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Réflexions/Dissertations
Passant75 : La Maison des Glycines
 Publié le 30/07/26  -  1 commentaire  -  8651 caractères  -  4 lectures    Autres textes du même auteur

« Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. »
Friedrich Nietzsche (Humain, trop humain)


La Maison des Glycines


Les couloirs de l’aile nord de la Maison des Glycines sentaient le chlore, le chou bouilli et cette odeur aigrelette de peur feutrée propre aux institutions psychiatriques. Le docteur Marc Simonet, ajustant sa blouse blanche impeccablement repassée, marchait d'un pas vif, son trousseau de clés cliquetant à sa ceinture comme une rengaine rassurante. À trente-cinq ans, Simonet était le psychiatre en chef de cette unité de crise. Un homme de principes, froid, méthodique, persuadé que l’esprit humain n’était qu’une machine complexe dont les engrenages grippés pouvaient être redressés par une saine routine et des doses massives de neuroleptiques.


À ses côtés, l’infirmière en chef, Sophie, une force de la nature au visage taillé à la serpe, consultait ses fiches cartonnées.


— Le traitement de la chambre 12 a été augmenté, docteur, dit-elle d’une voix monocorde. Le sujet montre des signes de rébellion caractérisés. Il prétend encore que ses enfants l’attendent dehors. Une dissociation totale avec le réel.

— Très bien, Sophie. Doublez la sédation du soir si nécessaire. L’ordre est la première étape vers la guérison.


Ils passèrent devant la salle commune. Derrière les vitres blindées, le spectacle était habituel. Des hommes et des femmes en pyjama bleu délavé erraient sans but. Certains balançaient leur buste d'avant en arrière, assis sur des chaises en plastique boulonnées au sol. D’autres fixaient les murs peints en vert pastel avec une intensité mystique. Parmi eux, un vieil homme au regard hagard, vêtu d’un pyjama à rayures, tentait désespérément de dessiner des cercles parfaits dans le vide avec son index.


— Regardez-les, murmura Simonet en s’arrêtant un instant. Une humanité en jachère. Heureusement que nous sommes là pour maintenir la frontière entre le chaos et la raison.


Sophie hocha la tête, un rictus étrange au coin des lèvres.


— Oui, docteur. La frontière est si mince.


Les jours passaient aux Glycines, rythmés par le son strident de la cloche des repas et le grincement des chariots de médicaments. Pourtant, un malaise diffus commença à s'insinuer dans l'esprit du docteur Simonet. De petites anomalies, d'abord insignifiantes, vinrent gripper sa routine si bien huilée.


Cela commença avec le personnel soignant. Simonet surprit une nuit deux infirmiers de garde, assis dans le bureau central. Ils ne surveillaient pas les écrans de contrôle. L'un d'eux, les yeux exorbités, répétait en boucle des suites de chiffres premiers en se rongeant les ongles jusqu'au sang, tandis que l'autre le regardait en souriant, une lueur de démence pure dans le regard. Quand Simonet entra, ils se redressèrent instantanément, reprenant leur posture professionnelle avec une plasticité presque artificielle.


Puis, il y eut les réunions de crise. Simonet y exposait ses théories sur la schizophrénie paranoïde, mais il remarquait que ses collègues ne prenaient plus de notes. Ils le fixaient. Tous. Leurs regards étaient lourds, analytiques, empreints d'une condescendance ironique, comme des entomologistes observant un insecte s’agiter dans un bocal.


Plus étrange encore était le comportement des patients. Lors de ses entretiens individuels, Simonet se heurtait à un renversement de dynamique déroutant. Le vieil homme aux cercles parfaits, qu’on appelait le patient 402, s'assit un matin en face de lui. Au lieu de bafouiller ses délires habituels, l'homme posa ses mains à plat sur le bureau, son regard soudainement limpide, d'une acuité insoutenable.


— Comment s'est passée votre nuit, Marc ? demanda le patient d'une voix douce et posée.


Simonet sursauta, foudroyé par l'utilisation de son prénom.


— C'est le docteur Simonet pour vous, rappela-t-il, la voix coupante. C'est moi qui pose les questions ici. Parlez-moi plutôt de vos hallucinations.


Le vieil homme eut un sourire plein d'une profonde compassion.


— Bien sûr, Marc. Si cela vous rassure de cadrer l'échange ainsi. Continuez. Je vous écoute.


Simonet sentit une goutte de sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. Il abrégea l'entretien. En sortant de la pièce, il eut l’impression distincte que les rôles s’inversaient, que les murs eux-mêmes changeaient de fonction.


Le point de rupture survint lors de la grande inspection mensuelle. L'esprit de Simonet était devenu un sanctuaire assiégé. Il dormait mal, hanté par des cauchemars où il se voyait enfermé de l'autre côté de la vitre.


