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Réalisme/Historique
Pepito : Des pressions
 Publié le 22/10/21  -  13 commentaires  -  12466 caractères  -  176 lectures    Autres textes du même auteur

Un petit vieux me racontait que quand on commence à écrire ses souvenirs, l'odeur de sapin se fait plus forte…


Des pressions


Il y a longtemps


Dix minutes, cela fait déjà dix très, très, longues minutes qu'il me gueule dessus. Pas les « dix minutes » utilisés dans une conversation pour signifier un court laps de temps, non. Montre en main, cela fait dix vraies minutes qu’il hurle. Je ne pensais même pas qu’il soit possible de brailler aussi fort, aussi longtemps. Et le pire est qu’il n’a pas l’air de vouloir s’arrêter. Qui pourrait perdre autant de temps à s’époumoner comme un forcené sur un de ses employés pour une erreur réparable en trente secondes ?


Lui, manifestement.


Il est presque dix heures du matin, je suis au boulot depuis plus de trois heures et le patron de la boutique vient tout juste de débarquer dans le bureau, la bouche grande ouverte, déversant sur ma trombine un flot d'injures continu avant même d'avoir salué qui que ce soit.


Moi, je reste figé sur mon siège, paralysé par la soudaineté de l'attaque, l'esprit vide et le moral bien plus bas que mes chaussettes.


Soudain il se détourne, si brusquement qu’une dernière salve d'insultes gicle en arc de cercle sur les murs de la pièce et, sans transition, va tranquillement dire bonjour aux trois autres employés. En commençant par son âme damnée, avec une poignée de main chaleureuse et un grand sourire, puis du bout des doigts aux deux autres, le regard déjà ailleurs. Ceux-ci ne s'en offusquent pas, à la fois tremblants et heureux d'avoir échappé à l'orage du matin.


Toujours sous le choc, je ne réagis même pas à l’œillade égrillarde que me jette son petit préféré.


Tremblotant, je modifie la nomenclature du plan incriminée.

Normalement, un coup de lame de rasoir, trois lettres au Rotring et l’affaire est jouée, mais là, mon esprit patine dans les sables mouvants. Le moindre de mes gestes est confus et je dois me concentrer comme pas possible pour ne pas trouer le calque. Depuis des semaines je suis dans une telle confusion mentale qu’il m’arrive de faire plusieurs fautes de frappe sur un mot de trois lettres.


Coté projets, j’avance dans un brouillard perpétuel, incapable de prendre une direction et de m’y tenir. Aussitôt lancé sur une solution technique, je la mets en doute deux secondes plus tard et je reste un long moment à me demander si celle d’avant n’était pas mieux. En permanence je ressens sur mes épaules la pression du regard de l’ogre gueulard, épée de Damoclès prête à se décrocher au premier soupçon d’erreur.


La moindre de mes actions entraîne une réflexion fielleuse, jusqu’à ma façon de reposer l’agrafeuse sur la table de pliage. Suivant l’humeur du moment, mon geste est systématiquement trop bruyant ou trop mou. J’ai beau percevoir l’irréalité et l’injustice de ces remontrances, je reste sans réaction. Voire pire, je reviens sur mes pas pour reprendre et reposer l’objet du délit comme il faut. Normal, après tout, c’est très sensible et délicat une agrafeuse… non ? Et l’autre de me jeter son regard méprisant, jouissant de me mettre plus profond la tête dans le trou. J’ai beau me dire que rien ne va comme il le devrait, impossible de sortir de cette spirale d’autoflagellation. J’en arrive à oublier que, quelques mois plus tôt, je lui aurais balancé le machin dans la tronche… à condition qu’il ait osé (et eu le temps) de me faire la moindre remontrance.


Tout à coup, à travers la brume épaisse, un détail m’interpelle. Comment le braillard pouvait-il savoir que la nomenclature de mon plan était erronée alors qu’il était déjà retourné se bronzer au bord de sa piscine quand je l’ai rédigée hier après-midi ? Putaingue, l’âme damnée a jeté un œil sur ma table à dessin et lui a fait un rapport téléphonique dans la foulée ! J’ai beau savoir que le cafardage est une composante primordiale de l’ADN français, j’en reste toujours surpris.


