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Policier/Noir/Thriller
Perle-Hingaud : Après la frontière
 Publié le 11/11/17  -  20 commentaires  -  37901 caractères  -  226 lectures    Autres textes du même auteur

Il n’y a pas qu’à Hollywood…
[texte noir]


Après la frontière


À genoux sur le lit, le nez dans l’oreiller, je m’agrippe au drap pendant que le type s’affaire au-dessus de moi. J’ai étalé trop de gel, il glisse, ce con. Je me cambre, il reprend son va-et-vient, ahane, grogne, se fige. Enfin. Je pousse un gémissement que j’espère convaincant et me libère. Il me regarde, comme étonné, baisse les yeux sur sa queue déjà en berne : le préservatif pend au-dessus des draps. L’autre empoté tente je ne sais quoi, mais ne réussit qu’à le laisser tomber. Il en a foutu partout, ce manche.


— Pas grave, chéri. Il était là au bon moment, c’est l’essentiel. Dis-donc, t’es un sacré coup, tu sais ?


Il se redresse, fier de lui, me demande où est le cabinet de toilette. Je lui ouvre la porte, jette un œil sur la serviette, propre, pliée sur le bidet. Pendant qu’il se remet de ses émotions, je ne chôme pas : j’enfile mon peignoir de star, j’arrache les draps du lit pour les rouler en boule dans le placard. Il ressort, je reprends mon rôle en effleurant son torse. Un torse poilu et confortable, qui n’est à tout prendre que le torse d’un gars encore jeune mais plus pour longtemps, un torse fait pour qu’une petite femme y pose la tête, pour que des enfants l’enterrent sous le sable. Pas pour une pute. Il se rhabille en me parlant de la pluie qui tombe depuis trois jours, de l’hiver à Charleroi et de la bonne chaleur de la chambre.


En bas de l’escalier, Carole nous attend, tout sourire :


— Un verre pour fêter ça ?


Le gars se tourne vers moi, penaud. Il a déjà descendu un whisky et une bouteille de champagne, avec la passe en plus, c’est le restaurant familial du samedi soir qui vient de sauter. Chacun pour soi, désolée : « Avec plaisir. Tu m’as donné soif, chéri… »


Il n’ose pas refuser. La première fois, ils n’osent jamais. Ses mains s’agitent lorsqu’il tend les billets à Carole alors que, le nez dans mon verre, je fais mine de ne rien remarquer. Une dernière pelle dans le couloir : « À tout bientôt, n’est-ce pas ? ». Il ne dit rien, mais à ses caresses sur mon corps, je suis certaine de le revoir. En quatre mois, j’ai appris à reconnaître ceux qui revenaient.

Il est dix-neuf heures, on est lundi, c’était mon premier client de la semaine.


Je monte me laver, ajuster ma combinaison, ses lacets et ses dentelles, puis je range, hors de question de me remettre dans les souillures de l’autre, on a sa dignité. Nouveaux draps, les autres dans la machine. C’est du costaud, cette marque allemande. Elle tourne tous les matins, trois, quatre fois. Six chambres, plus le dortoir, le tout d’une propreté méticuleuse. C’est pour ça que je suis restée dans cette maison. Quand j’ai cherché un endroit, le premier jour, j’en ai visité, des bars, le long de la nationale, de l’autre côté de la frontière. Ici, ça m’a plu.


Dans la cuisine, Anneliese et Sophia profitent d’un début de soirée calme pour pouffer devant la télé. Rebecca surfe sur Internet, lève à peine les yeux à mon salut – elle n’aime pas ce qu’elle appelle des « familiarités » entre nous. J’embrasse la joue maigre d’Anneliese, je m’attarde sur celle de Sophia, sa peau douce et élastique dont le noir profond reflète la lumière artificielle. Il manque Bérénice et Zahra, qui tiennent le salon à cette heure.


— Salut les filles ! Alors, quoi de neuf depuis une semaine ?


Sophia écarte les bras :


— Jenny ! T’arrives, et hop, t’as déjà un client ? T’es trop demandée, toi !

— Bah, c’était un nouveau. Un Français, un gentil tout timide.

— Encore un qui voulait baiser avec sa femme ! s’esclaffe-t-elle.


C’est vrai que j’aurais pu être sa femme. La glace en pied, seul élément incongru de la pièce, reflète mon mètre soixante et mon quarante-deux assumé, les rondeurs qui rassurent mes clients, de bons maris et quelques gamins, attirés par mes seins naturellement lourds et chauds. Tout le contraire de Sophia, qui poursuit :


— Mercredi dernier, on a eu le vieux Léopold qu’est tombé malade. Il se roulait par terre de douleur. Ici ! J’te jure !

— Léopold ? L’instituteur ?


Sophia se trémousse :


— Ouiiiii ! T’imagines ? Carole voulait appeler l’ambulance, lui ne voulait pas, il avait peur que ça se sache… Finalement, c’est Bernard qui l’a mis dans sa Volvo, direction les urgences.


Je me représente la scène, le vieux Léopold, son pantalon de tweed râpé, son éternel gilet marron. Il monte toujours avec Sophia, et c’est tant mieux.


— Et alors ? C’était grave ?

— Non, je crois pas, un calcul aux reins. Il a pas intérêt à crever, il a pas payé…


Sophia part dans un rire tonitruant, Anneliese roule des yeux vers nous : elle aimerait écouter son émission, si c’était possible. Mais non, ce n’est pas possible, on entend le carillon, les affaires reprennent. Je croise le regard de Rebecca, je lis le refus, je lis le dégoût, je sais, je sais... Un nouveau carillon. Sophia est déjà partie vers la salle, suivie d’Anneliese. Je bois un verre d’eau, je m’approche de la porte-fenêtre, j’abaisse d’un doigt une lamelle du store. Une fille nous appelle. Une minute, une minute encore. Dans le jardin derrière la maison, la lanterne éclaire la petite terrasse et ses deux chaises en métal. Au-delà, tout est noir.



***



Lundi matin. Je rentre à Valenciennes. Je boucle le cadenas de ma valise avant de la glisser sous mon lit. Ce n’est pas que je n’aie pas confiance, mais on ne sait jamais. Toutes mes affaires sont propres, repassées, prêtes pour mon retour dans une semaine. J’ai remis ma jupe noire et ma doudoune, mes mocassins. Je n’emporte que mon sac à main. Rien de personnel ne franchit la frontière, ni dans un sens, ni dans l’autre.


Les filles dorment encore, aucune ne me prête attention. Sophia marmonne un faible : « Salut, Jenny » avant de se retourner contre le mur. Au bureau, Bernard me tend une enveloppe, tout est déjà compté, noté dans ses livres, quelque part. J’ouvre, j’évalue les billets, mon salaire de cette semaine. Plus de mille deux cents euros. « Mille deux cent quarante », précise-t-il. Un savant calcul entre les passes, les bouteilles de champagne, les coupes, les alcools. Carole m’a tout expliqué le premier jour : je perçois trente pour cent des consommations, cinquante pour cent des passes. Je suis déclarée, deux heures par semaine, c’est le minimum légal, je crois. Ça me va.


La rue est déserte lorsque je quitte les avenues grises sous le crachin, pour retrouver, une heure de nationale plus tard, ce même crachin et ces mêmes avenues grises, mais en France. Je gare la voiture devant la maison. Comme si je rentrais d’une visite chez une amie. Le portail, la porte, les fenêtres que j’ouvre en grand, malgré le temps, histoire d’aérer. Et de lutter contre cet affolement, cette angoisse que je ne m’explique pas, qui me saute à la figure à chaque retour, lorsque tout semble si normal, si immobile, alors que ma vie se joue sur une faille tellurique, sur deux continents, deux mondes qui se percutent et me fracassent.


Il est midi. Tout va bien. Doucement, je grimpe l’escalier, j’ouvre la porte de la chambre de Luc et de Manon, puis la mienne. L’odeur de la maison est là, poussière et sucre, fond de caramel. Mon cœur se calme, peu à peu, ne pas le brusquer. Je referme les fenêtres, remonte le thermostat : ce soir, les enfants doivent être bien au chaud. Je m’emmitoufle dans mon manteau, prête à reprendre pied : Alain m’attend pour déjeuner.


Alain est mon ami. Comment définir un ami ? Alain est la seule personne qui connaisse mon secret. Il faut avouer que lui-même est passé maître en double vie, parce qu’Alain est un homo et il le cache. Je ne sais plus comment nous en sommes venus à cette confiance mutuelle, à cette complicité singulière. On s’est connus au travail, il est cadre informaticien. Moi, j’étais responsable du secteur Nord. Nous avons passé des mois à trimer sur l’application du nouveau système d’information, à subir les récriminations des commerciaux de point de vente en point de vente, à pester sur les paramétrages foireux. Jean-Pierre venait de me larguer, il ne parlait pas encore de divorce, ce salaud, simplement de « faire une pause ». En fait, il avait emménagé avec sa maîtresse, mais je ne l’ai découvert que bien plus tard. Ma mère s’était installée à la maison pour s’occuper des enfants pendant que je travaillais d’arrache-pied. Au bureau, personne ne soupçonnait que mon couple se délitait. J’ai toujours eu un don pour cloisonner, faut croire. Et puis, Branqueur a été nommé par le Conseil d’Administration.


Alain m’attend, debout dans l’entrée du restaurant. Il me sourit, ça fait du bien.

Comme d’habitude, je choisis une chaise dos à la rue, une place dérobée aux regards des passants. C’est stupide, je suis ici chez moi, une mère célibataire au chômage, rien d’autre. Mais tout de même.


Alain se penche pour me tendre furtivement la joue. Je crois qu’il n’aime pas me toucher, il ne l’a jamais aimé.


— Bonjour Jeannette, comment ça va aujourd’hui ?

— Ça va. Fatiguée. Et toi ?

