fois malouine, américaine et parisienne, n'y avait pas été enterré. Sa tombe a en effet été placée selon les indications précises de l'auteur, dix ans avant sa mort. Elle est orientée à l'est, battue par les vents de la Manche, une esquisse de l'hôtel de ville témoigne de la procession funéraire sur l'îlot, en 1848, en présence du maire et de l'abbé. Le voyageur est invité par une plaque commémorative à respecter le silence désiré par son propriétaire. Pour une raison inconnue, on a aligné des exosquelettes de couteaux devant sa croix. Je doute que François-René ait été aussi friand de mollusques, c'est probablement une provocation des adolescents de la ville qui ricanent en toisant les touristes, assis sur les rochers.

Ils font partie de cette engeance qui a construit un cadre idéologique anti-intellectualiste autour du suicide général de notre société, dans quelques années ils diront que « l'orthographe est la science des imbéciles », se soumettront à la dictature du pseudo-utilitarisme : « useless » étant désormais un leitmotiv pour tout ce qui n'est ni argent ni sexe, coopteront la loi prédatrice de la jungle : « victime » étant devenu une insulte ; leur nihilisme panoramique est conquérant. C'est le chant du cygne, les dernières convulsions de déni d'un peuple qui n'a pas su élever ses enfants.

À ce stade d'endoctrinement, d'inversion complète des valeurs et des définitions, on voit mal quel revirement serait possible. Voilà pourquoi je dis que cette génération de « millennials » sera pulvérisée en vol, hormis pour sa branche la plus aisée, face à la convergence de crises nationales – financement des retraites, chômage de masse, déculturation, angélisme –, et internationales – islam politique, fragmentation européenne, surpeuplement, migrations économiques – qui les attend au milieu de ce siècle et à laquelle ils ne pourront faire face dans leur aliénation.

« Nous mourrons en tant que civilisation », Onfray a raison, tâchons effectivement de le faire avec élégance pour ceux qui s'efforcent encore de penser malgré cette échéance. Sur cette considération, je poursuis mollement vers Petit Bé, porté par les bourrasques sur le chemin terreux qui redescend vers le gué.


Bien qu'une route ait été tracée, je suis obligé d'escalader sur les derniers cinquante mètres afin d'accéder à l'entrée du meilleur fort malouin signé par Garangeau, l'élève de Vauban. Un escalier de bois et de métal, reliant les rochers au portique, me récompense de l'effort ; d'après le marnage, j'ai deux heures au mieux pour boucler la visite. Je réajuste mon bonnet en respirant profondément, et abandonne l'idée d'une cigarette.

« Vous écrivez un article ? » le portier fait un signe de tête en direction de mes feuillets. Il m'indique la cour intérieure de l'édifice et m'encourage à rejoindre le groupe déjà sur les lieux. Découvrant quelques canons engagés entre les merlons des remparts, j'entre furtivement dans les quartiers et me fonds dans la petite assemblée qui bruisse autour du guide : l'image même du vieux loup de mer taquin, échevelé mais néanmoins hirsute, à l'imperméable bordeaux et à la voix rocailleuse. Summum de l'accessoirisation, il tient à la main une lanterne qui s'avérera utile dans les escaliers en colimaçon et les cachots.

Cette place forte du XVIIe siècle a nécessité l'extraction et le transport de blocs de granite allant jusqu'à huit cents kilos pièce, de la pierre de Caen chargée sur des attelages dès que le niveau de la mer le permettait, et hissée dans des conditions qu'on imagine épiques, à l'aide de palans et de poulies à brins afin de démultiplier l'effort de traction : une invention d'Archimède. Le corps de garde et la salle des officiers disposent de cheminées taillées dans la roche dont l'orientation est méthodiquement étudiée selon la géographie locale et le climat, Vauban écrira d'ailleurs une succession de traités allant de l'évacuation des fumées aux tactiques militaires en passant par la reproduction optimale des cochons afin de parer à la famine. L'arsenal comporte un ensemble de dix-neuf pièces d'artillerie dont une batterie retranchée de canons à barbette, deux mortiers et un effectif constant de cent cinquante hommes.

« Combien de femmes ? » il y a toujours un couillon avec le mot pour rire. La moitié de l'assistance s'esclaffe, l'autre grommelle. Je retiens l'idiot du village dans mes notes, adossé au mur du fond. Dans les dortoirs, les lits encore présents, rangés les uns contre les autres pour des questions d'espace, sont à la verticale, car la position allongée était celle des morts et on y dormait donc littéralement debout. À la réflexion, cela explique également les lits particulièrement courts qu'on peut voir dans les chambres à coucher de la Renaissance, où la position assise était de rigueur pour la même raison.

Nous émergeons sur les remparts face au continent, où se situe le puits d'eau potable. Le vieux marin y balance un seau en bois au bout d'une corde et fait la démonstration du fait en y buvant directement, puis montre un second cordage, relié au fond de la citerne. Il s'agit de la pierre-bouchon, pensée par Garangeau, permettant de vidanger en cas d'empoisonnement des réserves par l'ennemi anglais, capable des pires forfaitures. Ces derniers essayeront à tout prix de se saisir de la cité en 1693, afin d'en terminer avec le harcèlement des corsaires malouins qui mettaient leur flotte à mal. De dépit, ils iront jusqu'à lancer dans la rade un brûlot chargé à fond de cale de poudre, de canons et de munitions, dont l'explosion précoce ne causera que peu de dégâts. L'année suivante, Vauban se déplacera à Camaret, suivant l'injonction de Louis XIV, afin de défendre héroïquement la Bretagne d'une armée d'invasion dont le débarquement sera mis en échec.

En 1885, la ville de Saint-Malo souhaite récupérer Petit Bé, alors propriété d'État. Le président de la République Félix Faure lui donne gain de cause et déclare les deux îlots d'utilité publique, propices à « la promenade hygiénique et gratuite des Malouins ». L'heure tourne et la lumière baisse, on recommande au groupe de touristes de ne pas traîner. Je fuis comme un Anglais, dans le désordre, sur le chemin pavé rejoignant la plage que lèchent la marée montante et ses algues olivâtres. Le troisième fort est nettement plus au large, seulement accessible par la mer, et je deviens claustrophobe en bateau à cause de la promiscuité.


*


Dès le deuxième jour, le personnel d'un établissement de standing identifie, annonce, entoure et divertit le client, un réflexe visible qui rappelle évidemment la cour royale. Nul besoin de se présenter, vous êtes déjà connu au bar, au restaurant, au parking, à la réception, dans les couloirs, au spa : la reconnaissance faciale est automatique pour éviter la moindre parole inutile. C'est dans ces conditions que je me dirige vers ma table accolée à la baie vitrée, dont la vue sur mer est moins agréable que celle de ma terrasse puisque quatre étages plus bas. Je n'en tiens pas rigueur à la serveuse en uniforme et je m'installe dans le calme.

Dans ce type d'environnement, un seul couvert attire déjà l'attention. Mais lorsque vous rangez discrètement un bloc-notes et un stylo, le détachement du personnel de salle laisse place à un doute. La méthode Louis de Funès, évidemment : un coup classique dont je ne me lasse jamais, responsable au cours de ma carrière de reporter de nombre de digestifs gracieux et autres sourires entendus. La plupart du temps, je m'efforce avec flegme de faire peser une légère tension, pour le sport et parce que je ne prends pas ma vie trop au sérieux, à l'aide de silences anormalement prolongés lors de la présentation des plats. Je hoche alors imperceptiblement la tête en respirant par le nez, en observant le contenu de l'assiette comme s'il s'agissait d'une pâte à sel amenée par un enfant de maternelle, puis je fixe le serveur avant de grommeler un bref remerciement guttural et de déployer ma serviette avec application. Je balaye la salle du regard pour noter les va-et-vient ainsi que les tables vides, tout en insistant sur certains détails de décoration atypiques, comme des sculptures, ou une couleur de peinture excentrique, des nappes sortant de l'ordinaire, un chariot à fromages qui couine, un sommelier qui sait ou non tourner sa bouteille. Je scrute l'ensemble de la scène avec compassion, comme on regarde une manifestation syndicale. Le travail de composition en lui-même ne suffit pas car, selon leur expérience, les professionnels de la restauration sont capables de jauger les clients, et les critiques peuvent venir accompagnés pour plus de discrétion. Dans le cas présent, je suis client de l'hôtel, alors naturellement, on ne peut pas jouer.