Bien, je mets ça sur la note de cet empafé… et ce sera ma seule réaction.


C'était mieux avant


Se débrouiller dans la vie dite active, c’est comme gagner au Loto, un seul facteur déterminant : la chance. Vous entendrez, par-ci par-là, des entrepreneurs se vanter de s’être élevés à la force du poignet. Le seul truc que peut amener la force du poignet c’est une diminution de la population mondiale. Pour le reste, il suffit d’avoir des goûts (et par là même, des connaissances) en accord avec le marché du travail local. Un génie du logiciel, né au dix-neuvième ou au fond de la jungle amazonienne, aura beaucoup de mal à sortir son épingle du jeu.


À chaque réunion d’anciens du collège, à l’énoncé de mon boulot, tout le monde se marre. Et d’évoquer le lance moustek à quatre coups, le skidou à élastique, le chadouf à tuyau d’arrosage, ma moyenne plafonnée en techno, les équipements complets de James West et j’en passe…


Démarrer en intérim a l’avantage de pouvoir présenter sans risque les diplômes ad hoc, tous plus vrais les uns que les autres. Pour les avoir, il aurait fallu que je sache, entre autres trucs marrants, ce qu'était une double intégrale. Alors que, dans l'industrie, personne ne dépasse jamais l’utilisation de la règle de trois. Poussé par le vent, j’ai donc eu la chance de transformer en métier mes distractions d’ado. Sautant d’une société à l’autre, gagnant plus de confiance en moi à chaque projet mené à bien, vite persuadé que les winners sont les gagnants et que vice versa. Bien que corvéable à merci en tant qu’intérimaire, je ne pouvais m’empêcher de ressentir un étrange sentiment de liberté.


Un beau jour, sur la proposition d’un collègue de boulot plus âgé, nous avons décidé de monter notre propre bureau d’études. Vite fait, bien fait. Une affaire au départ fulgurant, dont j’avais entièrement laissé la gestion du quotidien aux mains de mon collaborateur. Ses vingt années dans le métier, ainsi que les trois sociétés qu’il avait déjà créées (et coulées) m’en imposait. Je me contentai du rôle de chef de projets et, bien sûr, de la partie commerciale auprès des nombreuses sociétés dans lesquelles j’avais déjà travaillé. Vu l’écart d’âge, très rapidement, une sorte de lien père-fils s’était mis en place, avec la confiance aveugle qui va avec. Ma, confiance aveugle. La suite est classique. Au bout de trois ans, un débarquement en bonne et due forme, au moment où je ne pouvais contrattaquer. À la suite de quoi me voilà à la rue, plus exactement en chantier hors d’air hors d’eau, avec selon la formule consacrée, une petite famille à nourrir… et le tout, sans réserve ni allocations chômage.


Rien vu venir. Erreur de jeunesse ? Trop grosse tête ?


Bref, en deux coups de cuillère à pot, j’étais passé de super gagnant à looser patenté. Avec l’impression, inconnue jusque-là, qu’une partie de la voûte céleste m’était tombée sur le râble, nuée d’étoiles comprise. Détail curieux, la trahison représentait un choc beaucoup plus difficile à surmonter que l’arrivée de difficultés financières. Toutefois, l’ensemble me donnait l’impression d’affronter une vague d’obstacles gigantesque, d’être noyé avant même d’avoir la tête sous l’eau.


Même avec le soutien indéfectible de ma compagne, même en écoutant les vérités distillées par mon père, genre « Ah, c’est juste un problème de pognon… je croyais que c’était quelque chose de grave. », impossible de relativiser ma situation.