— La routine. On a terminé la phase trois de l’implantation. Reste plus que Grenoble.


Je hoche la tête. Peu m’importe la phase trois de l’implantation, mais je l’écoute tout de même, au nom du passé. Immersion dans le projet, les objectifs, les délais. On ne quitte pas son travail en franchissant le portail de sécurité de la société. Même si nous ne déclenchons aucune alarme, nous emportons nos fichiers, nos réflexions, nos dossiers, jusqu’à perdre pied, jusqu’à confondre nos vies, nos heures de labeur et de repos, jusqu’à laisser la pression nous submerger. Mais Alain est plus fort que moi. Il a encore la maîtrise de ses humeurs, les outrances de sa hiérarchie n’ont pas de prise sur lui : il a connu bien pire harcèlement avant de vivre ici. Ce n’est pas un directeur hargneux qui va le détruire, lui. Je soupire, le nez dans le menu.


— C’est quoi, le plat du jour ? T’as demandé ?

— Lasagnes, je crois.

— OK, va pour les lasagnes.


Je joue avec mon couteau. Je voudrais être capable de ne pas penser à lui, être capable d’attendre sereinement le déroulé des prud’hommes. Je suis une incapable. Je demande :


— Branqueur est toujours aussi con ?

— Fidèle à lui-même. T’as du nouveau ?

— Non, ni par courrier, ni par téléphone. Je suis convoquée au tribunal dans quinze jours, on verra bien. Mon avocat a l’air de penser que ma demande se tient, que j’ai été raisonnable. Huit mois de salaire et je lâche le harcèlement moral.


Alain plante ses yeux dans les miens. Il a les yeux d’un beau marron sombre. Il me parle doucement, s’interrompant lorsque la patronne pose deux plats fumants dans nos assiettes.


— Pourquoi tu ne vas pas au bout de la procédure ? Pourquoi tu le laisses te faire ça ?


Je hausse les épaules, je regarde par devers lui, les chaises garnies de velours bordeaux, les deux types qui déjeunent en silence, plongés dans leurs pensées, là-bas, et les quatre filles qui parlent fort à l’autre bout de la salle. Pourquoi ? Parce que je ne peux plus, parce que je ne pourrais pas tenir encore longtemps avec ce poids qui m’écrase. Je veux mon argent, même moins que celui auquel je pourrais avoir droit, je veux mon argent et ne plus jamais entendre parler de Branqueur. Je veux arrêter tout ça, retrouver un travail, une fierté, une valeur.

Alain ne poursuit pas, il sait quand il n’y a plus de parole possible, quand le silence vaut réponse. Alors il change de sujet, raconte sa dernière rencontre, un comptable à la peau dorée et aux sentiments ambigus, un garçon qu’il espère pourtant être le bon, enfin. Il se brûle la langue, boit, souffle, dévore. Alain est un fieffé gourmand, comme moi. En partant, je l’invite. Je peux me le permettre, à présent.



***


Il est seize heures quinze, je suis devant les grilles de l’école, en avance bien évidemment. C’est là que recommence ma vie, en suspens depuis une semaine. Mes enfants. J’ai toujours eu peur pour eux, peur qu’ils sortent et se retrouvent seuls dans la rue, peur qu’ils se croient oubliés.

Lorsque j’ai dû démissionner, je me réveillais chaque nuit, le cœur battant, terrifiée. Nous étions dans une fête foraine et Luc avait disparu. Manon criait, criait le nom de son frère, nous bousculions des inconnus, une forêt d’inconnus, on ne voyait rien d’autre que des corps et des manèges se dresser devant nous, et Luc qui devait être loin, sorti, perdu à jamais. C’est un rêve terrifiant. Je ne le fais plus depuis quelques mois.


Aujourd’hui, j’attends mes enfants, impatiente. J’ai acheté deux pains au chocolat, le papier craque entre mes doigts. Je lève les yeux vers le ciel, je veux espérer une lueur avant la pluie annoncée, un répit pour marcher sans se presser. Les marronniers sont nus, plus une feuille sur le trottoir. Je plisse les yeux, je tente d’apercevoir le préau, ce monde qui m’est étranger ou presque, le monde de mes petits, stable comme une rangée de tables dans une classe ornée des mêmes posters, rentrée après rentrée. Jean-Pierre n’a pas déménagé bien loin, il s’est installé chez cette femme, dans un appartement des quartiers ouest. Il ne voulait pas perturber les enfants plus que nécessaire, il faut lui reconnaître ce mérite. Ils vont simplement à l’étude une semaine sur deux, quand ils habitent chez leur père.


Le temps passe, une nounou arrive en poussant un landau, nonchalante. Elle m’adresse un signe de tête, je réponds d’un acquiescement. Peu à peu, quelques adultes se plantent devant l’école, des gardes d’enfants, quelques toutes jeunes filles, une mère ou deux. Je me tiens en retrait. Certaines savent que j’ai divorcé, que j’ai gardé la maison, ça leur suffit. Une situation si banale ne prête plus à commérage, je n’ai eu aucune autre explication à donner, même aux quelques copines qui n’ont pas disparu dans les séismes successifs de ces derniers mois. Les petits sortent, enfin.



***



Rien ne va, ce soir. Les enfants sont pénibles. Luc est enrhumé, il n’a pas faim, refuse de prendre son bain, d’aller se coucher. Manon boude parce que je me suis opposée à l’achat d’un tee-shirt, un chiffon immonde, effiloché et bien trop décolleté pour son âge.

Les gamins couchés, je végète devant la télévision. Je m’ennuie tant, seule dans cette baraque. Depuis hier, je n’ai parlé qu’à une caissière de supermarché et à mes enfants. J’ai appelé l’ANPE, mais rien. Un contrat de trois mois, éventuellement, au sud du département. Si la boîte en question décroche un marché, sinon… Comment font les autres pour survivre, ceux qui ne peuvent pas se rendre de l’autre côté de la frontière ? Je hais Branqueur, de toutes mes forces, je hais ce type. Qu’il pourrisse en enfer, juste après avoir versé mes indemnités. Avec huit mois de salaire, je négocie un emprunt, j’ouvre une boutique. Ou bien, je cherche une formation pour être traductrice, ou maîtresse, tiens, oui, pourquoi ne pas reprendre des études et devenir maîtresse d’école ?


Le téléphone me sort de ce marasme. Alain, peut-être ? Non, ma mère.


— Ah, Jeanne. Je t’ai laissé un mot, tu ne m’as pas rappelée.

— Bonsoir Maman. Oui, j’ai eu ton message, mais il n’y avait aucune urgence, si ?

— Tout de même. Je voudrais savoir si tu comptes venir dimanche. Tu as bien les enfants, n’est-ce-pas ?


Depuis tout ça, je ne supporte plus ma mère. Nous sommes passées par bien des phases, toutes les deux. Mère désinvolte, qui préférait les sorties entre copines aux mercredis avec sa fille, mère étonnée par mes études, fière que je réussisse à me caser « malgré tout », déçue par mon divorce, atterrée par ma déprime, par ce qu’elle appelle mon « laisser-aller », mère aveugle, enfin, depuis ma démission. Je ne suis plus guère que l’ascendance affligeante de ses petits-enfants.


— Oui, j’ai les petits, mais non, je ne viens pas. On a d’autres projets, désolée.

— Comment ça ? Qu’est-ce-que tu fais de spécial, dimanche ?


Je soupire, j’invente.


— J’ai des billets pour un spectacle. Propose à Jean-Pierre de les prendre le week-end prochain. Après tout…

— Non, non, pas le week-end prochain, ton père ne sera pas là !


Ne pas répondre, ne pas envenimer. Le désir de ma mère de chérir ses petits-enfants a ses limites : elle ne va pas les gérer seule, tout de même. Rien ne change jamais. J’ai une pensée émue pour mon père, qui la supporte depuis tant de décennies. Papa, je t’aime. Dommage que nous nous soyons éloignés peu à peu. Dommage que je ne puisse pas tout t’expliquer. Je n’ose plus regarder mon père dans les yeux. Quand il m’étreint pour me dire au revoir, j’ai envie de pleurer. Pauvre papa, s’il savait…


— Maman, je suis fatiguée, là. On ne vient pas dimanche, c’est sûr. Je te rappelle dans une dizaine de jours, on s’organisera. D’accord ?

— Ai-je le choix ? Sinon, je ne te demande pas si tu as trouvé du travail ? Tu as regardé les annonces dans le journal ? Dans le supplément du lundi. J’en vois, moi, je me dis que tu pourrais appeler, je sais pas…

— Tu sais, les annonces ne correspondent pas toujours à mon métier. On ne peut pas se pointer comme ça à un entretien, si on n’a pas le profil, pas l’expérience, pas les diplômes. Je ne suis pas la seule à chercher.

— Enfin, remue-toi un peu, tout de même. Mme Girard m’a dit que son fils, lui…

— OK, on va en rester là, Maman. Je n’ai pas envie de parler de ça.

— Inutile de te vexer. Moi, ce que j’en pense…


Je raccroche fébrilement, nouée par les mots que je refoule. Je remonte le son de la télévision, des bruits de voix dérisoires.



***



Alain décroche enfin, n’entend que mes sanglots, s’inquiète :


— Jeanne ? Jeanne ? Calme-toi et explique. Je ne te comprends pas…

— C’est fini, je te dis, c’est fini…

— Qu’est-ce-que tu racontes ? La médiation ne s’est pas bien passée ?

— Si… si ! J’ai mes huit mois de salaire, Alain, c’est fini, j’ai gagné…

— Oh Jeanne ! C’est super ! Je suis si content pour toi !


Je reprends mon souffle, je me mouche. Des passants me contournent en me regardant de biais, une folle sur le trottoir devant le tribunal, en larmes au téléphone, ébouriffée, délivrée.


