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Sentimental/Romanesque
Perle-Hingaud : Le sens caché de la noix de cajou
 Publié le 07/12/11  -  13 commentaires  -  46090 caractères  -  126 lectures    Autres textes du même auteur

Il n'y a de défaites que celles que l'on a tout seul, devant sa glace, dans sa conscience.
G. Flaubert


Le sens caché de la noix de cajou


Il hésita un court instant avant de se déchausser. Cela lui parut la chose à faire, la procédure à appliquer, aurait dit Longeon-Des-Méthodes. Il se baissa, dénoua ses lacets, posément, agita les orteils. Ce matin, il avait saisi à tâtons une paire de chaussettes dans la pénombre de la chambre. Voilà plus de deux ans qu’il était passé maître dans l’art de partir sans bruit. Isa s’était agitée dans le lit, puis s’était rendormie : encore une heure et demie avant de se lever et de réveiller leur fils. Les chaussettes, donc. Le sort était tombé, il le découvrait seulement à présent, sur les noires avec les losanges gris. Il remarqua que la trame était trop fine au talon droit, elles seraient bientôt foutues.


Il rangea ses chaussures au pied du bureau, l’une contre l’autre. Dix-huit heures, la réunion allait commencer. Une bouffée de chaleur le déstabilisa. Il ne voulait pas y songer. C’était tout bonnement impossible. Il sortit son téléphone portable dernier cri de sa poche, l’éteignit et le glissa dans le premier tiroir, au milieu du fouillis. Son bureau n’était d’ailleurs qu’un gigantesque amas de papiers, de chemises cartonnées, de dossiers. À l’affût dans l’angle gauche, l’écran le guettait. Par habitude, il cliqua, cinq nouveaux mails apparurent, qu’il ne lut surtout pas.


Il se leva, ouvrit l’étroite baie vitrée. Il travaillait au treizième et avant-dernier étage ; ses fenêtres étaient en partie obturées par le sigle lumineux de la société. Un mal pour un bien : il bénéficiait de l’unique accès à l’air libre du bâtiment, une coursive dédiée à l’entretien des lettres géantes. Avant, il venait fumer sur son balcon privé, ainsi l’appelait-il, avec Jocelyne. À l’automne, ils l’avaient obligée à démissionner et depuis il fumait seul, pour deux, devant son écran.


De là-haut, la vue sur Paris était belle, la Seine, la Défense au loin, l’enfilade des toits, et en bas, tout en bas, le périphérique, les voitures de la taille d’insectes, des scarabées pilotés par des fourmis, toujours là, matin midi et soir, dans un flot rassurant.


Il faisait presque nuit, la lumière était douce. Il frissonna. Du sol montait la rumeur sourde du ballet des scarabées. Il avança, grimaça quand il sentit une aspérité sous sa plante de pied. Dix-huit heures dix, Müller devait déjà ironiser sur son retard, jouir des sourires obséquieux de ceux trop heureux de ne pas être dans sa ligne de mire. Le fumier… Le téléphone sonna, assourdi, impuissant. Il le regarda à travers la vitre, mais en fait il n’y avait rien à voir. Il aurait dû éteindre la lumière. Il se tourna vers la ville, tenta de distinguer sa banlieue, mais elle était trop loin, bien trop loin. C’était mieux comme ça, pour Isa, pour Martin même. Ils referaient leur vie avec quelqu’un de bien, quelqu’un de meilleur que lui, de plus fort, de plus rapide, de plus efficace.


Il se haussa sur la pointe des pieds, passa une jambe, puis l’autre, par-dessus la rambarde. Assis comme un enfant sur un muret, cramponné des deux mains au ciment sous ses fesses, il suivit un moment la course des scarabées. C’était vertigineux. Alors il sauta.



***



Le taxi s’arrêta dans un nuage de terre devant la dernière maison. Yvan tendit vingt euros. Il était fourbu, anesthésié par les heures de vol, la navette, le train d’un autre siècle qui s’était traîné jusqu’ici, le bout du bout du monde, voilà où ce cousin oublié habitait, une île, en somme. Une maison d’hôtes, à l’orée d’un parc naturel. Enfin… Ici, pas de proches compatissants, pas d’amis gênés, pas de collègues hostiles ou silencieux.


Yvan prit sa valise, remonta l’allée de terre battue. La maison était basse, de lattes de bois blanc, encadrée d’arbres aux feuilles charnues. Il ne connaissait pas leur nom, ils étaient sombres, épais, différents des arbres de métropole avec leurs fruits jaunes qui ployaient les branches. Internet promettait : « Une maison traditionnelle nichée dans un écrin tropical » : peut-on croire Internet ?


Comme il s’approchait, la carte postale s’effaça. L’endroit vivait : une balançoire dans le jardin, l’herbe pelée tout autour ; la peinture écaillée par endroits, un tricycle devant les escaliers ; une guirlande de papier crépon déchirée qui pendait d’une poutre de la véranda, un carillon de bois. En avançant encore, il entendit une flûte à bec. La musique était hésitante, lentement déchiffrée. Un air simple. Une note dérapait, reprise sans succès. Yvan crispa les mâchoires. Soudain, un sifflement strident, excédé, mit fin à l’exercice.


La porte était grande ouverte. Il poussa la moustiquaire, appela :


‒ Bonjour ! C’est Yvan Müller… Y a quelqu’un ?


Un concert de voix lui répondit : « Maman… il est là ! »… « C’est le cousin ! »… « M’man, t’es où ? Y a le cousin de papa qu’est arrivé ! »


Yvan franchit le seuil, plissa les paupières dans le contre-jour. Une grappe compacte se tenait devant lui, un bouquet de têtes, de bras, de jambes maigres. Le groupe se désolidarisa, une femme avança :


‒ Bienvenue, cousin. Vous étiez attendu !


Il tendit la main, la baissa précipitamment alors que la femme approchait la joue. Elle posa deux baisers rapides sur la barbe grise naissante. Elle sentait le sucre et le caramel, et très vite Yvan recula, songeant à sa propre odeur après ces heures de voyage et de chaleur, d’âcres remugles, certainement, un relent de cadavre de grande ville. La femme ne laissa pourtant rien paraître. Sans doute qu’ici, les odeurs de sueur, ils devaient y être habitués, pensa-t-il.


‒ Bonjour… heu ?

‒ Betty. Moi, c’est Betty, et voici mes enfants : Ludmilla, la grande, bientôt douze ans, Laurine, neuf ans et Romain, qui va sur ses six ans.


Yvan salua chaque prénom d’un hochement de tête. Franck ne lui avait pas dit qu’il était père d’une famille nombreuse lorsqu’il avait réservé. Un endroit calme, vantait le site… Peut-être fronça-t-il les sourcils, car Betty reprit :


‒ Ne vous inquiétez pas, vous ne les entendrez pas. Votre chambre est dans l’extension, vous serez parfaitement tranquille.


Les enfants s’éparpillèrent sur un geste de leur mère, sans doute déçus par la banalité de la rencontre, par l’allure bien quelconque de ce parent de la métropole.


La femme – comment s’appelait-elle, déjà ? – la femme lui sourit, s’effaça contre le mur en lui proposant un jus de fruit avant de s’installer, à moins qu’il ne préfère poser ses affaires, oui, il devait être fatigué. Elle le précéda, traversa un salon, une véranda qui menait à une autre partie de la maison, la fameuse extension songea-t-il. Deux chambres, il pouvait choisir, il était seul en ce moment, et une salle de douche privée. Il partagerait la cuisine avec eux, le prix comprenait le petit déjeuner. La femme – Pattie ? – discourait tout en entrebâillant la fenêtre, repoussant les persiennes, inspectant du regard le lit, ouvrant le robinet comme pour lui prouver la présence d’eau courante. « Je vous attends au salon, installez-vous à votre aise. Il y a des oreillers supplémentaires dans l’autre chambre. Si quoi que ce soit manque, n’hésitez pas… »


Soudain Yvan fut seul, et le silence, comme promis, l’enveloppa.



***



Betty sortit de la salle de bains en se massant le front. Les crèmes étaient plus efficaces la nuit, tout le monde le savait. Non qu’elle eût particulièrement peur de vieillir : son visage, elle composait avec depuis tant d’années qu’elle s’était habituée à ses imperfections. Elle avait conscience de faire partie de ces femmes pas vraiment jolies auxquelles l’âge adulte rendait enfin justice, comme un cadeau d’excuse pour une adolescence complexée. Quelques rides étaient un prix acceptable.