Petit à petit, un doute s’installe. Pourquoi ? Pourquoi une telle trahison ? La réponse s’infiltre, insidieuse, puis évidente : tu n’es pas aussi bon que tu le crois. Une brèche s’ouvre et patatras ! mon petit monde s’écroule. Deux secondes plus tard, ma confiance en moi s’évapore comme neige au soleil, vite remplacée par le syndrome de la « banane Scary Movie » : au moment de faire un choix, prendre systématiquement la mauvaise solution. Exemple, me faire embaucher dans ce bureau d’études de malheur.

D’aucun pourrait même croire que je le fais exprès.


Psychologie à la petite semaine


Nous réagissons tous différemment sous l’adversité et notre réponse peut varier en fonction du moment, de la situation ou de la position de la Lune dans le firmament. Certains vont immédiatement pédaler dare-dare pour remonter à la surface, d’autres (parfois les mêmes) peuvent couler sans la moindre réaction. Même les personnalités réputées fortes peuvent se découvrir vulnérables.

À l’époque, j’étais encore de cette vieille école, celle ou prendre des médocs pour se remonter le moral était un signe de faiblesse et d’échec. Nous, les hommes, les vrais, n’avons pas besoin de ces expédients de gonzesse pour résister aux affres de la vie. Je suis un mec « normal », moi, donc sûr de lui.


Quel con !


Comment peut-on à ce point ignorer la chimie humaine ? Sur la bascule des ingrédients de naissance, nous partons toutes et tous avec un cocktail plus ou moins équilibré. Le milieu dans lequel nous pataugeons, pendant la petite enfance et plus tard à l’adolescence, modifie la position du curseur. Vers le haut ou le bas, suivant que l’on vous explique que vous êtes un enfant merveilleux ou la honte de la famille. Ou l'inverse, les mêmes reproches (ou compliments) pouvant avoir des résultats totalement différents selon les individus.

Arrivé à l’âge adulte, mon plateau de l’estime de soi était bien chargé, charge déconnade au max. Seulement cet équilibre reste toujours précaire. Un grand choc émotionnel ou une succession de petits coups du sort peuvent venir perturber le fin dosage de sérotonine, noradrénaline, dopamine et autres bonnes mines.

L’idéal serait de trouver une écoute médicale dès les premiers symptômes, dès que l'on perd le goût et l'envie de tout. Mais, au fond, le plus dur est de reconnaître ce besoin. Dommage, une prescription de cachets qui font rire peut tellement nous simplifier la vie. Rien de permanent, juste le temps de remonter la pente, d’avoir un esprit plus reposé pour affronter la situation, permettre que la communication entre neurones reparte du bon pied. Faute de quoi, on risque de patauger un bon moment.


Mais là encore, ne pas négliger le facteur chance.


Tout a une fin… en principe


Détail marrant, quand j’ai débarqué le premier jour dans ce bureau d’études à la noix, on m’a expliqué que je remplaçais un connard parti une semaine plus tôt… qui lui-même remplaçait un trouduc parti deux jours plus tôt… qui remplaçait un naze resté seulement une semaine… qui lui-même…


– Heu… Juste pour avoir une idée, je suis le combientième blaireau sur le poste ?


Marmonnement et réponse vague de l’âme damnée. Quelques jours plus tard, j'obtenais un décompte approximatif via mes contacts chez un de nos sous-traitants. Même si le patron et le chef d’atelier de cette société n’avaient pas exactement les mêmes chiffres, cela donnait un ordre d’idée. L’un annonçait 37, quand l’autre pariait sur 43 personnes à se succéder en un an sur deux postes. Dans une société comptant en tout et pour tout cinq employés. À ce stade, c’est plus du turnover, c’est un couloir de métro aux heures de pointe.


Et moi, pauvre cloche, avec mon syndrome de la banane sous le bras, je me suis précipité pour participer à la fête. Ouvrez le Guinness, j’arrive !


