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Fantastique/Merveilleux
Ombhre : Je t'avais promis
 Publié le 26/11/18  -  1 commentaire  -  30447 caractères  -  30 lectures    Autres textes du même auteur

Arthur devrait être là depuis plusieurs jours maintenant, des jours d’attente et d’angoisse qui s’ajoutent aux longs mois d’absence pendant lesquels elle ne l’a pas vu, pas touché, pas goûté. Des mois d’absence de son homme parti elle ne savait où, quelque part dans un pays en proie à la guerre civile.


Je t'avais promis


D’un horizon à l’autre, le ciel est tendu de soie bleue que des oiseaux blancs déchirent de leur vol, un miroir d’azur sans une fêlure, sans un nuage. Il n’est pas encore dix heures du matin, mais la chaleur est déjà écrasante et semble faire plier même les palmiers. Plus bas, la ville en guerre déroule son camaïeu de pierres et de tôles, de colonnes de fumées qui se déploient avec nonchalance là où des immeubles brûlent, de murs gris ou blancs, de terrasses couvertes de tissus multicolores où jouent des enfants, et où des femmes habillées comme des sucreries étendent le linge. Venu du désert, le vent sec et brûlant parcourt les rues et réchauffe jusqu'à l'ombre des petites ruelles. Même les minarets dressés fièrement vers le ciel semblent se dessécher sous les coulées de soleil qui tombent du ciel jour après jour depuis des semaines.

Pour la dixième fois, Liliane passe un coup d’éponge sur la nappe de toile cirée absolument propre, vérifie les couvercles, impeccablement fermés, des pots de verre où elle conserve ses épices, ouvre puis referme le tiroir à couverts sans y toucher. Elle marche ensuite vers la chambre, tire une fois encore sur le dessus de lit déjà parfaitement tendu, vérifie si la porte de l’armoire est bien fermée, comme elle l’était dix minutes plus tôt. Elle fait chaque geste mécaniquement, sans y penser, l’esprit ailleurs. Il n’y a eu que très peu de coups de feu ce matin, une matinée presque reposante. Juste une grosse explosion voici une vingtaine de minutes, au centre-ville, et un impressionnant panache de fumée noire qui stagne depuis au-dessus de la gare. Ce silence relatif la gêne presque, il est pesant. Quand elle passe devant le miroir, elle regarde une fois de plus le reflet triste qu’il lui renvoie, celui d’une jeune femme brune aux immenses yeux noirs, au sourire en berne, aux traits fins et tirés.

Arthur devrait être là depuis plusieurs jours maintenant, des jours d’attente et d’angoisse qui s’ajoutent aux longs mois d’absence pendant lesquels elle ne l’a pas vu, pas touché, pas goûté. Des mois d’absence sans nouvelles, si ce n’est deux malheureuses lettres, trop courtes, qu’elle connaît par cœur et emporte partout avec elle. Des mois d’absence de son homme parti elle ne savait où, quelque part dans un pays en proie à la guerre civile, où les amis d’hier devenaient les adversaires d'aujourd'hui, où les ennemis étaient partout et parfois vous aidaient, où la mort frappait sans prévenir soldats et civils, hommes, femmes et enfants. Arthur, son mari adoré avec lequel elle n’avait vécu qu’un mois à peine en un an de mariage, Arthur, l’homme de sa vie dont elle était amoureuse depuis le jardin d’enfants. Arthur qui… La sonnerie grêle du téléphone interrompt cette litanie de pensées usées d’être passées au tamis de sa peur et de sa peine.


– Allô, Liliane ? C’est Pierre.


Pierre était son oncle, médecin colonel dans l'armée. Elle l'aidait fréquemment à l'hôpital, bien que n'ayant pas terminé ses études d'infirmière.


– Oui Pierre, bonjour. Qu’y a-t-il ?

– Il faut… il faut…


La voix grave de l’homme se casse, il étouffe comme un sanglot.


– C’est Arthur. Le convoi… Un attentat à la gare ce matin. Il est… il est…


Liliane se sent soudain aussi froide qu’une morte. Elle tombe plus qu’elle ne s’assoit sur le fauteuil, a à peine la force de tenir dans sa main soudain sans force le combiné de bakélite noire. Elle parvient dans un souffle à chuchoter :


– Il est… quoi Pierre ?