Allongé sur les draps, Franck regardait le petit poste télé. La construction d’un pont, des hommes casqués et bottés tendus dans la réalisation d’un ouvrage gigantesque, périlleux.

Il était concentré, attentif, exactement comme Romain quand il échafaudait une tour en briquettes de bois. Betty s’assit à ses côtés, posa la main sur sa cuisse nue.


‒ Tu travailles au garage, demain ?

‒ Oui. Je peux déposer les enfants, si tu veux.

‒ D’accord. Ce sera plus tranquille pour le premier petit déjeuner d’Yvan.


À l’écran, un ingénieur expliquait une histoire de contraintes de forces.


‒ Tu l’as trouvé comment, ton cousin ? poursuivit Betty.


Franck haussa les épaules, baissa le son de la télévision.


‒ Je ne me souvenais plus du tout de lui, à vrai dire. Il m’a l’air ok, non ?

‒ Oui. Pas causant.

‒ C’est pas grave, il nous loue une chambre, c’est l’essentiel.

‒ Je me demande pourquoi il est venu seul. Il porte une alliance…


Frank sourit, quitta le poste des yeux pour se consacrer à sa femme :


‒ T’es bien une fille, toi !


Betty leva le visage vers lui. Après tout, les mystères du cousin lui étaient bien égaux… Franck avait raison, sa vie privée ne les concernait pas. Ils avaient bien mieux à faire. Elle se glissa entre les draps, impatiente, alors que son mari éteignait le poste, puis la lumière.



***



De l’autre côté de la maison, Yvan veillait encore. Le décalage horaire, peut-être. Il frissonna, il avait froid, même ici… Lentement, il défit sa valise, en sortit des tee-shirts, observa le mobilier autour de lui. Fonctionnel. Moche. Il ouvrit la porte de la penderie, à droite des étagères désertes, à gauche une tringle et quelques cintres en fil de fer. Il considéra longuement le meuble, puis posa sa pile sur la planche du milieu, pendit ses shorts et ses jeans. Il restait beaucoup de place.



***



Quinze heures. Yvan n’eut pas besoin de consulter sa Breitling pour connaître l’heure : comme tous les jours, Betty arrivait dans un boucan infernal et garait son veau juste sous les fenêtres de sa chambre. À croire qu’elle ne se rendait pas compte que sa bagnole puait autant qu’elle polluait.


‒ Hello, Yvan ! Tout baigne ?


Il acquiesça avec un sourire de commande avant de se replonger dans la biographie de Vauban.


‒ Pardon ! fit Betty.


Elle contourna le fauteuil en rotin en maugréant : tout de même, il était peu serviable, le cousin. Elle arrivait, essoufflée, chargée de courses, le pain en équilibre et le poulet cuit menaçant de trouer son sac, et lui, le Parisien, restait avachi le nez dans son livre. Dix jours qu’il était là, et rien, pas une discussion sympa, pas une marque d’intérêt, politesse de tarif syndical et sourire à l’avenant.


Elle poussa du pied la moustiquaire, déposa son chargement dans la cuisine. Elle avait besoin d’une pause. Dans deux heures, la voisine de Bourg-bas lui ramènerait Romain de la maternelle, les filles seraient là peu après si le bus ne prenait pas de retard. Elle devait profiter de chaque minute de calme. Déjà qu’elle avait dû assurer un quart d’heure de rab au secrétariat, Irène et ses excuses foireuses… Elle se servit un verre, sortit sous la véranda :


‒ Vous permettez ?


Betty s’assit sans attendre la réponse. Elle soupira, posa ses pieds nus sur la table basse.


Yvan considéra les pieds de son hôtesse. Potelés, bronzés, ils étaient séduisants. Maintenant qu’il y songeait, il n’avait jamais prêté attention aux pieds. Même à ceux de Sophie. Le regard fixe, il tenta de superposer à ces orteils dodus l’image de ceux de sa femme. Longs ? Manucurés ? Grecs ou romains ? Il ne savait pas. Il aurait dû, pourtant. Bon sang, avoir dormi huit ans auprès d’une femme et ne pas être foutu de connaître la forme de ses pieds… Il sentit le sang lui monter au visage, un muscle se contracter sur sa paupière gauche, jouer avec ses nerfs…


‒ Yvan ? Ça va ?

‒ Quoi ? Oui, oui…


Betty se redressa, replia les jambes. C’était gênant, ce regard fixé sur ses pieds, comme si elle avait commis un crime de lèse-majesté. Ou plutôt, comme s’ils le perturbaient, à voir son regard crispé. Elle but une gorgée, proposa :


‒ Vous en voulez ? C’est du jus de litchees, il vient de Madagascar.


Yvan semblait excédé. Il ne répondit rien. Elle se leva, ajouta :


‒ Je vais préparer le goûter des enfants. Ils vont arriver.


Il reprit sa lecture. Elle s’arrêta un instant sur le seuil et le contempla, pensive. Puis elle rentra, et ne s’en préoccupa plus.



***



Yvan était assis sur le rebord du lit, genoux écartés. Entre ses pieds, une fourmi progressait vers la porte. Il l’observa un long moment, sans intention hostile. Il était fatigué, intensément fatigué. Ses mains étaient glacées, il enfila un pull. Le miroir de la salle de bains lui renvoya une image désormais apprivoisée, celle d’un homme défait, de plis de peau, d’yeux éteints. Ses joues semblaient aussi molles que lui, dressées de poils gris, gros grains de peau défraîchie, usée. Pas réjouissant, peut-être même repoussant. Il passa la main sur son menton, dédaigna l’idée du rasage. Pour qui ? Le brossage de dents restait obligatoire, tout de même. L’eau stagnait dans le lavabo. Mauvais signe. La douche confirma le souci hydraulique : Yvan écourta la séance, l’eau menaçait de déborder du baquet. Il mettrait un mot pour Franck… C’était agaçant, ce manque de confort. Il retourna dans sa chambre, ouvrit grand la fenêtre et reçut au visage à la fois l’alizé du matin et les bruits de la cuisine.


Une légère odeur lui piqua les narines. Il la connaissait… essence ? Gas-oil ? Pour un coin en lisière d’une réserve naturelle, c’était le bouquet ! Yvan tendit le cou. L’odeur était apportée par le vent, elle venait de la forêt d’en haut, des arbres épais. Une tronçonneuse ? Aucun bruit de moteur, pourtant, mais la radio qui clamait ses insanités, accompagnée du claquement de portes de placards et de la sonnerie du micro-ondes. Yvan ne voulait surtout pas prendre ses repas avec la famille, il attendait soigneusement le départ des mômes et de leur mère pour savourer son petit déjeuner au calme. Il regarda son téléphone portable éteint.


Enfin, il entendit le grincement de la moustiquaire, Betty qui appelait ses enfants. Les portières du quatre-quatre claquèrent sur les voix aiguës, le moteur couvrit tout dans une apothéose de décibels avant de décroître. Yvan se leva, sortit de sa chambre : la maison était à lui.


Il hésita. Son bol à la main, café trop chaud, il s’installa au salon. Mobilier quelconque, ringard mais confortable. Le tissu du canapé était râpé sur les accoudoirs, les coussins entassés peinaient à cacher l’usure. Il s’assit, se laissa étourdir par le bazar ambiant, l’accumulation de choses inutiles : les pulls aux manches retournées, les cahiers de cours, le programme télé à moitié déchiré. Le salon était empli de ses occupants, leur absence n’était que provisoire, virtuelle : tout ici respirait l’humain, le débordement, l’excès de vie.


Agaçant. Il se demanda s’il allait fouiller quelques tiroirs, mais quel intérêt ? Cette famille ne cachait rien, leur banalité s’étalait sans retenue.


Son café bu, il se releva, avança de quelques pas vers les chambres, fit demi-tour. Trop dangereuses. Il pensa à la chambre de Clément, propre, vide. À son départ, Sophie avait embarqué les jouets, les souvenirs, pour ne pas traumatiser leur fils, avait-elle dit. Depuis, Yvan n’entrait plus dans la pièce. Le carré clair à la place du poster de Bob l’éponge le glaçait. Méritait-il vraiment ça ?