Je suis agréablement surpris par l'éditorial de Ouest-France, qu'on me propose pour agrémenter l'apéritif – martini blanc –, prenant position contre le délit d'entrave numérique à l'IVG, et donc en faveur de la liberté d'expression sur ce sujet. Je me rends compte qu'il s'agit du journal de droite conservatrice le plus populaire depuis des décennies, loin devant le Figaro, alors que j'entretenais jusque-là un bête a priori sur sa ligne politique. On pouvait aussi y lire que le directeur d'une franchise régionale de sex-shops se félicitait de la croissance annuelle du chiffre d'affaires, avec une fréquentation constituée à cinquante-cinq pour cent de couples : une célébration de la France libertine selon lui. Quant à Emmanuel Macron, décidément incontournable en cette saison, ses énigmatiques porte-paroles s'inquiétaient d'éventuelles cyberattaques russes sur leur site internet de campagne, ou cherchaient plutôt à occuper l'espace médiatique en se donnant cette importance. Un augure aux accents clintoniens qui ne manquait pas d'ironie quand on sait ce qu'il advint outre-Atlantique. Je commente intérieurement que les sbires du vampirique banquier feraient mieux de s'inquiéter d'une balle perdue, sur le modèle de celle enregistrée par le châtelain de la Sarthe, voire de leur électrique second tour face à Marine Le Pen. Je replie le journal local à l'instant où m'est proposée la mise en bouche.

Le tartare de bulot est surprenant, il faut le reconnaître. Il est travaillé en cuisine par ce chef étoilé qui le propose en brunoise citronnée, la mastication est souple et l'assaisonnement équilibré, alors que dans le même temps, je pose des réserves sur l'entrée de Saint-Jacques aux couteaux et sa gélatine d'algues marines. Le couteau étant un produit viril et musqué au palais, il occulte les autres saveurs et ne permet pas à la Saint-Jacques de s'exprimer, même avec une formation à la Tour d'Argent. Mon choix se porte ensuite sur un saint-pierre rôti au beurre, un plat sans surprise, mais qui ne déçoit vraiment que si l'on entretient des espoirs démesurés. Je m'indemnise de ce bémol à l'aide d'un chablis très frais que je n'ai pas spécifiquement commandé, préférant toujours charger le sommelier de cette tâche. Vous allez rire, mais ils n'en ont pas. Quatre étoiles, trois fourchettes au guide Michelin. La serveuse m'a balbutié un : « Euh, alors, je peux vous proposer… un blanc avec le poisson, peut-être ? ». Bref, ce sont les vacances.


Je pars en vadrouille intra-muros, profiter de l'air frais de cette cité de patrimoine, à la fois sobre et conviviale, solennelle et apaisée, qui me fait penser à la marinière Made in France d'Arnaud Montebourg, mais aussi d'une certaine manière à Fabrice Luchini, par sa virtuosité historique. Cela dit, le saltimbanque français a déclaré il y a quelque temps qu'il n'aimait pas les mots en eux-mêmes, mais plutôt leur agencement dans le langage. J'ai peu de patience pour ce genre de déclarations. Qu'il sache que je l'attends à la gare du Nord sous l'escalator car nous sommes ici en royaume franc, qu'on aime les mots ou qu'on les quitte, que nous avons déjà souffert ses airs de pizzaiolo en veste de cuir et jean moulant à la sortie des écoles, et que je me ferai un plaisir de le renvoyer pagayer en gondole d'où il vient. Je plaisante, je l'aime bien, Fabrice, mais parfois il exagère.

Petite déception en consultant le plan d'orientation sur les remparts : même en plissant les yeux vers l'horizon dans la direction indiquée, il est impossible d'apercevoir Jersey et Guernesey, à une cinquantaine de kilomètres, ce qui n'est pas si grave au fond, étant donné que j'habite déjà un paradis fiscal. Quoi qu'il en soit, si je veux arriver à temps pour élucider la généalogie des lieux, j'ai tout intérêt à me rendre au musée d'Histoire dont les horaires d'ouverture d'extrême-gauche laissent peu de place à l'hésitation. Après avoir salué la statue oxydée de Surcouf pointant son sabre vers l'Angleterre, je trotte vaillamment dans les ruelles jusqu'au château malouin, réaménagé en conservatoire.

Bien avant l'établissement de la ville proprement dite au XIIe siècle, il existait sur ce territoire une modeste cité, celle d'Aleth, que Jules César référença comme abritant l'une des redoutables tribus gauloises d'Armorique mangeuses de sangliers, les Coriosolites. Voici ce qu'il déclarait alors à propos des Vénètes, peuple voisin du sud de la Bretagne – ancienne Vannes – : « Leur ville l'emporte infiniment sur toutes celles qui bordent cette côte, tant par la quantité des navires qu'ils possèdent que par leur supériorité dans la science et l'usage de tout ce qui concerne la mer. » Une domination qui dura des siècles jusqu'à ce que le transfert d'Aleth bouleverse cette hiérarchie. Car c'est au VIe siècle que Dieu demanda au moine gallois Maclaw de traverser la Manche, et d'installer son ermitage sur ce qui n'était encore qu'un rocher entouré de marécages. Devenu évêque d'Aleth, il aurait ressuscité un mort et changé de l'eau en vin, une performance toujours plébiscitée, avant d'être canonisé dans le langage vernaculaire : Saint-Maloù. Régulièrement soumise aux pillages saxons puis normands, la cité fut finalement déplacée autour de 1160, deux kilomètres plus loin, à l'emplacement du rocher où avait élu domicile le saint ermite, l'actuel port.

Durant le bas Moyen Âge, Saint-Malo fut tiraillé dans une lutte de pouvoir opposant la couronne aux ducs de Bretagne et à leurs alliés – dont l'Angleterre –, période durant laquelle le château, puis le grand donjon et les tours de la cité furent bâtis, érigés par Jean V et François II de Bretagne pour dissuader toute velléité de révolte indépendantiste. Au terme d'une série de conflits ponctuels, la ville revint au royaume de France. « Le plus beau port qui soit en nostre royaume », dit Charles VII en 1493. Un siècle plus tard, nous dirons que le protestantisme d'Henri IV fut mal accueilli dans la région, au point de déclencher une insurrection qui se conclut par la prise du château et une audacieuse déclaration d'indépendance qui dura quatre ans – « Ni français, ni breton, malouin suis » –, avant que la population ne rentre dans le rang. Puis vint la grande épopée de Saint-Malo, son âge d'or en tant que premier port de France sous le Roi Soleil.


Suite à un tour complet de la vieille ville par les fortifications et quelques cigarettes devant le trafic maritime composé de navires de pêche toussoteux et de ferries en partance pour Plymouth ou les îles du Ponant, j'ai déjà mal aux pieds, et considérant que je dispose de la semaine, je comprends qu'il est inutile de me surmener. De toute manière, je suis attendu au spa de l'hôtel, et j'ai déjà réussi à me perdre autour des structures industrielles. La méprise vient du fait que le chemin de retour a disparu entre-temps puisqu'il s'agit, je le vois maintenant, d'une voie rétractable qui s'est superposée à la route afin de laisser circuler les embarcations. Je patiente, puis me lance sur la passerelle en mouvement qui rejoint le centre-ville pour me présenter à l'heure à mon massage relaxant aux huiles.

« Descendez, monsieur, ou je dois arrêter le pont », le responsable de la capitainerie dans sa tour me hèle au microphone pendant qu'un chalutier poursuit sa route et que le segment de bitume stoppe à quelques mètres de l'autre rive. Un procédurier. J'arrive avec dix minutes de retard. La masseuse ressemble à Mariah Carey jeune, elle fait semblant de rire et d'être décontractée. Je m'en fous, partout où j'ai vu de la vie, j'ai trouvé une volonté de comédie, et c'est à moi d'être décontracté, c'est mon rôle de client, dans cet hôtel, cette cité et le cosmos.

« J'ai été bloqué par un pont », elle me fait savoir que ce n'est pas grave et qu'elle m'a attendu. Le développement de l'anecdote ne l'intéresse visiblement pas car c'est une délinquante pragmatique qui ne voit pas d'intérêt à s'enchanter de petits événements. J'essaie pourtant de lui indiquer par là même que nous jouons tous un rôle dans la pièce tragique de la vie et qu'il est important d'avoir conscience à la fois de notre statut d'acteur et de l'absence de public. Une idée qui lui paraîtrait inadmissible ou burlesque, et qu'elle réfuterait en bloc en adoptant une autre posture de serviabilité, je m'en doute bien, raison pour laquelle je ne théorise pas. En revanche, elle a étudié avec assiduité le corps et ses points de tension et me soulage d'une crispation à l'omoplate gauche en faisant rouler les muscles sous ses pouces tout en traçant par intermittence de longs sillons suivant la colonne vertébrale jusqu'aux lombaires. Des flux électriques me parcourent et je soupire d'aise, la tête dans le trou de la table. Elle utilise ses avant-bras et ses coudes en travers de mon dos et pétrit, malaxe avec précision et par des mouvements amples ma chétive carcasse, prenant même appui sur le rebord et frôlant mon flanc de son genou. Je respecte sa technique et son investissement. Dès le massage terminé, elle reprend ses habits d'employée franchisée et son attitude superficielle en m'amenant le thé vert proposé dans un gobelet et m'invite d'un sourire feint à me détendre.