Ce matin-là, il décida de faire sa tournée d'une voix plus forte que d'habitude, pour se prouver sa propre autorité. Il entra dans la salle commune, flanqué de Sophie et de trois brancardiers imposants.


— Bien, messieurs-dames ! lança Simonet. Aujourd'hui, nous allons procéder à une évaluation comportementale globale. Tout le monde en ligne contre le mur.


Personne ne bougea. Les patients en pyjama bleu le regardèrent simplement. Il n'y avait aucune peur dans leurs yeux, juste une immense, une infinie patience.


— Vous m'avez entendu ? tonna Simonet, le visage rouge. Obéissez ! Sophie, notez ce refus d'obtempérer, préparez les cellules d'isolement !


Il se tourna vers Sophie. L'infirmière en chef ne bougea pas un cil. Elle n'avait pas son bloc-notes. À la place, elle tenait une seringue hypodermique, l'aiguille pointée vers le plafond. Les trois brancardiers se rapprochèrent, non pas des patients, mais de Simonet.


— Qu'est-ce que… Qu'est-ce que vous faites ? bafouilla le médecin, faisant un pas en arrière.


Le patient 402, le vieil homme, se leva doucement de sa chaise en plastique. Il s'approcha de Simonet et, d'un geste fluide, ôta le badge du médecin agrafé à sa blouse blanche.


— La crise couve depuis une semaine, Marc, dit le vieil homme en soupirant. Nous espérions que la phase maniaque s'atténuerait avec le nouveau protocole, mais votre délire de persécution et votre obsession du contrôle médical deviennent dangereux pour vous-même.


Simonet regarda autour de lui, le souffle court. Les patients en pyjama bleu se levaient les uns après les autres. Leurs postures n'avaient plus rien de léthargique. Ils se tenaient droits, dignes, s'échangeant des regards professionnels et concernés. En revanche, les soignants en blouse blanche qui entouraient Simonet commençaient à manifester des tics nerveux incontrôlables. L'un des brancardiers se mit à ricaner bêtement en se balançant, tandis que Sophie, l'infirmière, caressait frénétiquement l'aiguille de sa seringue avec un regard de dévote en transe.


— Non ! C'est absurde ! Je suis le docteur Marc Simonet ! C'est moi qui soigne ! C'est vous les fous ! Vous êtes tous des malades ! hurla-t-il, la voix brisée par l'effroi.

— C’est un cas classique de transfert identitaire massif, déclara le vieil homme, s'adressant maintenant aux autres patients en pyjama bleu qui hochaient la tête d'un air grave. Il s'est approprié le costume de ses soignants pour conjurer sa propre impuissance face à sa psychose. Regardez sa blouse, elle est sa seule barrière contre le réel.


Simonet tenta de s'enfuir vers la porte de sortie, mais les trois brancardiers en blouse blanche se jetèrent sur lui. Dans la lutte, Simonet vit le visage de ses agresseurs de tout près, leurs yeux étaient vides de toute raison, animés par une violence brute, animale, déconnectée du monde. Ils bavaient, grognaient, mais s’exécutaient sous les ordres calmes des hommes en pyjama.


Sophie s'approcha, le visage déformé par un rictus extatique, et enfonça l'aiguille dans le bras du médecin. Le produit mit quelques secondes à agir. Le monde autour de Simonet devint cotonneux, les sons se firent lointains, comme filtrés par l'eau d'un océan.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était assis sur une chaise en plastique, au milieu de la salle commune. Sa blouse blanche avait disparu. Il portait un pyjama bleu délavé, rêche et trop grand pour lui.


En face de lui, de l'autre côté de la vitre blindée, le vieil homme discutait calmement avec d'autres collègues en tenue de patients, des graphiques médicaux à la main.

Près du bureau central, Sophie, revêtue d'une camisole de force tentait de mordre un mur en hurlant des insultes, tandis que les autres infirmiers en blouse blanche erraient dans les couloirs, poussant des cris d'oiseaux de nuit sous l'œil vigilant et fatigué des véritables maîtres des lieux.

Marc Simonet regarda ses mains tremblantes. Il leva son index droit et, lentement, sous le regard bienveillant du vieux médecin qui l'observait de l'autre côté de la vitre, il commença à tracer dans le vide des cercles parfaits. C'était la seule façon de maintenir l'ordre. La seule façon de ne pas sombrer tout à fait.


 
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   Donaldo75   
22/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'ai trouvé le suspense bien mené, perdant le lecteur dans des conjectures sur le qui que quoi mais qui sont ces personnes propre au genre. L'écriture est soigné, le style narratif ne s'encombre pas de fioritures inutiles, c'est bien raconté.

Je suis tombé dans le panneau.
Et je n'ai pas mal aux neurones pour autant.

Bravo !


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