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Réalisme/Historique
Pepito : Plouf, plouf, ça sera toi…
 Publié le 16/11/15  -  24 commentaires  -  5518 caractères  -  328 lectures    Autres textes du même auteur

"Dès que les vents tourneront, nous nous en allerons… de requin" Renaud


Plouf, plouf, ça sera toi…


Pour une belle journée c’est une belle journée, la météo ne t’a pas fait de promesse en l’air : soleil radieux et mer étale. Côté pêche, par contre, tu ne peux pas dire que ce soit Byzance. Un œil sur ton seau, des fois que t’aies mal compté les deux poissonnets qui s’y croisent par intermittence, et tu retournes à ton bouchon désespérément immobile.


Ce soir tu reçois les Durand à dîner, deux poissons faméliques pour quatre personnes, cela risque d’être un peu juste. Pour éviter les plaisanteries fines de fin d’apéro, passer par la criée en rentrant au port risque d’être la bonne solution. Là au moins, on ne risque pas la panne d’approvisionnement. Faut dire que ratisser grand large avec un chalut usine, c’est facile. T’aimerais bien les voir, les pêcheurs au long cours, avec un rafiot comme le tien ! Si petit que tu ne peux même pas t’allonger en entier pour faire une sieste…


Tu en es là de tes réflexions, quand se font entendre une plainte suivie d’un choc sourd à l’arrière de ton petit navire. Tu te retournes pour voir de quoi il s’agit et tu découvres, se tenant d’une main à un espar, deux gars agrippés à ta barque.


Surpris, tu lâches ta canne à pêche et te précipites. D’où sortent ces deux ostrogoths, un coup d’œil alentour, pas la moindre embarcation en vue. Une seule explication possible : te voilà face à deux bonshommes tombés du bateau d’un passeur quelque peu distrait.


Tu es surpris, tes boat-people sont des hommes jeunes, vigoureux, sûrement en pleine forme avant leur bain forcé. On est loin des images, vues à la télévision, de réfugiés amaigris, de vieillards marchant avec peine ou d’enfants aux grands yeux tristes.


Ton devoir moral est de sauver des vies quand tu peux le faire, ce n’est pas pour autant que tu dois ramener dans ton pays tous les gens voulant traverser la mer à la nage. En fait, ton devoir moral est de ne pas le faire.


En bon citoyen soucieux des lois de ton pays, tu connais la procédure à appliquer dans un tel cas. Car si vivre dans certains coins du monde n’est pas la panacée, s’en enfuir ne garantit pas pour autant le statut de réfugié. Par chance pour eux, les naufragés parlent ta langue, enfin… la baragouinent. C’est suffisant pour les interroger afin de voir si tu as affaire à d’authentiques réfugiés ou à de simples migrants économiques.


Comme ils se ressemblent et qu’ils ont sûrement des noms imprononçables, tu baptises "A", celui de droite et "B", celui de gauche.


"A" t’explique qu’il vient d’un pays en guerre civile où le dictateur local a fait bombarder son quartier par des hélicoptères. Toute sa famille a péri dans l’effondrement de sa maison, il n’avait d’autre recours que de fuir vers la mer. Par ton travail, tu as de bonnes connaissances dans le domaine, tu lui demandes de décrire les hélicoptères afin de vérifier s’il n’invente rien. Sa description des appareils et de leur efficacité ne te laisse aucun doute. D’autant que tu viens de te souvenir de ce contrat passé entre ta société et un de ces pays lointains, qui t’avait à l’époque rapporté une bonne prime de fin d’année. À n’en pas douter, "A" est un authentique réfugié.


À son tour, "B" t’explique sa situation. Il était pêcheur, comme son père avant lui, sur la côte d’un pays plus au sud. Un jour, de grands bateaux sont venus du large pêcher dans les eaux de ses ancêtres, ont prélevé tout le poisson sans distinction de taille, tandis que lui et ses collègues étaient empêchés d’aller au large par les garde-côtes de son propre pays. Comme il ne pouvait plus nourrir les siens, il a décidé de suivre les grands bateaux. Son embarcation a coulé, il était le seul de sa famille à savoir nager.


Tu expliques à "B" que sa situation, aussi dramatique soit-elle, ne fait pas de lui un authentique réfugié mais un simple migrant économique. Comme tu ne peux le ramener dans ton pays, tu lui demandes de bien vouloir lâcher ta barque et de le faire vite, tant que l’espar est à portée de main.