La douleur à l'épaule semble en voie de s'estomper et je déambule en peignoir, allégé, vers la zone des bains en passant la carte magnétique de ma chambre sur le boîtier de sécurité. Dès l'ouverture de la porte, l'atmosphère devient tropicale, une humidité qui doit avoisiner les cent pour cent et près de trente-cinq degrés, alors qu'il en fait péniblement dix de l'autre côté du double-vitrage, avec vue panoramique sur les toits malouins moussus, les hangars portuaires, le port de plaisance et ses voiliers, bateaux à gréement et la reconstitution du navire de Surcouf, noir et jaune avec tête de proue. Des eaux bouillonnantes de la piscine s'échappe une vapeur dense et pénétrante qui enveloppe jusqu'aux fauteuils en osier disposés vers l'extérieur. En contrebas, la plage est d'un jaune très pâle sous un ciel pastel, j'ouvre la baie vitrée pour expérimenter le choc thermique qui se révèle au final peu impressionnant. Je prends la résolution de passer au hammam le lendemain de bonne heure pour en profiter. J'ai l'oreille délicate et les enfants qui pataugent me fatiguent, je n'étais pas bruyant à leur âge, je savais me tenir en société dans un monde d'enfants qui font semblant d'être adultes. Je comprenais ces choses-là, je jouais le jeu du silence, mais pas eux.

Je reprends mes quartiers au dernier étage, instantanément rafraîchi par la climatisation tempérée de la chambre. En état de stase, je n'irai pas plus loin pour aujourd'hui. J'ouvre le journal, consulte à nouveau les documents de l'office du tourisme et finis par commander à dîner à la réception. J'avais bien l'intention de régler le thermostat numérique au minimum avant qu'on vienne m'apporter ma salade César aux crevettes, puis au maximum pendant mon repas en attendant la récupération du plateau, mais les pontes de Siemens ont eu la clairvoyance d'anticiper ce genre de coups de Trafalgar hôteliers, avec une fourchette statutaire allant de dix-neuf à vingt-cinq degrés sur leurs appareils. L'Allemagne, un pays sans spectacle désormais.


*


Dès l'aube, et alors que la faible luminosité recouvre encore tout de ce bleu nuit caractéristique, j'observe de la terrasse un tumulte laiteux de nuages agrégés en une large masse ovale de plusieurs kilomètres de long, se mouvant d'un bloc et détonant sous une nappe céleste d'encre épaisse, tel un vaisseau-mère pastel venu d'un improbable recoin de l'univers, et au centre duquel filtre la colonne lumineuse d'une lune croissante de trois quarts, cherchant à happer de son rayon une quelconque victime, ou un chanceux, dans sa course muette vers l'est.

Je prends un autre expresso à la machine posée dans le renfoncement au-dessus du meuble coffre-fort, et je reviens observer la mer et les fameux forts à la silhouette brune. Christophe Barbier, muni de sa légendaire écharpe rouge et de sa diction cadencée, détaille sa rubrique de notation des personnalités politiques de la semaine sur le câble ; la ville s'éveille avec pondération, l'air est vibrant du ressac tout proche qui s'écrase sur les rangées de bouchots perpendiculaires à la grève, j'entends Jean-Marie Le Pen écoper d'un sévère quatre sur vingt qui est sèchement commenté par deux mouettes de belle taille venues se poser sur la balustrade voisine.

Ma prochaine étape sent de nouveau le vent du large et je me mets en ordre de marche pour la tour Solidor, une forteresse sur le district d'Aleth, anciennement prison pour marins anglais capturés par les corsaires, où a été rassemblé l'héritage de la flotte malouine et de ses hauts faits d'armes. Il s'agit bien d'un port de légende, sachez-le. L'élite de ses navigateurs – Cartier, les Maupertuis –, corsaires – Robert Surcouf, Duguay-Trouin –, armateurs – Magon – et explorateurs – Charcot – en a fait le fleuron de la marine française depuis la Renaissance. Les plus prestigieux monarques de ce royaume – François Ier, Louis XIV, Napoléon – avaient la cité en haute estime et comptaient sur le savoir-faire de ses matelots reconnus dans le monde entier pour leur expertise et leur témérité au combat ; plusieurs découvertes géographiques, du Canada à l'Antarctique, batailles, techniques et autres instruments de navigation – le renard –, sont à leur actif. On savait mouliner du cabestan sans trembler de la moustache à l'époque, cette terre a produit des hommes rugueux comme on n'en fait plus, le sabre et le scorbut pour tous, et en cas de naufrage imminent, on n'hésitait pas à abattre ses propres mâts à la hache d'abordage, voyez-vous. Il n'y avait pas de revenu universel, vous étiez payé en mitraille et en boulets ramés, une invention composée de deux projectiles reliés par une chaîne – les bolas marins – qui déchiraient les voiles et découpaient les corps.

Les navires, de plusieurs centaines de tonneaux, étaient dotés de coques robustes pour résister aux fréquents échouages et les porques verticaux sciés dans du chêne centenaire, la totalité des cordages mesurait jusqu'à dix kilomètres et requérait bien trois cents poulies à manœuvrer. On y perçait ensuite de part et d'autre des rangées de sabords, pour les canons en fonte bien sûr mais, plus drôle, pour les rames également, au niveau du pont inférieur, en cas d'absence de vent. Les pièces d'artillerie étaient de toute façon embarquées, y compris sur les bateaux de commerce, en tant que lest, posées tête-bêche en fond de cale en travers de l'axe du navire. Autant vous dire qu'on faisait les trente-cinq heures en trois jours dans les chantiers, les ateliers de menuisiers, de ferronniers et les corderies. Une fois la construction achevée, vous pouviez embarquer avec les autres bagnards de la mer, à l'assaut des Anglois, en compagnie d'un aumônier dont la présence à bord devient obligatoire au XVIIIe siècle.

L'artisanat marin se poursuit à bord et je vous recommande en particulier le porte-manteau en bec d'albatros, un animal chassé au grappin : la tête est coupée dans le sens de la largeur, si bien qu'on se retrouve avec deux yeux qui émergent de la porte et un bec jaune orangé entrouvert pour y poser votre caban de malouin. Quelle ingéniosité, je n'en reviens toujours pas.

Selon le règlement explicité dans « La police des vaisseaux », les fumeurs étaient déjà ghettoïsés puisqu'il était requis d'allumer sa pipe autour du mât de misaine et d'éteindre ses braises dans un pichet d'eau. Le seul réconfort consistait à manger tristement sa gamelle à la lueur d'un fanal avant de regagner un branle dans l'odeur abjecte de bois vermoulu, de poudre, de nourriture avariée et de sécrétions corporelles en se tenant aux cloisons à chaque pas. Et encore, la nourriture était soupesée depuis l'ordonnance de la distribution des vivres de 1689 : quatre onces de lard cuit ou huit onces de viande « sans pieds ny testes » par jour et par personne, quatre onces de pois, deux onces de riz, une louche de bouillon et trois quarts de pinte de vin. En 1999, les fouilles sous-marines au large de Saint-Malo ont mis à jour les épaves de deux navires marchands du XVIIIe siècle, armés « en course », la « Dauphine » et « L'aimable grenot » : des ossements de pieds et de têtes de porc furent retrouvés dans la cale.

Quant à la marine de pêche, ce n'était guère plus réjouissant. La morue de Terre-Neuve ne se pêchait pas toute seule et, sans sonar, il fallait mettre les chaloupes à la mer – les doris – pour déployer les lignes et les appâts de bulots, éventuellement de nuit. Le responsable du salage était aussi bien rémunéré que le capitaine mais il jouait sa vie sur la salière. C'est-à-dire qu'un mauvais dosage faisait pourrir la cargaison et réduisait à néant les efforts de tout l'équipage durant la campagne ; une erreur fatale puisqu'il était dans ce cas pendu au grand mât, nous n'étions pas à l'Eurovision.

En 1992, après le moratoire international, le dernier chalutier-usine morutier est rentré au port malouin les cales vides : « Cinq cents ans d'histoire de la grande pêche se terminent en eau de boudin », déclarera le capitaine.