La rue est en sens unique, un bus passe dans un chuintement grave. Le trottoir brille d’éclats de mica plus clairs que l’asphalte de la chaussée. À ma gauche, un lampadaire auquel est fixée une poubelle en grillage ajourée. En face, un fleuriste et des marguerites blanches dans de grands seaux de zinc, puis un bistrot qui fait l’angle, les tables en rotin, les chaises fatiguées. L’air est doux, ça sent la ville, les gaz d’échappement et peut-être un mélange de feuilles et de pluie. Le ciel est gris, opaque, presque blanc. Je grave ces images. C’est pour toujours, ce piéton avec ce pardessus sable, cette femme entre deux âges qui me croise sans oser lever les yeux, son chien ridicule en laisse. C’est pour toujours, ce vide, l’après. Je souffle, j’inspire, quelques bouffées pleines de cet air particulier. Lentement, je me remets en route. L’avocat m’a prévenue : « Comptez au moins deux mois avant de percevoir la somme. C’est déjà long en temps normal, mais là, il va faire durer au maximum, c’est certain. »

Deux mois à tenir sans argent, quatre semaines de l’autre côté de la frontière, quatre semaines et j’arrête.



***



C’est un jeudi désert, les filles inoccupées en profitent pour dormir. Je suis seule au salon, Bérénice est en haut avec un petit rouquin, Anneliese m’a été préférée par un homme tout gris, tout triste, Carole et Bernard sont invités aux quatre-vingts ans de la mère de Carole.

Je n’aime pas rester inactive, alors je range les bouteilles, je retourne les verres. Je change de CD, Shakira succède aux tubes des années 80. Le silence me pèse, tant il est rare dans cette maison. Sans les bruits de coupes qu’on remplit, sans les danses de séduction ni les rires forcés des filles, sans les exclamations des clients éméchés, la pièce révèle son triste état de bordel de nationale, avec ses reproductions de nus au mur, ses canapés recouverts de jetés en fausse fourrure et ses lampes dorées. Sur le comptoir haut qui masque le réfrigérateur garni de bouteilles trône un lourd vase octogonal taillé de motifs géométriques. Le vendredi, Bernard rapporte du marché un bouquet « pour égayer », mais les fleurs de la semaine dernières sont fanées, le vase est vide. Qui s’en préoccupe vraiment ?


J’entends du bruit au-dessus. Rebecca. Elle a du succès, elle a cette dureté qui attire certains hommes, le maintien froid, insolent : tu peux me baiser mais tu ne m’auras pas, proclame-t-elle.

Ce type, là, elle m’en a parlé. Il paie le double pour pouvoir la fesser. Je ne sais pas pourquoi elle a besoin de tant d’argent, elle reste ici toute la semaine, travaille sans jamais sortir. Rebecca ne parle pas, encore moins que les autres filles. Parfois, elle téléphone, chuchote, on ne sait rien. Sophia m’a soutenu que son frère était un truand, un vrai, en taule après une sale histoire, agression, trafic, ou pire encore, mais va savoir si c’est vrai. Personne ne se mêle de la vie de personne, c’est la règle.


Ils ont fini, le type descend l’escalier en silence, il ne s’attarde jamais. J’entends le bruit de l’eau qui coule, puis plus rien. Je ne bouge pas, Rebecca n’est pas le genre de fille qui aime discuter entre deux passes alors qu’elle peut s’évader sur Internet.


Le carillon. Je me lève pour accueillir le client, avec au ventre ce petit vide qui précède la rencontre. Dans la pénombre du couloir, je ne distingue qu’une silhouette, pas très grande. J’avance :


— Bonjour, entrez, soyez le bienvenu !


Il franchit le seuil, la lumière le dévoile, et nous restons tous deux sidérés. Branqueur, putain, Branqueur !


— Jeanne ? Jeanne Rafargue ? Mais qu’est-ce que vous foutez là ?


Je fais un pas en arrière. Mon cœur bat la chamade. Merde, merde, merde… filer sans expliquer ? fuir par l’escalier, crier que ce n’est pas moi, nier, nier, dire que je ne connais pas cette femme, que je suis Jenny et personne d’autre ?


— Ça alors… Ah, ben pour une reconversion, en voilà une belle !


Branqueur s’avance vers moi, ironique. Son visage s’est recomposé, c’est bien celui que je hais, le sourire en coin, les paupières plissées, le teint qui s’empourpre sous l’excitation. Il a ôté son écharpe, pose son manteau sur un fauteuil sans me lâcher des yeux.


— Alors comme ça, vous travaillez en Belgique, à présent… mais dites-moi, je ne vous connaissais pas ce talent-là. Quoique, déjà sous mes ordres, vous étiez douée pour vous soumettre. Bonne à rien d’autre, je précise. Une petite pute, donc, une petite pute…


Je recule encore. Mon dos heurte le bord du comptoir. Il y a bien un bouton d’alarme, mais de l’autre côté. Je suis coincée, muette, anéantie. Je hais ce type, je hais ce type. Pourvu qu’une des filles arrive. Pourvu que je m’en sorte.


Il est face à moi, à présent. Je sens son haleine alors qu’il se penche, que ses doigts viennent frôler ma combinaison, dénouer un des lacets.


— Tu vois, t’aurais pas dû venir ici, Jeanne. Trop près de la frontière, trop risqué… Imagine, un sale con qui irait tout foutre en l’air de l’autre côté. Imagine quelqu’un qui irait expliquer, je ne sais pas, moi, à un juge responsable de la garde de tes gosses ce que tu fais, à ton ex, à ta boulangère… Imagine…


Je ferme les yeux. Il est trop près, je ne peux plus respirer, il me dégoûte. Je sais ce qui va se passer, je sais ce qu’il va me demander, et non, je ne peux pas, je ne peux pas.


— Mais t’as de la chance, tu vois, d’être tombée sur moi. Je suis pas un sale con, moi. Juste un pauvre divorcé qui vient prendre un peu de plaisir… Et je suis verni, parce que du plaisir, tu vas m’en donner... plus encore que tu ne l’imagines.


Il plaque une main sur mon sein, écarte le tissu, je sens ses doigts sur mon mamelon, il pétrit et il malmène, je crois que je vais m’évanouir tant je tremble, tant il me révulse.


— Nous deux, ici, ce sera notre petit secret. Tu vas devoir être gentille, tu sais. Et puis, bien évidemment, plus question d’argent. Les prud’hommes, terminés…


Je suis une poupée démembrée. Notre reflet s’agite dans le miroir derrière lui, j’y vois son dos qui se penche vers moi, ses fesses qui me plaquent contre le meuble, ce n’est pas lui, ce n’est pas moi.

Je vois le vase sur le comptoir qui vacille alors qu’il me pousse pour m’écarter les jambes, que ses doigts me violent déjà ; soudain mon corps se réveille dans un spasme, soudain c’est à moi qu’il fait ça, à moi, à moi, et je ne le supporte pas… je me débats, il s’agrippe à moi, je le repousse mais il est trop lourd, je sens le vase à portée de main, je l’attrape, je le frappe à la tête, de toutes mes forces, encore, encore, jusqu’à ce qu’il me lâche, qu’il glisse au sol, je le frappe encore et encore, le vase est lourd, il me glisse presque des doigts maintenant, mais je frappe, le socle du vase est sale, rouge et sale.


Rebecca entre en furie :


— Qu’est-ce-qui se passe ? Je t’ai entendue crier, qu’est-ce qui se passe ?


Elle a une matraque à la main, elle me regarde, figée. J’ai crié, moi ? Je ne sais plus. Branqueur gît à mes pieds. Il a une grosse blessure à la tête, c’est rouge et noir et il y a des trucs beiges aussi. Je regarde Rebecca, je regarde le vase que je tiens toujours brandi, prêt à frapper.


— Merde, Jenny, qu’est-ce que t’as fait ?


Je baisse le bras, sans répondre, terrassée. Qu’est-ce que j’ai fait ?



***



Immobile, j’ose à peine reprendre mon souffle. Le manteau de Branqueur est toujours sur le fauteuil. C’est un pardessus gris dont le bord des manches est noir, sale. Je ne peux pas quitter des yeux le tissu râpé, alors qu’en périphérie de ma vision, je devine au sol une forme sombre, une forme que je ne veux pas affronter. Je vais peut-être disparaître, m’effondrer, me réveiller ? J’ai les jambes qui flanchent. J’entends la voix de Rebecca :


— Jenny ? Jenny, ça va ? Secoue-toi, allez, vite !


Elle me prend le bras, agite sa matraque devant mes yeux, me pince le menton.


— Hey, c’est pas le moment de tomber dans les pommes, hein ? Jenny ?


Je la repousse, j’avale ma salive. Le vase m’embarrasse, je ne sais pas où le poser. Finalement, je le laisse glisser au sol.


Rebecca se penche sur Branqueur, le scrute, passe la main devant sa bouche, son nez.


— Il est mort, je crois.


Elle le repousse du bout du pied jusqu’à ce qu’il bascule sur le dos, son bras venant frapper mon mollet. Je bondis hors de portée, affolée. Rebecca s’agenouille, pose la main sur sa poitrine, guette :


— Ouais. Il est mort.


Elle se relève, me scrute :


— Tu le connais, ce gars ? Il t’a violée ?

— Il a voulu. C’était mon patron, avant. Il… Il m’a…

— Je veux pas savoir. Ce sont des salopards, ces mecs. Allez, viens, je vais t’aider. Tu vas pas foutre ta vie en l’air pour lui.


À cet instant, je ne décide plus de rien. Rebecca empoigne Branqueur par les épaules, m’ordonne d’attraper ses jambes, recule avec son fardeau jusqu’à la porte du bureau de Bernard qu’elle ouvre d’un coup de fesses. Nous lâchons lourdement le corps sur le parquet. Je ne peux m’empêcher de regarder son crâne, là où les cheveux sont poisseux. Rebecca me tire par le bras, sort du bureau qu’elle verrouille :


— Va t’habiller, faut qu’on trouve sa bagnole.