Un poil abasourdi par les chiffres, mais quelque part heureux de faire partie d’un tel groupe, je tire à moi le pot à crayons pour trouver un stylo en état de fonctionner. Il a d’ailleurs plutôt la tête d’un pot de fleurs, tant la collection accumulée par notre gueulard de patron est conséquente. L’avarice et l’accumulation compulsive ne sont pas ses moindres défauts. J’en pique un au hasard et l’inspecte avant de m’en servir. Pas le moment de faire un gros pâté avec un machin publicitaire défectueux. Celui-là a une bonne tête et, machinalement, je lis l’inscription. Il me faut quelques secondes pour réaliser que c’est une publicité pour un dessinateur industriel indépendant. Un dessinateur que je connais très bien, vu que j’ai travaillé sous ses ordres lors d’une de mes anciennes missions. Un gars d’enfer, capable de venir à bout de n’importe quel problème technique.


Autre lieu, autre temps.


Je me tourne vers l’âme damnée.


– Pourquoi vous avez un stylo de Tartempion dans le pot ?

– Ah, ça ? C’est un gars qu’on avait pris à l’essai, mais il était tellement nul qu’on l’a pas gardé.


Sacrée âme damnée, s’il avait su à ce moment-là l’aide qu’il m’apportait ?


Je n'ai même pas terminé le troisième mois de mon contrat. Quelques (longs) jours plus tard, j'allais pouvoir fêter le retour de la chance en buvant à sa santé…


Une pression, évidemment.


 
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   vb   
21/9/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,
Une histoire très réaliste. Une tranche de vie comme on dit. J'ai beaucoup aimé l'incipit "Dix minutes, cela fait déjà dix très, très, longues minutes qu'il me gueule dessus" On est directement dans l'action. On se demande où cette histoire va aboutir, mais au fur et à mesure qu'on avance dans le texte, on se rend compte que cela tourne à l'autobiographie un peu larmoyante. La chute ne m'a pas beaucoup plu. Le jeu de mot sur les deux sens de "pression" ne m'a pas vraiment accroché non plus. J'ai en tout trouvé ce récit assez bien écrit, mais manquant de piment, comme une absence de chute.
Lu en espace lecture
VB

   plumette   
24/9/2021
 a aimé ce texte 
Bien
un récit assez caustique que j'ai lu sans déplaisir grâce à l'auto dérision du narrateur et à son sens de la formule.

ou comment passer d'une relative confiance en soi au sentiment d'être un incapable.

ça commence par une trahison et d'une certaine façon, je trouve que ce seul mot éclaire le récit d'une affectivité dont le narrateur se défend avec son ironie.

le découpage du récit avec zoom arrière est un choix que je comprends: description de la situation à l'instant T, puis retour sur un passé qui explique cette situation et enfin prise de conscience salutaire pour sortir de la spirale destructrice.

je ne suis pas sûre qu'on ait affaire à une nouvelle au sens où on l'entend habituellement, mais ici, cela ne me gêne pas.

   Donaldo75   
30/9/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Je trouve cette nouvelle intéressante ; il y a une ambiance, un style et une critique du monde de l'entreprise. Concernant le style, il est assez enlevé et plutôt rock’n roll, donnant de la tessiture à la critique sociale. Le langage est parfois « too much » mais c’est aussi ça la vie. Les images m’ont fait souvent sourire et je trouve qu’elles donnent de la couleur à la narration, caustique à souhait et même très désabusée. La fin est bien trouvée, une forme de pied de nez au thème.

   Anonyme   
22/10/2021
J’aime beaucoup cette nouvelle, à supposer que c’en soit une, ce qui ne m’importe d’ailleurs que peu.

Si je trouve des faiblesses littéraires à ce récit, ces faiblesses en font paradoxalement la force par la sincérité car la forme semble se confondre avec le fond dans un combat de l’auteur (que je me permets de confondre avec le narrateur) avec lui-même, combat entre les expériences vécues avec leurs émotions et l’intellect qui les analyse.