La guerre maritime dite « de course » est une spécialité française, regroupant des frégates civiles, en opposition à la guerre dite « d'escadre » qui concerne uniquement les bâtiments militaires sous la férule de l'amiral de France. Dans ce premier cas, les armateurs privés, commerçants ou navigateurs opportunistes, engagent leurs vaisseaux personnels pour l'État et les confient à des gaillards comme Surcouf, les corsaires, pour soutenir l'armée royale sur les mers, généralement contre la flotte anglaise ou hollandaise. Pour le profit bien sûr, mais aussi pour le prestige, l'entregent et les avantages subséquents à faire commerce avec le gouvernement. Lorsqu'un armateur malouin comme Magon de la Lande décide de risquer son navire pour le roi, il obtient en échange une lettre de marque, un document stipulant que le bâtiment et son équipage sont désormais engagés régulièrement dans le conflit. Monsieur Magon, fort aise de l'arrangement depuis sa malouinière de huit étages entretenue par les bénéfices d'une telle position, remet la lettre au corsaire qui embarque sur ladite frégate afin de « courir sus aux ennemis de l'État », et ce dernier la dépose consciencieusement dans son coffre de capitaine.

Ce morceau de papier fait toute la différence car les batailles navales se déroulent à cette époque selon un code de conduite très particulier : chaque bateau manœuvre d'abord pour ne pas prêter le flanc à une bordée de canons adverse et, en cas d'abordage, sa poupe est la plus vulnérable car l'équipage qui s'empare du pavillon ennemi est considéré vainqueur (une règle qu'on retrouvera deux siècles plus tard dans le célèbre jeu vidéo Quake III et son mode CTF – Capture the flag). Par ailleurs, si le vaincu est un navire « de course » mandaté par une lettre de marque, il est capturé et les occupants condamnés à plusieurs mois, ou années, de prison dans le port du vainqueur, ceux-ci étant éventuellement échangés contre d'autres prisonniers durant la guerre. En revanche, sans document officiel, il s'agit de piraterie, et les forbans sont immédiatement exécutés ou pendus. L'intérêt ici est donc de garder les ennemis en vie autant que possible, et les navires à flot afin de récupérer la marchandise, au nom d'un mercantilisme de bon aloi et d'un certain réalisme politique.

Je me dirige justement vers la demeure d'un de ces armateurs qui ont fait fortune à quai, ledit monsieur de la Lande, une maison de maître dont le propriétaire ouvre quelques pièces aux visiteurs. Un amuseur lui aussi, qui ménage ses effets, je m'en rends compte dès les premières minutes dans le hall doté d'un large escalier de pierre blanche. Il invite le groupe, après deux plaisanteries infructueuses, à le suivre dans une enfilade de salons ; le mobilier est d'époque, les cheminées de marbre, des cartes maritimes, des maquettes de frégates, des bustes et des plans de la ville décorent les murs sous les fastueuses moulures.

J'y apprends que les prises de guerre et le butin reviennent à trente pour cent au roi, le restant est partagé entre l'armateur et l'équipage, a priori à parts égales, à la différence près que le premier négocie également la revente privée et à la cour, et enregistre de trois cents à six cents pour cent de bénéfices sur investissement, alors qu'est lancé le commerce de la Compagnie française des Indes orientales. Quatre ans sont nécessaires pour rallier Pondichéry et en ramener du thé, des épices en guise de médicaments et des matériaux précieux, mais le jeu en vaut la chandelle, car l'importation concerne également l'argent et la soude du Pérou, le café de la ville de Moka au Yémen, et l'opium de la rade de Hong Kong.

Les tractations commerciales avec les grossistes se déroulent derrière les boiseries, dont certains panneaux amovibles découvrent de discrets escaliers qui mènent à divers combles avant de rejoindre l'entrée principale. Prenant son rôle d'animateur populaire à cœur, le notable ne peut pas s'empêcher de faire le pitre pour petits et grands : blagues sur les différentes hauteurs de plafond, commentaires dispensables sur l'anachronisme, jeu de rôle sur le mode du stand-up ; « nous sommes ici dans une pièce sous le niveau de la mer, vous savez nager ? » pour illustrer.

La visite se poursuit dans les caves à marchandises, où des chats étaient élevés pour traquer les rats qui décimaient les stocks, et des trappes sur mesure communiquent à travers les pièces du sous-sol à cet effet. Plusieurs semaines pouvaient être nécessaires pour décharger un navire jusqu'ici, le marnage l'obligeant à rester au large et la porcelaine chinoise demandant un transport minutieux. La valeur de tels biens dans la cité était susceptible d'aiguiser les appétits et la politique sécuritaire de la cité était relevée, en des temps de justice expéditive. La cloche de la cité, dite « Noguette », nox quieta – nuit tranquille –, sonnait chaque soir le couvre-feu pendant quatre minutes, après quoi les chiens de guet, des mastiffs de plus de cent kilos, étaient lâchés affamés autour de la ville, écharpant toute âme qui vive, et les hersiers enfermaient le moindre vagabond au cachot. Une taxe spéciale, le « pain des chiens », était prélevée aux armateurs, qui s'acquittaient ainsi de la protection de leurs frégates amarrées au port.

Je signe le livre d'or en sortant, tonifié par le récit, dans l'air vivifiant.


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Jean-Michel Aphatie, journaliste béarnais qui s'illustre depuis longtemps dans le commentaire politique truculent, fulmine tout en mimiques et moulinets des bras sur BFMTV à l'adresse du je-m'en-foutisme de François Fillon, lui aussi en vacances mais à La Réunion, et qui, c'était patent sur les images, avait en effet revêtu une chemisette cyan de droite décomplexée pour sillonner les rues moites de l'île, dans le cadre d'une nouvelle subversion qui provoque ce soir le petit monde journalistique, et indigne sans doute les électeurs les plus idéalistes en matière de probité.

J'attaque de fait le crottin de chèvre du plateau de fromages que je gobe brusquement sur un petit pain beurré demi-sel tel un pélican rageur, et je me saisis avec agilité de la Heineken du mini-bar au moment où il conclut avec solennité que nous vivons le pire désastre connu à ce jour par une grande démocratie. Je décide de méditer cet avertissement en fumant sur la terrasse.

Mon voisin de balcon en peignoir en est, lui, au cigare, observant dans le crépuscule les vieux pharillons clignotant de vert et de rouge par cette vue dégagée. Il est de corpulence moyenne mais au ventre ballonné, protubérant comme celui d'un python digérant une gazelle, avec un crâne dégarni et une posture dissociée qui fut un temps très en vogue au FMI ; il a amené sa maîtresse qui lui pose sa Duvel sur la table d'appoint, une blonde fripée du visage mais avec encore un beau corps aux cuisses galbées, elle aussi en peignoir. C'est le compromis que peuvent se permettre les hommes peu gracieux qui ont les moyens, pas beaucoup plus finalement, mais tant qu'elles sont serviables et éduquées, elles peuvent faire de bonnes compagnes sur le long terme. Le climat est frais et amical, à quelques années près, c'est dommage, ces phares auraient pu saluer Robert Surcouf.

Je comptais me masturber sereinement devant le journal de vingt heures de TF1, avec celle qui ressemble à la fille Drucker, sur fond d'interview politique, mais mon esprit taquin divague vers des considérations locales : Vauban, la piraterie, le chablis. Je m'endors donc sous une couette moelleuse en microfibres, une chaussette à la main. C'est ainsi que je me réveille, réglant cet acte manqué avant de lancer un double café à la machine.


En récoltant des informations en ville à droite et à gauche, j'en ai encore appris de belles, hier, sur le corsaire national ; je pense qu'on aurait pu s'entendre, lui et moi, jusqu'à un certain stade, et dans un monde où j'aurais couramment adressé la parole à mes semblables. Par exemple, lors de l'abordage du « Kent », un bâtiment anglais croisant dans le golfe du Bengale, Surcouf se serait ainsi adressé à ses matelots : « Mes bons, mes braves amis, vous voyez sous notre grappin, par notre travers, et voguant à contre-bord de nous, le plus beau vaisseau que Dieu ait jamais, dans sa sollicitude, mis à la disposition d'un corsaire français. » Sa victoire, alors qu'il affrontait un navire trois fois plus imposant, devint proverbiale et en fit une légende des mers, au point ce jour-là de faire entrer une nouvelle expression dans la langue française : mettre le grappin sur quelqu'un. Mais il fut aussi le représentant classieux du style français et de son raffinement en temps de guerre, auprès des hommes comme des femmes, puisqu'il épargna nombre de ses ennemis, recevant jusqu'à leur gratitude. Les dames du « Kent », des épouses de nobles de retour des Indes, lui firent cadeau d'un cordage tressé de leurs propres cheveux, un présent nommé « Souvenir de la Confiance » et les journaux anglais salueront le panache du corsaire, qualifié de « great politness ».