– Tu dois venir Liliane. Une explosion à la gare, juste quand le train qui transportait nos troupes revenait du désert, Arthur était dedans et…


Liliane l’interrompt en criant :


– Il est blessé ou il est mort ?

– Il est mort Liliane, je l’ai porté moi-même dans le bureau où nous avons mis les morts. Viens vite, je dois te laisser, il y a énormément de blessés ici. C'est une pagaille monstre. Mais je ne pouvais pas ne pas t'appeler. Fais vite.


Pierre raccroche, et Liliane reste assise sans force, le téléphone posé dans ses mains ouvertes, la sonnerie lancinante fait écho aux battements de son cœur. Bip bip bip…



Deux mois plus tard.


La salle d’examen est triste et froide. Au sol, les carreaux beiges et marron semblent dessiner un improbable labyrinthe entre le bureau de bois sombre du médecin, la petite armoire de bois où s’entassent des flacons de verre, la table d’examen luisante et froide, le paravent tendu de tissu vert pâle, et le store de la fenêtre sur lequel s'acharne le soleil.


Liliane se dirige rapidement vers le paravent derrière lequel elle va pouvoir se rhabiller. Il y a des fentes entre le tissu mal tendu et l'armature de métal, et ce détail ridicule la met mal à l'aise. Le docteur Zarek est retourné s’asseoir derrière son bureau et griffonne sans la regarder. Mais elle n’en est pas moins gênée d’être ainsi presque nue devant un homme, même si ce médecin, expatrié comme elle, la connaît depuis plusieurs années. Elle se rhabille rapidement en se contorsionnant pour refermer sa robe noire et stricte dont la fermeture se coince. Sa tête tourne un peu, et un début de nausée remonte.

« Non, pas encore une fois ce matin », pense-t-elle.

Pour une fois obéissante, la nausée recule, disparaît presque. Mais Liliane sait bien que ce n'est que momentané. Alors qu'elle enfile ses chaussures, elle entend le docteur Zarek s'adresser à elle.


– Enfin une bonne nouvelle, ça me change de ne voir que des malades et des blessés ! dit-il de sa voix basse et forte.

– Une bonne nouvelle ? répond Liliane tout en se dirigeant vers le bureau du médecin. Vous appelez ça une bonne nouvelle que je me sente sans force, que je tourne de l’œil trois fois par jour, et que je vomisse presque à chaque fois que je mange ?

– Eh bien oui ma chère, vous n'être pas du tout malade, vous êtes juste très très enceinte. Et ça n'a rien d'une maladie, croyez moi.

– Enceinte ? Mais ce n'est pas… Ce n'est pas possible !

– Croyez en mon expérience ma jeune dame, ça arrive plus fréquemment que vous ne croyez, surtout à des jeunes femmes mariées et en pleine santé, répond le docteur avec un sourire.

– Je vous assure que ce n'est pas po…


Autour de Liliane, le cabinet médical semble soudain pris de folie et se met à tourner comme un manège emballé. Elle tente de s'appuyer au fauteuil, mais il est trop loin, et elle tombe lourdement au sol. Surpris et affolé, le médecin se rue auprès de Liliane et s'agenouille près d'elle en appelant son assistante à grands cris.


– Mademoiselle, venez vite, venez vite !



Liliane sort de chez elle en courant. Elle s'acharne sur la serrure de la porte de la Panhard qui refuse de s'ouvrir, puis cède avec difficulté en grinçant. Elle a conscience qu'elle pleure, mais ces larmes sont très loin d'elle, et elle entend presque avec curiosité les sanglots qui s'échappent de sa bouche. Sous la peur comme sous la peine, elle s'est réfugiée très loin en elle-même, dans un grand vide, un espace infini qui l'isole de tout et où elle ne ressent plus rien.

La Panhard démarre dans un hurlement de moteur qui résonne entre les parois resserrées des immeubles qui l'entourent. Elle conduit vite, bien trop vite dans ces petites ruelles, enchaîne les virages dans les crissements de ses pneus. Sortie de nulle part, une carriole poussiéreuse tirée par un âne surgit devant elle. Elle écrase les freins et se cogne violemment le front contre le grand volant de sa voiture. Juché sur le siège de la carriole, l'enfant la fixe, les yeux pleins de peur et de colère. Il lui fait signe de la main de ralentir l'allure et, sans un mot, disparaît dans l'ombre d'une ruelle voisine, comme une apparition.