Il se sentait tout aussi étranger ici. Un intrus dans une chambre anonyme. Il attrapa son téléphone, l’alluma. S’en voulut : il n’avait donc aucune résistance ? Il fallait aller dans le jardin pour capter correctement, au bout vers les grands arbres, sur la petite butte. Un message, mais pas de Sophie, de la DRH. Le dossier suivait son cours, la plainte de la femme de Fraissinet était entre les mains des avocats. On le tiendrait au courant. Les assurances de la société se substitueraient finalement bien à l’assurance décès, ça devrait calmer le jeu.


Calmer le jeu…


Yvan effaça les paroles, il n’aurait pas dû écouter, quel con de s’être laissé aller. Il envoya un violent coup de pied dans un buisson, leva la tête et respira profondément. Toute cette colère, contre lui, contre eux, contre ce qu’ils lui avaient fait faire, pour à présent le condamner. L’amertume. La solitude et la fatigue, la fatigue, oui, aussi. Être ici ne changeait rien.


Il coupa son portable, décida de ne pas rentrer de suite, de marcher. La nuit, il dormait mal, malgré les somnifères. Yvan prit le chemin tracé en haut du jardin, s’enfonça entre les arbres étranges. Les fruits avaient encore grossi. Ils brillaient tels des pommes boursouflées, un vague étron beige pendant par en-dessous. Yvan fronça le nez : l’odeur chimique venait d’ici. Il s’approcha d’un tronc gris, tira sur une des feuilles à sa portée : elle était sombre et grasse. Il la froissa, la renifla avec précaution : c’était ça ! Pas un relent d’essence, non, autre chose. Il inspira, les yeux fermés. L’atelier de sa grand-mère, peintre du dimanche. Les feuilles sentaient la térébenthine. Voilà. On plantait ici des arbres qui puaient la térébenthine… Il considéra les fruits, franchement laids. Rien de connu, il n’avait jamais vu ça sur aucun étal de primeurs chic et exotique. Les enfants lui en avaient pourtant parlé, mais les enfants parlaient tant… Yvan s’attarda sur le souvenir de sa grand-mère, à la recherche d’un substitut de bien-être. Peine perdue. Certaines taches ne se diluaient pas, quelle que soit la térébenthine appliquée.



***



C’était un dimanche parfait, songea Betty. Franck, Milla et Laurine jouaient au ping-pong depuis bientôt une heure, ils ne se lassaient pas. Son regard glissa sur Yvan qui lisait à son poste habituel, calé dans le fauteuil sous l’ombre de la véranda. À moins qu’il ne somnolât, il était si immobile. À peine tournait-il une page de temps à autre.


Romain s’était endormi sur le coussin de la chaise longue voisine de la sienne. Reconnaître l’instant précieux… Betty posa son roman, contempla le corps de son fils, ses joues pleines, sa respiration tranquille, l’abandon si émouvant. Elle se pencha, vint respirer son cou, l’espace ténu de peau claire entre la racine des cheveux et l’oreille. L’odeur de son fils. Il tressaillit, le souffle devait le chatouiller. Elle retint sa respiration. Combien d’années encore avec ce bonheur si évident ? Combien d’années avant que les enfants ne partent, avant que l’amour ne s’efface ?


Betty se redressa, poussa son transat hors de l’ombre de l’anacardier, reprit sa position nonchalante d’odalisque. Elle tendit son visage au soleil de la fin d’après-midi, c’était bon. Les rayons picotèrent ses pommettes, un peu, puis presque douloureusement. Elle ne bougea pas, se sentant pourtant coupable de s’exposer ainsi au soleil des tropiques, elle, la « métro » à la peau trop blanche.


Franck arracha une victoire sur Milla avec un cri de triomphe. Il leva la raquette et entama quelques pas de danse : battre l’aînée devenait incertain.


‒ J’ai gagné, j’ai gagné ! Qui c’est le plus fort de la famille ?


Il saluait, hilare, envoyait des baisers à sa femme qui les lui rendait du bout des doigts. Yvan leva un court instant la tête vers eux, comme dérangé, avant de se replonger dans sa lecture.


Milla protestait, réclamait une revanche, alors que Laurine se battait pour lui arracher la raquette des mains. « Chut, vous allez réveiller Romain ! » lança Betty à voix feutrée. Le trio se tourna vers elle dans un ensemble si parfait qu’elle sourit. « Ma famille ! » songea-t-elle avec fierté, alors que la cadette défiait à présent sa sœur.


Les filles abandonnèrent enfin, entourèrent leur mère et Romain qui se réveillait. Franck tendit la raquette vers Yvan :


‒ Une partie ?


Yvan avait délaissé son livre depuis longtemps, impossible de lire avec ce boucan. Pas envie, non plus. Ça rimait à quoi, après tout, se retrouver dans ce coin perdu à étudier les stratégies militaires de Vauban ? Oui, une partie… il allait l’exploser, le cousin !


Le match acharné tourna à l’avantage d’Yvan. À moins que Franck ne l’eût laissé gagner, supposa Betty. Perdre une partie en gage d’amitié… Yvan n’arrivait pas à se mêler à eux. Il déjeunait en ville, elle l’avait aperçu au café de la Place Carrée, et le soir, il prenait ses repas à l’écart, maintenait un rayon du frigo bien séparé des leurs avec ses courses quotidiennes. Elle lui avait pourtant proposé de s’en charger, pour elle, c’était simple. Le cousin avait décliné l’offre, s’achetait des denrées d’importation et dînait tard dans sa chambre.


Elle quitta la chaise longue, les jambes endolories d’immobilité.


‒ C’est l’heure de l’apéro, non ? dit-elle.


Les hommes soufflaient, assis dans l’herbe, alors qu’autour d’eux les enfants s’agitaient encore. Franck saisit son tee-shirt abandonné dès les premières balles sérieuses, s’essuya le torse vigoureusement.


Il ramena à lui Romain qui riait et se débattait, le chatouilla et le fit rouler dans ses bras. « Non, papa, tu sens mauvais, t’es tout mouillé », cria le petit alors que son père le serrait de plus belle.


Betty s’amusait de leur jeu quand son regard se posa sur Yvan, les yeux rivés sur le couple que formaient le père et son fils. Il lui sembla voir tressauter un nerf de sa paupière lorsqu’il lança, acide :


‒ Alors, Franck, pas trop usant, le travail d’un homme des tropiques ?


Franck grimaça :


‒ T’as une de ces façons de poser la question… Enfin ! Pour te répondre, en effet, c’est pas si mal. Je suis mon patron, je guette les bagnoles à la vente, je répare, je baratine, je refourgue.

‒ En plus, tu n’as aucun ouvrier à faire travailler, si ?


Betty fronça les sourcils. Le ton de la conversation avait changé. Yvan cherchait la querelle, ou peut-être à évacuer ce qui le minait ? Peu importe : son mari saurait réagir.


‒ Tu plaisantes, fit Franck. Je bosse avec deux gars et un gamin du lycée professionnel. C’est pas une grosse affaire, ok, mais on s’en sort, enfin, on essaie. Parfois, je me dis que si j’étais resté à Courbevoie, chez Labex, je serais peut-être cadre dans un beau bureau climatisé avec des tas de primes, comme toi.


Yvan s’était redressé :


‒ Tu crois vraiment ? Tu crois que c’est aussi simple, qu’il suffit de rester à attendre, tranquille, les promotions à l’ancienneté ?

‒ Ouais, enfin, être assis dans un bureau toute la journée, c’est pas vraiment fatigant. Et surtout, le salaire tombe toujours !

‒ C’est ce que tu te figures ? Tu ne sais pas à quel point tu es à côté de la plaque, mon pauvre petit vieux. Tu n’imagines même pas ta chance d’être ici. Pas de patron pour te harceler à propos de délais à tenir, d’objectifs à remplir. Pas d’équipe à manager, de susceptibilités, d’états d’âmes ni de dépressifs. Dans mon monde, tu vois, là d’où je viens, c’est la guerre. Une guerre déclarée, les prix, la concurrence, la technologie, les Chinois.


