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Sentimental/Romanesque
Pierre_B : Les madeleines
 Publié le 06/12/17  -  8 commentaires  -  6794 caractères  -  47 lectures    Autres textes du même auteur

« Les madeleines c’est la mémoire », qu’elle répétait sans cesse, ma mère.


Les madeleines


Elle mangeait des madeleines, ma mère. Elle se les enfilait deux par deux, une dans chaque main, avec des bouchées d’oisillon pressé. Comme si elle avait peur que de vieux fantômes viennent les lui pigeonner à même les doigts.

Ses lèvres luisaient de beurre industriel sous le soleil du matin. Moi, depuis ma chaise en plastique vert, je la regardai bâfrer sans piper mot, et je me demandais à quel moment une maison cessait d’être une maison pour devenir une ruine.


Elle avait bouquiné Proust durant sa jeunesse. Ça avait rien de l’analyse d’un doctorant ès lettres : elle l’avait lu comme une collégienne lit les gros bouquins de ses parents, en parcourant les pages sans y piger grand-chose, juste pour le prestige de dire qu’elle l’avait fait.

Mais le peu qu’elle avait retenu lui était resté.


– Les madeleines c’est la mémoire, avait-elle chuchoté un soir de juillet où je la visitais.


Sa voix, à l’époque, chuintait déjà comme une cheminée encrassée de cendre. C’était Pompéi après le Vésuve, ma vieille, le souvenir d’une gloire passée qui ne reviendrait plus. J’étais resté là, dans mon costume trois pièces, à marmonner les fadaises rassurantes qu’on sort aux vieux et aux malades, c’est bien Maman t’as raison, t’as tout compris.


– Les madeleines c’est la mémoire, avait-elle répété avant de s’enfiler quatre bouchées en une succession rapide. J’ai lu Proust, tu sais !


J’avais caressé sa main ridée en tentant d’ignorer les miettes sur mon pantalon à deux cents balles. À peine soixante ans qu’elle avait, ma mère, et déjà des ridules qui lui creusaient la peau comme des sillons de tracteurs.


– C’est vrai Maman, t’as lu Proust, tu devais être une gamine drôlement maligne.

– Un peu !


Et elle mangeait ses madeleines de supermarché, toute fière de cet exploit d’antan, au milieu de la lavande qui envahissait le jardin.


C’est ma madeleine de Proust à moi, la lavande : une odeur de Provence qui me ramène à l’époque où ma mère enchaînait les cigarettes plutôt que les madeleines. J’en prends toujours quelques brins en remontant sur Paris. Ma femme les plante sur le balcon, à côté des anémones et du mimosa, et ça m’aide à oublier que j’habite dans un petit appart de banlieue exposé plein nord, entre quatre murs bétonnés qui ressemblent pas vraiment aux plaines de mon enfance.


Je la revois encore, ma mère, avec les paquets de madeleines qui débordaient du placard et les pâtes restées si longtemps sur le feu que toute l’eau s’était évaporée. Je revois sa silhouette frêle dans le fauteuil qui semblait l’engloutir dès qu’elle s’y asseyait. Elle avait fait installer sur la terrasse, sous l’avancée de toit, un poste de télévision qu’elle observait en mangeant ses madeleines. Elle regardait de tout : pas de discrimination dans son choix de programmes. Des infos aux émissions de téléachat en passant par les documentaires animaliers, c’était le communisme de l’audiovisuel.


C’était une petite vieille avant l’heure que cette femme, une de ces roses fanées à la gueule desquelles Dieu s’amuse à pisser. Elle embaumait la lavande, les madeleines et les déjections qui lui sortaient des couches.


– C’est important la mémoire, qu’elle disait alors que sur le petit écran, des divas siliconées se trémoussaient en rythme. Moi j’me souviens de tout, j’me souviens de Bertrand, tu sais qui c’est toi Bertrand ?