Comme il a du mal à se décider, tu lui donnes un petit coup de rame sur les doigts et il s’exécute sans discuter plus avant. Au moment où il s’éloigne, tu penses aux poissons que tu as pêchés. Par bonté d’âme, tu lui en offres un.


Avant qu’il ne soit trop loin, tu expliques à "B" qu’il faut qu’il s’arme d’un peu de patience. En effet, tu as lu que des dispositions vont être prises pour un blocage à la source des bateaux chargés de migrants. Désormais, ils ne mourront plus au milieu de la Méditerranée.


Tout en aidant "A" à monter à bord, tu penses à un article expliquant que le taux de migrants atteints de la gale était impressionnant. Tu fais gaffe à limiter au maximum le contact avec cet homme, c’est que c’est teigneux ce genre de bébête.


Pendant le voyage retour, tout en grignotant goulûment le second poisson, "A" t’explique qu’il est jardinier de métier. Aussitôt, tu penses à la haie de ton jardin, au nombre de fois où tu en as reporté l’entretien. S’il s’y met de suite en arrivant, il aura le temps de finir de la tailler avant l’arrivée des Durant.


Une fois de plus, l’adage populaire se vérifie, une bonne action est toujours récompensée.



Texte inspiré, entre autres, par un article de Nicholas Farrell paru le 20/06/2015 dans The Spectator (magazine britannique, créé en 1828) et repris dans Courrier International. Les passages en italiques en sont des extraits.

http://www.courrierinternational.com/article/controverse-faut-il-ouvrir-les-frontieres


 
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   in-flight   
20/10/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour,

Traitement original d'une actualité brûlante. La sémantique relayée dans les différents médias tient ici un rôle important dans le déroulement de l'histoire: "réfugiés" ou "migrants économiques"?
Il y a un côté 'problème mathématique' dans votre récit, j'aime bien cette ironie: "A et B s'accrochent à un bateau. Sachant que A est un authentique réfugié et que B [...] Qui va retourné à l'eau?"

Par contre la présence du "tu" m'est difficilement supportable. Quel est l'effet recherché? Impliquer encore plus le lecteur sur ce sujet déjà sensible? J'aurais bien vu un simple pêcheur d'un petit village côtier (un bon Guy Briquard) qui va respecter scrupuleusement ce que lui ont dit de faire les médias sans écouter son bon cœur. C'est un peu ce qui se passe me direz-vous et vous en remettez même une couche avec la haie qu'il va devoir se taper. Le récit se clôt ainsi avec une ouverture sur l'esclavage moderne... Why not, c'est un peu caricatural, je trouve.

Quelques remarques:

" passer par la criée en rentrant au port risque d’être la bonne solution" --> drôle de formule. Et puis la criée pour un repas de 3 ou 4 personnes, y'en a qui vont se marrer.

"la météo ne t’as pas fait " --> ne t'a
"dès fois que" --> des fois
" "B" t’expliques " --> t'explique

   AlexC   
21/10/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Un texte dont la vocation moralisatrice est non seulement explicite mais aussi ancrée dans l’actualité. Difficile de commenter ce texte sans débattre du sujet…

Sur le plan littéraire, j’ai étrangement trouvé que le “tu” marchait bien ici. Le ton léger et les quelques traits d’humour nuancent bien le sujet autrement assez grave. Toujours sans juger de la pertinence d’un tel traitement, je me suis demandé si l’auteur cherchait l’ironie ou non. Ce n’est pas très clair à mon avis. Comme ces derniers mots : “une bonne action est toujours récompensée”… Qu’en penser là encore ?

Bref, je conclurais que le texte a son style et ne pêche pas sur le plan littéraire. Mais le fond est ce qui rend une nouvelle intéressante ou non, et là chacun devra se faire son avis. Personnellement, je ne m’exprimerais pas.

   Coline-Dé   
2/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
plouf plouf, ,on aurait pu, sur le sujet, se noyer dans un océan de bons sentiments humides ... eh non ! Merci pour ça !
Le titre annonce d'emblée qu'on est dans un traitement troisième degré. C'est noir et serré, comme j'aime !
Le "tu" fonctionne à merveille pour mettre à distance ( si ce n'est toi...), juste la distance confortable. Et la "morale-attitude" du héros, à point : selon les lois, les règles, MAIS avec humanité : on offre un poisson ! On explique gentiment ! On ne donne qu'un "petit coup de rame" !
C'est bien, je suis heureuse de connaitre un bon citoyen !