Pour l'ensemble de sa carrière, ses prises sont estimées à une cinquantaine de vaisseaux, et un butin de plusieurs centaines de millions de livres, en l'espace d'une décennie, et sa participation à la traite négrière, bien que soutenue en tant qu'armateur, n'a visiblement pas entaché sa réputation à travers l'Histoire. En la matière, l'époque était au consensus, et Saint-Malo figurait en cinquième place des ports français pratiquant le commerce triangulaire, la palme revenant à Brest et Bordeaux, ce qui fera encore plaisir à Alain Juppé. Suite à l'abolition de l'esclavage en 1794, l'activité se poursuivit sous le nom de code de « bois d'ébène », la ville étant un « asile pour congé d'amiral », un endroit pour se faire oublier, et surtout un port « franc », un terme intéressant pour décrire les activités de contrebande.


Aujourd'hui, nous allons au manoir de Jacques Cartier, l'explorateur du XVIe siècle. Je décide d'arriver en taxi, en me faisant remarquer devant l'attroupement, parce que je n'ai pas le permis et que c'est à dix kilomètres. Je ne comprends pas les gens qui aiment conduire en milieu urbain, je pense qu'ils ont transféré leur frustration de ne pas pouvoir se payer de chauffeur en satisfaction d'effectuer une corvée, allant jusqu'au sentiment factice d'indépendance, quand l'entretien et les frais les harassent et qu'ils sont accaparés par la circulation. Alors que dans le même temps, je monte côté passager pour écrire et faire les commentaires, ce qui est bien plus agréable.

Je rentre donc dans la propriété, le château de Limoëlou, un peu essoufflé et la guide me plaît tout de suite, son intelligence se lit sur son visage. Derrière sa gentillesse et sa convivialité, ses yeux disent son sens de la dérision, sa passion et sa belle philosophie de vie, je veux m'en faire une alliée. Elle m'informe que la visite dure une heure et demie, je n'ai pas calculé mon retour en ces termes, et elle le voit.

« Je sens une réticence… » elle sourit, amusée. Une réticence. C'est formidable. Tu vois, Fabrice, le mot « réticence » en lui-même, hors de son agencement dans le langage, peut être aimé. Je demande à téléphoner et décale mon horaire auprès du standard de Taxi Saint-Malo. L'enfance du navigateur n'est pas très détaillée mais l'accent est mis sur l'effervescence de cette période durant laquelle les découvertes s'enchaînent, à commencer par une révolution technique, la caravelle à voile carrée, une direction assistée permettant un maniement et un contrôle de trajectoire plus précis.

À bord de la « Grande Hermine », l'explorateur lancera une série d'expéditions en 1534 vers le nord-ouest, à la recherche d'un passage vers les Indes, une tâche remarquablement vouée à l'échec qui lui fera découvrir le Canada – Nouvelle-France – par l'estuaire du fleuve Saint-Laurent. Il en profitera pour baptiser tout un lot de territoires et de points d'intérêt, comme le Cap Rouge, et référencer l'étonnante faune de la région, notamment les cerfs, qu'il notera dans son journal de bord comme de très grande taille. François Ier lui ayant demandé de ne pas rentrer les mains vides, il reviendra avec des Iroquoiens en cale, ainsi qu'une fortune en or et en diamants, finalement de la pyrite et du quartz, une désillusion royale qui fera jaser.

Mais à toute chose malheur est bon, car les fourrures sont très demandées en bonne société et le chapeau en castor fait fureur à Paris, il est même signe pour son porteur de bonne santé. Sur ces révélations, nous passons à la chambre de Cartier, plutôt modeste en dehors d'une descente de lit en ours noir et d'une écritoire de belle facture. Deux curiosités sont à voir dans la cuisine : le râtelier à cuillères actionné par poulie descendant au milieu de la table, un vrai progrès pour des individus qui ne s'embarrassaient pas de couverts, et la chaise-trône à large dossier, afin de se prémunir des coups de poignards dorsaux lors du repas, ce qui en dit long sur la confiance qui régnait ; un coffre est également intégré à ce modèle, sous l'assise. Le vaillant capitaine repose désormais dans la cathédrale de la ville.

Les grands noms se bousculent pour décrire la frénésie des navigateurs malouins, Duguay-Trouin sillonna les mers du Sud jusqu'au Brésil et prit Rio de Janeiro en 1711, au grand dam des Portugais, La Bourdonnais s'illustra quant à lui aux Indes lors du siège de Madras, jusqu'à Bourge qui doubla le Cap Horn. Vous êtes comme moi, et vous vous demandiez si les îles Malouines au large de l'Argentine, baptisées par Bougainville, avaient un rapport avec Saint-Malo. Figurez-vous que c'est bien le cas : en 1764, il honore du nom de la cité l'archipel qui accueillera les fiers colons de Bretagne. À l'époque, la France ne vendait pas encore de missiles Exocet aux dictateurs d'Amérique du Sud et le Royaume-Uni n'en avait pas fait la plate-forme stratégique des Falkland qu'elle est aujourd'hui.

Je quitte la maison de Jacques Cartier et la charmante conservatrice qui court en talons sur le gravier pour m'ouvrir le grand portail rouge dont elle possède seule la clef, et qui me sépare de la suite de mes aventures. Adieu, réticence.


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« Grâce à ce programme basé sur la chrono-biologie, perdez jusqu'à sept virgule cinq centimètres de tour de taille », j'ai oublié que le réveil télévisuel était réglé par défaut sur Téléshopping ; Marie-Ange Nardi est inoxydable, couper des concombres dès huit heures trente, à son âge, bravo. Ce matin, je ne vais pas traîner car je crée l'événement, je me lance à la conquête du Mont Saint-Michel. J'ai pris cette décision hier soir, et ils en étaient ravis, chez Taxi Saint-Malo, leur enthousiasme filtrait du combiné, mais d'après ce que je vois devant l'hôtel, pas assez pour m'envoyer une vraie voiture.

Je monte dans une Honda rafistolée avec du scotch, en compagnie d'un sexagénaire moustachu et jovial, à ce moment-là, je ne sais pas encore que j'ai affaire à une encyclopédie d'œnologie puisque le débat n'en est qu'à ses prémices. Je comprends tout de même qu'il s'intéresse au niveau du restaurant et je lui confie mes impressions sur les côtelettes d'agneau à la mousseline d'agria truffée de la veille, qui ne l'intimident pas outre mesure. Il est déjà venu dans l'établissement et lui aussi est mitigé dans l'ensemble.

C'est alors que je commets l'irréparable en évoquant le tourteau et leurs vins blancs ; l'avalanche de renseignements que je reçois en retour sur le chablis va durer soixante kilomètres. Il faut d'abord savoir que tout se joue au niveau des marnes kimméridgiennes et oxfordiennes, du nom des villes britanniques, et de la stratification des sols, car voyez-vous, les racines de la vigne peuvent atteindre douze mètres de profondeur et donc des couches sédimentaires vieilles de trois cent millions d'années. On trouve dans ce sol calcaire des fossiles, des coquilles d'huîtres par exemple, qui vont participer à la minéralité du produit final, de la même manière que le manque de soleil va l'acidifier, mais le vin, ce n'est pas que la terre ou le soleil, le vin ce sont les gens, et ce sont les gens qui font le vin, l'Homme et ses échanges de par le monde, la communication du savoir-faire et de l'expérience, et le chablis, lui, sa minéralité, il la tire de l'Homme. Je ne parviens pas à l'arrêter lorsqu'il effectue la transition sur Dom Pérignon, l'Homme, son œuvre du XVIIe siècle, l'effervescence naturelle, sa contribution au champagne, la double effervescence. Pourquoi les bouteilles sont-elles plus épaisses que les autres, parce que le champagne procède d'une double fermentation qui ferait exploser un contenant classique. Il me répète les passages importants quand je ne note pas, alors je note quand même. Nous traversons une zone de plus en plus marécageuse et le brouillard nous tombe dessus presque immédiatement, le champ de vision est réduit à trente mètres, un vrai microclimat qui s'aggrave à chaque minute. Mon spécialiste viticole me laisse à regret sur le parking, je suis un bon auditeur. Je le remercie bien pour toutes ces informations et je m'extirpe devant l'entrée continentale du Mont Saint-Michel.