Liliane redémarre la voiture qui avait calé, et reprend sa route, mais en conduisant plus doucement. Un premier barrage tenu par des soldats en uniforme la détourne, puis un second, un troisième… Ils connaissent sa voiture et ne l'arrêtent même pas, se contentant de la diriger à gauche ou à droite. Les voies d'accès les plus directes au centre-ville sont toutes fermées, et le panache de fumée noire est toujours posé sur le centre de la ville comme un couvercle. Elle décide de faire le tour par la ville basse, s'engage dans des ruelles si étroites que, plus d'une fois, elle pensera ne pas pouvoir passer.

Elle remercie le ciel d'avoir si souvent été se promener à pied dans la vieille ville. Elle en connaît bien des rues, des passages, et même si elle ne sait pas exactement où elle se trouve, elle sait avec certitude qu'elle va dans la bonne direction. L'échoppe du marchand d'épices qui avait l'habitude de lui offrir un thé à la menthe quand il la voyait et ne semblait jamais pressé, le cordonnier bourru où elle a fait réparer le sac à main en cuir qu'Arthur lui avait offert juste avant de partir, le marchand souriant chez qui elle avait bataillé pendant près d'une heure pour un tapis qu'elle voulait dans son salon, et qui lui avait dit, une fois l'agent empoché, qu'elle était dure en affaires, mais qu'il s'était bien amusé. Elle avance dans cette ville qu'elle connaît et qu'elle aime, et chaque rue est un souvenir.

Pour finalement tomber sur un barrage de miliciens. Enfouis dans leurs djellabas blanches, noires ou rayées, le visage masqué d'un turban, les armes bien en évidence, ils arrêtent sa voiture. Ils ne sont pas agressifs, mais sont-ils amis ou ennemis ? Ou juste de petits bandits qui profitent de la pagaille dans laquelle vit la ville depuis des mois pour racketter les populations ?


– Salam aleïkoum, la salue l'homme vêtu tout de noir qui visiblement est leur chef.

– Aleïkoum salam, je vais à la gare. C'est urgent, vous pouvez me laisser passer ?

– Il ne faut pas y aller maintenant ma sœur, c'est dangereux là-bas. Il y a eu une bombe ce matin.

– Je sais, et mon… mon mari y était, je dois y aller.


L'homme qui semble le chef la fixe de ses yeux noirs et impénétrables. Il dévoile son visage couvert d'une barbe noire, se penche vers elle, et pose ses deux mains sur la portière dont elle a ouvert la vitre. Derrière, ses hommes ont l'immobilité de statues.


– Ton mari, il est vivant ou mort ?

– On m'a dit qu'il était mort, mais il m'avait promis de revenir.

– L'homme promet, et Dieu décide.

– Mais je dois y aller ! Je dois le voir. C'est mon mari.

– Je n'ai pas le droit de te laisser passer.

– Tu ne voudrais pas que ta femme vienne te voir si tu étais blessé ou mort ?

– Si un jour je me marie, je crois bien que j'en serais content. Mon père est mort il y a un mois. Un attentat. Nous n'avons pu pleurer que sur des pierres et des ruines, ma mère et moi. Il ne restait rien de lui.


Elle pose sa main sur l'avant-bras de l'homme et le fixe, des larmes dans les yeux.


– Je suis désolé. Qu'il repose en paix. Je mettrai un cierge pour lui à l'église dimanche.


L'homme sourit, et répond très doucement :


– Ça lui fera plaisir, il a toujours aimé les bougies.

– S'il te plaît, laisse-moi passer.

– Je n'ai pas le droit d'ouvrir ce barrage mais…

– Mais ?

– Si tu descends sur la droite, à environ trois cents mètres, il y a une maison blanche avec un large porche. Si par hasard tu y entrais, tu pourrais traverser la cour en voiture, et tu tomberais sur une petite rue qui mène à une autre maison avec un porche, puis une cour. Et si tu décidais malgré le danger de continuer sur ta gauche en sortant de cette deuxième maison, tu arriverais à moins de deux cents mètres de l'arrière de la gare. Mais je ne t'ai rien dit.

– Je n'ai rien entendu, et je crois que je vais aller vers la droite.