L’hésitation entre les temps de conjugaison (dans « C’était mieux avant »), le vocabulaire approximatif (« mieux » plutôt que « meilleure » dans « je reste un long moment à me demander si celle d’avant n’était pas mieux », voire même « celle d’avant » plutôt que « la précédente »), …, tout cela côtoie des réussites littéraires évidentes et même succulentes (comme dans « il se détourne, si brusquement qu’une dernière salve d’insultes gicle en arc de cercle sur les murs de la pièce »). Ah, que cette analyse géométrique de la situation est jubilatoire ! Pour quelqu’un décrivant une situation ayant pour conséquence de l’empêcher d’exécuter correctement un dessin industriel, c’est délectable et le lecteur que je suis devient complice de l’auteur dans le sentiment de revanche.

Il m’arrive souvent de penser qu’un texte est vraiment abouti lorsqu’on ne s’aperçoit pas que « quelqu’un l’a écrit ». Puisqu’une telle assertion ne peut jamais être universelle et que la surprise est par définition imprévisible, j’ai aimé ce texte précisément parce que « quelqu’un l’a écrit ».
Perfectible, mais pas forcément meilleur dans une version parfaite.

Au fait, je trouve les intégrales doubles et triples fort ludiques, mais ça ne m’empêche pas d’avoir conscience que j’aurais aussi bien pu faire le boulot que je fais en sortant de l’école à quinze ans. Je pense avoir oublié 95 % de ce que j’ai appris (ou alors ils ne sont que stockés dans un coin de cerveau sans utilité immédiate ?), mais ça ne cause aucun préjudice, ni à moi-même ni à mes employeurs. Je regrette en revanche qu’on ne m’ait pas enseigné des choses plus utiles. Il aura fallu bien des années au narrateur de ce texte pour les intégrer (sans mauvais jeu de mots) par l’expérience. C’est regrettable. Je fais en tout cas le constat de ce regret pour moi-même et celui de mes carences toujours actuelles.

   Vincente   
22/10/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
L'intéressante combinaison des trois angles d'écriture convergents m'a convaincu : Parole vraie, incarnée ; recul assumé, "psychologisé" avec un humour certain ; et expression imagée, quasi poétisée.
Ainsi le locuteur va se raconter, s'analyser (version psychanalytique), et… s'échapper. Sa condition aurait été enviable à l'origine, dans le principe, s'il n'y avait eu ce coup de grisou professionnel tardif qui remettait tout en cause. Mais je vois la fin non comme une chute, plutôt comme une envolée, puisque le passé au boulot et la pression induite ont enfin explosé, libérant l'empêtré dessinateur… et tout ça confirmé par ce clin d'œil final à la pinte – trinquons ! – qui marque le début de sa nouvelle ère professionnelle.

J'ai bien aimé la présentation en "époques", chacune contenue dans un chapitre avec titre en gras. De même l'option narrative qui plonge directement dans le moment paroxystique et révélateur par un flash-back introductif assez excité ; l'attaque formelle fonctionne à fond, à peine "entré" l'on se sent impliqué dans une suite que l'on ne veut faire attendre ou négliger. J'ai bien aimé cette tension très pleine dans l'expression.

Sur l'intérêt global que peut offrir ce sujet, je noterais l'idée de dépeindre la dépendance situationnelle entre l'état de travailleur et celui de l'individu sensible, qui en une même personne se trouve affligé ou gratifié de l'un par l'autre, et "vice versa", c'est selon… Ces mouvances sont bien rendues ici.
J'évoquerais également cette façon séduisante de tenter par le style de l'écriture, ironique et humoristique, de se départir de la "pression" professionnelle dont nous avons chacun pu constater la prégnance souvent délétère.
Cependant il ne faut pas entendre cette nouvelle comme une critique universelle d'un système, car le cas de figure est assez excessif, même s'il peut s'avérer réaliste ; c'est peut-être par cet excès, et de part son exceptionnalité que le récit souffre d'une ampleur limitée pour dénoncer cette problématique et énoncer son propos.