Chuis surtout heureuse de lire un texte intelligent, caustique, bien écrit ( quoique... t'as pris deux risques, là
"cela risque d’être un peu juste. Pour éviter les plaisanteries fines de fin d’apéro, passer par la criée en rentrant au port risque d’être la bonne solution"
et à mon avis, c'est un de trop !)
Mais faut bien trouver quelque chose à critiquer !!!

   hersen   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Excellentissime traitement par la dérision sur un sujet brûlant.

Le " tu" est parfait.

Plus que " bravo", j'ai envie de dire " merci ".

   alvinabec   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Pepito
C'est léger, le traitement choisi colle bien au propos; le A, le B, manichéens à souhait, vous avez dû vous faire rire vous-même devant vos bonnes trouvailles, plaisanteries fines...de requin.
Euh, 'risque d'être...' et 'on ne risque pas...', je me risque à vous faire remarquer cette ch'tiote répèt'.
Comme nous sommes dans une logique déductive, la démonstration se clôt d'elle-même sur le CQFD de la bonne action.
Évidence axiomatique ou presque.
A vous lire...

   Pascal31   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Un court récit inspiré d'un article (dommage, le lien que tu fournis renvoie sur un article réservé aux abonnés !), en utilisant quelques passages : c'est déjà en soi une idée originale.
Bonne idée, aussi, l'utilisation du "tu", même si j'ai eu un peu de mal à m'y faire, au début : j'ai eu l'impression désagréable d'être pris à partie, comme si c'était moi, sur la barque. C'est à la fois dérangeant et ingénieux (car voulu, j'imagine).
Ensuite, sur le fond, je suis partagé entre la consternation et l'effroi. De tels faits grattent là où ça fait mal, titillent la partie la plus sombre de l'être humain, le tout énoncé sur un ton débonnaire, presque comique (parti pris qui peut se discuter et qui, pour moi, est le vrai point faible de la nouvelle).
En bref, un récit poil-à-gratter écrit de manière intelligente, même si je suis moins convaincu par le ton employé (mais ça, c'est purement subjectif).

   lala   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Pepito,

Vous taquinez la langue ordinaire et parlée (des fois que t’aies mal compté, apéro, Faut dire... et de manière générale grâce à la familiarité qu'induit le pronom « tu ») mais l'exercice de style est trop palpable, tant il subsiste des tournures soutenues (par intermittence, faméliques, cela risque, quelque peu distrait…). De plus, les libertés du début de votre texte ne perdurent pas, y compris lorsque vous abordez les explications fournies par les rescapés qui « baragouinent » le français.

Le style donne vraiment dans la caricature, peut-être due à une écriture qui trouve son inspiration dans un ailleurs que vous tentez de faire vôtre.

-Les emplois du verbe « risquer » montrent une répétition maladroite bien sûr mais aussi une difficulté à traiter le sujet, à s'impliquer.

Votre personnage central ne manque pas de vanité ! Il trie le bon grain de l'ivraie et, omniscient, il maîtrise à la volée toutes les techniques afin d'authentifier les propos qui lui sont adressés.

Monsieur B accumule les clichés larmoyants mais l'émotion n'est pas au rendez-vous.

Heureusement, l'humour n'est pas absent et sauve à mon avis un récit qui aurait pu sombrer dans une parabole enfantine pathétique. J'aime le don de poissons, on se souvient alors qu'ils sont maigres et vivants, le petit coup de rame, tel un coup de règle sur les doigts, et un clin d'oeil aux dispositions légales tardives ou décalées.

La conclusion, un peu maigre, fait obstacle à la poursuite de la réflexion.

Mes petites remarques de forme :
- quand se font entendre une plainte suivie d’un choc : se fait
- de suite : préférer « tout de suite »
- On attend qui ? les Durand D ou les Durant T ?

   Anonyme   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ici l'ironie crisse des dents.

Le titre à la sauce comptine m'a mise en alerte illico, surtout après avoir vu qui en était l'auteur (Je commence un peu à vous connaître, Pepito. ^^)

Oui, bof le sujet, sûrement à cause de l'overdose. Heureusement votre kriture relève l'intérêt.

Cependant je suis mitigée sur l'emploi du « tu ». D'un côté, oui, il permet l'empathie, mais d'un autre cela me déplaît car je ne me reconnais pas du tout dans l'attitude du pêcheur, et je n'ai aucune envie de lui ressembler.