– Vers la droite ou vers la gauche, tous les chemins se valent, ma sœur. Mais je pense que la droite est une bonne direction.

– Comment t'appelles-tu ?

– Mes amis m'appellent Amal. Dans ma langue, cela signifie…

– Espoir, je sais… Que Dieu te bénisse Amal.

– Qu'il nous bénisse tous, et qu'il guide nos pas. Nous en avons bien besoin.


Elle hoche de la tête, démarre doucement et passe devant les hommes et leur barrage. Tous la fixent, sans un geste, sans un bruit.



Arrivée par l'arrière de la gare, Liliane a garé sa voiture à une centaine de mètres. Le chaos y est indescriptible. Un bon quart du bâtiment brûle encore, et elle voit le train, couché sur le côté en travers des rails, avec deux wagons éventrés. Partout, de la fumée, des hommes blessés, allongés sur des civières ou à même le sol. Des bandages rougis de sang, des cris, des pleurs, des plaintes. Des soldats l'interpellent et la mènent, à sa demande, directement devant son oncle, le colonel Perrion. Renvoyant les soldats, il la prend dans ses bras.


– Liliane, je suis tellement désolé.

– Il est où ?

– Dans le bureau du contrôleur, là-bas. Avec les autres…

– Tu es sûr qu'il est… mort ?

– Il était sorti du wagon depuis quelques secondes quand tout a sauté. L'explosion l'a projeté à dix mètres. Il est le premier dont je me sois occupé. Il n'avait plus de pouls, et son cœur ne battait plus.


Liliane serre Pierre contre elle de toutes ses forces, sans un mot.


– Je veux aller le voir. Je dois le voir.

– Je te laisse y aller. Désolé, mais je n'ai pas de temps pour t'accompagner, je dois superviser l'organisation des secours. Demande au capitaine Ferrère de t'aider pour isoler le corps.


Il lui serre l'épaule presque brutalement – il aimait énormément Arthur et le couple qu'ils formaient – en la fixant de ses yeux brillants, puis se détourne, hèle son ordonnance, et part d'un pas sec et rapide, comme s'il fuyait.

Seule au milieu du tumulte qui règne dans la gare, Liliane reste quelques secondes immobile. Elle cherche en elle le courage d'aller voir la dépouille de son mari, mais n'ose bouger. Et cela vient d'un coup. Presque avec rage, elle fait demi-tour et se dirige du même pas sec et rapide que son oncle vers le bureau transformé en morgue improvisée. Elle ouvre la porte violemment qui claque en résonnant contre le mur, fait quelques pas et s'arrête tandis que la porte se referme. L'odeur est insoutenable, et le soleil, laminé par les volets fermés, diffuse une clarté sépulcrale. Une quinzaine de cadavres sont allongés à même le sol, sous des draps couverts de sang. Sur le bureau, à l'écart des autres, baignant dans la lumière comme sur un autel, un corps est allongé. Sur sa main qui dépasse du drap, elle voit distinctement à l'annulaire la large alliance très finement ouvragée qu'ils avaient choisie ensemble. Elle porte la même à sa main. Arthur.

Elle avance lentement, un pas mesuré après l'autre, jusqu'à être à quelques centimètres du corps, prend la main de son mari, l'embrasse en pleurant. Elle se relève, allonge le bras le long du corps, tire lentement le drap pour découvrir la tignasse rousse, puis le visage d'Arthur, effrayée par avance de ce qu'elle va trouver. Mais, si ce n'est quelques traces de sang et une vilaine entaille au niveau de la tempe, le visage est indemne. Liliane se penche, l'embrasse sur le front, les yeux, les lèvres. Le corps n'est pas encore froid, et elle a l'impression qu'il s'est endormi. Il va ouvrir les yeux, s’étirer et bailler comme il le fait à chaque fois, la prendre dans ses bras, et tout ceci n'aura été qu'un horrible cauchemar. Elle pleure en silence et inonde le visage de son mari de ses larmes. Elle relève à nouveau la main d'Arthur – elle avait toujours adoré ses mains, si douces et si puissantes à la fois – la baise à nouveau et la serre de toutes ses forces. Et pousse en elle-même un hurlement de bête sauvage.