   Robot   
22/10/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Dés la phrase d'intro je me suis trouvé plongé dans ce récit parsemé d'humour distant qui a pour lui le sentiment du vécu.
On vit avec lui un certain agacement du narrateur. Même s'il cède parfois à la soumission on sent tout de même qu'il a à la fois ce ressenti de l'injustice et la lucidité de ce qu'il vaut.
Ne manque que le déclic (la découverte du nombre de "connards" qui l'ont précédé) Ce qui le fera réagir et comprendre qu'il peut trouver ailleurs plus de reconnaissance de son savoir faire.
Un texte sur lequel je me suis laissé porté et emporté par l'écriture vive et réaliste.

   Annick   
22/10/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Pepito,

Le narrateur commence son récit en inversant le troisième et le premier paragraphe pour plonger le lecteur directement dans le feu de l'action. C'est habile ! On en a plein les oreilles, d'emblée.

J'aurais remplacé l'expression un peu usée "le moral dans les chaussettes" par une expression du cru du narrateur qui n'est jamais en reste pour nous concocter des expressions qui n'appartiennent qu'à lui. Car j'ai l'impression que le narrateur et l'auteur sont une même personne.

Le ton est gouailleur mais c'est un gouailleur fragile, comme une sorte d'ironie tout intérieure car extérieurement, il est un escargot dans sa coquille, sous emprise, face à ce brailleur de patron.
Il est tétanisé sous l'œil de l'ogre et se dédouble en se regardant agir pour éviter les foudres de ce colérique qui communique "fort" mais fort mal.
Il est infantilisé, doute de lui-même et n'a plus la moindre initiative pour sortir de ce pétrin ou tout simplement avancer dans ses projets.
Puis il découvre la trahison de son collègue, à l'origine de ce déferlement de violence verbale.
Il ne réagit pas, il est donc "fin prêt" pour sombrer dans la dépression...

Le récit se poursuit par un retour en arrière sur sa vie professionnelle où il se fustige pour sa naïveté, se culpabilise, s'analyse...

Dans la 3e partie, le narrateur universalise son propos en employant le pronom personnel "nous" et propose une solution. Le recul, la lucidité de celui-ci montre qu'il est sorti d'affaire. Le ton se fait plus sobre, plus psychologisant.

Le dernier paragraphe correspond à l'élément de résolution et à la situation finale du récit que l'on pourrait intituler : réaction, action : la fuite. "Le diner de cons" se fera sans lui...

Une affaire grave sur un ton mi plaisant, mi sérieux, une verve populaire, "un mec" attachant, sensible. On prend d'emblée fait et cause pour cet employé et on a envie de démolir le portrait de ce patron, au mieux paternaliste, au pire autoritaire et odieux.

J'avoue que ce n'est pas ce style que je recherche dans une nouvelle, (c'est une vraie nouvelle où il y a un élément déclencheur, un élément de résolution, une situation finale, entre autres...). Mais je trouve qu'il est approprié et sert le propos de cet employé qui vient du peuple, où la gouaille tout intérieure est comme une armure face au comportement de certains qui abusent de leur position hiérarchique, de leur pouvoir.

Merci.

   Corto   
22/10/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette tranche de vie analysée en quatre parties est d'un style très "enlevé".
La description du management par la terreur est bien rendue, avec l'inévitable sous-fifre qui, en bon fayot, abonde à tous les débordements pour asseoir sa position.

La réflexion du "C'était mieux avant" apporte un plus et étoffe le vécu du personnage. Idem pour la "Psychologie à la petite semaine".

Le renversement de situation arrive avec "Juste pour avoir une idée, je suis le combientième blaireau sur le poste ?" et ouvre vers un nouvel horizon.
Le ton utilisé est très naturel, sans trop de souci pour faire du littéraire de bon aloi.

J'ai apprécié et tout cela vaut bien une pinte.
Bravo.

PS: l'exergue vaut son pesant d'or avec le coup de "l'odeur de sapin".