Il s’interrompit un instant et reprit d'une voix âpre, le regard fixe :


‒ Et puis, il y a la guerre interne, et celle-là, elle est bien pire. C’est Machin qui veut être nommé au poste qui devrait te revenir, Truc qui t’accuse de terroriser tes hommes, Bidule qui te colle sur le dos le suicide d’un pauvre type qui n’était pas fait pour ce boulot. En plus, tu devrais te sentir coupable, alors que tu n’y es pour rien, ce n’est que de leur faute, tout ça. Tu n’es qu’un pion, un pion de base ou un cavalier, peu importe, tu n’es qu’un jouet qu’on dégage quand il a rempli son rôle. Et tant pis pour les dommages collatéraux, tu vois, tant pis pour ta vie, elle a disparu sans que tu t’en aperçoives, elle a déguerpi. Tu reviens un soir chez toi et personne ne te reconnaît plus sous ton armure. Ou bien elle te colle tant à la peau, cette armure, que tu leur fais peur, et tu ne t’en rends même pas compte. Tu ne les vois plus, tu ne les entends plus, tout à ta mission sacrée. Tu es l’arme fatale de ta société, le héros sur qui les stratèges comptent. C’est ce que tu crois, ce n’est que de la foutaise. Mais tu en es convaincu, on te le martèle, et toi tu appliques les consignes, jour après jour, tu renforces ton blindage et tu harangues tes équipes. Tu sais le pire de tout ça, tu sais ? C’est que tu y as pris goût. La bagarre, la victoire, l’argent, oui, l’argent et les bribes de pouvoir qu’on te laisse flairer. Tu y prends goût…


Yvan se tut, essoufflé. Personne n’osait bouger. Enfin, il jeta :


‒ Tout ça pour dire : ce beau bureau et toutes ces primes, Franck, tu ne mesures absolument pas ce que ça signifie. C’est tellement simple, ici…


Franck ouvrit la bouche pour rétorquer, croisa le regard de sa femme, s’interrompit :


‒ Allons, inutile de s’échauffer, on ne changera rien à tout ça. Profite plutôt du soleil de notre île, il te manquera, tu verras, dans ta capitale…


Betty intervint :


‒ Je vais chercher l’apéro, les hommes !


Lorsqu’elle passa derrière son mari, sa main lui effleura négligemment l’épaule. Franck ne leva pas le visage vers sa femme, mais il sourit, de ce sourire en coin qui excédait tant Yvan.



***



Le ronflement du moteur du quatre-quatre. Yvan stoppa sa mastication, chercha l’heure à l’horloge du four : treize heures trente. Trop tôt, bien trop tôt.


Le claquement du cadre de la moustiquaire, les talons de Betty dans le couloir. Elle poussa la porte de la cuisine, la bandoulière de son sac lui glissait de l’épaule. Elle entra les bras chargés comme à son habitude, déversa le tout sur la table, ne put retenir le pain qui roulait au sol.


‒ Ah, zut ! fit-elle en le ramassant, tant pis !


Elle l’examina, les sourcils froncés, souffla un peu sur la croûte et le rangea comme si de rien n’était.


‒ Bonjour, Yvan ! Vous allez bien ?


Il écarta les mains pour laisser voir son assiette, tomates olives bacon cantal, courses de la veille, repas froid, humeur à l’unisson.


‒ Bonjour Betty. Oui, vous voyez. Et vous ? Déjà de retour ?


La jeune femme avait quitté la pièce, il entendit des portes s’ouvrir ou se fermer, puis plus rien. Soudain elle réapparut en tennis silencieuses. Elle avait troqué son tailleur contre un short mauve et un tee-shirt qui avait dû être blanc avant une lessive inconsciente. Elle noua rapidement une queue-de-cheval ; Yvan se dit que les mèches relevées lui allaient bien, elle n’était pas si moche, tout de même. Sophie aussi répugnait à s’attacher les cheveux, il n’avait jamais compris pourquoi. Un chignon la rendait si désirable, nuque offerte…


Il piocha une olive.


‒ Pas de travail cet après-midi ? reprit-il dans un accès de sociabilité.

‒ Au contraire… J’ai posé ma demi-journée pour ramasser les pommes cajou. J’ai vu hier qu’elles étaient presque toutes tombées, c’est le moment.


Yvan se surprit à s’intéresser à ses paroles :


‒ Ce sont les gros fruits orangés ? C’est ce qui donne les noix de cajou de l’apéritif ?

‒ Oui. Les pommes sont des « faux-fruits », la noix est ce qui pend en-dessous. Il faut les ramasser avant que des bestioles ne les mangent. Je les prépare, puis je les vends à la coopérative agricole, les pommes d’un côté, pour les animaux, et la noix pour être torréfiée. On a planté un champ il y a six ans. Ici, c’est plutôt la vanille la spécialité, mais les anacardiers ont bien poussé. Il ne gèle jamais, c’est pour ça.


Ah, voilà donc la raison d’être de ces arbres nauséabonds… Des cacahuètes ! De bêtes, stupides, noix de cajou… Lassé, Yvan n’écoutait déjà plus. Betty… Elle paraissait si limpide, si… innocente. Elle ne lui avait jamais posé aucune question personnelle. Il avait pourtant senti son regard sur l’alliance. Pourquoi donc cette femme ne s’intéressait-elle pas davantage à lui ? Par retenue ? Non, il n’y croyait pas, elle était bavarde, expansive. Il y avait dans son attitude envers lui quelque chose qui le crispait, une sorte de gentillesse patiente, de… de condescendance.


Betty poursuivait ses explications, inconsciente du peu d’intérêt d’Yvan :


‒ Ensuite, on épluche avec soin, parce que sinon…


Et si c’était de la pitié ? Cette pensée saugrenue l’énerva : elle n’avait tout de même pas pitié de lui ! L’idée lui fut insupportable. Quelle gourde, cette bonne femme, avec son petit bonheur étriqué, son benêt de mari, ses gosses trop bien élevés. Médiocre, voilà. C’étaient des gens à l’image de leur maison, trop petits, ringards. Yvan se leva brusquement. Pour la peine, il laissa son assiette sale sur la table. Merde, il les payait, après tout ! Tout ça pour une chambre moche avec une plomberie décatie !


‒ Yvan ?


Il dédaigna de répondre, s’offrit simplement un dernier coup d’œil sur l’air stupide de Betty qui ne comprenait décidément rien à rien et quitta la pièce.



***



Yvan entra dans sa douche, se hérissa devant la flaque d’eau stagnante. Deux jours ! Il déboula vers la cuisine, découvrit la pièce encombrée de Betty et des enfants devant leur chocolat, de la radio qui braillait, de toute l’activité bourdonnante qui précédait les départs à l’école. Il marqua le pas sur le seuil, tambourina au chambranle pour réclamer l’attention.


Betty s’interrompit, le couteau en l’air, le toast à moitié beurré :


‒ Hello ! Vous avez besoin de quelque chose ?


Les enfants cessèrent leurs chamailleries. Les deux filles le fixèrent avant d’échanger un regard moqueur, lui infligeant la conscience du spectacle ridicule qu’il devait offrir avec cette serviette autour des hanches.


‒ La douche. Franck n’est toujours pas passé. C’est bouché.

‒ Oh !

‒ Ça fait deux jours. Il faut que vous appeliez un plombier.

‒ Je suis vraiment désolée… Vous pouvez vous servir de notre salle de bains, en attendant. Pour votre douche, je vais m’en occuper. Franck voulait le faire lui-même, mais le travail… Vous savez ce que c’est…


Yvan haussa les épaules, voulut protester. Un spot vantant les mérites d’une crème antirides lui coupa la parole. Les grandes se levaient déjà, les chaises raclaient le carrelage et les bols s’entrechoquaient alors qu’elles s’en débarrassaient dans le lave-vaisselle. Romain, seul, restait assis à lécher son index qu’il traînait sur la table pour y capturer quelques miettes grillées. Betty referma la boîte de cacao en poudre.


‒ Je suis vraiment désolée, répéta-t-elle, mais je ne vois pas d’autre solution pour ce matin. Utilisez notre douche, je vous en prie, faites comme chez vous. Excusez-nous, conclut-elle, mais on doit y aller, on est en retard.


Yvan recula pour la laisser sortir, suivie des enfants qui le frôlèrent, désinvoltes, absorbés par la journée à venir, les dernières brouilles et réconciliations, l’interro de maths, le sport après les cours.


Lorsque le vacarme du quatre-quatre eut totalement disparu, que le silence emplit enfin la maison, que l’immobilité des objets fut acquise, Yvan se décida. Il traversa le salon, longea les chambres. Betty avait fermé sa porte. Celle de Romain était grande ouverte sur le désordre des mille objets essentiels à la vie d’un enfant. Yvan reconnut l’aéroport Playmobil. Il accéléra le pas.