J’obéis, je monte enfiler un bas de survêtement et une polaire. Dans la dernière pièce du couloir, Anneliese pousse de petits cris effarouchés, mais aucun bruit ne s’échappe de la chambre de Bérénice. Où en sont-ils ? La folie de ce qui m’arrive me saute à la figure. Je tremble en chaussant des baskets, tant pis pour les lacets. Je redescends en trombe, pour tomber nez à nez avec Rebecca, gants de ménage aux mains, qui m’en tend une autre paire, puis un seau et une serpillère :


— J’ai désinfecté le bar et lavé le vase. Passe un coup au sol, grouille !


Un peu de javel parfumée à l’eucalyptus et je frotte le carrelage. Un dernier coup d’éponge sur les poignées pendant que Rebecca fait les poches du pardessus gris. Elle en tire des clés de voiture, des papiers.


— Garde tes gants, Jenny, fait-elle, autoritaire, alors que je les roulais en boule.


Elle poursuit :


— Une Audi immatriculée en 978 ZDR. Viens, elle ne doit pas être loin, avec un peu de chance…


Moi, de la chance ? Je poufferais bien de rire si la situation n’était pas aussi désespérée. Pourtant, nous n’avons que quelques mètres à parcourir avant de repérer la voiture.


J’ai un mouvement de recul lorsque Rebecca se met au volant, démarre sans état d’âme et vient se garer dans la cour du bar. Tout paraît si simple. Les filles sont encore en haut, quelques minutes à peine se sont écoulées et nous voici en train de transporter un cadavre qu’on tasse à l’arrière sous un plaid.


— J’ai laissé un mot, on y va.


J’écarquille les yeux :


— T’es sûre ?

— Tu veux finir en taule ? Crois-moi, y a pas trente-six solutions.


Nous roulons vers l’est. Rebecca conduit vite, de départementale en départementale. À plusieurs reprises, j’ai tenté d’engager la conversation, de comprendre où, pourquoi, mais sans succès. Cette fille m’effraie presque autant que le corps à l’arrière. J’ai voulu mettre la radio, elle m’en a empêché :


— Touche le moins possible. C’est mieux, même avec les gants.


Je pose les mains sur mes genoux. C’est un cauchemar.


La route s’enfonce dans une forêt, nous cahotons sur l’asphalte défoncé. Rebecca bifurque à gauche, se gare au plus profond d’une clairière :


— Terminus, va falloir le porter.


Et si quelqu’un passe par là ? Rebecca ne se pose pas de question, elle fait les poches de Branqueur, subtilise son portefeuille et sa montre, écrase à coup de talons son portable.


— T’es prête ? fait-elle.


Nous roulons le corps dans le plaid à la façon d’un hamac et avançons sur le sentier. Rebecca ne parle pas. Moi non plus. Je n’ai pas sa résistance, je souffle et je peine, je bute sur des racines et me tords les chevilles.


Je comprends enfin pourquoi elle est venue ici : devant nous, le bois s’éclaircit, révélant au pied des chênes des failles abruptes. Nous sommes sur un plateau calcaire effondré par endroits en gouffres profonds, signalés par des panneaux fluo d’interdiction de passage.


Rebecca enjambe une dernière souche :


— C’est bon, on y est. Hop, dans le trou !


Nous balançons sans plus de cérémonie le corps enveloppé de son linceul de laine. Un bruit sourd, puis le silence. Je me penche, Rebecca aussi. Nos deux têtes se frôlent au-dessus du vide. Le noir. On ne voit rien, à peine, peut-être, une tache plus claire qui pourrait être le plaid, ou un pan de calcaire. Je me redresse, mon cœur cogne trop vite, comme lorsque Branqueur m’humiliait devant toute l’équipe commerciale, qu’il me convoquait pour m’imposer des objectifs absurdes. Comme lorsque j’ai dû signer ma démission, ce soir-là. Je porte les mains à mon front. Les gants irritent ma peau, ce latex rose vif sous lequel mes doigts glissent de transpiration, ce latex rose vif que je ne pourrai plus jamais, j’en suis certaine, enfiler sans nausée.


Rebecca est déjà à la voiture. Nous repartons, quelques kilomètres à peine pour rejoindre les premières maisons. Rebecca se gare sur un parking de supermarché, une voiture parmi des dizaines d’autres. Une inspection rapide, pour le reste, on s’en remet à la providence. Elle m’entraîne vers un arrêt de bus, des femmes à cabas nous jettent à peine un regard las. Le bus nous emmène à la ville, la ville à la gare, la gare à notre bar de nationale.



***



J’ai tué un homme.

Les enfants sont à l’école, je prépare le repas du soir, ça m’occupe. J’ai tué un homme, j’ai transporté son corps, je l’ai jeté dans un ravin. Il est quinze heures, la marinade, donc.

Je plonge les mains dans la viande. Avec mon petit couteau aiguisé, celui auquel je tiens, celui à manche nacré, avec mon petit couteau aiguisé, je suis une à une les nervures blanches, dures, celles que je retire avant la marinade. J’ai prévenu Carole de mon absence pour le reste de la semaine. Elle a tiqué : si je ne reviens pas lundi en huit, elle devra me remplacer.

Je tranche dans le vif sur ma planche en bois, je réduis le paleron en morceaux bien réguliers, carrés, pas trop épais. La cuisine demande de la rigueur et de la concentration. Comme tout travail. Ma marinade doit mariner, pas moyen d’y couper.

Rebecca a repris comme si de rien n’était. Elle ne m’a même pas dit au revoir. Quand j’ai sorti ma voiture de la cour, j’ai vu sa silhouette à la fenêtre du dortoir. Je ne suis pas sûre, mais peut-être a-t-elle esquissé un signe avant de laisser retomber le rideau.

Je me lave les mains, j’ouvre le frigo, les magrets longs et épais. Au-dessus de l’évier, je saisis le premier, j’enfonce mes doigts dans la peau blême et huileuse et je tire. Fort. La chair se détache avec un bruit de succion, je tire alors lentement parce que le gras se déchire et que mes doigts n’arrivent plus à assurer leur prise dans la peau.

Le poids du corps sur le chemin, mes doigts crispés sur le plaid pour ne pas qu’il m’échappe.

Une fois la dernière pellicule blanche ôtée, je me lave les mains, encore. L’horloge du four. Quinze heures trente. L’école n’est qu’à dix minutes à pieds, j’ai tout mon temps. La marinade est en route. Le vin versé, les aromates, la cocotte fermée. Je ne peux plus rien espérer de la cuisine.

Branqueur a disparu, m’a prévenu mon avocat ce matin. On n’en sait pas davantage. Je n’ai pas à m’inquiéter, paraît-il, puisque mon affaire est terminée : les fonds seront versés, tôt ou tard, mais plutôt tard.

Je n’ai pas à m’inquiéter, pense mon avocat.



***



Je suis réveillée par la voix de Manon. Je ne comprends pas ce qu’elle dit à travers la cloison, mais son ton me berce. Doux et chantant, tranquille : elle lit une histoire à son frère. Je devine qu’ils sont tous les deux blottis dans le lit de Luc, tête contre tête. Elle raconte les aventures de Harry Potter, doucement parce que maman dort encore.

Je sors un bras de sous la couette. La lumière filtre le long du volet et je sais alors que nous sommes samedi, que février est bien entamé, que je suis chez moi.

Je remue les doigts de pieds au fond du lit, c’est chaud et douillet. Il y a un instant béni au réveil, un instant précieux, lorsque le temps n’est pas encore vraiment présent, lorsque nous flottons quelque part dans un endroit protégé, avant que la mémoire nous revienne. J’y suis et je m’y cramponne. Je referme les yeux, sait-on jamais, mais non, les pensées déferlent en vrac, le week-end la lessive Alain et ma mère.

La lumière du jour m’attire, je me lève et ouvre les volets. Le gris lumineux du ciel me met en joie, ce ciel qui promet une journée froide et sèche. Une cavalcade de l’autre côté : les enfants m’ont entendue. Ils se précipitent, au premier de nous trois qui sera à nouveau sous la couette, à la place toute chaude.


Plus tard, bien plus tard parce qu’on ne compte pas les minutes ni les heures le samedi quand on est dans un lit à se câliner, plus tard quand on a vraiment faim et que notre ventre gronde et hoquette, plus tard, on se lève et on va manger. Il y a du pain plus très frais mais grâce au grille-pain peu importe, des oranges à presser, du lait et du cacao, du vrai, celui qui fait des grumeaux mais est tellement meilleur que la poudre maronnasse trop sucrée. Il y a du beurre salé et de la confiture d’oranges pour maman, et du faux Nutella, le bio plus cher mais qui ne détruit pas les forêts des bébés orang-outang.


On met la radio, pas les informations angoissantes mais un air stupide que Manon connaît par cœur. Nous sommes samedi, voilà plus d’un mois que je n’ai pas franchi la frontière.



***



Il nous a fallu bien de la volonté pour aller au marché. Quitter la maison, enfiler les bottes et les anoraks, chercher la poussette à la cave, ramasser les clés qui sont tombées dans le remue-ménage, fermer la porte et avancer d’un pas décidé. Nous voici de retour. Manon râle parce que j’ai acheté un chou-fleur et Luc porte fièrement un pot de jacinthes prêtes à fleurir. Je sors les carottes et le pain, et surtout, avec d’infinies précautions, le petit carton de pâtisseries orientales aussi délicieuses que culpabilisantes. Le coup de sonnette me fait sursauter. Je n’attends personne.

Les enfants se précipitent à la fenêtre du salon, scrutent la tête féminine qui dépasse de la clôture.