Et soudain, elle sent une réponse. Un léger tressaillement de la main qu'elle tient avec désespoir. Une première fois, puis une seconde. Il y a trop de bruit pour qu'elle puisse entendre sa respiration, aussi prend-elle son pouls. Il est faible, irrégulier, mais bien présent. Elle lui caresse le visage en lui parlant, sans même savoir ce qu'elle dit, déboutonne sa chemise pour qu'il soit plus à l'aise, pose sa main sur le cœur pour l'entendre battre. Elle essaye bien d'appeler au secours, mais dans le tumulte qui règne alentour, personne ne l'entend. Elle voudrait aussi lui donner de l'eau, mais elle n'ose s'éloigner de peur que le miracle ne cesse, alors elle reste là, et attend. Elle est prête à attendre une éternité ainsi, tant qu'elle est à côté d'Arthur. Elle tire la chaise du pied, s’assoit sur le dossier, la main d’Arthur posée contre son cœur, et elle la serre régulièrement.



Elle perd la notion du temps, s'assoupit presque dans la chaleur infernale qui règne dans le bureau. Et puis, comme un lever de soleil, Arthur ouvre lentement les yeux, ses yeux d'un vert incroyablement clair qui l'avaient toujours fascinée à chaque fois qu'il la regardait. Il tourne doucement la tête et la fixe.


– Bonjour mon cœur.

– Ho Arthur…


Elle se relève et se serre contre lui en pleurant.


– J'ai eu si peur. On m'a dit que tu étais mort. Je suis venue aussi vite que j'ai pu et…

– Je ne suis pas mort mon ange, pas encore. Et puis… je t'avais promis de revenir non ? Mais j'avoue, j'ai été bien secoué.

– C'est un miracle que tu aies survécu. Pierre m'a dit que l'explosion t'avait projeté à dix mètres, tu n'avais plus de pouls, il a cru que tu étais mort !

– Je ne me souviens de rien. Juste un énorme bruit. Et puis comme un tunnel blanc. Tout y était tranquille, calme, et… plein d'amour. Un amour énorme, infini, qui enveloppait tout. J'étais certain que tu étais près de moi même si je ne te voyais pas. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là-bas, mais je sais que je pensais sans arrêt à toi. Sans arrêt. Et te voilà !

– Oui je suis là, je serai toujours près de toi.

– Et moi près de toi. Toujours. Pour vivre l'instant.


Pour vivre l'instant. La phrase fétiche d'Arthur qu'elle avait bien cru ne plus jamais entendre. Ils restent ainsi l'un contre l'autre quelques précieuses secondes qu'ils vivent pleinement. Puis Liliane se redresse, aide lentement son mari à se relever, d'abord assis sur le bureau, puis debout adossé au lourd meuble de bois. Elle ne pense qu'à une chose : l'emmener loin d'ici, à l'abri, oublier cette guerre, la peur qu'elle a ressentie, la douleur de l'absence. Il s'appuie sur elle pour faire ses premiers pas, et ils sortent du bureau par la porte qui donne sur les voies. Liliane l'aide à marcher jusqu'à sa voiture, l'installe à l'arrière, et démarre.



Ils n'auront guère de mal à repartir. L'uniforme d'Arthur et le fait qu'elle soit la nièce du colonel Perrion ouvrent les barrages, et ils se retrouvent rapidement chez eux. À peine arrivés, elle entraîne Arthur dans la salle de bain, l'aide à se déshabiller, nettoie des plaies avec de l'alcool, et le colle sous la douche. Non sans l'embrasser à maintes reprises, le toucher, le serrer contre elle. Arthur retire ses plaques d'identité militaire souillées de graisse et de sang, ainsi que son alliance, elle aussi tachée. Liliane les prend, va à la cuisine et fait chauffer l'eau. Elle plonge ensuite l'alliance dans un verre avec de l'eau tiède et du savon de Marseille, et les plaques dans un bol empli d'eau avec du bicarbonate de soude.

Puis elle fait couler du café, Arthur a toujours adoré le café noir et très fort, sort du pain, du miel, des dattes. Elle ne réalise pas vraiment qu'il est de retour, et elle va plusieurs fois jeter un œil dans la salle de bain vérifier qu'il est bien là, en train de se décrasser sous l'eau froide, qu'elle n'a pas rêvé.

Elle entend l'eau s'arrêter, des pas approcher, et le corps de son homme se plaquer contre elle. Il n'est vêtu que d'une serviette nouée à la taille et la serre contre lui. Elle ferme les yeux, savoure les bras qui l'enserrent.