Et je lui prenais la main en débitant ma litanie de conneries, le nez froncé face à l’odeur à vous soulever le cœur. Ouais Maman je sais qui c’est, la mémoire c’est important.


Parfois, elle se mettait à babiller comme une gosse. Je détestais ces moments-là. D’autres fois, elle se rappelait et c’était pire encore : une saveur douce-amère me prenait alors à la gorge, cet arôme à la naphtaline du passé qui se décompose. Il me fallait des jours pour m’en débarrasser.

Elle me racontait des récits de son enfance, des fables enjolivées par le temps qui gagnaient en détails à chacune de mes visites. Elle en avait une dizaine comme ça qu’elle faisait tourner, un chapelet de souvenirs serré dans ses mains pâles. Je l’écoutais sans ouvrir le bec. Ça lui faisait plaisir, j’espère. Dur d’être sûr avec les gens comme elle : elle vivait dans son monde, sur la même longueur d’ondes que la télé à laquelle elle restait scotchée, tandis que je bataillais avec le boulot, les gosses et ma femme qui aurait bien voulu que je ne redescende pas si souvent dans le Sud. Mais je pense vraiment que ça lui faisait plaisir.


C’était une battante, ma mère. Faut pas croire ! Elle avait élevé un môme toute seule sur son salaire de couturière, parce qu’avoir lu Proust suffisait pas pour avoir le bac à l’époque. Elle m’avait toujours dit tu sais Bertrand, l’école c’est important. D’abord l’école, puis la mémoire. Elle a toujours voulu les trucs qu’elle n’avait plus, ma mère.

Elle a voulu beaucoup de trucs.


Et puis un jour, elle est partie. Elle s’est enfuie comme ça, une rose balayée par le vent avec ses pétales encore mouillés par la pisse du Saint-Père.

J’étais venu la voir ce jour-là. On lui avait trouvé une maison de retraite sur Paris, un bon établissement avec toute la technologie qu’il lui fallait. Elle, ça la dérangeait pas : elle se croyait encore en Provence, en vacances chez une amie. Qu’on lui donne sa télé et ses madeleines et elle était tranquille, ma mère. Elle mouftait pas. La maison de retraite fournissait la télé ; moi j’amenais les madeleines.


– Tiens Maman, une madeleine. T’aimes ça les madeleines, tu te rappelles ?


Elle avait tendu sa main maigre vers la petite madeleine jaune, l’avait observée comme une chouette curieuse puis l’avait reposée sur la table. Ensuite, elle s’était longuement léché les doigts : un, deux, trois coups de langue sur chaque, jusqu’à ce qu’ils brillent sous la lumière des néons.


– Les madeleines c’est la mémoire, qu’elle avait dit de sa voix chuintante d’ancienne fumeuse. Mon Bertrand il est bien d’accord, vous connaissez mon Bertrand ?

– Oui Maman, je le connais. C’est moi Bertrand, tu te souviens ? Maman, c’est moi. Moi.


Le lendemain, la maison de retraite appelait pour me dire qu’elle était morte dans la soirée. C’est pas plus mal, au fond, m’avait confié une aide-soignante. Ça peut durer longtemps sans ça. Des décennies, pour une femme aussi jeune que votre maman.

Et je me souviens, moi. Des années après, je me souviens de chaque ride sur le visage de Maman.

Les madeleines c’est la mémoire, qu’elle répétait sans cesse, ma mère.


Ou était-ce des biscuits ? Je ne sais plus trop. Toi, petit, tu dois savoir : c’était bien des madeleines qu’elle mangeait, ma mère, hein ?

Comment tu t’appelles, dis-moi ? Matthieu ? C’est un joli nom. C’est le nom de mon fils, tu sais ?


 
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   Asrya   
3/11/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
La larme à l’œil de ma compagne m'oblige à vous laisser un petit passionnément.

Une écriture... tendre, douce, pleine de suggestions et de non-dits qui explosent à la lecture ; qui prennent du sens et englobent la pensée avec subtilité.
Le sujet... n'est pas original, non ; mais il n'est pas obligé qu'il le soit s'il est raconté avec autant de style et de maîtrise.