J’ouvre le battant, un moyen comme un autre de décourager les intrus qui doivent crier du portail :


— Oui ?

— Jenny ? C’est Rebecca.

— C’est qui, Maman ? Tu la connais ?

— Pourquoi elle t’appelle comme ça ?


Je reste muette, puis, tout s’affole :


— J’arrive !


Je referme un peu trop violemment, je tire les rideaux.


— Les enfants, c’est une ancienne connaissance de travail. C’est un surnom qu’elle me donne, ce n’est pas important. Montez dans votre chambre, je ne veux pas vous voir tant qu’elle est là.


J’attrape les clés, houspille encore une fois les enfants plantés dans l’entrée :


— Allez, zou, filez. Vous pouvez jouer sur mon ordinateur dans ma chambre.


Formule magique, tranquillité assurée.


Bon sang, comment sait-elle où j’habite ? Pourquoi est-elle venue ?


L’air froid me saisit alors que je bataille avec la serrure du portail. Derrière, c’est bien elle. Rebecca. Grande et maigre, le visage indéchiffrable.


— Salut Jenny.

— Salut…


Je tremble violemment. Les clés sont glacées dans mes mains. Rebecca me sourit, mais ses yeux sont froids :


— Rentrons, tu vas attraper la mort sans manteau. Sois pas si surprise de me voir, c’était pas compliqué de te retrouver, tu sais. J’ai besoin de toi, un petit service pour mon frère.


Le cauchemar reprend. J’ai envie de la tuer.


 
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   Alexan   
20/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Ça commence fort ! Bon, je ne suis pas un grand fan des détails sexuels. En principe je trouve que les insinuations tintées de pudeur embellissent et renforcent généralement l’effet de ce genre de scène. Mais là, en l’occurrence, ça passe plutôt bien. Et j’ai été accroché par le ton désabusé d’une femme que l’on suppose être une prostituée, ne pouvant s’empêcher de se faire cette réflexion :
« …un torse fait pour qu’une petite femme y pose la tête, pour que des enfants l’enterrent sous le sable. Pas pour une pute. »
Et bien aussi simple que cela puisse paraitre, cela m’a fait quelque chose.
Et puis la narratrice qui semblait donc presque sentimentale, devient soudainement pragmatique. Jusque-là c’est très bien mené. On sent déjà que des choses vont se passer. Il y a une ambiance qui tient en haleine.
J’apprécie la manière dont on découvre au fur et à mesure la vie de celle que l’on a connu tout d’abord dans un environnement de débauche et de « pêché », si j’ose dire ; et que l’on comprend doucement comment sa vie professionnelle et familiale se sont décousues.
La conversation avec Alain nous en apprend plus. Je trouve le dialogue assez monotone. Cela dit, les réflexions de Jeannette viennent alimenter la scène, et donner un peu de relief aux phrases échangées par les protagonistes.
Le texte est facile à lire. L’écriture est simple. Sobre et clair. On ressent comme une retenue. Cela m’a d’ailleurs surpris à certains moments où je n’attendais pas autant de distance et de froideur (exemple la sortie de l’école), mais ce n’est pas vraiment gênant. On peut imaginer une Jeannette encore sous le traumatisme, se protégeant d’une carapace. Et d’ailleurs, cette retenue a du bon ; cela place une atmosphère particulière, qui met dans l’expectative.
J’ai trouvé dans ce texte de belles et fortes descriptions. Parmi elles j’ai voulu un choisir une :
« Le silence me pèse, tant il est rare dans cette maison. Sans les bruits de coupes qu’on remplit, sans les danses de séduction ni les rires forcés des filles, sans les exclamations des clients éméchés, la pièce révèle son triste état de bordel de nationale, avec ses reproductions de nus au mur, ses canapés recouverts de jetés en fausse fourrure et ses lampes dorées. Sur le comptoir haut qui masque le réfrigérateur garni de bouteilles trône un lourd vase octogonal taillé de motifs géométriques. Le vendredi, Bernard rapporte du marché un bouquet « pour égayer », mais les fleurs de la semaine dernières sont fanées, le vase est vide. Qui s’en préoccupe vraiment ?”

Je trouve la scène avec Branqueur très bien menée. Quelle tension !
Et Rebecca qui se révèle femme de la situation ! Excellent.
Quand à la fin, je ne sais pas trop… mon sentiment est partagé. Jeanne avec déjà malgré elle un pied dans la truanderie, se retrouve prise dans l’engrenage de la dette. Pourquoi pas après tout ? Mais c’est un dénouement qui me laisse mi-figue mi-raisin.
Néanmoins, malgré ce petit bémol, dans l’ensemble, je trouve que c’est un excellent thriller, avec quelques longueurs certes, mais qui permettent de véritablement baigner dans le suspense et de comprendre la pression que ressent l’héroïne malheureuse.

   SQUEEN   
21/10/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé. L'idée de la chute est bonne mais son traitement un peu expéditif, et la scène de la sortie du tribunal m'a paru ne pas trop bien s'intégrer avec le reste. L'écriture est bonne, mais le ton général est trop tiède, maussade. On est entre deux eaux, j'aurais préféré du glauque, du gore ou alors au contraire plus de sentiments, mais une coloration plus tranchée. Je trouve la qualité générale bonne, mais je pense que le texte gagnerait à être un peu plus excessif. Voilà, lecture agréable, les évènements s'enchaînent bien. Merci, à vous relire

   Asrya   
22/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le récit commence bien.
Le ton est donné d'entrée, en sobriété ; suffisamment je pense pour que le lecteur ne soit pas scandalisé par la scène décrite (enfin j'espère...).
Et pourtant la scène est assez visuelle, donc j'imagine que de ce point de vue c'est réussi.
La première partie dresse le portrait du personnage, rapidement, on s'immisce dans son monde et on est curieux d'en savoir davantage.
Pourquoi un tel métier ? Quelles en sont les raisons ?
On lit et progressivement on découvre le pourquoi du comment ; son amitié avec Alain, ses enfants, son travail, sa démission, son besoin d'argent : sa vie. On en a suffisamment pour entrer dans le personnage, c'est bien.
Peut-être malgré tout que la reconversion dans ce domaine est exagéré, je ne sais pas. Ne touche-t-elle pas le chômage ? N'a-t-elle aucune autre issue face à la situation ? Est-elle réellement obligée de s'aventurer dans le domaine de la prostitution pour survivre ? Il manque peut-être là un peu d'explication, un peu de recul et d'exploration des autres possibilités qui étaient devant elle (à mon sens en tout cas).

Votre qualité d'écriture aide vraiment à continuer la lecture avec plaisir, on est pris dans l'histoire, du début jusqu'à la fin : un très bon rythme.

Le coup de fil, les huit mois de salaire, la fin de son "séjour" en Belgique ; heureuse nouvelle qui doit malgré tout attendre quelques semaines.
Et là... patatrac !
Je n'ai pas senti le truc venir, pas un instant.
J'ai même eu du mal à me souvenir qui était Branqueur...
Du coup, j'ai été pris dans la même situation que votre personnage, surpris, et puis ce qu'il devait arriver arriva.

L'aide de Rebecca, le fait de parler de son frère précédemment, c'est suffisamment subtil pour que ce ne soit pas attendu (j'ai trouvé en tout cas) et tout le reste participe très bien au mélodrame que vous dressez.
La dissimulation du corps n'est peut-être pas suffisamment recherché ; à mon avis... le corps risque d'être retrouvé assez rapidement, j'aurais été davantage inquiet à la place de votre personnage.

Retour à une vie plus calme, Rebecca revient ; une fin ouverte qui laisse un énorme champ de possibles : très bonne fin.

Au final, j'ai apprécié votre texte, il y a de la matière, de l'identification aux personnages, du rythme, des émotions : c'est bien senti.
Peut-être aurait-il fallu fouiller davantage dans certains endroits mais... dans l'ensemble, ce fut une bonne lecture.
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Thimul   
23/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Hou ! la ! la !
Quelle noirceur dans cette histoire!
Je me suis senti pris à la gorge, incapable de décrocher.
Les phrases courtes, percutantes donnent au récit un rythme implacable qui ne laisse pas le temps de souffler.
La fin est puissante car elle ouvre sur un abîme où tout est possible de la soumission au meurtre pulsionnel en passant par quelque chose de plus prémédité.
Bref je me suis fait totalement embarquer et c'est tout ce que je demande.
Un très très bon moment de lecture.

   Donaldo75   
11/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Perle-Hingaud,

La narration est vraiment rythmée, ce qui m'a tenu en haleine sans que je me pose les mille questions du genre "que lui a fait Branqueur ?". Le personnage de Jeanne est très bien décrit, réaliste, grâce également aux seconds rôles, la mère, Alain, les enfants. Seul l'ex-mari manque à l'appel, mais ce n'est pas un mal, on sait ce qu'il a fait.

La scène de meurtre est bien tenue. La suite également, avec un zoom intéressant sur le personnage de Rebecca.

La chute m'a surpris.

Bravo !

Donaldo

   Alcirion   
11/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai trouvé ce texte très cohérent, bien pensé et bien réalisé. C'est très agréable à lire parce qu'il y a une vraie histoire.

L'évolution du personnage, mère de famille divorcée au chômage, vers la prostitution, n'est pas irréaliste puisqu'on comprend bien que pour elle c'est un choix rationnel et ponctuel. C'est glauque parce que le genre le veut mais ce n'est pas invraisemblable dans l'absolu.
J'ai vu venir la confrontation avec le cadre harceleur dans la première partie mais ça ne m'a pas dérangé, j'ai trouvé l'idée excellente. Pour pratiquer le suspens, je sais que c'est compliqué d'amener un rebondissement (ici qui plus est l'épine dorsale de la nouvelle) de manière crédible. Une des solutions, que tu utilises ici, est de le justifier par avance en semant des éléments, des possibilités, qui atténuent l'effet coup de théatre mais qui peuvent mettre la puce à l'oreille (ici la présentation du cadre et du boulot que l'héroïne a fui dans une scène précédente).