– Tu m'as tellement manqué mon cœur, lui chuchote-t-il à l'oreille avant de l'embrasser dans le cou.

– Et toi donc. Et j'ai eu si peur.


Liliane frissonne sous les baisers d'Arthur, sent son corps s'enflammer rapidement.


– Je t'avais dit que je reviendrai. Je te l'avais promis. Rien au monde n'aurait pu m'empêcher de tenir ma promesse.

– Oui c'est vrai mais…


Il la retourne face à lui, la fixe l'air grave, mais ses yeux brillants sourient.


– Il n'y a pas de mais. Je suis là. Tu es là. Et je t'aime.


Et il l'embrasse, doucement d'abord, puis plus fort, presque brutalement. Elle se pend à son cou et l'embrasse à son tour, sent ses mains la parcourir, défaire la fermeture Éclair de sa jupe qui glisse au sol, remonter pour déboutonner son chemisier dont un bouton s'arrache et rebondit sur le sol. Elle n'est pas en reste et fait tomber la serviette d'Arthur sur le tapis. Ils se retrouvent sans savoir comment dans la chambre, puis sur le lit.


Et ils vivent l'instant.


Liliane s'est endormie dans les bras d'Arthur, collée tout contre lui qui dort aussi. C'est elle qui se réveille la première. Elle le regarde un long moment, paisiblement endormi. Sa respiration lente et régulière est comme une musique à ses oreilles. La chaleur est étouffante. Elle se lève doucement pour ne pas le réveiller et va, nue, se servir de l'eau à la cuisine. Quand elle revient, un verre à la main, Arthur a les yeux ouverts, et il la dévore du regard.


– Ne me regarde pas comme ça, ça me gêne.

– Pourquoi donc ? Un mari n'a pas le droit de regarder sa très belle femme très nue ?

– Tiens, bois ça, lui dit-elle en lui tendant le verre, ça t'évitera de dire des horreurs. Mais elle lui sourit de toute son âme.


Arthur vide le verre d'un trait, le pose sur la table de nuit, fait tomber Liliane sur le lit et l'embrasse en riant. Puis il se lève d'un bond.


– J'ai trop chaud, je vais reprendre une douche. Attends-moi là.

– Tu ne veux pas aller prendre ton café et manger un morceau ?


Il lui sourit et, avec un clin d’œil égrillard :


– Non, j'ai d'autres projets en tête mon cœur. Juste le temps de me rafraîchir, et je suis tout à toi.

– Alors je ne bouge pas d'ici !

– Tu fais bien, dit-il en riant.


Il disparaît dans la cuisine. Elle l'entend sortir ses plaques d'identité militaire du bol qui tinte quand elles le heurtent, les frotter sous l'eau, et sans doute les remettre à son cou. Quelle drôle d'idée ne peut-elle s'empêcher de penser. Puis elle suit le bruit de ses pas qui se dirigent vers la salle de bain, et Liliane entend l'eau couler.


Elle reste allongée, roule dans le lit aux draps froissés et sent l'odeur d'Arthur. Elle se sent bien, comblée, heureuse. Elle ferme les yeux, somnole un moment, puis s'assoupit.

Quand elle ouvre les yeux, elle ne sait pas combien de temps s'est écoulé, mais sans doute très peu puisqu'elle entend toujours l'eau couler. Les minutes passent, mais Arthur ne revient pas. Soudain, elle a peur. Et s'il avait fait un malaise sous la douche et qu'il était tombé pendant qu'elle dormait ? Elle se lève d'un bond et file à la salle de bain. L'eau coule du pommeau de douche, mais pas d'Arthur. Elle ressort et l'appelle. Aucune réponse. Cuisine, salon, aucune trace de son mari. Et le téléphone sonne.


– Allô, Liliane ? C’est Pierre.

– Oui Pierre, qu’y a-t-il ? Je voulais te dire, pour Ar…


Pierre l'interrompt brutalement :


– Oui Arthur justement. Une explosion à la gare, juste quand le train qui transportait nos troupes revenait du désert, Arthur était dedans et…


La voix grave de l’homme se casse, il étouffe comme un sanglot. Liliane a l'impression de sombrer dans un cauchemar.


– Mais Pierre, tu m'as déjà appelée tout à l'heure, et Arthur n'est pas mort !