   Bellini   
22/10/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Pepito,

Dans le cadre communautaire d’Oniris, je privilégie les récits-témoignages, ceux dont la chose vécue parait une évidence. Cela confère une personnalité à la narration et au style, qui permet de s’affranchir de la comparaison avec les auteurs « professionnels ». C’est ainsi que contrairement à la structure romanesque élaborée d’une nouvelle ou d’un roman, je ne me dis pas : « comment untel aurait-il écrit cette histoire ? ou on dirait du… », puisque vous seul pouviez l’écrire dans la vérité de vos affects. Cela n’empêche pas bien sûr de juger l’intérêt de la forme et du fond.

Je ne suis pas sûr que l’élément déclencheur du destin soit autre chose qu’une anecdote. Votre expérience le confirme. Il est vrai que le syndrome de la banane Scary Movie prédispose à être marqué à la pisse de bouc toute sa vie. Moi-même je m’inquiète de gagner chaque jour quelques cons de plus autour de moi. Parfois, même sans mettre le nez dehors, il me suffit de regarder des photos.

Le jugement qu’on porte sur un écrit est celui de l’instant, de la disposition de l’esprit au moment de la lecture, de la manière dont cet écrit comble un trou béant de doutes qui nous entourent et nous assaillent. Par exemple celui-ci : les cons pourraient-ils un jour prendre le pouvoir ?

J’ai donc jubilé en vous lisant et ne relèverai que quelques goûteuses saillies :

- « Toujours sous le choc, je ne réagis même pas à l’œillade égrillarde que me jette son petit préféré. »
C’est bien connu, la dictature s’accompagne toujours de servilités perverses. Leurs œillades égrillardes portent toujours des faux cils. Vous deviez avoir un charme fou.

- « Tremblotant, je modifie la nomenclature du plan incriminée. Normalement, un coup de lame de rasoir, trois lettres au Rotring et l’affaire est jouée »
Je suis nul en dessin industriel, alors j’ai cru que vous aviez égorgé le boss. Et puis non, un petit grattage à la lame de rasoir pour effacer le mauvais chiffre sur le calque… Dans une manif, on vous affecterait à la taille des confettis. Franchement, comment on a pu être méchant avec vous ?

- « La moindre de mes actions entraîne une réflexion fielleuse, jusqu’à ma façon de reposer l’agrafeuse sur la table de pliage. »
C’est ce genre d’anecdote qui fiche un destin en l’air. Quand on se met à devoir ménager une agrafeuse, on se doute bien que ce sera décompté de la réserve d’empathie qu’on nous attribue à la naissance. Seriez-vous aujourd’hui totalement démuni d’humanité ?

- « Comment le braillard pouvait-il savoir que la nomenclature de mon plan était erronée alors qu’il était déjà retourné se bronzer au bord de sa piscine quand je l’ai rédigée hier après-midi ? »
Facile : OSS117 L’équerre nid d’espions. Ajoutons-y les rapporteurs et vous avez la trousse idéale pour postuler à votre bureau d’études.

- « Vous entendrez, par-ci par-là, des entrepreneurs se vanter de s’être élevés à la force du poignet. Le seul truc que peut amener la force du poignet c’est une diminution de la population mondiale. »
Je me demandais à quel moment elle allait arriver. Si votre boss n’avait pas d’enfant, c’est normal qu’il ait mal pris que vous le traitiez de branleur. Cherchez pas, vous êtes juste une victime de l’humour.

Tout ça est d’autant plus déprimant que quand on a inventé le lance moustek à quatre coups, le skidou à élastique et le chadouf à tuyau d’arrosage, on est en droit d’espérer un peu plus de respect.

- « Alors que, dans l'industrie, personne ne dépasse jamais l’utilisation de la règle de trois. »
Vous avez la lucidité d’un capitaine d’industrie.