Je traverse l'accueil où une vingtaine de touristes, essentiellement étrangers, essaient de s'y retrouver et d'y voir quelque chose. Quant à moi, je sais que les véhicules hors navettes sont interdits et que j'ai deux kilomètres et demi de marche à faire, plus ou moins en ligne droite, le long d'un pont, si je le trouve dans cette brume londonienne. C'est le cas et je constate que toute la zone se résume en cette saison à un marais boueux et très calme, à l'exception de corbeaux et de mouettes qui se font parfois entendre dans les polders. Il fait trois degrés, je tire mon bonnet sur mes joues et mets obstinément un pied devant l'autre, d'autant plus que je suis en pénurie de cigarettes et que le pont semble infini. Je devrais voir le Mont depuis longtemps et je vérifie trois fois l'heure pour calculer la distance parcourue ; j'ai bien fait mes deux kilomètres et l'horizon est un mur gris.

J'entends l'île avant de la voir, des gens parlent devant une esplanade et un Hummer beige au logo Vigipirate surgit à cinquante kilomètres-heure en sens inverse, puis ce sont des touristes et des gendarmes, et enfin, une masse noire pyramidale de plus de cent mètres de haut.

Je suis brièvement fouillé avant de franchir le pont-levis et la herse qui donnent sur la grand-rue, très commerçante et bondée, non par le nombre de visiteurs mais par son étroitesse. Les murailles de l'abbaye ne sont pas vraiment perceptibles et je m'en remets à mon plan en trois parties : fumer, manger, monter. Des deux côtés de l'axe piéton unique, il n'y a que brasseries bas de gamme et marchands de souvenirs, sur cent mètres, avant une palissade de chantier. Il n'y a pas de tabac ici ; j'interpelle un zonard à la roulée qui m'informe de l'existence d'une crêperie de contrebandiers où les clopes sont vendues à un prix qui ferait rougir un buraliste de Chelsea. Je m'y rends et on me fournit les substances stockées sous le comptoir, puis je mets la main sur un sandwich et une bière avant de commencer l'ascension par les remparts extérieurs, seul chemin vers la lumière.


L'église du village, en contrebas, sonne frénétiquement le tocsin, pour une raison inconnue alors qu'il est midi et demi ; je bois ma canette de Heineken en altitude, devant l'entrée principale, le regard vague, avant de la compresser et de la ranger sagement dans la poche extérieure de mon sac à dos. Saint Michel est un archange de première catégorie, il n'apprécierait pas. Le prêtre Aubert reçoit d'ailleurs son impérieuse visite en 708, et s'exécute comme moi en acceptant son commandement céleste : le projet optimiste d'un sanctuaire sur le Mont, une mystique entreprise de BTP en granite de Chausey dont la réalisation prendra plusieurs siècles. Et on le voit bien, cette abbaye a été dûment enroulée, tel un boa, au sommet de ce rocher a priori sinistre, cerné d'eaux qu'on croirait stagnantes et de sables mouvants, sur un terrain déprimant qui fut autrefois une forêt, avant d'être inondé.

D'abord modeste bâtisse, les chanoines à la piété douteuse et au niveau de vie dispendieux en seront chassés, pour laisser place aux Bénédictins au cours du XIe siècle. L'évolution de la sainte forteresse, particulièrement lente au vu de l'environnement hostile, s'accompagne d'une popularité croissante, à la même époque que le développement de Saint-Malo, et bénéficiera de circonstances aussi historiques que belliqueuses jusqu'à incarner la seconde Jérusalem, rien de moins.

Un détecteur de métaux plus tard, j'accède à la première cour extérieure par un large escalier, toujours dans le brouillard qui efface la moitié de la structure gothique où s'entremêlent donjons verts d'humidité, arcs-boutants et colonnades à chapiteaux. Je jette un œil à la mer par-dessus le parapet, il n'y a qu'une nappe fumeuse. Pénétrant dans une nef, je remarque que les salles intérieures ont été méticuleusement rénovées et briquées, chaque pierre du sol et des voûtes reluit de blancheur, contrastant terriblement avec les façades terreuses dont l'entretien dans cette atmosphère serait sans doute une gageure. Je passe par le réfectoire et les résidences des abbés avant d'accéder au chœur. Sous plus de dix mètres de structure y plongent des croisées d'ogives ciselées, qui retombent sur des piliers veinés, entre les vitraux très allongés frappant l'autel central d'une lueur concentrée, qui participent à cet effet de souffle métaphysique.

Cela dit, le Bic du livre des prières au fond de la divine salle ne fonctionne pas, et je dois sortir le mien, pour y laisser un témoignage succinct au-dessous de requêtes en chinois et en espagnol. Chaque section murale est décorée d'un bas-relief du XIVe ou XVe siècle, notamment des scènes du Christ. La suite est une succession de cryptes à larges piliers, dont un scriptorium où les moines de l'abbaye ont rédigé les manuscrits d'Avranches contenant des traductions latines des penseurs grecs, un ossuaire, et une salle de réception, dans laquelle étaient accueillis sans distinction rois, pèlerins et vagabonds. Il y a très peu de touristes en ce mois de février, y compris dans les parties les plus plébiscitées, je ne vois jamais plus d'une quinzaine personnes autour de moi, un luxe particulier.

Je finis la visite en passant devant une gigantesque roue donnant directement dans le vide, dont on se servait afin de tracter les vivres depuis la base de l'île, le vent s'engouffre avec vigueur dans cet espace ouvert et je suis sujet à un rapide vertige. À la sortie, il faut passer devant une ribambelle de produits dérivés proposés à la vente avant de se retrouver à l'air libre, derrière une porte dérobée qui revient vers l'accès principal par un crochet.

« Si tu refais du bruit en balançant cette bouteille d'eau, c'est moi qui te balance », nous sommes à quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la Manche et la patience parentale approche un niveau Démocrite. Le philosophe, père de la science moderne et précurseur de la théorie de l'atome, conseillait d'adopter le fils d'un ami, pour ceux qui se souciaient de leur descendance, à l'argument que la reproduction personnelle exposait aux pires dangers. Je ricane en dévalant les marches quasi millénaires du site, devant la scène familiale, la Marlboro light la plus chère de Bretagne à la bouche, pour rejoindre les quatre militaires au Famas qui font aussi une pause sur les remparts. Le continent est toujours invisible derrière l'épais brouillard, et les mouettes croassent plus haut, autour de la flèche en cuivre doré de Saint-Michel, le sauroctone du Nouveau Testament ; on la distingue à peine dans ce décor de château hanté.


Je veux prendre une douche et manger au restaurant mais il me reste à voir le musée, et je doute qu'une autre occasion se présente dans les années à venir ; je ne compte pas m'établir durablement dans les marais. C'est là que je prends la mesure de l'Histoire et du roman de cape et d'épée indissociables des lieux, car l'archange n'a pas simplement inspiré les ecclésiastiques en tant que peseur d'âmes des mortels, avant de leur accorder la vie éternelle, il est aussi l'inspirateur de l'ordre de chevalerie qui porte son nom.

Le sanctuaire n'a jamais été pris, et lors de la conquête de la Normandie, ses assaillants français mirent le feu à l'îlot, de dépit de ne pouvoir y pénétrer. Beaucoup fut perdu dans l'incendie, beaucoup fut reconstruit au XIIIe siècle, puis Du Guesclin, que j'avais déjà rencontré à Concarneau sur la place où il trône, devint capitaine de la garde du Mont ; mais c'est surtout la guerre de Cent Ans qui auréola l'abbaye, alors transformée en place forte au cœur de la bataille.

Le siège de 1423 fut durable, et les Anglais ne démordaient pas de leurs intentions, la guerre d'attrition faisait rage et les troupes piétinaient dans la glaise devant l'imprenable cité. La résistance et la contre-offensive héroïques des cent vingt chevaliers de Saint-Michel face aux vingt mille Anglais, que les historiens estiment plutôt à deux mille et en petite forme après trois ans de siège dans un marécage, appartiennent à la légende telle qu'elle est encore racontée. Dans le plus grand secret, des bateaux quittèrent le rocher, embarquant les combattants de la foi pour un ultime sursaut contre l'envahisseur, et chargèrent littéralement les navires anglais, bord à bord, passant l'ennemi par le fil de l'épée, protégés par le milicien céleste, et mirent en déroute les hérétiques qui harcelaient les brebis de Dieu. Parfaitement.

Un peu plus loin derrière le musée, je vois que les cachots de la prison sont accessibles et que les ingénieurs ont fait des économies sur l'éclairage pour transporter le visiteur dans des conditions crédibles, qui permettent de se heurter aux murs et aux escaliers en tâtonnant, et de se rendre compte de la situation des incarcérés. Certains y sont restés suffisamment longtemps pour réaliser des chefs-d'œuvre, comme ce tableau aux brins de paille collés au blanc d'œuf, qui a dû nécessiter de l'abnégation. Ou encore ce pamphlétaire de Louis XV qui a été condamné à mourir de faim dans une cellule de deux mètres carrés, et le révolutionnaire Raspail, à différencier de son homonyme, l'auteur du « Camp des Saints ». Enfin, j'émerge sans me blesser des sous-sols pour me retrouver dans l'arrière-salle d'une crêperie.