J'ai cafouillé sur « l'espar » à la fin du texte, que j'ai lu « tant que l'espoir est à portée de main ». Est-ce volontaire de votre part ? Je veux dire, avez-vous voulu pousser le lecteur au lapsus, pour faire davantage grincer l'histoire ? Dites oui, ça me plairait beaucoup. ^^

Autre petite chose relevée : Durand. Vous l'écrivez la première fois avec un d à la fin, et avec un t la fois suivante. Erreur ou bien y aurait-il anguille sous roche là aussi ?

Merci pour la lecture.

   Bidis   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bravo, Pepito ! Voila un texte utile, un texte qui titille les neurones et nous met, nous les consommateurs vertueux, un peu moins à l'aise devant notre assiette, un peu plus compréhensifs devant ces flux migratoires hallucinants et un peu moins sûr de notre "bon droit"...
Et un texte en outre fort bien écrit, dans ce style vivant que tu nous as habitués à apprécier.

   Pimpette   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
ce texte a toutes les qualités que j'aime...
L'écriture toujours bonne chez Pepito!
Une histoire pleine de sens, en phase avec notre époque!
Et, surtout, un traitement subtil qui joint un propos pas très gai à beaucoup d'humour...c'est excellent de parvenir à faire ça...

je n'oublierai pas la manière de se procurer un jardinier à peu de frais!Pépito le roublard!

   Vincendix   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Premier bon point, ce n’est pas trop long à lire, ensuite, c’est digeste, les deux petits poissons suffisaient, inutile de passer sur le port.
Le TU est peut-être discutable, mais je vois les deux naufragés noirs et leur dire VOUS aurait été vexant pour eux, c’était les prendre de haut, effet contraire à la logique, mais j’ai connu cette curieuse réaction des Africains « chez eux ».
Toujours pour la forme, les nommer A et B, c’est mieux que de leur donner un numéro ou de les affubler d’un Vendredi et d’un Samedi.
Concernant le sujet, il ne me fait pas rire car malheureusement c’est la réalité, le filtrage des migrants s’effectuent de cette manière, d’un côté les « opprimés » qui obtiennent plus rapidement l’asile, de l’autre les « affamés » qui risquent d’être refoulés. Et pourtant, les « opprimés » sont rarement « affamés » alors que les « affamés » ont, pour la plupart été « opprimés ». Pour aller plus loin encore dans cette analyse, trop souvent les « opprimés » étaient "oppresseurs" et ils migrent pour échapper à la vengeance de leurs concitoyens. Naturellement, j'évoque les hommes valides comme A et B, pas les vieillards, les femmes et les enfants.
Pour tailler correctement votre haie, vous avez fait un mauvais choix, monsieur B, après un repas (léger, il ne fait pas brusquer son estomac) aurait mieux fait l’affaire, monsieur A risque de faire des vagues.

   Blacksad   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Texte d'un cynisme absolu et assumé. Plutôt un genre que j'aime... (quand je ne fais pas dans le guimauve).

Par contre, je n'ai pas cru un instant à cette histoire de pêcheur du dimanche qui fait le tri entre A et B suivant ses propres critères afin d'un laisser crever un dans l'eau et ramener l'autre, même pour entretenir son jardin ne m'a paru à aucun moment crédible. Or pour qu'un texte me plaise, il faut impérativement que je rentre dans l'histoire. Sinon, c'est un essai. Mais là, on... flotte entre deux eaux.

Pour moi, c'est un texte où la volonté de passer un message par le biais de l'absurde et du cynisme massacre complètement l'idée même d'histoire, de nouvelle... Il aurait presque fallu le passer en "réflexion/dissertation".

Vraiment désolé parce que le message et l'intention qu'il y a derrière me plaisent et que j'aime votre écriture mais je n'ai pas accroché cette fois...

   Solal   
16/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Ah ah, l'actualité, on en parle, on en parle mais que peut on bien en faire ?
On est si petit.
L'écrire bien sûr, histoire de se l'approprier un tout petit peu, mais comment ?
Et bien, un peu d'humour, un peu de cynisme, du second degré et un "tu" qui nous scotche face à nos propres valeurs.
Et voilà ça marche.

Après bon, le côté manichéen, c'est le jeu.

   Louis   
17/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le texte ne s’adresse pas directement au lecteur, « tu », le locuteur ne prend pas le lecteur pour allocutaire, une impression plutôt que l’auteur s’adresse à son personnage, un pauvre pêcheur en Méditerranée, un personnage qui n'est pas une pure fiction, mais une réalité que pourrait créer un discours dominant actuel.