- « Un beau jour, sur la proposition d’un collègue de boulot plus âgé, nous avons décidé de monter notre propre bureau d’études. Vite fait, bien fait. Une affaire au départ fulgurant, dont j’avais entièrement laissé la gestion du quotidien aux mains de mon collaborateur. »
J’annule ce que je viens de dire un peu plus haut. En fait, non seulement votre boss vous frappait, mais il vous empêchait de porter vos lunettes. Le pire se cachait derrière le meilleur. J’adore chez vous cette dérision de l’expérience qui veut qu’on s’associe avec un type qui a déjà coulé trois boîtes avant.

- « Détail curieux, la trahison représentait un choc beaucoup plus difficile à surmonter que l’arrivée de difficultés financières. »
Dans les catégories de Heymans, je vous classe : Émotif-Non Actif-Secondaire. Je crois que c’est la pire en termes d’intégration sociale :)

Une dernière pour la route :
- « Dommage, une prescription de cachets qui font rire peut tellement nous simplifier la vie. » dites-vous.
Que nenni, j’ai personnellement essayé une séance de thérapie en groupe par le rire. Il s’agissait de rire en permanence dans une sorte de ronde perpétuelle, face à des inconnus eux-mêmes hilares. En sortant je me suis mis à pleurer, conscient de ma déchéance qui me poussait à rire avec n’importe qui.

Je ne vais pas jusqu’à la conclusion, ce serait de la gourmandise.

Merci Pepito. J’aime votre rapport à la vie. Je m’associerais bien avec vous. J’ai trente ans d’expérience et vous n’aurez pas à me donner l’adresse du tribunal de commerce, c’est devenu des potes.
À la prochaine.

Bellini

   Malitorne   
23/10/2021
 a aimé ce texte 
Bien
On sent qu’il y a du vécu dans ce récit, comme si sa fonction première se rangeait du côté de la catharsis. L’impression que vous réglez vos comptes avec le passé, sans doute en mixant de la fiction et du réel. En tout cas le monde de l’entreprise m’apparaît bien rendu et les émotions du narrateur crédible.
Le style est plaisant bien qu’inégal, des formules savoureuses côtoient des lourdeurs ici et là (flemme de les relever mais à la lecture j’ai parfois trébuché).
Par contre évitez ce genre d’assertion pour le moins stupide : "J’ai beau savoir que le cafardage est une composante primordiale de l’ADN français, j’en reste toujours surpris."
Vous pensez qu’en Chine hyper surveillée c’est mieux, en Europe du Nord ou si quelqu’un vous voit pisser dans la rue il appelle les flics ?

   hersen   
24/10/2021
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai deviné ta plume sous ce texte en EL, bien que je t'aie trouvé moins grinçant dans la forme, dans l'évolution du récit.
mais il est vrai que le "grincement" ici se porte tout seul, ma réserve étant que ces attitudes finalement ne sont pas propres au travail, au monde du travail; Il me semble que les rats envahissent plus largement le bateau.

Le texte est en fait très explicatif, et c'est peut-être pour ça que j'ai été moins transportée (même si j'ai aussi écrit un texte sur mes débuts de vie active dans l'intérim !) et on en reste principalement au parcours du narrateur qui, après ces brimades répétées finira par quitter ce ciel sombre.
Pour autant, et c'est surtout là où je trouve la valeur de ce texte, il est comme une épreuve racontée pour qu'individuellement elle ne se répète pas, peut-être. On peut rêver ?

J'ai lu les coms et je vois que ton mot de la fin est apprécié.
Alors j'ai sorti les rames et je remonte le courant : je pense pour ma part qu'il affaiblit l'ensemble, mais tu me connais, je n'ai pas d'humour :)))))))

Contente de te voir revenir, même à temps partiel !

   Pepito   
25/10/2021

   alvinabec   
10/11/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Pepito,
Texte bien vu sur le burn out , narrateur pris dans les rets d'un doute ravageur, la confiance en soi sur une pente savonneuse, l'estime de soi en carafe.
Tout ceci est bien vivant, langage idoine avec les expressions désabusées qui rendent le personnage attachant.
Style assez inégal d'un § à l'autre mais qu'importe, ça se lit d'une goulée.
A vous lire...


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