Mon taxi est prévu dans trois quarts d'heure, je dois traverser à nouveau le pont et en conséquence, je ne passe que très rapidement dans l'église où saint Michel est encore là, statufié de pied en cap, bouclier à la croix et épée en mains, un drôle d'animal à ses pieds. C'est évidemment un dragon mais il ressemble à s'y méprendre à une otarie. Je signe une dernière fois le livre de prières, demandant à devenir qui je suis, et repars comme je suis arrivé, dans la brume épaisse. Le chauffeur asiatique qui me ramène à l'hôtel m'indique qu'on peut manger des huîtres sur un plateau et les balancer directement en contrebas dans le port, selon la grande tradition ostréicole de Cancale, assez proche de Saint-Malo. Je réserve immédiatement pour le lendemain.

En rentrant dans ma chambre afin de reposer mes voûtes plantaires mises à contribution, je trouve un cendrier sur la table de la terrasse, sa présence est incontestable. Ce cendrier de standing, gravé et translucide, est doué de parole et il s'exprime alors en ces termes : « Cher monsieur, bien que vous soyez un client que nous ne voulons pas brusquer, nous vous saurions gré de ne pas écraser vos mégots sur notre balcon en pierre. »


*


Je suis d'humeur martiale parce que j'ai encore oublié le réveil télévisuel ce matin et que le mini-bar n'a pas été réapprovisionné la veille. Je sais que la cité d'Aleth a été occupée par les Allemands au cours de la Seconde Guerre mondiale et que les vestiges sont encore bien visibles, ceci étant, le mémorial 39-45 est fermé en hiver, ce qui m'amène à soupeser l'opportunité avec celle des huîtres de Cancale. Méditation faite, je recontacte Taxi Saint-Malo pour organiser un timing adéquat et me propulse vers les sommets de l'ancien retranchement gaulois.

Conformément au principe du mur de l'Atlantique, et bien qu'éloignés du centre-ville malouin, la Kriegsmarine a très vite compris que les promontoires rocheux de la cité étaient une position tactique de défense. Peut-être ignorait-elle en creusant les tunnels et en bâtissant les fortifications que Vauban en avait déjà recommandé la construction, sans parvenir à convaincre la population. Les batteries anti-aériennes de canons Flak que je prends en photos attestent en tout cas d'un combat violent, comme le chemin de ronde jalonné d'affûts et de blockhaus constellés d'impacts balistiques de dix centimètres de profondeur ; les Allemands ont passé un très mauvais moment lors de la Libération. Une plaque commémorative rend hommage aux Américains du régiment « Buckshot » et aux quelques Français tombés lors de l'assaut final. Les trois quarts de Saint-Malo ont été détruits par les bombardements alliés et Aleth constituait la dernière poche de résistance terrestre. Sur l'île de Cézembre, au-delà des forts National et Petit Bé, une poignée de nazis isolés tinrent leur position durant plusieurs mois, avant d'être éradiqués au napalm.

Le chauffeur inédit de la compagnie, qui vient me chercher cette fois avec une berline décente, me fait une confidence sur la route : il a transporté la famille de Nathalie Kosciusko-Morizet – une trentaine de personnes – qui embarquait pour l'île des Rimains, au large de Cancale, achetée par le frère de la femme politique en 2012. L'île a aussi été fortifiée par Vauban, mais l'héliport est du XXIe siècle. Il me fait également savoir qu'il construit quant à lui une maison au Maroc, pour vingt mille euros, un coût modique, avec vue sur la mer, et qu'il fait régulièrement le voyage grâce à EasyJet. Je lui parle en retour de Mohammed VI et de sa politique régalienne comme si je travaillais au ministère des Affaires étrangères avec mes cheveux d'un demi-mètre ; il est impressionné.

Je me dirige tout de suite vers les stands chamarrés qui proposent toutes sortes d'huîtres et de coquillages de tailles diverses, à l'aplomb du phare cancalois. Téméraire, je tente les plus imposantes, les numéro zéro, une douzaine de mastodontes, ouverts d'un coup de poignet par une femme robuste en imperméable et bottes en caoutchouc, qu'elle dispose sur un plateau rose avec un citron tranché en deux et un couteau en plastique qui m'est destiné. Six euros service compris. Assis sur les marches du débarcadère qui surplombent une zone complètement envahie de coquilles, je lance mes huîtres comme un sauvage du Néolithique, après les avoir aspirées, jus de citron et eau de mer inclus.

L'ostréiculture était un secteur qui semblait inépuisable jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que ce n'était pas le cas, et un édit royal tombe en 1759 pour réglementer le prélèvement à dix mille tonnes par an, ce qui fut selon toute vraisemblance insuffisant puisqu'au XXe siècle, la barre est placée à quatre mille pour les ostréiculteurs. Il faut trois à quatre ans de maturité pour qu'une huître creuse cancaloise soit mangée et lancée dans le tas par exemple ; elles sont d'abord draguées et collectées dans des centres de captage, puis semées dans ces parcs d'élevage dotés de petits murets et de grillages. On les balance ensuite dans de l'eau claire et elles finissent dans une bourriche, jusqu'à la dame en imperméable et bottes en caoutchouc. Beaucoup de marins d'ici ont péri, embarqués pour la guerre ou pour la pêche, les Terre-Neuvas, on le sent dès l'entrée dans l'église de Cancale qui affiche une liste impressionnante de disparus pour une ville aussi modeste, et la vénération de Marie, protectrice des équipages, l'Immaculée Conception. Une statue très lyrique est visible à l'extérieur, face à la mer, sur le modèle du Christ Rédempteur de Rio de Janeiro. J'ai les doigts froids, collants et citronnés, mais ce n'est pas grave, tout va bien, je suis en vie et dans un bon hôtel.

Je rentre sans encombre, et par acquit de conscience pour mon dernier jour, je marche au hasard des ruelles. Un travailleur portuaire commente l'achat par la ville de Saint-Malo d'un nouveau remorqueur, au snack où je m'arrête pour changer des noix de Saint-Jacques : deux fois deux cent cinquante chevaux quand même, c'est une bonne nouvelle pour la circulation des gros transporteurs. Moins bien, la Champions League, des enculés ont gagné hier soir.


*


J'invoque les penseurs grecs dès mon entrée dans le wagon de première classe, en constatant que ma place isolée est voisine de celle d'une jeune femme avec trois enfants de cinq ans environ qui couinent comme des gorets. En représailles à la marmaille et au vacarme ferroviaire, je donne tout de suite le ton en m'asseyant sur mon siège, claquant le Monde Diplomatique d'un bruit sec sur ma table de lecture côté fenêtre, le titre de l'article en gras bien en évidence : « Prostitution, la guerre des modèles ». La mère jette un coup d'œil furtif, sans un mot je me fais bien comprendre.

« Tu es un gouffre financier », me disait la mienne. Et voilà que je lis maintenant la presse castriste : une désillusion de plus qui devrait décidément faire reconsidérer la parentalité. Je commence à lire en chaussant mes écouteurs d'iPod qui se mettent à cracher Stupeflip, un groupe musical affectueux.

« C'est au petiot que je cause, qui est en toi à qui je cause,

Dans ton for intérieur il y a un enfant qui pleure,

Toi tu te sens plus, lui il se sent mal,

Tu l'as séquestré, bâillonné, ligoté. »

On s'éloigne un peu du raffinement philosophique de la Grèce première, quoique, mais c'est tout à fait salvateur pour mon affliction nerveuse dans le trafic humain. Les chanteurs-compositeurs portent des masques faits de morceaux de bonnets de laine ou des cubes en carton sur la tête lors de leurs rares apparitions, et le leader du groupe responsable de l'écriture, un certain KingJu, est particulièrement doué. J'ai de la sympathie pour ce qu'ils représentent : d'ex-clochards frustrés qui ont un peu réussi, à un moment donné. Des artistes ayant inventé leur propre style : du hip-hop-rock psychédélique, éclectique et en français, susceptible de faire apprécier leur musique à ceux qui justement n'ont jamais supporté le hip-hop, à raison le plus souvent, le segment étant phagocyté par une diversité culturelle aux textes ultra-agressifs, abrutissants et dénués de lucidité ou d'autodérision. Je dirais qu'en l'espèce, avec ses morceaux à la sensibilité assumée, évocateurs des traumatismes de l'enfance et de la torpeur, Stupeflip est un contre-pied et se pose en alternative inspirée, honnête et par endroits même, littéraire et crustacés.