Pour le reste, c'est impeccable, la scène d'action est d'autant plus efficace qu'elle arrive brutalement, la première partie, plutôt lente, la préparant en douceur.

L'écriture est vive, avec pas mal de formules courtes pour décrire les actions des personnages ("Je bois un verre d’eau, je m’approche de la porte-fenêtre, j’abaisse d’un doigt une lamelle du store..." par exemple) qui contribuent à installer la tension.

Pour la chute, je suis pas trop fan des fins trop ouvertes, je préfère qu'on me raconte la suite, alors là, je me suis dit qu'elle allait froidement buter sa copine :) Mais tu feras peut-être une deuxième partie ?

Un bon moment.

   widjet   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Vraiment pas
Perle est de retour. Et avec un thriller.


Forcément, je sors de ma retraite de commentateur.
Mal m'en a pris.



Bon, je vais être franc. J’ai trouvé ça… raté.


Le plus mauvais texte de Perle. Et de loin.



Et je suis sincèrement étonné car même si certains des textes de Perle ne m’ont pas convaincus, AUCUN ne m’a ennuyé.

 Or celui-ci est d’un ennui mortel. Je me suis emmerdé comme rarement. 


Pourquoi ?
 La raison est simple : je n’y ai pas cru. 
A rien.

Ni au ton, au personnage, à l’intrigue. Rien de rien.



Désolé, vraiment, mais tu me connais, je suis pas du genre à faire semblant.

Si je dois y retenir une chose positive, c’est la volonté d’alterner l’ombre et la lumière de la vie de Jenny/Jeanette (ombre/prostitution, lumière/ses enfants). Hélas il y a un gros déséquilibre entre le thriller et le drame familial (j’y reviendrais)



Pour le reste, c’est foiré et sur toute la ligne.



Le ton, donc. Boiteux. Ou plutôt pas incarné ou assumé, je sais pas bien. C’est dommage car l’occasion était belle de faire quelque chose d’un peu plus fouillé et ce sans forcément tomber dans le névrotique, l’ambiguité voire la schizophrénie (cela aurait donné un texte sans doute plus complexe, plus intéressant aussi mais loin de la volonté initiale de l’auteur - ce que je comprends -, même si je ne peux m’empêcher de penser que donner de l’ambiguité à cette femme qui à l’origine soumise à cette contrainte serait devenue à force victime de cette dépendance malsaine et fascinante - du fait de l’argent facile ou le sexe - bref, je m’égare), mais au moins la possibilité de marquer dans LE STYLE et la psychologie une différence plus forte sur ces deux existences. L’auteur manque le coche de créer dans l’écriture, le langage, l’attitude, la psyché, cette dualité intéressante (à écrire je trouve, c’est assez passionnant pour un auteur) pour ses deux rôles, à savoir la pute et la mère respectable (ça me rappelle ce film avec Bernadette Lafont : La Maman et La Putain).

Hélas, par manque d’audace (ou d’inspiration, ou de temps …?) l’auteur refuse de s’impliquer (en tout cas je l'ai ressenti ainsi) à créer ces deux univers pour rester finalement dans un entre deux bancal et souvent trop propret qui lui ôte tout intérêt (pour moi du moins).



C’est dommage car le début - sans être à tomber à la renverse - était annonciateur.


J’ai eu du mal aussi avec l’intrigue. Pour faire court, je me dis que pour deux mois (d’ailleurs pourquoi l’auteur parle de deux mois puis de 4 semaines ? Erreur de calcul ou inattention de ma part ?), y’avait sans doute d’autres alternatives que celui de la prostitution.

Dès lors où je n’ai pas cru à ce non-choix, il m’était difficile de m’impliquer dans sa spirale.



Les dialogues (ah mon dada les dialogues) sont assez catastrophiques et caricaturaux (le pompon avec Braqueur et le face à face, écrit platement, pour la perversité de la scène et de ce mec, on repassera…).



Mais si je me suis tant ennuyé c’est que sitôt « la scène d’action » du début achevée, on se farcit le drame personnelle de la Jeannette (là aussi pourquoi ce choix de prénom ?), un autre personnage dont on se contrefout (Alain) car il n’apporte rien à l’histoire, un mari qui a zéro valeur ajoutée non plus, la mère itou (le dialogue avec cette dernière est censé nous donner quoi comme info ?) et des gosses qui n’existent que par le simple fait d’être cités.

Pas ou peu d’interactions entre tous ces "personnages kleenex" !


Alors quand je dis « on se farcit » je devrais dire plutôt on se farcit le traitement. Car raconter la vie de quelqu’un, sa routine, ses ennuis avec son boulot ou son boss, pourquoi pas (d’autant que là encore compte tenu de cet autre vie, cela donnait un contraste qui méritait d’être peaufiné - d’où l’importance de faire exister les gosses qui ne servent que faire valoir alors qu’ils sont le véritablement rayon de soleil de cette histoire dramatique !), ça peut même être passionnant de raconter un quotidien ou des actes banals, même la préparation d’un repas (marinade ou pas) dès lors où c’est raconté avec nervosité, panache, ironie, densité, bref un truc. 

Mais non, c’est monotone, les mots et les phrases sont alignés, sans vigueur, sans imagination. 

Perle essaie de temps à autre de donner quelques descriptions, de colorer cette grisaille (par quelques métaphores ou effets de style mais c’est laborieux et trop rare au milieu de cet océan de banalités et de fadeurs.



Côté cul, c'est mollasson.
Côté drame familial, c'est tiédasse (zéro empathie)
Côté thriller, ça frémit même pas (où est la tension ? l'angoisse ?).

Bref, la nouvelle est écrite et déroulée sans force, mais pire que ça….sans conviction.



Un sentiment de remplissage comme pour combler un trop grand vide.

Alors, je me suis soudain posé la question : Perle croyait-elle VRAIMENT à son histoire, à cette femme, à sa descente aux enfers ? 



Je m’interroge vraiment. 



Comme je m'interroge sur les commentaires.
Désolé, mais les gens ont-ils jamais lu de thriller de leur vie ????

W

(plus surpris que déçu)

   Mokhtar   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Je me suis bien laissé conduire par le déroulement de ce polar. Savoir susciter l’envie de connaître le dénouement est la vocation première de ce genre de texte. On y trouve des descriptions talentueuses de milieux sociaux (le bordel, l’entreprise…) ou de personnages.

Certes, à posteriori, on s’interroge sur la présence d’acteurs qui n’auront rien à voir avec le dénouement de l’affaire. Mais c’est à posteriori, et il est permis de lancer le lecteur sur de fausses pistes. C’est même une des règles de l’art.

Pour ma part, l’importance faite au jardin secret de l’héroïne, et à sa haine pour le chefaillon, m’a rapidement laissé deviner la plausibilité d’un face à face dramatique.

J’ai d’abord imaginé un déshonneur de l’odieux personnage, dont les frasques seraient dévoilées sur la place publique, atteignant son milieu familial ou sa sphère professionnelle.
Mais l’auteur a choisi l’inverse, fait porter le risque de déshonneur sur la femme, et conforte le méchant dans son rôle de prédateur sans scrupules. Mort accidentelle, légitime défense lors d’un viol ? J’aurais volontiers admis un acte volontaire assumé.

Une autre fin possible ? Allez, j’ose.
Branqueur, comme parfois certains hommes haut placés, affectionne de se défouler dans des relations sado-masochistes. Et se défoule aussi Maîtresse Jenny sur la larve qui persécuta Jeanne.
N’omettant pas de prendre quelques photos…

   Tahar_Tampion   
12/11/2017
C’est un texte vraiment bien foutu. Le style est sûr, maîtrisé et pas du tout scolaire comme on a tendance à en lire trop souvent. Vous parvenez à faire cohabiter des petits moments de la vie, la douceur d’une grasse mat’, la peur de l’avenir, les petites joies, la honte de son métier avec le sordide d’un métier choisi par défaut… On s’indigne avec Jeanne/Jenny, on tremble avec elle lorsqu’elle se retrouve face à qui on sait, on respire, soulagé, à la mort de ce type immonde, on se dit bien joué Jenny. Il y a aussi la fille qu’on ne cerne pas vraiment mais qui se révèle la meilleure alliée dans un coup dur. c’est vif, alerte, le ton est juste, les dialogues aussi. Donc pour moi, c’est réussi, bravo et merci pour ce bon moment de lecture. Je me suis régalé.

Ma réserve principale concerne la chute. Je crois qu’il y avait assez de bon noir, d’émotions diverses, de retournements dans tout le début pour arrêter juste avant et nous laisser dans la tiédeur des draps. Ç’aurait été comme une boucle bouclée, comme une résilience, un début de pardon de soi. Je conçois votre besoin d’une chute ‘forte’, mais celle-ci nous laisse en équilibre sur un pied juste au bord de la falaise. Ce côté désagréable est accentué par le caractère factice que cette chute donne au récit. Jusqu’ici, j’y croyais : texte à la première personne et bien qu'écrit au présent, il sonne comme la narration a posteriori d’un fait divers d’une période de vie. Mais une vraie narratrice aurait-elle été capable, avoir nous avoir narré par le menu une première partie, d'interrompre de façon aussi abrupte sans nous raconter la suite dans une seconde partie ? Si oui, pourquoi l’aurait-elle fait, dans quel état d’esprit, et quand ? Immédiatement après le départ de Rebecca ? Pas possible. Longtemps après ? Pas possible non plus.
Bref, y a un truc qui colle pas. Sur un récit à la troisième personne, cette chute aurait été plausible.

Quelques remarques en vrac :
« En quatre mois, j’ai appris à reconnaître ceux qui revenaient. »
Le texte est au présent. Ici, l’imparfait détonne.