Une proximité est créée par le tutoiement, et pourtant le pêcheur va se comporter de façon inhumaine.
Or l’inhumain n’est pas le lointain, le monstrueux, le non humain ; l’effroyable, c’est qu’il est proche, au cœur même de l’humain et non dans son extériorité monstrueuse. Ainsi le « tu » se justifie, en même temps qu’il dérange.

Le pêcheur est, en effet, placé dans une situation que connaissent de nombreux européens sur leurs navires en Méditerranée : face à des personnes qui cherchent à joindre l’Europe dans des conditions horribles, victimes de « passeurs » cupides et cruels, et se retrouvent naufragés. Cela est dit avec ironie : « te voilà face à deux bonshommes tombés du bateau d’un passeur quelque peu distrait. »
Que faire face à ces êtres humains en détresse ? La morale (l’authentique morale) répond simplement : on doit sauver une vie humaine, et le pêcheur le sait : « Ton devoir moral est de sauver des vies quand tu peux le faire ». Mais les discours médiatiques et politiques actuels dictent une autre règle : « tu ne dois pas ramener tout le monde dans ton pays ». Eh quoi ! On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ! Autrement dit, « tu » ne dois pas sauver toute vie. Une nouvelle règle est imposée, qui n’est pas morale, mais qui voudrait remplacer la loi morale, se substituer à elle : « En fait, ton devoir moral est de ne pas le faire ».
Il faudrait donc faire un tri, entre les migrants dignes d’être sauvés, et les autres, qu’il faudrait laisser périr.

Qui sauver, qui éliminer ? Il faut commencer par plouffer, comme dans les jeux enfantins.
Am, stram, gram, pic et pic et colégram… Ce ne sera pas toi, migrant économique, ça ne sera pas ta misère à toi… bour et bour et ratatam, ça sera toi, réfugié politique, que l’on sauvera.
Eennie Meenie Miney Moe, Catch a tiger by the toe… L’un sera sauvé, l’autre, plouf, parce que l’on aura plouffé, sera rejeté à la mer, If he hollers let him go, Eennie Meenie Miney Moe.
Non, ce n’est pas pourtant un plouf de hasard qui décide du choix cruel, mais une hiérarchie opérée dans la dignité humaine : le réfugié politique aurait plus de dignité que le migrant économique.
Avant de les sauver, il faut donc savoir qui ils sont, ces deux naufragés. Il faut les tester pour s’assurer de leur statut, politique ou économique ?

Le pêcheur obéit aux « lois de son pays » en « bon citoyen ». Il ne suit pas ce que lui dicte sa conscience, mais ce qu’exigent les règles juridiques, alors qu’elles sont contraires à la loi morale. Il obéit, comme l’ont fait tant d’autres, sans oser dire « non » à ce qui est injuste et immoral. Des hommes en détresse vont se noyer, ils vont mourir, mais il faut d’abord savoir à qui l’on a affaire ; qu’ils soient des hommes, qu’ils soient vivants ne suffit pas, toute vie n’est pas à sauver, la morale a coulé, eh plouf, il faut plouffer !

Le pêcheur interroge les naufragés. Il rejette le migrant économique, pourtant pêcheur lui aussi. Il rejette ainsi celui qui lui est le plus proche, par sa condition sociale, victime comme lui de la pêche industrielle.

Le comportement du pêcheur est traité avec ironie, et l’acte de sauver l’un des deux hommes n’est pas non plus désintéressé.

A travers le personnage du pêcheur, dans une scène simple, qui n’entre pas dans la complexité des situations pour mieux faire ressortir l’idée, le texte montre à quelle inhumanité aboutissent les discours actuels qui distinguent les migrants politiques et ceux économiques. Il montre la faillite de la morale, celle de la valeur des droits de l’homme au nom de l’intérêt économique tout puissant. L’économie au-dessus de la morale et de la politique, tyrannie de notre époque.

Merci Pepito.

   Mauron   
17/11/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Belle fable! J'ai tout aimé, même s'il y a quelques faiblesses par ci par là. Le "tu" montre bien le dialogue avec soi-même, et impose le chiffre deux (deux poissons, deux migrants, et la présence implicite d'un je que ce tu appelle, donc deux pêcheurs, ou plutôt, un pêcheur et un spectateur du pêcheur). Ce "tu" est donc une belle réussite.

C'est une fable, donc, effectivement, c'est le caractère implacable du récit valant démonstration qui emporte. Et, de fait, ce récit résume fort bien le mécanisme de l'accueil ou non des immigrés, et l'exploitation qui en est faite. Avec évidemment beaucoup d'humour, même noir. Fable et satire. On n'attend pas de nuances psychologiques, nous sommes dans une démonstration quasi mathématique, A et B sont deux inconnu(e)s d'une équation.