« Le spleen des petits à l'école, ça les rend marteau,

Peu de chances de s'en sortir, s'ils en ont marre tôt,

Déjà en CP ils s'écrasaient devant les costaux,

Et dans ce panier de crabes les plus forts seront des tourteaux. »

J'apprends en même temps dans le journal que l'Allemagne a une tradition prostitutionnelle encadrée qui coupe l'herbe sous le pied des organisations mafieuses à l'aide de maisons closes, sur le modèle de la Suisse et des Pays-Bas. Le repas, l'alcool et le massage thaïlandais à quatre mains, pour une durée de trois heures, sont proposés à cinquante euros, une misère ; Flunch est battu sur ce créneau de la restauration multi-services. L'établissement est à Cologne, le Pascha, si vous avez un week-end de libre et un bon alibi. De l'autre côté du spectre, la Suède et la Norvège ne plaisantent plus depuis les années 2000, les relations sexuelles rémunérées sont pénalisées, pour le client uniquement qui paye dans ce cas double, avant d'être convié à un stage thérapeutique de réinsertion. Les associations militantes parlent de viol tarifé.

J'ai une libido de panda assis au milieu d'un enclos zoologique, tout cela ne me concerne pas, je suis simplement de tempérament curieux quant à l'actualité. Je regarde une belle femme comme on regarde un beau tableau ou un beau paysage, comme disait Baudelaire, et je passe à la suite. Il se trouve que j'ai des textes à écrire, voyez-vous, un agenda qui se fait pressant, et le sang furieux irriguant mes tempes, au point de me tourmenter et de me faire monstre, abandonne mon corps caverneux pénial à son état de vacance. Telle que l'urgence l'ordonne, ma bite, le plus clair du temps, me sert à pisser, et le plus souvent encore, à m'interrompre dans une pensée.


J'hérite à Paris d'un chauffeur à l'accent slave qui me demande quel style de radio je souhaite, – rock – ; pragmatique, il fait défiler les stations et sélectionne Skyrock. Je vous raconte ça adossé à la palissade de chantier qui jouxte le kiosque de la gare du Nord, mon tas de feuilles à la main, et en digérant mon sandwich auvergnat, saucisson de pays et cornichons, alors que la patrouille de gendarmerie, outillée de ceintures de grenades, essaie de lire par-dessus mon épaule en passant en rangs serrés dans le hall.


 
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   Tadiou   
18/4/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
(Lu et commenté en EL)

Le premier paragraphe commence par des images intéressantes ; et aussi par des remarques désabusées, voire méprisantes, sur l’humanité.

L’écriture est ciselée, précise, agréable. Le titre est agréable avec son jeu de mots.

On s’attend du coup à une suite très « théorique » et absconse : eh bien ! on tombe dans le concret avec un contrôle de police ; puis les infos s’enchaînent progressivement : Paris, la voiture de luxe, le train...

Description pleine d’humour et un brin cynique de sa voisine d’en face dans le train. On apprend peu après, à Saint Malo, qu’il est reporter et qu’il bénéficie d’un look « spécial », « christique ».

Une considération très négative sur l’ « engeance contemporaine » (on en pense ce qu’on veut, mais c’est élégamment écrit) :

« Ils font partie de cette engeance qui a construit un cadre idéologique anti-intellectualiste autour du suicide général de notre société, dans quelques années ils diront que « L'orthographe est la science des imbéciles », se soumettront à la dictature du pseudo-utilitarisme : « useless » étant désormais un leitmotiv pour tout ce qui n'est ni argent ni sexe, coopteront la loi prédatrice de la jungle : « victime » étant devenu une insulte ; leur nihilisme panoramique est conquérant. C'est le chant du cygne, les dernières convulsions de déni d'un peuple qui n'a pas su élever ses enfants. »

La très bonne description de Saint Malo, Grand Bé, Petit Bé, atteste d’une documentation solide…ou alors l’auteur est né là !!! (ou les deux..)

J’ai beaucoup souri au compte-rendu de son repas à l’hôtel et de son petit jeu théâtral d’observation et de mimiques.

Et on apprend qu’on est en 2017, avec réflexions Le Pen/Macron/cyberattaques russes/Ouest France/Montebourg/Luchini…

Le narrateur est un fin gastronome décrivant son repas avec des mots choisis de connaisseur : ce n’est pas désagréable (du coup, peut-être l’eau vient-elle à la bouche du lecteur…).

Mélange de considérations historiques fort précises et de réflexions sur notre actualité. Ce va-et-vient se lit bien : il n’a pas de pathos, seulement un peu de désabusement. Le narrateur est un amoureux de Saint Malo, sinon de la Bretagne, en tout cas de l’Histoire.

Cours d’Histoire, de gastronomie, d’architecture…Analyse de notre société actuelle, réflexions philosophiques : c’est très vaste.

Avec beaucoup, beaucoup de détails sur les batailles, les canons, les bateaux, les demeures, les huîtres, les vins etc… etc… Le narrateur semble se passionner pour tout cela et bien au-delà.

Une personne au sujet de laquelle il semble bien désabusé, c’est lui-même.

A la fin, la boucle est bouclée avec retour à la gare et la patrouille de police.

L’écriture est fort belle et permet de déguster la longueur de ce très riche texte, tout en minutie et servi par une excellente documentation.

Si le (la) lecteur(trice) est curieux(se), alors il(elle) peut passer un très bon moment…en s’en donnant le temps.

   vendularge   
23/3/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Nous voilà revenus au voyage, à la découverte d'un lieu et de son histoire, puisque l'histoire du lieu prime. Ce reporter Belge?! a semble t il pour mission de croquer nos places historiques en deux jours, tout compris, train, taxi, restos, si possible hors saison. Il décrit ce qu'il voit sans filtre, les lieux et les gens, les infos du jour et les gloires locales, sans concession et sans intime intonation. On a l'impression que c'est son métier et on aimerait que ce soit autre chose de moins évident.

Il y a comme un appétit pantagruélique de l'histoire des lieux, des départs et des retours, une forme de vision qui reste extérieure, puisque lui-même se décrit avec cette distance.

Bref, un épisode brillant et truculent à lire et à relire.
vendularge

   plumette   
6/4/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Je n'ai pas pu vous lire in extenso, autant le dire de suite!
La visite de Saint Malo , émaillée de rappels historiques et de réflexions personnelles du narrateur, entrecoupée de récits plus intimes sur le contenu des repas, les activités annexes ( massage, défécation , masturbation) d'évocations sur ce qui passe à la télé...
J'ai plutôt aimé ce déroulé de vie et de pensées, cette écriture au long court d'un séjour dont j'ai cru comprendre qu'il devait donner lieu à un reportage.
Mais, j'ai une réticence à cause de l'écriture! Certes il y a une écriture, elle est riche, complexe, érudite mais elle me perd! Pour un récit comme celui ci, qui est un récit pris sur le vif, il ne me convient pas de relire les phrases pour comprendre le propos!
Et pourtant, cette écriture m'a accrochée, si éloignée de la mienne! Elle a une saveur particulière qui me fait passer de la jubilation à l'agacement.

Vous relire sur du plus court, sûrement!

Plumette

   Grange   
18/4/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'aime beaucoup ce texte étonnant de savoir et de savoir-faire et le tout sans outrecuidance ce qui ne gâte rien !
Quant à moi, je préfère prendre mes repas dans le décor néo-colonial de Bergamote mais tout est affaire de goût bien entendu ! ( Vous sentez la puissance de l'argumentation littéraire là?)
Quant au vin blanc c'est dans l'atmosphère feutrée du bar de l'Univers que je le goûte le mieux après avoir traversé leur terrasse "fumeurs" orange immonde en apnée bien entendu !

Merci pour ce texte!

   David   
22/4/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonsoir Muscadet,

Très digeste ce texte, alors même que la gastronomie y tient une place, l'écriture elle-même en est une autre illustration, mais pas dans un simple épicurisme, un banal éloge de la gourmandise, ni non plus jusqu'à rejoindre le thème du film la "grande bouffe", et d'ailleurs ce n'est pas le thème central, c'est l'histoire, les lieux de mémoire. Le texte nous propose un compagnon de voyage qui tend à l'idéal dans son effacement littéraire un peu à la façon des pin up de page centrale des magazines érotiques. D'ailleurs, parmi les apartés, il sera un peu question de masturbations.

Ce qu'il y a de littéraire je trouve, en rejoignant contre le narrateur ce qui est dit par Fabrice Luchini, c'est l'harmonie, la souplesse de cet ensemble, c'est un texte d'athlète de la narration, d'un athlète peut-être fumeur mais quand même.

Sans rejeter l'importance des mots puisque je repars avec tombolo et sauroctone, qui feront de superbes jurons contre mon petit neveu.


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