Le texte est court, mais riche. Très riche. Des émotions, sans trop en dire, sans chercher à émouvoir par des mots ; plus par des silences et un rythme millimétré.
C'est ce rythme si bien maîtrisé qui donne à ce texte une force si prenante.

Votre texte est beau car il est simple ; il sonne.
On réussit à mettre le ton sur vos mots, à se projeter dans votre Bertrand, dans sa mère, dans ses madeleines.
Était-ce nécessaire de citer la référence à Proust ? Peut-être. En tout cas, j'y ai pensé dès le titre, le résumé et les premières lignes.
Oui, c'est probablement nécessaire.

Quelques phrases m'ont fait tiqué, celle-ci notamment "C’était une petite vieille... desquelles Dieu s’amuse à pisser" ; soit il y a un problème dans la syntaxe, soit je n'arrive pas à saisir le rythme, le sens de celle-ci. Un petit couac.

La chute est réussie, pour ma part en tout cas, je ne l'ai pas vue venir. Surprise supplémentaire, de grande qualité.

Tout est présent dans cette nouvelle. De la richesse des mots, du style, du rythme et de l'émotion.
Une belle réussite, l'un des textes les plus touchant que j'ai lu sur Oniris.
Merci à vous.

Au plaisir de vous lire à nouveau,
Très bientôt j'espère,
Asrya.

   Louison   
3/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bravo pour votre bouleversant texte. J'aime le style d'écriture, simple, pas de mots ronflants, tout est dit.

Les souvenirs s'estompent, certains restent, pas les plus importants, la maladie est bien décrite, sans pathos inutile.

Merci pour ce partage.

Louison

   vb   
3/11/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé votre texte très court mais très dense au vocabulaire bien choisi.

Par exemple j'ai bien aimé "Moi, depuis ma chaise en plastique vert, je la regardai bâfrer sans piper mot, et je me demandais à quel moment une maison cessait d’être une maison pour devenir une ruine." où une masse d'information s'abat sur le lecteur sans qu'il s'en rende bien compte.

J'ai trouvé ce récit plein de tendresse pour la mère du narrateur. Cette tendresse n'est cependant pas aveugle. C'est une mère qui mange des madeleines industrielles, qui a lu Proust sans bien comprendre. Même la Provence n'est pas idéalisée. Le narrateur la regrette, oui, mais ne l'idéalise pas.

Ce qui m'a aussi bien plu c'est l’attitude du narrateur qui s'énerve des litanies de sa mère. Oui, c'est mon avis aussi, les vieux on les aime bien et quand ils sont morts on les regrette, mais les vivre au jour le jour ou parler avec eux plus d'une heure c'est parfois bien dur.

Donc j'ai beaucoup aimé ce texte doux amer et aussi sa conclusion qui est notre grand drame actuel: on vit trop vieux, on meurt dément ou en mauvaise santé, en tous cas le plus souvent très lentement. Et c'est ça la vraie tristesse qui se dégage de ce récit.

Une petite faute comme ça juste pour dire : le Saint Père, c'est le pape, pas Dieu.

   GillesP   
6/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé l'histoire. La chute est assez surprenante, lorsqu'on lit le texte pour la première fois. L'écriture m'a plutôt convaincu dans l'ensemble, même si j'ai buté sur certains détails, par exemple l'utilisation du verbe pigeonner dans le sens de voler, au début du texte, ou encore la métaphore du "communisme de l'audiovisuel" pour expliquer le fait que la mère du narrateur regarde tous les programmes à la télévision.

   Tadiou   
6/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
(Lu et commenté en EL)

Une histoire d’une déchéance, une histoire de tendresse et, pour finir, une déchéance. Les mots sont souvent durs et crus : ne serait-ce pas pour cacher toute la tendresse du monde d’un fils pour sa vieille ? (non ! Pour sa maman).