La salle de bains était banale, de ce mauvais goût simple qui caractérisait si bien ses cousins. Carrelettes blanches et bleues, coquillages mièvres aux murs, tapis en forme de grenouille. Yvan chercha des yeux un endroit où poser ses vêtements. Le dessus du panier à linge semblait l’unique surface plane et libre de la pièce. Le lavabo était encerclé de différents tubes de dentifrices, certains ouverts. Cinq brosses à dents fleurissaient dans un verre. Yvan se souvint de la brosse à dents crocodile de Clément qui venait chatouiller la sienne. Sophie faisait déjà gobelet à part, avec sa brosse électrique, tellement plus performante, disait-elle.


Yvan entra dans la douche, rabattit les montants en verre transparent. L’eau jaillit à flots, idéalement chaude. Par représailles envers les désagréments de sa douche inutilisable, il décida de prendre ses aises. Il avisa un flacon d’allure masculine, un truc de supermarché certainement. Il renifla le parfum avec méfiance, décréta qu’il ferait l’affaire et s’en aspergea avec jubilation. Il se lava longuement. L’eau ici était si douce qu’il avait toujours l’impression de ne pas être rincé, c’était une excuse comme une autre pour gaspiller sans remords.


La buée saturait à présent l’atmosphère, recouvrait les parois, dissolvait la réalité de cette salle de bains devenue anonyme, intemporelle. Yvan rêva que, peut-être, lorsque la buée s’évaporerait, il serait dans sa salle de bains, il discernerait la brosse à dents crocodile et leurs trois peignoirs derrière la porte. Ces derniers mois ne seraient qu’un cauchemar, un mauvais rêve. Il coupa le jet, regarda autour de lui. Ses yeux le piquaient. Le savon, sans doute…



***



Les noix étaient étalées au soleil du matin dans de longues clayettes de bois. Il ne restait plus qu’à les ouvrir pour recueillir l’amande, avait expliqué Betty. On s’y collera dimanche avec des amis, avait-elle ajouté, à plusieurs, c’est plus facile.


Yvan n’avait aucune intention de participer à la corvée. Ses affaires n’avançaient pas. La DRH l’avait rappelé ; il était devenu embarrassant, on ne savait que faire de lui. Ils lui proposaient à présent un départ négocié : il démissionnait et on lui offrait les services d’un cabinet d’outplacement pendant six mois. Six mois pour se refaire une image, une virginité, un vernis d’homme respectable. Six mois pour convaincre une autre entreprise qu’il était le manager idéal, performant et néanmoins humain envers ses équipes.


Quelle vaste blague… Le suicide de Fraissinet avait défrayé la chronique, quel professionnel du recrutement ne ferait pas le rapprochement entre lui et « le responsable qui avait harcelé un employé jusqu’au geste ultime » ? Heureusement, seul le nom de l’entreprise avait été cité, lui était resté anonyme. Les services juridiques y avaient veillé…


Yvan secoua la tête : saletés de mouches ! Elles étaient attirées par sa transpiration, le harcelaient comme une bête de somme. Il devait se dépenser. Il laça ses chaussures de marche, empoigna son sac à dos acheté la veille. Un peu d’exercice, sortir de cette famille, reprendre le rythme, voilà ce dont il avait besoin.


‒ Tu vas où ?


Le gamin s’était planté devant lui.


‒ Me promener. Dans la forêt, un peu plus haut, répondit Yvan.

‒ Tu vas à la cascade du Chien ?


Yvan baissa le regard vers le môme. C’est vrai, on était samedi, seul Franck bossait.


‒ Non. Je vais juste marcher.


Romain plissa le front :


‒ Tu devrais marcher jusqu’à la cascade du Chien, c’est chouette là-bas, on peut se baigner.

‒ Ok, répondit Yvan en le contournant, ok, j’irai si je trouve le chemin.


Le petit lui trottina derrière :


‒ Moi je sais… Tu m’emmènes, dis ? Je voudrais bien me baigner, moi.


Yvan se retourna :


‒ Non, je ne veux pas.

‒ Ben pourquoi ? Alleeeez, supplia Romain.


Un court instant, Yvan crut entendre Clément. La même voix, le même ton…


‒ Bon, d’accord. Tu vas prévenir ta mère ?

‒ Elle est pas là, elle discute chez Léonie.


Yvan haussa les épaules. Déjà qu’il regrettait sa proposition, il n’allait pas en plus passer chez la voisine… Betty se douterait bien qu’ils étaient ensemble.


‒ Tant pis, on y va. Et ne râle pas tout le long du chemin, sinon je t’abandonne en cours de route.

‒ T’inquiète, papa dit que je marche presque aussi vite que lui !



***



Romain courait devant, disparaissait de la vue d’Yvan, revenait vers lui, repartait. Lui marchait régulièrement, répondait d’un bref sourire aux saluts des quelques promeneurs croisés.


Ils arrivèrent bientôt à la cascade. Yvan s’arrêta pour la contempler : elle était belle, certes, jaillissait du haut de la falaise, peut-être à une dizaine de mètres au-dessus, et formait un bassin entouré de gros rochers gris. Tout autour, la végétation sombre ployait vers l’eau. Trois enfants s’ébattaient bruyamment, un couple allongé au soleil semblait dormir.


Romain ôta ses sandales exactement comme son fils, en posant la pointe d’un pied sur le talon de l’autre. Il jeta par terre son tee-shirt et son short, se tourna en slip vers Yvan :


‒ J’y vais, hein ?


Il n’attendit pas de réponse, se faufila entre les rochers, sûr de lui, et se jeta à l’eau. Savait-il nager ? Une vague inquiétude traversa Yvan, mais Romain était familier des lieux, il ne pouvait pas courir de danger. Il s’assit sur une roche plate. Sans les cris des gamins de l’autre côté, l’endroit eût été parfait. Il se concentra sur le grondement constant de la cascade, sur le spectacle hypnotique de ces millions de litres qui se déversaient, depuis des centaines d’années peut-être, sans conscience, sans âme, cette eau blanche et écumeuse, qui continuerait à s’écouler bien après que lui serait reparti, indifférente à ses colères, à ses certitudes bafouées, simplement là. Des minutes passèrent, des heures peut-être, quelle importance ?


Le charme fut rompu par l’arrivée d’une famille, deux adultes et deux enfants, qu’on entendit avant de les voir. Le père portait sa fille dans les bras, une gamine rondouillarde qui battait des mains d’excitation. La mère traînait avec difficulté une glacière imposante, tout en se retournant sans cesse pour haranguer son fils, un adolescent à la mine exaspérée.


Yvan cria :


‒ Romain ! Romain, sors !


Hors de question de subir la famille Duplouc, ça non. Yvan se leva et réitéra son appel, plus durement :


‒ On y va maintenant, obéis, sors !


Le gamin résista quelques minutes puis se résigna.


‒ Allez, on va marcher plus loin, rhabille-toi.


Il devait agir, enfin. Forcer son corps à reprendre le dessus sur ses pensées trop présentes, obsédantes. Le gamin suivrait, il avait voulu venir, après tout.



***



‒ Il n’est pas chez Marité ?

‒ Non, maman, je viens d’appeler.

‒ Bon sang, mais où il est ?

‒ Avec Yvan, je te dis !

‒ Ils auraient laissé un mot, ils ne seraient pas partis comme ça…


Betty reposa la casserole. Impossible de préparer le déjeuner. Elle saisit le téléphone, composa une fois de plus le numéro du portable d’Yvan, tomba encore et toujours sur la même boîte vocale. Elle appela son mari :


‒ Franck ?

‒ Qu’est-ce qui se passe ?

‒ Romain… On ne le trouve pas, je suis rentrée de chez Léonie il y a deux heures, et plus personne ! Milla pense qu’il est parti en randonnée avec Yvan. Les filles regardaient la télé, mais elles les ont entendus dans la cour. C’est bizarre, non ? D’habitude, Yvan ne s’intéresse pas au petit, pourquoi il l’aurait emmené ?

‒ Calme-toi. S’ils sont en balade, ils reviendront bientôt. Romain ne risque rien.

‒ Tu crois ?

‒ Je serai là en fin d’après-midi. On avisera à ce moment-là. Fais-moi confiance.

‒ Je ne sais pas. Je suis inquiète…



***



Le temps passait, ils avaient pris le chemin du haut, celui qui continuait vers les contreforts du volcan. Le petit donnait des signes de fatigue. Il n’arrêtait plus de gémir. Réclamait sa mère. Voulait rentrer, manger, avait mal aux jambes. Yvan ne répondait pas, se retournait à peine, concentré sur l’effort, le cœur qui battait, la transpiration qui coulait le long des tempes.