Et, comme il se doit dans toute fable, la "morale" n'a absolument rien de moral, mais dénonce le cynisme absolu des puissants et des beaux discours.

Excellent!

   Lariviere   
17/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai bien aimé ce petit texte en forme de fable moderne. Le ton est humoristique, un humour assez caractéristique.

Sur le fond, donc, j'ai aimé cette petite histoire qui plus qu'une morale nous amène sous ses airs anodins à réfléchir à la question (brûlante) des migrants, de notre perception du monde en tant qu'occidental, de notre duplicité certaine, aussi...

Je n'ai pas trouvé ce texte cynique, au contraire. L'écriture l'est, effectivement, car le narrateur l'est également ; j'ai aimé la façon dont le récit est offert au lecteur dans son déroulement narratif. Le début me fait penser que l'on a à faire à un pauvre pêcheur alors que pas du tout. Ce "pas du tout", est bien amené, grâce à quelques actions et descriptions et aux éléments distillés avec succès dans ce récit très court.

Sur la forme, j'ai apprécié la construction, c'est à dire que je ne me suis pas posé la question pendant la lecture. C'est bon signe. Il y a une bonne progression narrative et la lecture se fait aisément grâce à une écriture maîtrisée (j'aime bien le rendu rythmique des phrases), un ton humoristique agréable, des éléments de rebondissements, donc rendant le tout fluide et agréable.

J'ai aimé aussi, pour revenir au ton de la narration, cet emploi du "tu", très gênant et heurtant la lecture au début, mais devenant très rapidement un atout, dans le déroulement du discours ; oui, pour moi, ça fonctionne. J'ai aimé églament donc, ce ton cynique qui encore une fois pour moi n'est pas celle de l'auteur bien évidement mais de son narrateur marchand d'arme de profession et pêcheur à la ligne amateur de surcroit. J'imagine même et c'est certain, que celui-ci à la légion d'honneur. Peut être même qu'il porte la rosette rouge au revers de son gilet de pèche, avec les autres hameçons... Qu'en penses-tu Pépito ?... ;)

J'ai bien aimé donc, le ton de la narration et cet aspect "froid", détaché du propos et de la pensée. Une pensée cynique, oui tout à fait, que l'on pourrait traduire actuellement par une pensée "occidentale"... Car sans vouloir créer de polémique, ce type de pensée et de penseurs sont légions dans nos nations dites "civilisés". Voir l'autre comme un objet, comme un objet humain de prédation potentiel.. L'autre, doit servir à SOI, sinon, il n'est rien et il ne sert à rien. On peut alors résumer son problème de conscience à un problème mathématique. J'ai bien aimé ici, la déshumanisation des sujets, par l'emploi de ces simples lettres de l'alphabet, oui, comme pour un problème mathématique très simple à solutionner, finalement.

Pour conclure, et même si je regrette un peu la minusculitude du format (oui, c'est trop court !), j'ai apprécié ce texte cruellement d'actualité qui dégage malgré l'apparence légèreté et la simplicité de "l'intrigue", une vrai profondeur de réflexion, en forme de parabole assez acerbe, effectivement, sur notre façon (au sens large) de penser et d'agir, surtout lorsqu'on oublie que l'on est des êtres humains et non des "algorithmes décisionnels"...

Merci Pépito

ps : dans votre phrase 2 : "des fois que t’aies mal compté les deux poissonnets qui s’y croisent par intermittence, et tu retournes à ton bouchon désespérément immobile."

Perso, je virerais "par intermittence"...

EDIT : un point important que j'ai oublié de notifier : ce texte se renforce au gré des différentes lectures, car l'auteur, dans l'écriture, y a mis beaucoup de choses, beaucoup de symboles, beaucoup de parallèles. J'aime cette "densité" et cette stratification de sens, tous ces éléments qui rentrent en résonances, s'intriquent et se nourrissent tout en renforçant l'impact et les différents degré de compréhension, en fonction des différentes lectures et de l'état d'esprit (de la disponibilité aussi) du lecteur. Réussir, cette "interactivité aléatoire" et amovible entre le texte et ses lecteurs potentiels, c'est signe de talent et surtout, d'une écriture qui mérite qu'on s'y attarde car il n'y a pas de manichéisme ici, bien au contraire. Il y a par contre un mille- feuille de références et de sens tout azimut. Je pense que l'auteur, malin, a compris que la vérité est ailleurs ; en tous cas bien au delà de lui et de son "opinion" et que la seule façon d'écrire, c'est de tourner autour du pot pour en voir tous les aspects, d'habiter des postures, mais de n'en choisir aucune. De la littérature, quoi ! (désolé pour le gros mot)...

   carbona   
18/11/2015
Bonjour,

Quelle horreur! J'ai perdu le com' en l'envoyant...