– Liliane, je n'ai vraiment pas le temps là.


Liliane l’interrompt en criant presque :


– Arthur n'est pas mort, Pierre. Je l'ai ramené à la maison tout à l'heure.

– Liliane, il est mort tu entends ? Mort ! Je l’ai porté moi-même dans le bureau où nous avons mis les morts. Viens vite, je dois te laisser, il y a énormément de blessés ici. Mais je ne pouvais pas ne pas t'appeler. Fais vite.


Pierre raccroche, et Liliane tombe plus qu'elle ne s'assoit sur le fauteuil.



Liliane a l'impression d'être devenue folle. Elle pleure et continue à chercher son mari dans leur petit appartement. Mais il n'est pas là, pas plus que ses vêtements. Elle s'habille à la va-vite, ne prend pas le temps de changer son chemisier au bouton arraché qu'elle a retrouvé par terre. Elle descend en courant dans la cour de leur immeuble en appelant Arthur… Manque de casser sa clé dans la serrure de la Panhard… Démarre en faisant crisser les pneus… Freine violemment juste avant le virage d'où le petit garçon avec son âne et sa carriole vont surgir, surgissent, disparaissent… File directement dans les petites rues…

Elle arrive au barrage des miliciens et s'arrête sans un mot. L'homme vêtu de noir a les yeux pleins de larmes. Il la salue d'un mouvement de tête, et sans un mot, lui montre la rue qui descend vers la droite. Elle veut lui parler, tenter de comprendre, mais avec une infinie tristesse, il lui fait doucement non de la tête. Il s'approche de la voiture, baisse son turban.


– J'ai beaucoup prié pour toi ma sœur. J'ai supplié Dieu, dans son infinie miséricorde, de t'aider dans l'épreuve que tu traverses.

– Mais que se passe-t-il ? Je ne comprends rien.

– Il n'y a rien à comprendre. Certains choses se vivent, mais ne se racontent pas. Certaines choses sont, mais ne s'expliquent pas.

– Mais je suis déjà venue ici !

– Et maintenant tu dois aller à la gare, tu es attendue.

– Mais tu dois…

– Je dois m'en aller maintenant.


Tandis qu'ils échangent ces quelques mots, les autres miliciens disparaissent en silence dans les ruelles sombres, comme des fantômes. Amal remet son turban, elle ne voit plus que ses yeux noirs qui la fixent. Il s'incline vers elle, la main sur le cœur, et disparaît à son tour.



Quand elle arrive à la gare, elle se gare à une centaine de mètres, retrouve les mêmes images de chaos que celles qui hantent sa mémoire, contemple un instant, le regard, vide les flammes qui embrasent le bâtiment. Elle voit le train, couché sur le côté en travers des rails… de la fumée, des hommes blessés… des bandages rougis de sang, des cris, des pleurs, des plaintes.

Menée devant le capitaine Ferrère par les soldats qu'elle a interpellés, elle marche la tête baissée, les épaules voûtées. Le capitaine lui confirme froidement qu'Arthur, le sergent Arthur, est bien décédé dans l'explosion, et que son corps a été mis…


– Oui, je sais, dans le bureau du contrôleur, complète Liliane d'une voix éteinte.


Et sans même attendre sa réponse, elle luit dit pouvoir se débrouiller seule, qu'il est certainement très occupé, et se dirige vers le bureau du contrôleur.

L'odeur est insoutenable, et le soleil, laminé par les volets fermés, diffuse une clarté sépulcrale. Une quinzaine de cadavres sont allongés à même le sol, sous des draps couverts de sang. Sur le bureau, à l'écart des autres, baignant dans la lumière comme sur un autel, un autre corps est allongé. Sa main a glissé du drap et laisse voir sur son annulaire une marque blanche, la trace d'une large alliance.


Une alliance qui n'est plus là.


Elle avance lentement, se baisse pour prendre la main de son mari, l'embrasse en pleurant, tire lentement le drap pour découvrir le visage d'Arthur. Si ce n'est quelques traces de sang et une vilaine entaille au niveau de la tempe, le visage est indemne. Et il sourit. Liliane se penche, l'embrasse sur le front, les yeux, les lèvres. Le corps a déjà refroidi, et si elle embrasse ses mains qu'elle a tant aimées, elle sait déjà avec certitude que, même en les serrant de toutes ses forces, il ne réagira pas.