Il s’arrêta devant un pont suspendu, enchevêtrement de planches brunes et de lianes. Yvan s’approcha du précipice : il ne distinguait rien d’autre que des buissons, pas de torrent, à peine un fond d’eau saumâtre. Une odeur puissante de moisi montait, un voile visqueux semblait recouvrir le pont.


Romain le rattrapa :


‒ Ohhh ! On va traverser ?

‒ Pourquoi pas ?

‒ Mais moi, je veux rentrer. Tu m’avais pas dit qu’on marcherait longtemps comme ça. Tu dis rien, en fait t’es pas gentil. Il a raison, papa.


Yvan considéra l’enfant :


‒ Ah bon, et qu’est-ce qu’il dit, ton père ?

‒ Que t’es bizarre, que tu la ramènes sans arrêt.

‒ Ah, il pense ça, fit doucement Yvan. Et quoi d’autre ?

‒ Il a dit que t’étais une grenouille.

‒ Une grenouille ?


Le petit fronça les sourcils, incertain, et reprit :


‒ Oui. Je sais plus, mais que t’étais qu’une grenouille… et que le plus fort c’était le bœuf.


Romain défiait Yvan, les yeux butés de reproches. Yvan ne voyait qu’eux, les yeux de Franck, le persiflage de Franck.


‒ Oh, mais je crois qu’il se trompe, ton père, tu sais. Je crois que je peux faire des tas de choses qu’il ignore, des tas, oui. Et déjà, on va le traverser, ce pont, tu vas voir !


Yvan se détourna de l’enfant et saisit la rambarde. Les planches oscillèrent un peu sous son poids, mais il jugea le passage sans danger. Il commença à avancer en silence.


‒ Yvan ! Attends-moi ! Laisse-moi pas !

‒ Viens ! Un peu de courage, jeune homme !


Romain agrippa la corde tout en se lançant. Yvan se retourna enfin vers lui :


‒ J’avais raison, c’est trop facile, non ?


Comme l’enfant s’enhardissait, le rejoignait enfin au milieu, Yvan se mit à se balancer de gauche à droite.


‒ Arrête ! Arrête, cria Romain, pris de panique.


L’enfant voulut faire demi-tour, un court instant il lâcha la corde. Yvan vit le pied glisser sur la planche humide, entendit le cri de l’enfant. L’espace d’un instant, il observa, immobile, le drame se nouer. Un instant. Un instant sans intervenir, un instant de toute-puissance. Maîtriser le destin, laisser se produire l’innommable… mais il tendit le bras, agrippa Romain par le coude, le tira à lui.


‒ Eh bien, bonhomme ! C’est bon, je te tiens !


Romain tremblait, blotti contre ses jambes.


‒ J’veux rentrer, Yvan, j’veux rentrer !

‒ Ok, ok, on repart.


Au premier pas, le petit éclata en sanglots :


‒ Aïïïïe ! J’ai mal, j’me suis tordu le pied… Aïïïe !


Yvan l’encouragea :


‒ On verra ça après, avance.


Arrivés sur la terre ferme, Yvan constata les dégâts : la cheville de l’enfant enflait déjà.


Comment allaient-ils bien pouvoir rentrer ? Yvan n’imaginait pas porter le petit sur tout le chemin. Romain pleurait bruyamment à ses pieds, cela allait être pénible, cette histoire.


Soudain des voix :


‒ Des ennuis ? Hohé ? Tout va bien ?


Un couple de randonneurs ! Yvan se redressa :


‒ Non, le petit a glissé. Il s’est tordu la cheville. Vous êtes garés loin ?


La femme se précipita vers l’enfant, alors que l’homme lui répondait :


‒ Une petite heure. On va vous aider, vous inquiétez pas.


L’après-midi était bien avancé quand la voiture des randonneurs s’arrêta devant la maison. Yvan descendit le premier, pesamment. Betty sortit telle une furie, se précipita vers eux, ne vit que Romain, sa cheville bleue et boursouflée, ses cheveux collés de sueur, ses joues maculées de larmes. Elle le prit dans ses bras, le porta à l’intérieur, suivie des sauveteurs qui expliquaient la raison du retard, le temps qu’il avait fallu pour ramener le petit jusqu’à leur voiture, et puis le téléphone qui ne passait pas, ils étaient désolés, mais tout était bien qui finissait bien.


Arrivée au salon, Betty déposa doucement son fils sur le canapé. Ludmilla et Laurine se bousculèrent autour de leur frère, autour des randonneurs, les pressant de questions dont elles n’écoutaient pas les réponses.


Yvan entra dans la pièce alors que Betty criait au téléphone : oui, une entorse certainement, elle allait descendre aux urgences, on était samedi soir et la route de la corniche serait embouteillée, mais ils arrivaient au plus vite.


Elle raccrocha, fixa Yvan. Elle planta ses yeux dans les siens et cracha, terrible :


‒ Vous, vous ne vous approchez plus jamais de mes enfants, compris ? Plus jamais !


Les autres restaient interdits, tétanisés par sa violence. Yvan balbutia :


‒ Je suis désolé… C’est un accident…


Elle plissa les paupières et il sut qu’elle ne le croyait pas, qu’elle avait compris ce que lui-même refusait d’admettre. Qu’elle savait.


Elle avança vers lui, menaçante :


‒ Sortez ! Sortez d’ici !

‒ Enfin, maman, intercéda Ludmilla.


Yvan fit un signe de la main vers l’adolescente, baissa les yeux. Sans bruit, il quitta la pièce sous les regards gênés des randonneurs.



***



Il s’installa dans le fauteuil de première classe. Il avait payé le prix fort, mais il pouvait s’estimer heureux d’avoir obtenu une place dans le vol du matin. À ses côtés, l’homme bâillait.


Yvan ferma les yeux. Il était épuisé.


L’hôtesse lui tendit un café, qu’il attrapa du bout des doigts. La paume de ses mains était à vif. Il lui faudrait du temps pour cicatriser.


Son voisin suivait ses gestes maladroits :


‒ Besoin d’aide ? Un accident ?

‒ Non. Les noix de cajou, je crois…


L’homme haussa les sourcils :


‒ Vous avez épluché des noix de cajou sans gants ? Personne ne vous a prévenu que le liquide qui baigne l’amande est un acide très caustique ?


Yvan grimaça.


‒ Je finirai bien par guérir. Je suppose.



***



Betty ouvrit la porte d’entrée. Dans les clayettes, les noix avaient été décortiquées pendant la nuit. Elle considéra le travail abattu, rentra dans la cuisine, trouva le chèque de la location de la chambre. Elle haussa les épaules, il n’y avait rien d’autre, aucune lettre, aucune explication.


Tout cela devait avoir un sens, certainement. Mais Romain l’appela, elle se détourna et n’y songea plus.



***


 
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   Anonyme   
7/12/2011
 a trouvé ce texte 
Faible
Déception, déception, déception. Et la pire : celle qui ne survient qu’à la fin, quand le lecteur, qui croyait avoir affaire à une situation complexe et dramatique sur le point d’être élucidée, se trouve floué parce qu’il n’y a rien de ce que l’auteur lui avait fait imaginer !

La nouvelle commence par une description détaillée des circonstances du suicide d’un employé de grande société, conséquence d’un harcèlement méthodique.

« Il hésita un court instant avant de se déchausser. Cela lui parut la chose à faire, la procédure à appliquer, aurait dit Longeon-Des-Méthodes. Il se baissa, dénoua ses lacets, posément, agita les orteils. »
« Les chaussettes, donc. Le sort était tombé, il le découvrait seulement à présent, sur les noires avec les losanges gris. Il remarqua que la trame était trop fine au talon droit, elles seraient bientôt foutues. »

J’ai pris conscience, par la suite, que ce luxe de détails est strictement inutile. C’est du remplissage. Il suffisait de réduire cette entrée en matière à ses deux derniers paragraphes, en les remodelant un peu. Nous ne sommes pas dans un roman, mais dans une nouvelle.