« T’arrive » -> contraction de ‘tu arrives’, ce n’est pas de un impératif !

Cette phrase n’est pas claire, à réécrire : « Je veux mon argent, même moins que celui auquel je pourrais avoir droit, je veux mon argent et ne plus jamais entendre parler de Branqueur »

Je ne sais pas quel est l’effet recherché avec les répétitions, mais pour moi, elles n’apportent rien :
« Manon criait, criait le nom de son frère, nous bousculions des inconnus, une forêt d’inconnus,… »


Ici, j’ai senti venir la suite : « C’est un jeudi désert… », mais cela n’ôte rien au plaisir de vous lire…
Encore merci.

   Eccar   
19/11/2017
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour,
Voilà, pour tout dire, je ne suis pas allé au bout de votre histoire. J'ai essayé, je vous jure. Mais... un truc dans ma godasse m'empêchait de marcher en droite ligne sur le chemin. Donc, j'ai zigzagué... Et puis j'ai compris, au moment où l'on rencontre l'"ignoble", le "salaud", qui vient exactement là où cette dame se donne pour de l'argent, j'ai compris que tout ceci est bien improbable. Une femme a bien d'autres choix que la prostitution. Le truc dans ma godasse qui me gênait depuis le début était là, ce bancal sur quoi veut tenir toute l'histoire...
Donc, pour moi, c'est non.
Désolé de ne pas pouvoir en dire plus, sur l'intrigue, sur l'écriture... J'ai fui.

   kreivi   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,
Malgré la longueur j'ai lu. L'écriture est rythmée et porte bien le récit jusqu'au bout (hormis quelques longueurs ici ou là). Bonne alternance de récit - dialogue. Quelques beaux passages.
Jusqu'à l'acmé, la rencontre avec Branqueur. Le lecteur s'interroge qu'est ce qu'il peut bien se passer dans ces cas-là tellement la situation est noueuse. L'auteur nous offre un banal meurtre. Affaire réglée se dit le lecteur. Et bien non ce n'était pas encore la fin.....

Résumé. Bonne écriture techniquement parlant. Scénario trop compliqué. Personnages froids. Dénouement court-circuit. Le lecteur n'investit aucun sentiments dans ce récit.

   caillouq   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Yesssssssss, retour en beauté de Perle !!!
Je n'étais pas venue sur Oniris pour y lire, mais ce texte m'a happée.
J'ai marché à fond : tant au point de vue réalisme (ben oui, il y a des femmes qui se prostituent, ça existe, et sûrement beaucoup plus que ce que croit la foule innocente ; ben non, il y a des endroits où ce n'est pas si facile de trouver du boulot ; eh oui, il y a encore des gays qui refusent le coming-out, surtout dans les petites villes) qu'au point de vue psychologique : pour réussir à vivre en étant coupée en deux entre deux vies aussi différentes, il est nécessaire de se blinder, de se tenir à distance des émotions, et c'est tout à fait raccord avec le ton tristement neutre de la narratrice...
Le style est impeccable, comme souvent : ni trop, ni trop peu. Une maîtrise de la narration comme on n'en voit pas si souvent par ici, de qualité qui me semble "professionnelle" (on sait bien que ce mot ne signifie pas grand-chose en littérature, pour moi ça veut juste dire que j'avais l'impression de lire un truc publié pour de vrai par un vrai éditeur).
Et pour ce qui est du fond : Perle a osé aller jusqu'au bout, dans le noir. Tellement jusqu'au bout que ça participe peut-être de ce que certains lui reprochent : là où d'autres auraient trouvé des pirouettes pour que Jeanne s'en sorte (éventuellement intéressantes, j'aime bien la proposition de Mokhtar), l'auteur a opté pour le plus plausible, et Jeanne se retrouve juste totalement coincée comme, sûrement, des centaines avant elle. Pas de feel good dans la vraie vie. Jamais de vraie fin non plus : le repos n'arrive qu'au bout.
Mais évidemment, pour mon plaisir de lectrice, j'adorerais que Perle continue ce texte qui peut consister un excellent début de vrai polar de 350 pages publié par la Série Noire ; pour mon confort empathique j'adorerais que Jeanne s'en sorte du chantage sordide de Rebecca - mais telle quelle la nouvelle fonctionne très bien.

Qq remarques plus concrètes :
- très bien la scène où Branqueur débarque au bordel (excellent nom, Branqueur, by the way...), mais c'est tout de même le résultat d'une coïncidence, ce qui est dommage (on en trouve trop en littérature, je trouve). C'aurait été intéressant que Jeanne choisisse CETTE maison de passe pour des raisons qui, à son insu, sont les mêmes que Branqueur. Peut-être Alain, personnage inutile au point de vue dramatique, pourrait-il là avoir une utilité ? Le plus direct : ça pourrait-être lui qui, sans le savoir, l'a aiguillée sur cette maison dont il a entendu parler - au boulot, justement parce que Branqueur la fréquente... (bah, je fait confiance à l'auteure/auteuse/autrice pour trouver un enchaînement de causalité plus intéressant et convaincant que mon indigente suggestion)
- en arrivant au passage où Rebecca aide Jenny/Jeanne, j'avoue m'être posé des questions sur la plausibilité d'un tel altruisme entre "filles". Aiguillée par les réflexions de Rebecca, j'en avais conclu à une haîne du mâle qui trouvait là une source de satisfaction. Eh non, en arrivant à la fin je me suis dit bon sang mais c'est bien sûr, plus de recul une fois qu'on a mis les doigts dans l'engrenage, on aimerait bien que Jeanne s'en sorte peinarde mais c'était bien trop Bisounours de l'espérer...
- le problème des prénoms. Dans un texte aussi ancré dans le concret, j'aurais aimé qu'il y ait moins de flou dans la date. En l'absence d'éléments contraires, il me semble raisonnable de considérer qu'un texte est contemporain de sa date d'écriture, et que si ce n'est pas le cas, il doit y avoir une bonne raison à cela (ex: contexte social disparu depuis, utilisation dans l'intrigue d'événements historiques, etc). Là, le problème est que les prénoms sont très datés (Alain, Jean-Pierre, Bernard...). Ils ont tous une, voire deux génération de trop (une seule pour les enfants), ce qui donne l'impression que le texte ne se déroule pas en 2017, mais en 1997, voire encore avant (début des eighties ?). Alors que, par ailleurs, il y a Internet, et apparemment aucune une raison (dramatique, psychologique, sociale) pour que l'intrigue ne se situe pas en 2017. Du coup, ce vernis vintage me semble superflu, voire nuisible à la cohérence de l'histoire.
- les deux dernières phrases sont, à mon avis, inutiles. On a compris et, surtout, la dernière ne me semble pas raccord, d'une part parce qu'elle est trop souvent utilisée de manière humoristique, ce qui l'affadit, et d'autre part parce qu'au premier degré elle ne me semble pas correspondre à la psychologie de Jeanne, qui n'a tué Branqueur "que" par réflexe instinctif, pour échapper au viol. La dissimulation du corps avec Rebecca s'est faite de manière très passive, Jeanne n'est pas entrée dans la dynamique du meurtre avec gestion des conséquences, il est donc peu plausible que ce soit la première chose à laquelle elle pense lorsque Rebecca la menace. Mais bon, pas grave, ça montre juste qu'il faut barrer ces deux phrases et continuer l'histoire :)...

A part ces petits détails, un grand moment de lecture !

   hersen   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour perle,

le problème principal que je rencontre à la lecture de ta nouvelle est le personnage trop lisse de Jeanne/Jenny.Je ne ressens pas beaucoup sa colère, sa rancoeur, je ne sais pas comment elle s'en sort au fond d'elle-même de vendre ses charmes en attendant ses indemnités de ce connard de Branqueur. Si j'avais ressenti quelque chose de plus marqué entre les deux faces du personnage, tous les coups de théâtre m'auraient paru complètement intégrés. J'ai la nette impression qu'elle n'a pas le profil, ou qu'en tout cas, qu'elle ne l'ait pas au départ, ok, puisqu'elle y est contrainte par des événements, mais qu'ensuite, j'aurais aimé percevoir davantage l'évolution du personnage, avec deux faces davantage différenciées.

Merci de cette lecture,

hersen

   Pistache   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Une atmosphère réussie: récit pensé et structuré, écriture visuelle. Le rythme est bon.
La fluidité du style permet de passer un bon moment, pour une histoire bien sombre, sensiblement rendue. Ici pas de psychologie poussée ni d'explications démonstratives, juste quelques traits justement brossés pour une humanité bien noire, dans laquelle essayent de briller quelques lumières d'humanité, malgré tout.
On imagine bien une adaptation au cinéma !

   GillesP   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Attiré par le début, très réussi, je me suis laissé embarquer par cette histoire, bien aidé par le style, ni trop ampoulé, ni trop quelconque.
Mais j'ai trouvé la fin un peu longuette... J'ai d'abord pensé que la nouvelle allait se terminer par le meurtre...mais non. J'ai ensuite pensé que ça allait se finir au moment où les deux femmes se débarrassent du corps...mais non. Finalement, il y a un ultime rebondissement, Rebecca revenant demander à Jeannette de lui rendre service. Je comprends l'intérêt de ce dénouement, mais je me demande si je n'aurais pas préféré que ça se termine par le meurtre, avec la question que se pose Jeannette ("qu'ai-je fait?"). En effet, c'est à partir de ce moment que j'ai été moins happé par le récit, d'autant plus que la scène entre Jeannette et Branqueur est très forte.
Au plaisir de vous relire, Perle.

   plumette   
12/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
une histoire qui colle à notre temps: le harcèlement au travail, le divorce et la solution provisoire que trouve Jenny pour faire face à cet enchainement.
c'est habile cette première scéne qui plonge immédiatement le lecteur dans le nouvel univers de Jenny, jeanne, jeannette. La constructin qui m'évoque une série de cercles est intéressante car l'intérêt du lecteur est maintenu.
Cela a été mon cas pendant un bon moment. J'ai apprécié que soient distillées petit à petit des indications sur la vie de cette femme à laquelle je me suis attachée. Un sorte de "mère courage" mais sans pathos.L'histoire n'est pas manichéenne car il y a des moments de clarté dans sa vie avec cette amitié avec Alain et cette perspective de sortir de son marasme avec ses huit mois d'indemnisation.
Mais j'ai trouvé que cela patinait sur la fin. Je n'ai pas vraiment cru à la scène de viol et de meurtre avec Branqueur ( une contraction de braqueur et branleur?) Branqueur manque vraiment de subtilité et pour moi cela nuit à l'histoire. j'aurais vu un personnage peut-être plus machiavélique que brutal.
je me serais également passée du retour de Rebecca et j'aurais mieux vu la nouvelle se terminer sur une Jeanne poursuivie par un sentiment de culpabilité interne.