L'essentiel s'est déjà passé.


Elle rentre chez elle, ne sachant ce qu'elle doit croire. Sur la table de la cuisine, dans un verre rempli d'eau trouble et de savon de Marseille, l'alliance d'Arthur l'attendait.



Dans un parc, une fin de journée d'été. Le vent fait bruisser les feuilles des saules et des chênes et dessine sur le sol une peinture mouvante d'ombre fraîche et de lumière. Une jeune femme aux immenses yeux noirs est assise sur un banc. Ses lèvres s'illuminent d'un léger sourire à chaque fois qu'elle regarde l'enfant aux cheveux roux qui joue dans le bac à sable. Il a construit un château et en parfait les détails à petits coups de pelle, l'air concentré. De temps en temps, il regarde sa mère de ses immenses yeux verts clairs, et l'illumine d'amour et d'adoration.

Comme souvent, Liliane joue avec la large alliance finement ouvragée qu'elle porte à son cou. Elle porte la même à sa main gauche, et sous la flèche furtive d'un rayon de soleil qui a glissé entre les feuilles dansantes, les deux alliances s'allument un instant et font sourire la lumière.



Liliane vient ici depuis des mois avec Didier. Elle aime le calme de cet endroit, la fraîcheur apaisante sous l'ombre des arbres, le chant lancinant de la fontaine avec son angelot qui crache de l'eau par sa bouche. Plus loin, des reproductions de statues de Rodin semblent veiller sur les allées du parc. Elle se mêle rarement aux autres mères qui, comme elle, viennent faire joueur leurs enfants ici. La plupart du temps, elle n'échange que quelques mots ou inclinaisons de tête, et les autres mères ont rapidement compris qu'elle ne souhaitait pas discuter, qu'elle portait sans doute un deuil avec ses tenues noires et strictes, et respectaient cet isolement volontaire.

Une nouvelle venue s'est assise sur le banc à côté de Liliane. Son fils court dans tous les sens, monte le toboggan à l'envers, crie à tue-tête en imitant le galop d'un cheval.


– Qu'est-ce que votre fils est calme, dit-elle à Liliane.

– Oui, merci.

– Il a quel âge ?

– Tout juste cinq ans.

– Il vous ressemble beaucoup, sauf pour la couleur des cheveux, continue la mère.

– Oui, il a la tignasse de son père.

– Ça doit le rendre fier, les hommes adorent voir les ressemblances de leur fils avec eux.

– Oui, il en serait sûrement très fier. Mais il n'est plus là.


Soudain gênée, la femme bafouille :


– Ah, pardon, je suis désolée.

– Ce n'est rien, vous ne pouviez pas savoir.

– Un accident ?

– En quelque sorte. Il était soldat et…

– Mon Dieu, c'est horrible. Il y a longtemps ?

– Ça fera cinq ans et neuf mois dans quelques jours.

– Ho ! Alors il n'a jamais…

– Non hélas.

– Vous avez de la chance dans votre malheur. Une partie de lui est toujours avec vous.

– Oui, il m'avait promis de toujours être près de moi. Et il tenait toujours ses promesses. Excusez-moi, mais je dois y aller. Didier, nous allons rentrer maintenant, dit Liliane en se levant.

– Oui Maman. On revient demain ? J'ai pas fini mon château.

– Oui mon chéri, c'est promis.


 
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   plumette   
14/11/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
j'ai apprécié plusieurs choses dans ma lecture: le décor, très bien rendu, l'ambiance de guerre ( En Algérie sans aucun doute ) l'écriture riche.

J'ai aimé le passage où Liliane dialogue avec Amal, deux cultures et deux camps qui s'affrontent, et une humanité plus forte que ces antagonismes.

Mais, je suis très perplexe quant à la construction de la nouvelle, avec la scène qui révèle, tout au début, la grossesse de Liliane.

Ce choix de l'auteur m'a tellement déroutée que je n'ai pas vraiment pu raccrocher à l'histoire

Et puis, Liliane est-elle la fille ou la nièce du colonel?

je pense que la nouvelle pourrait gagner en force, avec un découpage différent, et un élagage car je la trouve un peu trop longue, certains passages descriptifs , très écrits, me semblant nuire à l'action.

Bonne continuation

Plumette


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