Je m'y recolle.

Quelques remarques:

-"Pour éviter les plaisanteries fines de fin d’apéro," < répétition peut-être volontaire mais qui me fait tiquer."

- "passer par la criée en rentrant au port risque d’être la bonne solution." < pourquoi "risque" ?

- "Là au moins, on ne risque pas la panne d’approvisionnement. " < pour la répétition ?

- "sûrement en pleine forme avant leur bain forcé." < j'aime bien "bain forcé"

- "On est loin des images, vues à la télévision, " < on n'enlèverait pas la virgule avant "vues" ?

- Pourriez-vous m'expliquer l'emploi de l'italique ? Moi aussi je veux utiliser l'italique ;)

- "Car si vivre dans certains coins du monde n’est pas la panacée, s’en enfuir ne garantit pas pour autant le statut de réfugié." < la deuxième partie de la phrase sonne comme une explication tirée de "L'immigration et la politique pour Les Nuls".

- A et B < excellent, ça renforce la déshumanisation

- "Comme il a du mal à se décider, tu lui donnes un petit coup de rame sur les doigts " < j'adore...

-"Par bonté d’âme, tu lui en offres un. " < en trop, pour moi pas la peine d'en rajouter

- " En effet, tu as lu que des dispositions vont être prises pour un blocage à la source des bateaux chargés de migrants. " < L'immigration pour Les Nuls

- "Tout en aidant "A" à monter à bord, tu penses à un article expliquant que le taux de migrants atteints de la gale était impressionnant. Tu fais gaffe à limiter au maximum le contact avec cet homme, c’est que c’est teigneux ce genre de bébête. " < j'aime l'idée mais la référence à l'article manque de subtilité

Un bon texte mais je reprocherais à ce type de nouvelles d'être dans la dénonciation facile avec un ton de mépris et de condescendance qui peut discréditer l'auteur.

Merci pour la lecture.

   Pepito   
20/11/2015

   Blitz   
23/11/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Petit texte sympa dans le style potache Pepito.
Que de cynisme! J'aime bien la reference a la prime de fin d'annee.
Ceci-dit, je rejoins Blacksad, c'est plus de l'ordre de la dissertation que de la nouvelle.

   Anonyme   
25/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Chose promise, chose due, je vous avais dis que je prendrai le temps de lire une de vos nouvelles. Celle-ci est plutôt plaisante, rigolote dans sa cruauté, inspirée évidemment par l'actualité. Une sorte de parabole qui dénonce les clichés médiatiques et la politique ambiguë des gouvernements. C'est bien vu mais un peu léger tout de même, j'aurais rajouté davantage de cynisme et de profondeur.
L'écriture est assez neutre dans sa formulation, portant le propos sans retenir spécialement l'attention. Ce qui n'est pas un défaut dans ce type de sujet.

   cottington   
27/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Cela faisait longtemps que je n’avais lu du Pépito…

Pas le meilleur à mon humble avis, mais ça a le mérite d’être court et digeste !
Quelques lignes sont même savoureuses, j’aime les petits poissons se croisant dans la barque tout comme ces deux réfugiés barbotant dans le même seau.

Votre cynisme se grignote délicieusement au fil des mots je dois l’avouer :
cette décision sagement prise, cette analyse fine de la sincérité des réfugiés, les considérations sur le statut de réfugié par un bon français bien informé et consciencieux…

Jolie fable amorale qui a le don de faire sourire, c’est rare pour un tel sujet et c’est bien là votre talent !

   Donaldo75   
29/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Bonsoir Pepito,

J'ai bien aimé ce texte, parce qu'il ne se prend pas la tête, nous ramène à ce que nous voyons chez nos voisins et pas dans notre propre jardin, rappelle la célèbre phrase de Michel Rocard sur le fait de ne pas accueillir toute la misère du monde. C'était il y a plus de vingt ans et ça sonne encore d'actualité.

En général, je n'aime pas les récits à la deuxième personne du singulier, parce que je les trouve artificiels. Ici, ça m'a moins gonflé que d'habitude, signe que je me suis senti concerné.

La chute est savoureuse.