J'aime bien la manière dont cette nouvelle est écrite, assez près du réél, avec pas mal de détails qui permettent de se faire une idée de cette femme ( les rapports avec sa mère, les rapports avec ses enfants, la scène où elle cuisine à la fin ).
je regrette vraiment cette baisse d'intérêt ( pour moi !) sur le dernier quart;

Plumette

   matcauth   
13/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai bien aimé ce texte, ce style qui emporte le lecteur dans un voyage, grâce à une ambiance éthérée, une torpeur qui sied bien à l'histoire. C'est un peu long, mais finalement ce n'est pas grave, ça n'entrave pas la qualité du texte et de l'écriture, aboutie.

Pour moi, il est impossible que la meurtrière ne soit pas retrouvée, je dirais même très rapidement. Elle ont le cadavre sur les bras, traversent tout le bâtiment sans que personne ne les voie, d'autant qu'un cadavre, cela doit peser lourd. Je ne comprend pas non plus que les prud'hommes ou les services sociaux ignorent tout de l'héroïne, puisqu'elle a un contrat de travail.

Mais on voit que l'essentiel n'est pas là, il est dans l'exploration de cette vie, gâchée, les choix, les choses qui peuvent nous tomber dessus, bref, le poids terrible de cette société dans laquelle on évolue et qui peut broyer.

Ce meurtre et la suite, même si je n'y crois qu'à moitié, ne sont qu'un support. C'est ce que je retiens de ce texte qui, encore une fois, est très abouti au niveau de l'écriture mais qui aurait peut-être nécessité de rester quelques temps dans un tiroir pour être ressorti et relu avec un oeil "frais". Mais je me trompe peut-être, c'est peut-être le cas. à bien y réfléchir, je retiendrai la vie de l'héroïne, je m'interrogerai sur son ressenti, son désarroi, et pas la manière dont elle a chargé le cadavre dans le coffre. c'est bien l'essentiel.

   Louis   
15/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je ne suis pas très amateur de cette sorte de nouvelles, mais le thème de la frontière m’intéresse, j’ai donc lu ce récit avec attention. Et le plaisir de la lecture est venu s’y ajouter.

Le début du texte place d’emblée le personnage dans la transgression. Le commencement se situe par-delà la frontière.
La première scène se déroule, en effet, dans un lieu de prostitution, par-delà la barrière des « bonnes mœurs ». L’histoire commence par là où débute sans doute toute histoire, quand un espace vécu, très cadré, se trouve franchi. Une vie qui se poursuit à l’intérieur du cadre commun est une vie sans histoire. L’aventure commence toujours au-delà d’un espace délimité.

Paradoxalement, le personnage est une femme ordonnée ; elle aime l’ordre et la propreté : « … puis je range, hors de question de me remettre dans les souillures de l’autre, on a sa dignité ».
Ce souci à la fois du propre et du bien ordonné aurait dû constituer une barrière solide pour lui éviter de franchir le pas vers la prostitution. Une « pute », on l’associe communément à la saleté, « sale pute » dit l’injure vulgaire. Mais elle se veut une « pute » propre, digne, ordonnée.

Dans cette transgression, elle a plutôt reculé les limites, elle a déplacé les lignes, elle ne les a pas abolies, elle a dressé une frontière entre le digne et l’indigne. Elle ne veut pas tomber dans l’indignité. Sa déchéance ne doit pas être ignoble.

Son client ne lui semble pas à sa place, «… un torse fait pour qu’une petite femme y pose la tête, pour que des enfants l’enterrent sous le sable. Pas pour une pute », mais elle ne se fait pas à elle-même cette réflexion ; elle ne se sent pas déplacée.

Le personnage vit depuis longtemps à proximité d’une frontière, une frontière nationale, entre France et Belgique. Depuis longtemps, depuis toujours peut-être, elle a vécu à la limite. Mais une limite poreuse, une frontière ouverte. Désormais, une frontière étanche est dressée, qui délimite deux mondes fermés : frontière à la fois nationale, psychologique, affective. Une scission schizophrénique divise son vécu et l’organise des deux côtés d’une frontière qui prend la forme concrète d’une route nationale. Son identité a éclaté en deux personnes différentes, prostituée d’un côté, mère de famille « respectable » de l’autre. Le nom porteur de l’identité se dédouble lui aussi : Jenny d’un côté, Jeanne de l’autre.

Jenny ne se sent pas déplacée, elle vit dans son monde ; tout son univers se réduit à ce « bar de nationale », le reste n’existe plus, pour un temps au moins, le reste est dans « le noir », comme l’indique bien cette image significative : « Dans le jardin derrière la maison, la lanterne éclaire la petite terrasse et ses deux chaises en métal. Au-delà tout est noir. »

Le découpage de l’espace en deux territoires de vie, deux « continents », se couple avec un découpage temporel, une semaine dans un univers, une semaine dans l’autre. Mais les deux mondes doivent rester fermés, et surtout ne pas se mêler ; ils ne doivent pas interférer. Jenny doit exister sans Jeanne, et Jeanne sans Jenny. Ces deux personnes issues du dédoublement ne doivent pas se rencontrer, c’est pourquoi : « Rien de personnel ne franchit la frontière, ni dans un sens, ni dans l’autre ».

L’angoisse naît lors du retour à Valenciennes, non dans le bar de nationale : « … cette angoisse que je ne m’explique pas, qui me saute à la figure à chaque retour, lorsque tout semble si normal, si immobile ». La normalité lui semble bien plus douloureuse que la transgression. Cette fuite d’une réalité insupportable vers l’autre côté de la frontière ne constitue pas une coupure totale et définitive. Le va-et-vient entre un avant et un après, entre un côté et l’autre de la frontière s’avère particulièrement « affolant », une véritable torture, un écartèlement, une perturbation de son équilibre psychique qui fait vaciller sa santé mentale.

Le drame survient quand les deux univers se télescopent, quand un aspect insupportable de la normalité fait irruption dans l’ailleurs du bar, quand le même vient s’immiscer dans l’autre, quand la frontière se brise et laisse passer son ancien patron, Branqueur.
Ce personnage odieux, non seulement a provoqué la création de la frontière par le harcèlement moral qu’il a fait subir à Jeanne, la forçant à quitter son emploi, mais il est aussi celui qui brise la frontière et menace, par un affreux chantage, les projets de Jenny pour redevenir une Jeanne nouvelle.

On comprend que Jenny ne trouve d’autre solution que de supprimer le maître de la barrière, celui qui est cause de sa fermeture comme de son ouverture.

Une des filles du bar, Rebecca, lui vient en aide. Son acte semble désintéressé, mais la fin du texte laisse entendre qu’en réalité des services sont attendus, qui replaceront Jeanne dans la transgression.

La fin peut sembler moraliste : quand on a franchi les frontières du « bien », quand on a mis un pied dans le « vice », alors on ne peut plus en sortir. Les limites franchies, il y aurait une autre frontière qui enferme dans un cercle « vicieux ».
Mais l’histoire peut être vue autrement, comme une véritable tragédie, dans laquelle Jeanne est emportée malgré elle, irrésistiblement, vers un destin funeste qu’elle n’a pas choisi librement. La frontière ne sera pas ce qui permet de faire front.

   Jean-Claude   
20/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Perle-Hingaud,

Je n'ai pas décroché.

J'ai trouvé la mise en place un peu longue, même si elle se justifie par la boucle du sordide.

La fin m'a un peu laissé sur ma faim.
J'attendais quelque chose. La surprise tient dans le fait que ce soit Rebecca avec sa demande.
La boucle sordide est bien amenée mais, même si "Jenny" exprime le désir de tuer Rebecca, je ne l'en sens pas encore capable.
Il y a un fossé entre l'acte réflexe et l'acte volontaire. Il me manque un petit quelque chose (une autre scène ?) pour lever cette impression.
Note : à moins que mon impression ne vienne du côté trop résigné de Jeanne ; elle n'a pas vraiment basculé dans la colère.

Au plaisir de vous (re)lire

   Acratopege   
20/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Impossible de ne pas commenter la grande prêtresse d'Oniris!
D'abord ce que j'aime: le style ramassé, la narration rapide, presque saccadée, l'atmosphère "vieux film français sordide avec Jean Gabin et Arletty." Ce que j'ai moins apprécié, c'est les trop nombreuses séquences et la multiplicité des personnages. Je me suis presque retrouvé dans un synopsis de roman ou un scénario de vieux film français, justement. Trop longue ou trop courte, cette nouvelle. Et puis j'ai vu venir de trop loin la première chute - le meurtre du bourreau, alors que la seconde m'a paru passer comme chat sur braise et m'a laissé sur ma faim
En bref, un texte qui se lit avec plaisir, mais qui souffre de sa construction trop complexe pour une nouvelle. Merci.
Pierre


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