Et puis il y a cette mise au vert d’Yvan chez des cousins, dans une île tropicale. Ça tient presque d’une publicité pour des vacances en régions tropicales ! C’est bien long aussi pour le peu que ça révèle.
On y apprend qu’Yvan a un lien direct avec le suicide du début de l’histoire. C’est intéressant, mais ça ne débouchera sur rien !
L’auteur suggère une sorte de jeu subtil qui s’installe entre Yvan et Betty. On croit qu’il va y avoir une liaison qui compliquera encore l’affaire… non, ça ne débouche sur rien !
Il y a cette randonnée dramatique d’Yvan avec le gamin de Betty et ça ne débouche sur rien !
Il y a cet épluchage des noix de cajou et, ça non plus, ça n’est motivé par rien, ça ne débouche sur rien.
Quand je dis «ça ne débouche sur rien », je parle évidemment des tenants et des aboutissants du scénario.
Si, par exemple, l’empoisonnement par la toxine de la noix de cajou (urushiol) était systématiquement mortel, nous aurions pu croire, au minimum, à une sorte de justice immanente.
Si ç’avait été Betty qui avait poussé Yvan à l’épluchage sans gant, nous aurions pu penser à la vengeance d’une femme que l’homme avait snobée pendant tout son séjour, ou à la vengeance d’une mère dont l’enfant avait failli mourir par la faute d’Yvan. Mais rien de cela !
L’empoisonnement est rare et je n’ai trouvé nulle part qu’il soit même mortel.

C’est ce qui, parvenu à la fin de l’histoire, génère la grosse déception et fait, rétrospectivement, trouver au texte des longueurs bien inutiles et une chute inconsistante.
Comme le dit l’auteur lui-même, à la toute dernière phrase :

« Tout cela devait avoir un sens, certainement. Mais Romain l’appela, elle se détourna et n’y songea plus. »

Quel sens ?

Edité pour modifier la note de Moyen à Faible

   Anonyme   
7/12/2011
Je suis vraiment désolé, mais je n'ai lu que les deux premiers "chapitres".
Je ne ressens rien, ni les décors ni les personnages. Ils ne sont pour moi que des intentions, mais sans existence pour le lecteur que je suis.
Les descriptions, visuelles surtout, me plongent dans un ennui très profond.
Voici un passage qui semble avoir été écrit rien que pour qu'on puisse l'extraire et le mettre dans un commentaire :
"Comme il s’approchait, la carte postale s’effaça. L’endroit vivait: une balançoire dans le jardin, l’herbe pelée tout autour; la peinture écaillée par endroit, un tricycle devant les escaliers; une guirlande de papier crépon déchirée qui pendait d’une poutre de la véranda, un carillon de bois. En avançant encore, il entendit une flûte à bec. La musique était hésitante, lentement déchiffrée. Un air simple. Une note dérapait, reprise sans succès. Yvan crispa les mâchoires. Soudain, un sifflement strident, excédé, mit fin à l’exercice."
Moi, je trouve que c'est exactement le contraire de ce qu'affirme le narrateur : rien ne vit. On n'a droit qu'à une carte postale. Pire : une énumération, un cahier des charges transmis au décorateur et à l'accessoiriste pour mettre en place une scène de tournage.
Ben oui, mais moi, j'aimerais bien voir le film, pas le making of.
Quant à "Yvan crispa les mâchoires", pardon, mais on est en plein dans le roman de gare. Après tout, c'est peut-être l'intention de l'auteur. Dans ce cas, tout va bien.

Je vous prie de m'excuser, mais je sais que ce texte annonce 46.000 caractères. S'il en faisait 10.000, je lirais jusqu'au bout. Mais là, je ne me sens pas le courage de m'investir dans une longue lecture qui m'ennuie déjà dès les premières lignes, sentiment confirmé par les suivantes.

C'est sans doute dommage, car le titre m'avait attiré (original, avec un agancement de sonorités qui faisait naître ma curiosité à l'égard du contenu, mais cette promesse, du moins celle que je me suis faite, n'est pas tenue).
J'imagine qu'il doit aussi y avoir une recherche de scénario, du travail qu'il est sans doute cruel d'ignorer, mais je ne fais qu'agir comme je le ferais dans une librairie : je remettrais l'ouvrage sur son étagère après quelques lignes seulement.

Une question me vient en vous lisant : tentez-vous de vous glisser dans la peau de vos personnages pour les comprendre, les faire vivre, penser comme ils pourraient penser, agir comme ils pourraient agir ?
En l'état, c'est beaucoup trop lisse, désincarné, sans substance vivante.


Incognito


EDIT: Je supprime ma note, obligatoire en EL, car celle-ci n'a que peu de sens sans lecture complète. Je ne change rien à ma perception du début, puisqu'il n'y a aucune raison pour qu'elle ait changé. J'essayerai par contre de poursuivre ma lecture, pour avoir une perception plus complète, et peut-être moins ingrate.

   David   
1/12/2011
 a trouvé ce texte 
Bien
Bonjour,

Oulà, quel psychopathe en puissance cet Yvan, il va sans doute passer personnage de polar après cette performance ici. Ce que j'ai compris, par rapport au tout premier passage, c'est que ce Yvan est le manager du premier locuteur anonyme - peut-être son nom complet est "Yvan Longeon(-Des-Méthodes)" - qui fait un voyage pour se mettre au vert après le suicide de ce collègue dans lequel son comportement professionnel est mis en cause, ou est susceptible de l'être.

Ça tient pas mal sa longueur, sans être scotché aux lignes non plus. Peut-être un cadre plus précis, plus touristique par exemple pour décrire cette île au volcan, avec du vocabulaire du crue, des noms exotiques, un peu plus que l'histoire de la noix de cajou, un peu isolée j'ai trouvé, aurait donné plus de cachet au récit.

J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de pieds dans le récit, c'est assez drôle, même si c'est pas toujours très parlant, nécessaire, c'est pas gênant non plus :

- Les pieds du suicidés (les orteils qu'il agite, je crois que le verbe est un peu trop fort d'ailleurs, il faudrait une certaine dextérité pour agiter des orteils, on les fait jouer plutôt le matin je crois, c'est plus lent comme mouvement)
- Les pieds de Betty
- la cheville de l'enfant

J'en oublie peut-être, je n'ai fait qu'une lecture.

J'attendais peut-être un peu trop du titre (comme une philosophie de la noix de cajou, je ne sais pas trop) mais il va plutôt bien à l'histoire, son suspens à la fin, cette incommunicabilité ambiante dont Yvan est le fil conducteur, celui qui la répand aussi semble-t'il.

   Colinede   
2/12/2011
 a trouvé ce texte 
Bien +
J'aime bien cette façon de ne pas raconter l'essentiel, de tourner autour du pot, de laisser la compréhension se faire par ricochet.
J'aime bien aussi ce personnage, antipathique tant qu'on n'a pas compris ce qui le mine. Je trouve que c'est très vivant : comme dans la vie, le "méchant" a des côtés touchants, la "gentille" des aspects impitoyables, ce n'est pas manichéen.
La langue est limpide, peut-être un peu trop pour évoquer la luxuriance du pays, dommage : tant qu'à être dans l'exotisme, j'aurais bien aimé entendre les maringouins et autres bêtes, sentir un peu plus la touffeur de l'air, retrouver dans l'écriture un certain foisonnement...

   jaimme   
2/12/2011
 a trouvé ce texte 
Bien +
Une lecture énigmatique? Ouverte? Peut-être pas tant que cela si on prend le temps.
Yvan baigne dans le jus rance de la culpabilité. L'odeur fétide de sa vie ratée. Par sa faute sans doute. De ses mauvais choix, de sa vie citadine. Loin de ce bonheur familial qu'il côtoie sans le voir. Il croit rejouer "La route de Madison" alors que cette femme est heureuse dans son quotidien exotique.
Est-ce lui qui se suicide au début? Peut-être. C'est peu important en définitive.
Une lecture qui m'oblige à m'arrêter et à me poser des questions, c'est toujours pour moi une lecture réussie. Si elle est trop absconse je passe mon chemin, si elle est trop évidente et qu'on voit immédiatement le fond de l'eau je me sèche rapidement. Sans frisson de plaisir.
Ici j'ai trouvé une écriture qui met en valeur ce quotidien primordial, ce vide de la vie d'Yvan.
"Elle sait", est-il écrit. Quoi qu'elle croit savoir, quoi qu'il croit qu'elle puisse savoir, cela importe peu. Yvan est sale. De son attitude par rapport à l'enfant. Sans doute aux enfants. Incapable d'aimer, incapable d'assumer sa vie citadine, sa vie professionnelle.
Face à ses échecs.
Un fruit un peu long à savourer mais qui en valait la préparation mise en œuvre. Belle, très belle écriture car parfaitement adaptée au propos.
L'arrivée d'Yvan est un peu longue à se mettre en place, c'est le seul moment qui mériterait élagage ou enrichissement à mon goût.

   alvinabec   
7/12/2011
Bonjour,
C'est écrit facilement, se lit sans plm, le choix du p. simple ajoute à l'atmosphère un peu triste ( ou douloureuse?) du récit.
L'ambiance tropicale est plutôt bien rendue.
Les personnages, fort nombreux, me semblent difficilement identifiables, à commencer par le premier d'entre eux, le candidat au suicide sans nom. Votre lecteur manque de repères et doit revenir sur les paragraphes antérieurs pour éclairer un peu la progression narrative.
La chute surprend bcp. Ne se rend-on pas compte des brûlures qd on touche aux fruits? Est-ce une séance de flagellation masochiste? Si oui, elle ne cadre pas avec un personnage présenté comme froid, hautain, asocial. Une vengeance de Betty aurait pt-être plus de saveur.
A vous lire...