Merci pour le partage,

Donald

   widjet   
3/1/2016
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
La catégorie Humour eut été plus appropriée (non ?) car je l'ai vu plutôt comme un texte de ce genre. D’humour. Noir.

Sous forme de fable teintée d’un cynisme assez fort (derrière la fausse générosité, se cache un héros profiteur), l’auteur évoque un fait de société toujours d’actualité.

J’ai aimé le caractère froid, clinique, mathématique ; le type évoque la situation comme une équation à résoudre, avec sa logique, mais sans jamais prendre en considération un facteur qu’il rejette en bloc : le coeur.

Ici point de sentimentalisme, mais pas de sentiment non plus ! Le final, le démontre une ultime fois.

Allez, je regrette un peu que l’auteur n'ait pas poussé le bouchon de la cruauté plus loin.

L’écriture, en revanche, bien que correcte, aurait pu être plus piquante, plus aiguisée (sinon, j’ai tiqué sur « s’en enfuir »… ça se dit ?)

Bref, une petite nouvelle sympatoche (elle pouvait être plus que ça, l'auteur n'a pas voulu dépasser le stade du simple divertissement, je pense), mais pas révélatrice du talent de son auteur.

Lisez plutôt : « Qui va à la chasse » (Sentimental) ou « Quatre saisons" (thriller).

Avec Pepito, vous avez le choix avec beaucoup de genres.



W

   stony   
27/1/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↓
FOND :

J'adhère bien sûr au sujet et à la façon de le traiter comme par une démonstration par l'absurde

FORME :

Bon, entre camarades, on va pas se raconter d'histoires : c'est pas mauvais, mais c'est pas mon texte préféré. Volontairement, je ne relis pas, pour en garder l'impression première. Il m'a manqué quelque chose pour y entrer. Mais quoi ? J'ai cherché... Je vois au moins deux choses.

1. Je ne suis pas parvenu à rentrer dans le tableau. Au tout début, oui, avec le type devant son seau et sa maigre poiscaille. Mais après, plus du tout. Je ne me suis identifié à aucun des personnages et je ne me sentais même pas spectateur. Est-ce dû au "tu" ou à la brièveté du texte ? Peut-être, mais ça ne suffit pas, je crois. Je connaissais à peu près la teneur du sujet avant d'entamer la lecture, alors peut-être que j'étais déjà dans une disposition plus critique, c'est possible, et que je cherchais à trouver une histoire en plus du sujet. Je n'ai pas vraiment trouvé cette histoire sinon comme un support à la dénonciation voulue par l'auteur.

2. Ce qui m'empêche le plus d'entrer dans l'histoire, je crois, c'est que je n'ai pu me dégager de l'impression de suivre surtout l'auteur, prêtant à un narrateur exactement le contraire de ce qu'il pense, ce qui, en soi, est une excellente idée, mais je ne la trouve pas suffisamment assumée. Du coup, j'ai eu l'impression d'une absence de narrateur. Les arguments que ce "narrateur" avance pour se convaincre du bienfondé de son opinion me paraissent trop légers, trop caricaturaux. J'aurais aimé le voir se battre avec sa conscience, ou alors le contraire, se montrer beaucoup plus cruel encore. Je relis pour trouver la phrase qui m'a sans doute le plus embarqué dans cette vision du texte. La voilà : "En bon citoyen soucieux des lois de ton pays, tu connais la procédure à appliquer dans un tel cas." Cette phrase ne me semble pas sortir du cerveau du narrateur, mais de celui de l'auteur. Déporter la responsabilité sur une doctrine et non sur une conviction personnelle du narrateur me donne l'impression de lire "Eh, les gars, n'oubliez pas que ce type, le narrateur, c'est pas moi, l'auteur". J'aurais préféré lire des arguments plus vicieux, tels que ceux que je lis ou entends régulièrement, du genre "Je vais quand même pas embarquer ce gugusse, dont je ne suis même pas certain qu'il ne vienne pas tout faire péter chez nous ou, plus simplement, qui va venir nous dépouiller de nos faibles moyens alors qu'on n'en a même pas à consacrer à Gérard, le mec qui crèche dans ses cartons devant mon Carrefour avec son litron de rouge ?". Ou bien encore, "Qui va venir tripoter ma gamine dans la ruelle à côté de son école", tant qu'on y est.

En résumé : j'ai lu ce texte comme une thèse et non comme une histoire, et ça ne me suffit pas.

Bon, sinon, y a de bonnes choses quand même, comme l'anonymisation, voire la déshumanisation par le A et le B.


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