On côtoie des vies dures et des gens « simples », que ce soit en Provence ou à Paris et son béton.

Je trouve que le style est admirable, doucement dessiné, comme une aquarelle, un style qui suggère, qui effleure, qui pénètre pourtant, qui touche.

Dureté de la vie. Tendresse malgré tout. Un peu de lavande. Et à la fin la boucle se referme : Matthieu est le fils.

C’est très beau.

Tadiou

   plumette   
8/11/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Quel dommage cette fin! Elle alourdit encore un texte qui n'était déjà pas très léger. Le texte pourrait vraiment s'arrêter sur " ma mère",et rien ne serait enlevé au récit.
J'ai trouvé qu'il y avait de bonnes idées, comme celle de ce goût des madeleines qui semble venir d'une curieuse "digestion" de Proust et qui m'a évoquée une sorte de planche de salut à laquelle cette femme pathétique s'accroche lorsqu'elle sent sa mémoire se dissoudre.
j'ai été touchée par cette façon sensible d'aborder le souvenir de la mère.
mais j'ai également été gênée par le style et l'insistance parfois:
- Ça avait rien de l’analyse d’un doctorant ès lettres
-c’était le communisme de l’audiovisuel.
- une de ces roses fanées à la gueule desquelles Dieu s’amuse à pisser
...etc...

je suis mitigée et un peu ennuyée que l'auteur ait choisi de boucler la boucle à la fin.

Plumette

   in-flight   
8/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un bon moment de lecture enrayé par deux choses:

1/ Un style qui semble se chercher (je parle du texte, pas de l'auteur), hésiter entre la poésie et l’irrévérence:
--> "C’est ma madeleine de Proust à moi, la lavande" VS "J’avais caressé sa main ridée en tentant d’ignorer les miettes sur mon pantalon à deux cents balles."
--> "Des années après, je me souviens de chaque ride sur le visage de Maman."VS "Elle embaumait la lavande, les madeleines et les déjections qui lui sortaient des couches."
--> "une rose balayée par le vent avec ses pétales encore mouillés par la pisse du Saint-Père. "

2/ Une chute surprenante la première fois qu'on lit le texte car le personnage principal étant la mère, l’apparition des troubles de mémoire du fils nous oblige à changer brutalement la "configuration" que l'on se faisait du texte. Je veux dire: à peine la mère décédée que le fils a pris le relais Alzheimer, pourtant il vient de nous expliquer en détail la vie de sa maman (et la sienne accessoirement). D'autre part, l'empathie que porte le lecteur à la mère doit être rapidement reporté sur le fils. A mon avis il ne manque pas grand chose: un peu plus de douceur dans la transition.

   moschen   
10/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Comme d'autres lecteurs, j'ai été touché par l'efficacité du style qui se met au service du récit, qui porte les émotions en atténuant certaines ficelles, comme les répétitions qui vont de pair avec cette maladie.

On a tous une mère que l'on voit plus ou moins souvent et l'on souhaiterait que rien ne change. La mienne se doit de me rappeler son âge à chaque fois que l'une de mes propositions de sortie lui semble si incongrue.

Manger des madeleines serait sa façon à elle de lutter contre la perte de mémoire... Cela est l'idée que l'on s'en fait avant la chute. Après la chute, tout est remis en cause, puisque les madeleines peuvent être aussi un moyen pour le fils frappé du même mal. Il convient alors de relire l'histoire différemment, puisque rien n'est plus tout à fait sûr.

Comme d'autres, j'ai noté quelques "menus" clichés comme les sillons de tracteurs, les divas siliconés, le communisme de l'audiovisuel, la mère qui a élevé son fils seul avec un salaire de couturière.

A mon avis, il n'était pas nécessaire ne nous rappeler les conditions de sa propre vie dans un appartement presque indigne de lui, ni les batailles qu'il menait avec son boulot... On ne sait quel but cela sert.

Ce nonobstant, votre récit est touchant et donc à mon sens une réussite.


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