   Melilot   
7/12/2011
 a trouvé ce texte 
Bien +
J'ai trouvé le texte un peu long mais j'ai du mal avec les textes longs sur Internet. Dans un livre/papier ça ne m'aurait sans doute pas gênée.
Pour tout dire, le héros ne m'a pas été antipathique. C'est un homme malheureux, qui doute soudainement de lui-même et qui souhaite s'isoler pour oublier, ou pour faire le point. On ne sait pas vraiment mais le sait-il lui-même ?
J'ai beaucoup aimé la fin. On ne s'y attend pas, elle est bien amenée et change tout le regard qu'on avait sur ce héros a priori peu sympathique.
C'est une fin pleine de pudeur qui respecte le lecteur, de même que l'ensemble du récit d'ailleurs, dans la mesure où les points ne sont pas mis sur le "i" et que l'auteur laisse à chacun le soin de comprendre et de lire à travers les lignes.
Un homme souffre, ça le rend amer et belliqueux et puis, il y a ce geste tellement inattendu et émouvant. Franchement la fin est une belle réussite.

   brabant   
7/12/2011
 a trouvé ce texte 
Très bien +
Bonjour Perle-Hingaud,


Curieux texte où l'on est en attente de quelque chose qui n'arrive pas, où l'on progresse lentement alors qu'il semble que rien ne se passe, et dont on ne peut cependant se défaire englué comme une mouche sur son ruban tue-mouches.

L'atmosphère, les personnages sont poisseux (rien n'est net, ni les lieux, ni les vêtements propres - cf ce tee-shirt teint de déteinte -, ni même les personnages "propres", ni les aliments - cf cette baguette qui a roulé par terre sur laquelle on a soufflé : beeeuuurk ! - ) parce qu'ils racontent une histoire de poisse qui leur colle à la peau et qui colle aux neurones du lecteur.

Le bonheur tiédasse de cette famille tropicale est collant.

Le visiteur apporte avec lui son échec, que vient-il faire là entre deux avions ?
Celui de son passé, suicidé sur le porte-bagage, divorce en cours, éloignement d'avec son fils, perte de son emploi... et celui de son non-avenir, promesse de reclassement, recas(s)ement, casemate, voie de garage, traverse, reconversion, mise à l'écart.

Et là, il est où, au purgatoire ?

Mais rien n'est enviable. Pas même la femme de son cousin (pour laquelle il n'aura que des relents de désir) car le bonheur est médiocre et banal.
(finalement il aimait son rôle de tueur pour lequel il est en voie de renoncement. Pourquoi cet autre s'est-il tué ?)

Se refaire, se reconstruire ?

Il a un temps la tentation de l'anéantissement : tuer le bonheur mélasse de cette famille, curieusement apparentée, sous-apparentée, en laissant glisser, chuter dans le torrent, la cascade cet enfant qui est son propre enfant confié à sa femme, détruire cette famille comme la sienne a été détruite ou est en voie de destruction, auto-destruction. Mettre le monde sur un pied d'égalité pour que tout le monde ait à (se) reconstruire. Comme lui.

Mais, envers et contre lui, la rédemption prédomine. Il sauve l'enfant et se régénère en s'infligeant les stigmates grâce au poison de cajou.

Cet homme-là repart après avoir triomphé de son enfer intérieur, symbolique de l'avion du retour comme une croix ascendante.


- belle écriture, Perle-Hingaud en est coutumière (Un texte de Perle c'est toujours un régal ! Et des hommes... masculins, enfin...). Plus sobre qu'à l'ordinaire cependant. Je vous préfère gaie. Un sourire SVP.

- une île, du côté de chez Madame Gaspard (lol. Râlez pas, tous nos profs d'histoire-géo nous l'ont faite, et nous avons tous fait semblant de rire), il n'y en a pas trente-six. Dites-nous laquelle, Perle. C'est mieux de ne pas rester dans l'indéterminé.

- la moiteur des Tropiques n'a pas été très bien rendue, c'est pas qu'une question de déodorant et de savon et de douche, il y manque l'étouffement, elle n'est pas liée à la sueur mais à l'oppression, à l'essoufflement... Il faut avoir vécu là-bas pendant la saison des pluies, dit-il avec l'accent traînant du vieux baroudeur des années Bob Denard.

- Je connaissais la noix de cajou sous sachet plastifié mais pas le fruit (cocasse ! Un moment de pure odeur, pur bonheur) ni sa récolte et son décorticage. Intéressant. Merci Perle-Hingaud pour avoir contribué à mon édification, je ne verrai plus les cacahuètes du même oeil.


Bravo pour votre texte ! Au plaisir de vous lire très souvent...

   sadja   
13/12/2011
 a trouvé ce texte 
Faible
Le premier paragraphe introduit un personnage pointilleux, tarabusté par une vie insipide. De peu de caractère, son collègue (ou petit chef) Müller semble s'en moquer. Très rapidement il saute par dessus la rembarde.
La suite nous conte Yvan, répété au moins cinquante fois: Yvan, en ballade peu chatoyante à son égo. Il se présente sous l'indentité d'Yvan Müller.
Le seul lien est Müller. Bon. Dois-je conclure qu'il s'est jeté de la rembarde en appelant une cinquantaine de fois Yvan, a vu,vécu dans la peau d'Yvan Müller la ballade, et a compris être mort pour rien, sur un coup de tête?

   matcauth   
14/12/2011
 a trouvé ce texte 
Moyen
Quelle déception, quelle CRUELLE déception. Nous emmener si loin, mettre en place tant de choses pour au final faire retomber le soufflé lamentablement, non !

si l'aspect psychologique d'Yvan est très bien traité, l'analyse de son ressenti à travers différentes situations remarquable, l'intrigue, elle, passe à la trappe.

il aurait fallu se concentrer sur le personnage, point. Là, on part dans deux directions en même temps, pourquoi ? pour donner de la consistance au texte? admettons. Mais alors il faut finir ce qui est commencé. Où alors laisser l'aspect émotionnel submerger le texte pour qu'on en oublie l'histoire et ne retienne que les sentiments forts d'Yvan.

   caillouq   
18/12/2011
 a trouvé ce texte 
Très bien
J'aime beaucoup ce texte à l'écriture hyper maîtrisée.
La première scène est impressionnante d'économie: trois noms propres, deux de femmes et un d'homme (crucial pour la suite), et tout est plié. On n'en saura pas plus, mais on imagine bien - et l'ombre de ce vol plané annoncé plaque une forte tension sur tout le reste du récit.
La suite ? Un récit de fuite en avant, très convaincant. Les aller-retours de l'humeur changeante (mais essentiellement dans les tons de noir) d'Yvan sonnent vrai. Les détails omniprésents soulignent bien ce à quoi on se raccroche quand on ne sait plus très bien quoi faire avec l'image fluctuante de la personnalité de ceux qui ne sont pas nous.
Bref, le voyage, je l'ai fait. L'intrigue, elle est là.

   Nachtzug   
18/12/2011
 a trouvé ce texte 
Bien
J'ai lu avec plaisir cette nouvelle, on se laisse doucement prendre par son rythme, par cette légère pesanteur exotique et l'arrière-plan de la culpabilité qui ronge.
Je trouve que Frank a une bonne profondeur, que l'auteur arrive à faire passer beaucoup de choses dans le non-dit.
Et puis, la thématique de la culpabilité est bien traitée, montrée dans sa complexité, ses ramifications. La nouvelle ne tranche pas, c'est très bien comme ça.

   Perle-Hingaud   
21/12/2011


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